‹ Un tourlourouChapitre 6 sur 55 · i CN T.Jur.LorRou · texte numérisé non relu

i CN T.Jur.LorRou

giste, « tu ne vois pas que c'est au contraire » ]M. Martineau qui apprend à écrire à » Petit-Jean.

» — Ah! c'est différent... excusez !... et à » quoi donc que ça servira à Petit-Jean de ■ savoir écrire pour tourner sa sauce et » plumer les volailles?

B — Gaspard ! " s'écrie le professeur avec un accent d indignation , a encore une fois » taisez-vous... vous êtes un vandale ! un » barbare ; ne vous mêlez pas de ce qui n'est » point à votre portée !... n'empêchez pas ce » jeune garçon de prendre quelque teinture » des belles-lettres...

r — Moi ! oh ! j'empêche personne !...

» c'est une réflexion que je faisais !... via » tout ! qu'il prenne sa teinture !...

»> — Vous-même, Gaspard, qui ne savez » ni lire ni écrire, ne rougissez-vous point » de rester encroûté dans l'ii^norance ? et » ne feriez-vous pas bien mieux d'apprendre » à écrire, au heu de boire toute la journée.''...

» — Tiens ! si je ne buvais pas j'aurais lu » pépie !...

» — Voyons, Gaspard... un bon niouve- » nient, venez vous asseoir a coté tle Petit- » Jean et profitez au^si de ]a leçon que je » vais lui donner.

• — Ah ben ! en v'ià une bonne : moi, qui » vais avoir ti^ente-neuf ans aux cerneaux,

■ je fu'en vas aller apprendre à écrire!... » il serait un peu tard pour commencer à » m'éduquer.

» — Il n'est jamais trop tard pour s"in- » struire: Caton apprenait le grec à quatre- » vingts ans.

» — Diable!., c'était déjà un vieux lapin » pourtant; moi, merci, je trouve que j'en » sais assez pour cultiver mon cliarap, » vendre mes prunes et mon raisin, quand » l'année est bonne, et vider un litre avec

■ les amis. A vot' santé , monsieur Martineau, » Eh ben, père Gobinard , queu nouvelle, » vous qui en savez tant, et qui en faites » quand vous n'eu savez pas ?

» — J en fais !.. j'en fais !.. il n'ont que cela »à dire... comme feu mon épouse, qui » voulait toujours ni'imposer silence... qui

S6 ù'N" TOURr-OUROL'.

» ne voulait jamais croire les petites avan- » tures que je lui rapportais... cette pauvre » madame Gobinarcl , elle était tellement » sévère sur l'article des mœurs et de la » vertu , qu'elle ne pouvait pas croire aux » laililesses des autres...

» — Cela fait son éloge, «dit le professeui... « voyons, Petit-Jean, nous allons » procéder aujourd'hui à la taille des plu- » mes... y es-tu ?

;— Oui, monsieur, «répond le petit ninriniton , en fixant son professeur.

« — Regarde-moi bien: tu prends une » plume de la main droite^ tu la tais passer » dans la main gauche... suis-moi bien... tu » la mets sur le dos... pan ! tu attaques avec » le canif, tu la retournes, tu la mets sur » le ventre... pan ! autre coup de canif... tu » la remets sur le dos... très-grand coup de « canif... puis tu attaques les côtés... une, » deux... »

Pendant cette démonstration, Gaspard riait à se tenir les eûtes ; jM. JMartineau, que celte gaîté impatiente, s'écrie bien lût :

UN T()URI.:)Ul;OU. 57

« GasparrI, puiirriez-vous bien ni'expliquer » ce que vous trouvez de risiMe dans ce que » je démontre en ce moment?

» — Ali ! dame !.. c'est que je vous entends » dire: tu la mets sur le dos! tu la mets sur » Je ventre... tu la remets sur le dos... » queu farce de leçon que vous lui donnez ï donc là !...

• — Taisez-vous!... taisez-vous, je vous » en prie, » dit le professeur en se gonflant les joues et soufflant avec force, ce qui ne l.ii arrivait que lorsqu'il était tout à fait en <i>!ère, • sinon je prierai mon ami Gobinard > de me prêter une chambre particulière ■< lorsque j'aurai une leçon à donner...

» — Eh ! mon Dieu ! je ne vous dis rien... » c'est vous qui voulez m'empêcher de rire 1, . » si je veux rire moi... Allons, Pierre, bois. » <ionc ; tu ne bois pas.

» — Pour en revenir à mon épouse , » dit TiHibergiste, qui n'est pas fWché de rompre Il conversation et de mettre fin à la querelle, » c'était une bien digne femme !.. oh ! c'était » ;ine fenuuel.. avec celle-là je puis aie

53 TN Torni.orror.

» i!;!tt;M" de n'avoir pas éié... ce t|ue sont la » nhiparl des maris... eh ! eh '..

» — Le voilà qui siffle à présent!» dit le professeur, en regardant du côté de Gaspard. « '^)iiel méchant gai nement que ce pavsaii !..

» — Gaspard, pourquoi donc sifiics-tu ? •> tiit maître Gobinard.

« — Eh beu , est-ce qu'on peut pas » siffler à présent!^.,., queu sacré chienne ■ de maison doncl.. bientôt or^ ne pf)iirra * pas y remuer !... Bois donc, Pierre, tu ne » bois pas.

» — A ton tour, Petit- Jean... tiens bien » ta plume, et fais comme moi; chaque » coup de canif doit se donner avec préci- » sion... une, deux, trois et quatre...

» — V'ià qu'il lui montre l'exercice, à » et heure! » murmure Gaspard, ea por- » tant son verre à ses lèvres.

» — Ma femme était pourtant très- » bien... oh! elle était fort gracieuse! » reprend maître Gobinard en se froltaiic les mains. « belle taille ! un œil noir » superbe!... bien faite... T-J'est-il pas vrai,

CN TOURT.orr.or. S9

» Giispaicl ? tu as connu nuidame d^hi- » narci, toi, tu venais déjà l)oire ici de » son temps.

B — Pardi! si je l'ai connue!... j'crois » ben, d'ailleurs est-ce que j'ai pas Ira- » vaille cpieuque temps ici à replanter, à » rebousculer tout ton jardin pendant que » lu étais en voyage... — Eh bien, Gas- » pard , n'est-ce pas que c'était une jolie » brune, que ma femme? — Oh! elle était I même trop jolie pour toi ! — Mon cher » ami, elle m'adorait, j'étais sa coquelu- >> che!... 01 1 ! je sais bien que mon bonheur » faisait ùi:-s jaloux... il y avait, entre » autres, Guillaume.... le vétérinaire, qui » était terriblement amoureux d'elle... il » avait voulu me la souffler quand elle » était hlle; mais j'avais été le préféré! ca » lavait fait damner... Te rappelles-tu .• Guillaume le vétérinaire... qui est mort » il y a une douzaine d'années ?

» — Oui, oui, r dit Gaspard en se versant à lioire, « pardi! nous avons vidé » plus dune bouteille ensemble!... Il bu-

60 UN TOU«LOT3EOtT.

» vait ferme, celui-là! — C'est-à-dire que » c'était un ivroijne dans ton e^enre... et » de plus un libertin! un mauvais sujel ! » Ma fenmie m'a dit cent fois qu'elle » remerciait le Ciel de ra'avoir préféré à » ce Guillaume.

» — C'est possible, c'est possible, » répond Gaspard , « d'ailleurs les femmes » disent tant de choses !... il peut ben se » trouver queuques vérités dans la quun- » tité. ?>Iais où donc est îMarie?

» — Elle va venir... elle est occupée cti » haut. »

Au nom de Marie, Pierre a vivement levé la tète, et ses yeux ont brillé d'un éclat plus vif. Enfin il tâche de surmonter son émotion, et balbutie:

« Est-ce que vous avez du monde à loger ■ ce soir, monsieur Gobinard?

» — Non, mon garçon, non, je nal » personne. II y a même assez longtemps « qu'il ne m'est venu du monde de Paris. » Oh ! mais cela ne peut tarder... nous » voici dans la bflle saison... On va venir

r^ TOur,r.nrRf>r. 61

» vf)!r inudame Je Slaiiiviiie, qui a c<'tte » jolie maison... là-bas auprès de Yé- » liieiiil... Elle reçoit beaucoup de monde » celle dame... elle est riche... elle a beau- » coup d'amis, et puis nous verrons sans » doute quelques-uns de ces gros bourgeois » qui ont des campagnes à Haute-Ile.

» — Haute-Ile, c'est aussi là où je me » suis retiré, » dit le professeur; « car » Haute-Ile et Clianlenierle ne font plus » qu'une même commune. C'est là que » jadis habitait le célèbre poète Boileau, » qui fit à ce sujet ces vers...

» Oui, Lamoignoii , 'e fuis les cha^'jrins de la ville , » Et conU-e eux la campagne e^t mon uiiii^ue asile. >> Du lieu qui iny relient...

» — Dieu merci , nous les savons par » cœur vos vers, » s'écrie Gaspard; vous » nous les avez répétés au moins cent fois...

" — Il y a des choses qu'on n'enlend ja- >' mais trop! » répond jM. Martineau avec humeur; puis, se tournant vers Petit-Jean , qui ne faisait rien, il lui met la main sur le papier en lui disant:

62 rx TOURLornou.

» — Eh bien! sujet, à quoi pensez-vous

» donc?... Ecrivons, mon ami, écrivons...

» Ceci est de la cursive , écriture qui tient

" le milieu entre l'anorlaise et la coulée... o

« Allongez, mon ami..., une... deux... allez ■ toujours... vos jambages plus écartés...

» — Madame de Stainville est une dame » riche, une dame du grand monde, »

reprend Gohinard , « aussi a-t-elle toujours une foule de cavaliers à sa suite... des jeunes » sens à la mode... des hommes de la haute » volée...; et, dans leurs promenades aux » environs^ ces messieurs me font souvent » 1 honneur de s'arrêter chez moi... L'année » dernière il y avait le comte de..., ma foi , » je ne sais plus son nom, mais il buvait » du Champagne, ferme. »

Pierre pousse un gros soupir, Gaspard lui verse à boire en lui disant à demi-voix : « îJals quoi que t'as donc ce soir, Pierre, » t'aurais altrappé le numéro un que tu ne » serais pas plus triste!... Eh! mon Dieu! » elle va venir ta belle!.... un peu de pa- » tience.

VN Tocr.LorRdu. Q%

» — C est très-bien, Petil-Jean... Voilà » des o qui feraient honneur à des maî- » 1res... Tiens Gobinard , viens un peu voir » ces o là...

» — Superbes! » dit l'aubergiste , quand » on verra des o comme ca sur une carte, 0 on paiera sans marchander; à présent si » j'allais m'occuper de ma poularde à la » marengo ; qu'en pensez-vous, monsieur » Marti neau?

« — Je pense que ce serait fort judicieux. » Mais rappelez-vous ce que je vous ai » dit pour l'accommodement. — Soyez » tranquille, vous serez satisfait; je veux » me surpasser ! »

Maître Gobinard court à sa cuisine, en repoussant son bonnet de coton sur le côté, et Gaspard dit à Pierre : « Pour un savant, » le professeur i\Iàrtineau est fièrement sur » sa bouche !... »

Cependant le petit élève continuait d'écrire : après quelques instants, le professeur lui dit; a C'est assez, je suis satisfait » pour ce soir. Voyons si tu le rappelles

fii Tir; TOURtOUROU.

» mes leçons pour tailler ta pliimo... Taille- » m'en une. »

Petit-Jean prend hardiment le canif, met Li plume sur le dos, fait : une, deux,- puis se coupe le doigt, et reçoit un petit bout de plume dans l'œil.

Le petit garçon pousse des cris horribles,. en secouant son do'i^t et frottant son œil de l'autre main. En ce moment, on ouvre une porte sur la gauche, et une jeune fille , tenant une lumière à la main, entre dans la salle, où l'on commençait à n'y plus voir que faiblement.

U?? TOUUI.OUROU. 6d

CHAPîTRC IV.

>I;;ris.

C'ÉTAIT une jeune filie de dix- sept à dixiiuit ans, fraîche, sans être tro;) rouge : poteïee sans êlre trop grasse , et très-brune (le cheveux sans être brune de peau.

C'était une figure eliannante; à la fois piquante et gracieuse, modeste et coquette. Des traits fins quoique irréguhers, une houflie petite et rose; des dents éblouissantes de blancheur; un nez mignon, i;n menton i)ien arrondi, de petites oreilles bien l)ordées : et des yeux si l)ien fendus , si noirs , si expressifs, quoique ombrages par de longs cils de jais, qu'il était bien difficile de les voir une fois sans éprouver le désir de le. revoir encore.

r. Cy

63 U.-* TOURLOLTiOU.

Ajoutez à tout cela une taille moyenne, mais bien prise; des formes voluptueusf-s, un petit pied, une jambe parfaitement modelée, et convenez que c'était là une jolie fille, quelle que fût sa condition.

Car ce n'est pas la condifion qui fait la fig^ure; vous me direz peut être, ce qui fait souvent tort à une beauté de bas étage, c'est un air commun et une tournure sans élégance. Mais il est rare qu'une femme véritablement jolie ne puise pas dans les éloges qu'elle reçoit une nouvelle coquetterie qui lui fait apporter plus de soins dans sa toilette, dans sa tenue et dans toutes ses manières; vous trouverez en général, bien plus de grossièreté, d'impolitesse chez une fille laide que chez celle qui sera jolie!

Revenons à Marie , car c'est de Marie que je viens de vous faire le portrait.

Son coslume tenait le milieu entre celui de la paysanne et de la demoiselle. Elle avait une petite jupe blanche à mille raies roses , en étoffe que les dames de la ville mettent quelquefois, et qu'on nomme , je

crois, du guingan; un corsage orné de larges rubans de velours, qui se croisaient derrière son dos, serrait la taille svelte de Rlarie; un tablier en taffetas noir était attache' devant elle; enfin sur sa tète était un |)etit bonnet qui se rapprochait plus du costume villageois que le reste de sa toilette, mais qui, posé sur ses ciieveux noirs avec une certaine coquetterie, semblait ajouter encore aux giàces de sa figure.

Après cela, faut-il s'étonner que Pierre soit éperdument amoureux de Marie ? Pierre, (jui a vingt ans, et dont le cœur connaît i .anour pour la première fois. Bien dlff.'rent en cela de nos jeunes gens d'aujourd'liui ^ qui, à vingt ans, sont déjà tellement blasés sur toutes les passions, qu'il ne leur reste plus qu'à se suicider , dans l'espérance d'éprouver une sensation nouvelle. Pauvres hommes que ceux-là !... qui prennent l'abus des jouissances pour la jouissance même 1 l'énervement qui s'ensuit pour un spleen incurable ! et leur épuisement pour vme parfaite connaissance du monde!... Mais,

68 TIN TOCRLOUROU.

tiprès tout , laissons-les se tuer ; de tels ctres sont peu regivttiihles ; et, quand ils seront bien convaincus que le ridicule et le mépris sont les seuls souvenirs qu'ils laissent après eux, ils remetli'ont bien vile leurs pistolets dans leurs poches.

Pierre n'avait pu voir Marie sans éprouver pour elle la passion la plus vive : celte passion qu'il n'osait encore déclarer à celle qui l'avait fait naître, se décelait dans chacune de ses actions , dans chacun de ses regards lorsqu'il était près de Marie ; loin d'elle, il se taisait si l'on parlait d'un sujet qui n'eût point de rapport à l'objet de sa tendresse; mais il s'animait et devenait tout de feu si l'on prononçait le nom de Marie. Aussi ses sentiments n'étaient un secret pour personne, excepté peut-être pour celle qui les inspirait. Mais une femme ignoi-e- 1- elle jamais l'amour qu'elle inspire ? Non ; la plus innocente, la plus simple s'aperçoit du pouvoir de ses charmes, quelquefois même avant que celui qu'elle a subjugé se soit avoué sa défaite.

TJN TOURtOUROU. 69

Pierre méritait bien d'être aimé ; cliaque fille des environs était d'accord pour le trouver le plus beau garçon à quatre lieues à la ronde. Puis, ce n'était pas un sot, et il était bien gai , bien aimable avant d'être amoureux : c'était un bon enfant , dansant l)ien, tirant adroitement de l'arc et fort adroit au fusil ; toujours avant d'être amoureux de Marie, car ce diable d'amour l'avait beaucoup attristé; mais il n'en était pas moins resté un bon sujet, grand travailleur, et ayant appris fort vite à lire et à écrire sous le professeur Martineau; enfin Pierre n'était pas un parti que l'on pût dédaigner, «t bien des jeunes filles de l'endroit, en commençant par mademoiselle Hélène, auraient voulu être courtisées par lui. Pourquoi donc la charmante Marie aurait-elle été insensible à l'amourde Pierre?

Pourquoi!... pourquoi! eh, mon Dieu! je ne sais plus dans quelle pièce j'ai entendu dire : est-ce qu'il y a àes pourquoi en amour? J'ai trouvé cette réflexion parfaitement juste, et ie la mets ici. D'ailleurs, nous avon» en

70 r.i TounLoLisou.

core dans la vie une foule de choses auxquelles il serait difficile de trouver des pourquoi.

Marie est entrée dans la salle , et sur-lechamp elle court près de Petit-Jean qui pleure et crie en même temps, quoique le professeur ne cesse de lui dire :

« C'est ta faute, petit; si tu avais bien » fait conmie je t'ai montre, tu n'aurais » pas reçu du canif dans le doigt, ni la » surcoupe de ta plume dans Tœil...

» en suivant mon exemple il est impossible » de se blesser. »

Blarie n'avait pas lu les fables de La Fontaine, et pourtant elle pensa qu il valait mieux essayer de soulager le petit garçon que de lui faire de la morale.

Elle commença par regarder dans l'œil du marmiton, puis, avec le bout de son doigt, enleva légèrement ce qui gênait sa vue ; ensuite elle entortilla de linge le doigt blessé, et le petit garçon se remit à sourire, et se sauva à la cuisine en disant :

Vy TOURLOUROU. 71

a — Je ne pourrai pas e'crire de huit » jours au moins, a Le petit drôle. . . » dit M. Marlineau, « il est enchanté niainte- » nant de s'être coupé le doigt... » Il est » même possible qu'il l'ait fait exprès. » Mais, c'est affaire à vous, mademoiselle » Marie; comme vous avez parfaitement » pansé le blessé ! . . . »

« — Elle serait bonne sœur-du-pot, »

dit Gaspard, en se versant à boire.

Pierre ne dit rien ; mais il s'est levé, et s'est doucement approché de la jeune fille, qui n'a pas encore eu l'air de faire attention à lui. Cependant, après avoir fait un gracieux sourire au professeur et à Gaspard, Blarie se tourne enfin du côté de Pierre, et lui dit :

■ Bonsoir, monsieur Pierre. — Bon- B soir, mademoiselle. — Et bien, n'avez- » vous pas tiré à la conscription aujour- » d'iiui ? — Oui , mademoiselle. — Etes- » vous tombé au sort ? — Non .. . j'ai eu » uu numéro... qui n'est pas appel(\ — » Tant mieux, j'en suis bien aise pour » vous. »

72 TJX TOURLOUIIOU.

Ces mots ont été cîit sans effusion, sans attendrissement et du ton dont on dit à quelqu'un : Vous vous portez bien j j'en suis charmé.

Pierre a senti cela, car un amoureux analyse tout ce qui vient de la personne qu'il aime. Ses regards, ses mouvements, ses moindres paroles, et souvent aussi son silence j il y a toujours quelque chose à observer pour celui qui aime avec passion; c'est pour cela qu'un anioureux ne s'ennuie jamais : loin de sa belle, il vit de souvenirs ; près d'elle il étudie, il épie ce qui échappe aux yeux indifférents.

Le front de Pierre est devenu soucieux ; il ne se sent plus le courage de continuer la conversation ; il va se rasseoir près d'une table, d'un air boudeur, et Marie ne semble pas s'en apercevoir ; ce qui augmente encore l'humeur du jeune paysan.

M. Martineau s'occupe de resserrer dans ses poches les plumes et le canif; la jeune fille va et vient dans la salle, essuyant, rangeant, et parfois, fredonnant un re-

frain de chanson ; et tout cela était gracieux ; chacun des mouvements de Marie avait de la gentillesse, chaque chose qu'elle faisait semblait mieux faite que si toute autre l'eut accomplie; peut-être est-ce parce qu'elle était jolie que cela produisait cet effet-là.

Pierre , tout en ayant l'air de regarder à ses pieds , ne perdait pas de vue la jeune fille. Gaspard ne s'occupait que de boire, Cependant, comme Marie est venue ranger sur la table à laquelle il est assis ; il lève les yeux sur elle, et lui dit :

« Diable ! . . . comme t'es faraude , Marie ! » des tabliers eu soie ! . . . c'est un fameux » genre tout de même!... Qui donc qui >> t'a donné ca ? »

Marie fait une petite moue en répondant:

■ — Est-il étonnant ce Gaspard ! on ne

» peut pas avoir la moindre chose sans

» qu'il le trouve extraordinaire! ... parce

r que j'ai un tablier de taffetas noir . . .

B — Ah , dame ! c'est que . . . c'est pas

74 Ulf TOtIRLOTJROU.

• trop runiforine d'une fille d'aubiirge. » Le rougo monte au visaye de la jeune

fille, qui répond avee dépit :

« — Fille d'auberge!.. 11 me semble » qu'on ne nie regarde pas comme une » servante ici ... Monsieur Gobinard m'ap- » pelle sa (ille. ... mais vous n'avez jamais » que des mécbancetés à me dire , Gas[)ard !

» — Allons, allons, ne te làebe pas, » Blarie ; écoule doni;, si je te parle connue « ca , c'est par intérêt pour toi!... Je l'ai » vue assez petite pour cire sans façon » avec toi ...; ca t'ollusque peut-être auss

• que je le tutoie ; mais j'en suis ben lacbé, » c'est une babiUule dont il me serait dit- » ficibi de me défaire.

» — Je ne vous ai jamais dit que... je » trouvais cela mauvais. — C est ben beu- » reux ! . . . IMais (pieiupielois, vois-tu, tu » fais un tantinet trop la fière . . . lu te » donnes des airs de princesse... ]\Ioi , » j aime pas ca . . . on doit être tout rond. . . » on doit cire toujours soi-même!... pas » un jour blanc et un autre puce..., et

vy TOURLOuaou. 78

toujours bonne enfant; je ne connais cfueca.

■ — Mais qu'est-ce que vous avez donc à me chercher querelle, Gaspard ? est-ce que je vous dis quelque chose , moi "^ . . . et tout cela parce que j'ai un tablier de de taffetas ; est-ce que cela vous regarde ? ... Il me semble qu'il n'y a pas de mal à se mettre à la mode. . .

» — Oh ! . . . à la mode. . . Ah ben ! je savais pas que les paysannes devaient se mettre à la mode . . . Viens donc boire , Pierre.

» — Les paysannes ... les paysannes . . . Apparemment que madame de Stainville ne trouve pas que j'ai l'air d'une paysanne, car c'est elle qui m'a donné ce tablier-là, et qui me donne toujours mille choses de Paris , et qui me dit que si j'étais mise comme une demoiselle, je serait très-bien. Et puis ces messieurs de Paris , qui viennent souvent chez madame de Stainville, et qui trouvent toujours ce pays charmant, m'ont dit que j'avais

76 UN TOURLOUROtr.

» tout ce qu'il fallait pour faire une . . . une » femme du monde . . . , ou ben encore que » je ferais une petite lingère très . .. très.. . » attendez donc . . . très-confortable , c'est » ca, voilà le mot ; et ca doit vouloir dire

* jolie, j'en suis sure. »

Pierre ne peut s'empêcher de frapper avec colère son poing sur la table , en s'écriant :

« Oh! ces gens de Paris!... c'est si vrai » tout ce qu'ils disent, ils ne mentent ja- » mais, ceux-là..., parce qu'ils parlent avec » élégance... avec des mots que nous ne » connaissons pas au village.

» — Ergo ! » dit monsieur Martineau , qui a fini de ranger ses plumes. « Je n'ai » pas tort de conseiller aux habitants de la » campagne de s'instruire, car alors ils se- > ront en état de répondre aux citadins , et ■ d'apprécier la véracité de leurs paroles. « Studia adolescentiam aluntj senectutem

* ohlectant !

» — Ah ben ! si vous nous pai'lez chinois! » à présent, père Martineau , » dit Gaspard,

« comment donc voulez-vous que je nous » entendions ! »

Pierre, fàclié de s'être laissé aller à un mouvement de colère , s'est levé et se rapproche de Marie qui est en train de mettre le couvert pour le souper. Il rôde quelques moments autour d'elle sans rien lui dire ; enfin il choisit un moment où elle passe contre lui, et, la retenant par sa robe, lui dit bien bas :

« IMamselle Marie... ce que j'ai dit tout » à l'heure.... ce n'était pas pour vous f;i- » cher...., certainement, je suis bien de » l'avis de ceux qui disent que vous êtes » jolie..., et d'ailleurs, qui donc pourrait » penser le contraire ?..,. Ah ben! si quel- » qu'un s'avisait de ne pas vous trouver la » plus gentille de tous les alentours, il au- » rait affaire à moi,! »

La jeune fille sourit en répondant : .

« Je ne suis pas fâchée , Pierre. Oh ! je » ne vous en veux pas du tout, je vous » l'assure.... pas du tout! »

Elle l'a appelé Pierre sans y ajouter mon-

78 UN TOURLOUnOU.

sieur , et elle lui a fait un gracieux sourire : c'était plus qu'il n'en fallait pour transporter de joie le jeune paysan. Son visage n'est déjà plus le même, ses yeux brillent de plaisir, -son front s'est éclairci, le bonheur anime tous ses traits , et il jette son chapeau en l'air, en s'écriant :

« J'ai faim, j'ai soif, à présent !... j'ai eu » un bon numéro!... je ne pars pas... faut » nous réjouir!... Gaspard , je te paie tout » ce que tu voudras!... »

Gaspard se contente de relever la tête pour regarder Pierre , qui saute et gambade dans la salle, et il murmure entre ses dents : « Il paraît que le vent a changé, et v'ià l'amour qui est au beau. »

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