CHAPITRE V
Le souper.
« A table ! à table ! » crie maître Gobinard en entrant dans la salle, suivi de Petit-Jean qui porte un grand plat , dont
le fumet chatouille ao^réablenient l'odorat
de la compagnie.
« — RecLe dicis , » dit le professeur en respirant de toute la force de ses voies nasales, et comme s'il eiit voulu accaparer pour lui seul le pirfum qui s'exhalait de la poularde à la marengo.
« Vous me direz des nouvelles de ce • plat! » dit l'aubergiste, «je n'y ai mis » ni espagnole, ni truffes... parce que je » n'en avais pas , mais je crois qu'il sera » encore assez bien troussé !...
80 LN TOURLOBROU.
» — Nemo dut qui non habet ! Nous » allons lui livrer une terrible bataille !... »
Et monsieur Martineau a déjà été prendre place à table. L'aubergiste va à Pierre fn lui disant :
« Vous allez souper avec nous, Pierre... , » aujourd'hui doit être un jour de fête pour » vous... il faut le célébrer...
» — Oh! bien volontiers, monsieur Go- » binard, » répond le jeune paysan, dont le front est radieux depuis que Marie lui a fait un doux sourire. « J'accepte votre in- » vitation. .... mais à condition que je » paierai une bouteille de votre vieux. . . » du meilleur !
> — Tout ce que vous voudrez, Pierre... » je ne suis pas homme à refuser cela... » allons, à table ! »
Chacun est allé s'asseoir devant le souper. Gaspard , seul , est resté à la place qu'il occupe à l'autre bout de la salle , mais l'aubergiste se tourne vers lui , en ^'écriant :
« Eh ben ! Gaspard , est- ce que tu ne
UN TOURLOTJROU. 81
» viens pas manger un morceau avec nous ?
» — Ah, dame!... c'est que moi je ne » payons rien !...
» — Eh ben! qu'est-ce qu'on te cîe- » mande?... est-ce que la vieille bouteille » offerte par Pierre te fait peur ? — Oh ! » les bouteilles ne me font pas peur à » moi ? — Viens donc alors. — J'y vas. . . » et je mangerai et je boirai tout aussi » ben que si je payais queuque chose ; je » ne boude pas à table, moi! »
Pierre n'a pas manque de se placer à côté de Marie. Maître Gobinard est au milieu de la table en face du professeur.
Gaspard se place au bout et Petit-Jean près de lui, car à la campagne et dans une auberge , les maîtres et les domestiques mangent ensemble: c'est aux champs que l'on retrouve un peu d'égalltë. 11 est vrai qu'aux champs ,les maîtres sont souvent aussi rustres que leurs valets : voilà ce qui rapproche les états et comble les distances.
Une omelette et une salade accompa-
gnaient la poularde. Le professeur promène des regards caressants sur chaque plat, tout en attachant un coin de sa serviette à une boutonnière de son habit. Maître Gobinard sert avec cette satisfaction de l'homme qui attend des compliments.
• Parfait !... c'est parfait !... « dit M. Martineau en se pâmant sur son assiette.
« — Oui , c'est pas mal fricassé ! » dit Gaspard.
« — Fricassé ! » réplique l'aubergiste en souriant d'un air digne, « va donc à la » Roche-Guvon me trouver quelqu'un qui » en fasse autant! et pourtant c'est un » gi'os bourg bien habité... où il y a des » gens riches..., et où il vient souvent du » monde de Paris pour voir le château » qu'est bâti sur un rocher.
» — C'est un séjour fort curieux , » dit le professeur, « ce rocher fut, dit-on, le » séjour de ces petits tyrans... dans le temps » de la féodalité. La tour qui le surmonte » est d'une construction fort ancienne; la » tradition en fait même un ouvrage des
Vy TOURLOUROU. 83
» Romains.... Je vous redemanderai un peu » de cette délicieuse volaille , maître Gobi- » nard.... c'est parfait!... 3Iais on sait com- » bien de monuments du moyen-âge ont été » attribués aux Romains, quoique ce fût » apocryphe.
» — Allons! le v'Ià enfoncé dans ses Ro- » mains et son moyen-àge ! je ne pourrons » pus l'en tirer! » dit Gaspard en se penchant vers Pierre qui est à sa gauche. Mais celui-ci n'enlend rien, ne voit rien que Marie, dont son genou frôle le genou, et qui n'a pas reculé le sien. Pierre n'est plus sur la terre, il est dans le séjour céleste, il n'y a point parmi les anges de joies plus pures que celles d'un premier amour, qui obtient une première faveur.
« — Les amoureux sont sourds! » se dit Gaspard, « c est drùle !.... Moi, j'ai jamais « été bête comme ca!
» — A propos, » dit maître Gobinard, quand son appétit est un peu calmé, « savez- » vous que Jacques Leroux a été rencontré » dans le bois avec la femme de Blanchard?..
84 TJÎÏ TOURLOUKOTT.
» Oh! oh!.... ce pauvre Blanchard..., il a » voulu avoir une johe femme, mais je crois » qu'il en tient!... il en porte!....
» — Est-ce qu'on ne peut pas aller dans » le bois innocemment ?... » dit Gaspard. « — Ah.^.... oui.... laisse-nous donc... sa » femme a des yeux qui.... — Toutes les » femmes ont des yeux!.,., mais vous, père » Gobinard, vous voyez des cornards par- » tout!... — Dieu merci, je n'en ai jamais » vu chez moi quand ma femme vivait!.... B et celle-là aussi était jolie... je m'en flatte. « — Tu, tu, tu..., r'iututu, r'iutulu... — » Qu'est-ce que tu chantes-là, Gaspard ? — » Ah! c'est rien... c'est un air que j'ai appris » à Paris.
» — Pour en revenir au château de la » Roche, » dit le professeur, après avoir nettoyé parfaitement son assiette, « le pre- » mier seigneur de ce lieu était un nommé » Hugues, vicomte de Mantes. Cet Hugues » était de la maison des comtes de Meulan ; » il eut pour fils Hilledoin, qui fut père de » Guyon... lequel laissa son nom à la sei-
UN TOT7RLODHOU. 85
» gneurie.... J'accepterai volontiers un peu » d'omelette... Mon ami Pierre , je vous cle- » manderai à boire...
t> — On te demande à boire, Pierre, » dit Gaspard en poussant le jeune paysan. Celui-ci , sortant de son extase amoureuse , s'empresse de saisir une carafe et remplit d'eau le verre que le professeur lui tendait tout en regardant l'omelette. Mais quand M. Martineau a porté son verre à ses lèvres, il s'arrête tout à coup en faisant la grimace, et Gaspard part d'un éclat de rire.
« Mon cher Pierre!... vous voulez donc » me noyer!.., » s'écrie le professeur en arrosant la salle avec le contenu de son verre. <■ J'aime beaucoup l'eau.... mais elle m'est » contraire... si j'avais bu tout cela, j'aurais ■ été fort indisposé.
» — Ah! pardon... excusez-moi , monsieur » Martineau, " répond Pierre avec embarras, « c'est que je pensais... je ne voyais pas.
» — Oui... oui , je comprends... vous vous » êtes trompé... cela peut arriver à tout le » monde... Errare humaniim est.
86 ON Torni-ouROu.
» — Pour réparer cela ^ » dit l'aubergiste, « je vais aller chercher deux vieilles bou- » teilles au lieu d'une... sous les fagots... Eh! » eh!.... vous m'en direz des nouvelles! »
Maître Gobinard prend une lumière et quitte la table. Marie mangeait de fort bon appétit; tout en écoutant les gros soupirs et les compliments de Pierre, qui n'était occupé que d'elle. Gaspard buvait et achevait son omelette. Mais le professeur Martineau qui n'avait plus un fétu sur son assiette, et ne voyait plus rien dans les plats, ne voulant pas demeurer oisif, juge convenable de reprendre la parole, et, comme il n'y a que Petit-Jean qui paraisse disposé à l'écouter, c'est au marmiton que l'ex - maître d'école s'adresse :
« Je te disais donc, Petit- Jean, que Guyon, » fils d'Hilledoin, laissa son nom à la seig- » neurie qui l'a toujours porté depuis, et l'a » transmis au village qui fut bâti autour de » ses murs. Alors la demeure seigneuriale » ne consistait qu'en cette tour antique.... » dont je t'ai parlé tout à l'heure....
UN TOURLOUROtJ. 87
» — De quoi? » dit Petit- Jean , tout en rongeant un os.
Le professeur va son train sans repondre à cette interruption. « Quelques habitations » plus considérables s'élevèrent avec le » temps au bas du rocher. Mais dans les » moments de danger, les habitants se refu- » giaient dans la tour. Cette tour garan- » tissait Paria des attaques des Normands » et des Anglais : telle était la Roche-Guyon
» au onzième siècle Tu comprends com-
» bien il était important pour les faibles mo- » narques qui régnaient alors à Paris d'a- » voir des vassaux fidèles... »
Petit- Jean, qui a la bouche pleine, se borne à faire un signe de tête fort douteux. Le professeur s'en contente et reprend :
« Je vois avec plaisir, Petit- Jean , que tu » profites de ce que je te dis; et puisque tu es » sage, je vais te compter toute l'histoire de » Guy^ premier seigneur de la Roche, qui » fut assassiné dans son château par son » beau-père....
» — Ah ben!.... nous en aurons pour
88 UN TÛURLOUROU.
» queuque temps ! » murmure Gaspard en ricannant.
« — Ce n'est point à vous que je m'adresse! » dit le professeur avec dignité j mais à cet enfant qui m'écoute et profite ; suis-moi, Petit-Jean: Guy l" était un preux chevalier, mais il avait un serouge traître et cauteleux... (serouge signifiait alors beau-père ). Il advint qu'un dimanmanche au soir, le serouge de Guy arriva dans une église avec grand nombre de gens à lui, armés de hauberts sous leurs vêtements, et attendant le moment de se jeter sur le seigneur de la Roche quand il arriverait. Le pauvre Guy ne se doutait » de rien.... et, après avoir pris sa réfection » il venait de s'endormir. Le serouge saisit » ce moment, il s'approcha de lui....
» — Ah! je la connais, celle-là!... je la » connais! » s'écrie Petit-Jean en iuterlompant M. Martineau. o II s'approche du » seigneur qui dort... et il lui prend ses » bottes de sept lieues... Pardi!' on me l'a » déjà contée !...
UN TOTJRLOUnOU. 89
» — Oh! oh !.. v'ià l'autre qui croit qu'on » lui conte le petit Poucet! « s'écrie Gaspard en riant, tandis que le professeur, njortifié d'avoir déployé inutilement son érudition, éloigne sa chaise de celle de son élève , en murmurant :
« Décidément, tu ne seras bon qu'à » tourner des sauces , toi. »
Le retour de maître Gobinard et la vue de deux bouteilles couvertes d'une respectable poussière remet bientôt tout le monde en belle humeur. L'aubergiste verse, et cette fois Pierre tend son verre et prend part aux libations des convives. Le vin est bon; il rend le professeur encore plus affectueux , l'aubergiste plus bavard: Gaspard plus gai, Pierre plus hardi , et Marie même paraît plus tendre.
Maître Gobinard se remet à passer en revue toutes les personnes des alentours; il n'épargne ni la paysanne, ni la dame; il fait des commentaires sur les moindres événements, sur les plus légers propos, et finit par affirmer qu'il n'y a pas une femme I. 8.
fidèle dans les environs. Pendant qu'il parle, Gaspard boit, et le professeur Martineau répète entre ses dents l'épître de Boileau. Quanta Pierre, les yeux fixés sur Marie, il lui dit de temps à autre :
« Que vous êtes donc jolie, mamselle!.. » Mon Dieu!., que vous avez une figure... » qui me plaît. »
Et Marie se contente de sourire : car une femme peut toujours sourire à un compliment , cela ne la compromet pas ; et celui qui lui fait la cour est libre de prendre cela pour une espérance.
Le souper s'est prolongé jusqu'à près de dix heures, et c'est tard pour la campagne. Comme les bouteilles sont vides , et qu'on ne parle pas d'en aller chercher d'autres, le professeur Martineau pense à retourner à son hameau. Maître Gobinard se rappelle qu'il a pour le lendemain matin un pâté ù confectionner , et que par conséquent il ne lui reste que peu d'heures pour dormir. Il se lève; chacun en Fait autant; on se dit bonsoir, et on se dispose à regagner son gîte.
UN TOURLOLiROU. 91
Pierre aussi a dit bonsoir à Marie, et sa voix émue voudrait ajouter quelque chose à ce simple adieu, mais déjà la jeune fille a saisi son bougeoir, elle a salué chacun et va regagner sa chambre; il faut s'éloigner. Gaspard a pris le bras du jeune paysan , car tous deux demeurent à Yétheuil et vont cheminer ensemble , tandis que M, Martineau esl obligé de regagner tout seul son modeste village , mais il s'en console en répétant tout haut ses vers favoris; et pendant assez longtemps, quoique se tournant le dos, Gaspard et Pierre entendent encore le professeur s'écrier :
« Oui Lamoignon , je fuis les chagrins de la ville ! etc.
Le temps était superbe. Quoiqu'il fut près de dix heures, il faisait encore un air tiède comme vers la fin de la soirée. Au village, après une journée brûlante, on aime souvent à veiller tard , dans 1 espoir de respirer un peu de fraîcheur. Tous les habitants de la campagne ne se couchent
pas avec le soleil : c'est surtout le soir que Ton se repose, que l'on jase , que l'on joue bien sur l'herbe. Les jeunes filles alors aiment à causer entre elles , ou à comploter quelques niches qu'elles préparent à leurs amoureux.
Devant plusieurs maisonnettes, des paysannes causaient et jouaient encore, quelques-unes dansaient en rond , ne s'interrompant que pour rire aux éclats ou courir l'une après l'autre.
Pierre et Gaspard viennent de passer devant un groupe de paysannes, et ils ne se sont pas arrêtés , quoiqu'on leur ait crié :
« Bonsoir, Gaspard! bonsoir, Pierre! »
Ils se sont contentés de répondre : bonsoir! et passent leur chemin, parce qu'alors Pierre est en train de parler de Marie, et que Gaspard lui conseille d'en finir et de se déclarer.
Mais une jeune fille s'est détachée du groupe; elle se met à courir comme si une autre la poursuivait, et, après avoir décrit quelques détours et traversé le chemin ,
UN TOURLOUROtr. 93
elle vient se jeter dans Pierre, après lequel elle s'accroche comme pour s'empêcher de tomber.
C'est mademoiselle Hélène qui a reconnu le beau conscrit, quoique la lune n'éclaire qu'à demi la campagne; mais il y a des gens que l'on reconnaît toujours, alors nîême que l'on n'y voit pas. Ceux-là on les devine plutôt qu'on ne les aperçoit.
Hélène pousse un cri en saisissant le bras de Pierre.
« Ah !.. mon Dieu ! j'ai manqué de tom- » ber... Tiens! c'est vous, monsieur Pierre ?
• — Eh oui, sans doute, c'est nous, »
répond Gaspard, « pardi, tu le vois ben » que c'est nous! quoique tu fasses l'éton- » née..., et que tu viennes te jeter exprès » dans not'chemin.
» — C'est Jacqueline qui me poursui- » vait..., et je me sauvais, et en courant j'ai ■> manquée de tomber... Blonsieur Pierre , » venez donc un brin courir avec nous.
» — Oh! non , pas ce soir, » dit Pierre. o II est tard Il faut que je rentre —
94 UN TOtJRLOtJROU.
» Quest-ce qui vous presse donc?... Votre » oncle est encox^e à boire au cabai'et... — ■ » C'est égal... j'ai à travailler de bonne » heure demain...
» — Voyons, Hélène, laisse-nous donc » tranquilles, " dit Gaspard; « tu vois ben » que Pierre n'a pas envied'aller courir dans » les champs lariretto avec toi... ainsi laisse- » nous en paix...
» — Est-ce que je vous parle à vous! » répond la jeune fille avec humeur, et, quittant à regret le bras de Pierre , elle fait quelques pas en s éloignant; mais bientôt elle s'arrête en poussant un cri d'effroi et appellant Pierre à son secours.
Ses accents étaient si déchirants, elle semblait si effrayée, que le jeune paysan s empresse de quitter son compagnon pour voler près d'elle.
« Qu'avez-vous, mamselle Hélène? que » vous est-il arrivé ? » demande Pierre à la grosse fille qui est arrêtée contre une haie.
« Ah ! monsieur Pierre... ah ! je suis per- » due... ah! je suis ben sûre que c'en est
UN TOURLOUROU. 9b
» une... Oh ! je la sens... oh làlà !... oh! moi » qui en ai si peur!..
» — Peur de quoi ?... qu'est-ce qui vous « effraie?... — Ah! c'est que j'ai... oh ! oui... » oh! c'en est une. ..je la sens qui court!.... » oh! je vous en prie, monsieur Pierre, » ôtez-la moi!.... ou je suis capable de mou- » rir de peur...
» — Que je vous ôte, quoi?... — Lne » araignée... oh! une grosse araignée qui » m'est entrée dans le dos... oh! je suis siïie " que c'en est une... Tenez, tenez... fourrez » vot'main par là..., par en haut... Oh ! je » vous en prie, monsieur Pierre, ôtez-la- "moi..., fourrez vot'main..., n'ayez pas » peur. »
Pierre sans trop comprendre comment une araignée a pu se glisser sous le fichu de la grosse fdle, ne veut pas cependant refuser de lui rendre service; elle lui a présenté son épaule découverte, et il glisse obliiîeamment sa main tout du lonsf. Pierre ne trouve rien que des formes charnues et fortement accusées; il voulait retirer sa
main ; mais Hélène, qui semblait toujours tremblante, lui disait: « Cherchez encore..., » ne vous lassez pas , je vous assure que j'ai » une araignée qui me court dans le dos..., fourrez vot' main...., fourrez plus avant..., » n'ayez pas peur... »
Il y avait quelque temps que ce manège durait , lorsque Gaspard, qui s'était approché, s'écrie :
« Dis donc, Hélène, fallait tout de suite « dire à Pieri'e de te chatouiller le gr^s des » reins, c'aurait été plus tôt fait! »
Ces paroles mettent fin à la recherche de l'araignée. Mademoiselle Hélène se sauve en pestant contre Gaspard ; et les deux paysans , après avoir ri de la grosse fille, continuent leur route , puis rentrent chacun chez eux.
UN TOURLornou. 97
CHAPITRS Vî,
Déclaration d"amour au Tillage.
Le lendemain du souper chez maître Gohinard, Pierre qui a rêvé toute la nuit à Marie, Pierre qui voit encore la jolie fille du Tourne-Bride lui souriant et se laissant frôler le genou par le sien, ne se sent pas disposé à travailler au moulin de son oncle. Il faut qu'il revoie Marie, qu'il lui parle, qu'il lui déclare enfin toute sa tendresse, et lui dise que c'est elle quil veut épouser. Il y a trop longtemps qu'il hésite à faire cet aveu ; Gaspard lui a dit encore que sa timidité était ridicule; Pierre se sent plus de courage; d'ailleurs la soirée de la veille lui a donné de l'espérance, et il ne tremblera plus près de Marie.
Le jeune paysan se dirige dans la matinée vers le Tourne-Bride , mais il voudrait trouver Marie seule, car ce n'est. jamais devant témoin que se fait une déclaration d'amour, et surtout lorsqu'on n'a pas l'habitude d'en faire. Pierre rôde autour de l'auberge. Il aperçoit celle qu'il aime occupée à ranger dans la salle où ils ont soupe la veille, mais l'aubergiste est là aussi, et puis dans cette salle il peut à chaque instant venir du monde. Pierre n'entre pas; il guette toujours j enfin, ]\Iarie va au jardin , c'est ce qu'il espérait. Le jardin qui s'étend derrière la maison est grand et touffu; là du moins on peut être à l'abii des regards curieux. Le jeune paysan s'introduit dans le jardin par une petite porte qui donne sur la campagne, et que dans la journée on ne ferme jamais.
Pierre s'avance doucement , il voudrait surprendre Marie; il voudrait s'approcher d'elle sans qu'elle l'aperçxit. Au milieu du jardin est une espèce de petit bassin, ou plutôt de mare, dans laquelle on lave quel-
UW TOURLOTJROU. 99
quefois le linge. Marie est accroupie sur le bord de cette mai'e, et elle rince dans l'eau quelques fichus de couleur. Pierre s'approche; il est derrière Marie, il la considère depuis longtemps sans que la jeune fille se doute encore que le beau conscrit est si près d'elle.
Mais Pierre se rappelle qu'il n'est pas venu rien que pour regarder Marie, il fait encore quelques pas ; la jeune fille pousse un cri :
« Ah, mon Dieu!., comment! vous êtes-là » monsieur Pierre?... — Oui, mamselle... » il y a déjà longtemps que je vous regarde!
» — Et pourquoi donc que vous ne disiez » rien?
» — Pourquoi... ah dame! c'est que j'ai » tout plein de choses à vous dire !..
» — Et c'est pour ça que vous ne parlez » pas ?
» — Ah! mamselle... c'est que... quand » on a tant à dire... on ne sait par où com- » mencer... on n'ose pas... de peur de s'era- » brouiller...
» — Il est certain qu'en ne disant rien on » ne s'embrouille pas!
» — C'est juste , mamselle !..
» — Mon Dieu ! qu'il est bête ! » se dit Marie en se remettant à rincer son linge ; pourtant elle jugeait mal Pierrej et le pauvre garçon n'était pas bête, il ne manquait même pas de moyens, mais alors l'amour, la timidité engourdissaient toutes ses facultés et lui ôtaient presque toute son intelligence. Lorsque nous voyons dans le monde des gens de beaucoup d'eoprit ne plus savoir se conduire quand ils sont amoureux , nous ne devons pas nous étonner qu'un simple villageois puisse en pareille circonstance avoir l'air d'un imbécile.
Pierre esf descendu tout au bord de la mare à côté de jNlarie, il s'amuse à lancer de petites pierres dans l'eau , et leur fait faire des ricochets. Cela dure cinq minutes environ. Au bout de ce temps , une de ces pierres, lancée avec trop de force, envoie de l'eau plein la ligure de Marie.
« Mon Dieu'., voilà une jolie invention
UN TOURLOOROU. 101
I) que vous avez là ! » s'écrie la jeune fille en s'essuyant le visage.
« — Ah! pardon , mamselle... je ne vou- » lais pas vous en jeter... C'est sans le faire » exprès... mais ça se séchera !...
« — En attendant, je suis toute mouil- » lée ! est-ce que vous n'êtes venu ici que » pour jeter des cailloux dans notre bassin?
» — Oh! si fait !.. puisque j'ai tout plein » de choses à vous dire...
» — Eh ben , dites-les donc vos choses.... » qu'est-ce qui vous en empêche?...
» — Oh ! personne... c'est moi-même que » je m'en empêche... parce que j'ai le cœur » si.... j'ai là comme ça queuque chose qui » m'étouffe... — Est-ce que vous avez trop » déjeuné? — Non... non... ce n'est pas « ça... Oh! depuis quelque temps je ne » mange guère... je n'ai plus d'appétit...; » enfin... c'est que... je suis amoureux mam- » selle... là... voilà le grand mot.
» — Ah! vous êtes amoureux , monsieur » Pierre? — Oui, mamselle, et d'une fa- » meuse force, allez!...
102 tJN TOURLOTJROtr.
» — Ah! vous êtes amoureux... et de qui » donc, monsieur Pierre ?
» — De qui... vous me demandez de qui, » mamsellc.mon Dieu! est-ce que je pour- » rais l'être d'une autre que de vous ?... »
Pierre a dit ces mots avec tant d'âme, qu'en cet instant il ne doit plus avoir l'air bête, et si la jeune fille le regardait, elle serait touchée de l'expression de son regard. Mais Marie est alors tout occupée à rattraper un de ses fichus qui lui est échappé des mains, et la crainte qu'elle a de le perdre l'empêche de prêter beaucoup cl'atteution à ce que lui dit Pierre.
Le jeune paysan , après avoir déclaré son amour, attend avec anxiété qu'on lui réponde. Marie, qui a plongé son bras jusqu'à l'épaule dans le bassin, retire enfin son fichu et s'écrie :
« Le voilà!., c'est bien heureux... c'est » que je ne voudrais pas le perdre, c'est mon » plus joli!., et cette mare faitl'entonnoir au » niilieu. »>
Le pauvre Pierre demeure triste et inter-
UN TOURLOUROU. lOS
dit. Il a déclaré sa flamme , et on ne lui a pas même répondu une parole; il ne sait qu'augurer de la conduite de Marie; il la regarde, mais il n'ose plus ajouter un mot. Enfin , au bout de quelques minutes , Marie tournant les yeux de son côlé , se met à éclater de rire.
« Ali!., mon Dieu! monsieur Pierre, que » vous avec l'air drôle !..
» — Drôle !.. j'ai l'air drôle... Quoi , mam- » selle, est-ce là tout ce que vous avez à me » dire, lorsque je vous déclare, moi, que • je vous adore... que je vous aime comme « un fou!., que vous êtes la seule fille que » je veuille épouser..?
» — Ah !.. comment vous m'aimez... pour » tout de bon ?.. — Marie!., est-ce qu'il peut » y avoir deux manières de vous aimer?.. » Oh! moi, je n'en connais qu'une... Marie, » n'êtes vous pas satisfaite que je vous » préfère à toutes vos compagnes, que je » vous jure de n'en jamais aimer d'autres » que vous ?..
ï — Mon Dieu, monsieur Pierre... si vous
» voulei m'aimer,.. vous en êtes bien le » maître.. .je ne peux pas vous en empêcher!.. » mais tous les garçons en disent autant... » mol, il y en a déjà tout plein qui m'ont dit » qui m'aimaient!., ça m'a tait rire, et » voilà tout !
» — Oh ! moi, Marie, c'est bien réellement » que je vous aime, et d'ailleurs, mon seul » espoir, mon unique désir, c'est de devenir » votre mari... Dites-moi que vous m'aimez » aussi, mamselle Marie, dites-moi que vous » voulez bien être ma femme, et je vas sur- » le-f:harap courir demander le consente- » ment de mon oncle. Il ne me refusera pas , » j'en suis certain d'avance... M. Godinard, » votre père adoptif est votre seul parent... » Il ne sera pas fâché non plus de vous voir » bien établie... Oh, Marie! répondez... » n'est-ce pas que vous voulez bien être ma » femme ?.. »
Et Pierre qui vient enfin de surmonter toute timidité, a pris la main de Marie , et la serre doucement dans les siennes. Mais la jeune fille la retire bientôt , en lui disant :
UN TOURtOUROU. lOS
« — Non, monsieur Pierre, non... je ne » veux pas être votre femme. »
Le pauvre garçon reste stupéfait, immobile, il regarde Marie en tremblant, il espère s'être trompé, et balbutie d'une voix que les sanglots étouffent déjà :
« — Vous ne voulez pas être ma femme... » Est-ce bien possible.*^., comment! mam- » selle... Est-ce que vous ne m'aimez pas ?..
» — Dame, monsieur Pierre , j'ai del'ami- • tié pour vous... comme j'en ai pour toutes » nos connaissances... mais je ne veux pas » vous épouser.
» — Marie!.. Marie!.. Ah! ne me refusez » pas... Je vous aime tant, moi ! et qui donc » vous rendra plus heureuse que moi?... » qui donc vous aimera autant?.. Marie... » c'est pour me faire endever ce que vous » dites là... n'est-ce pas ?.. Vous n'aimez pas » un antre garçon dans le pays... Ainsi vous » voulez bien être ma femme ?
» — Mais est-il entêté donc!.. Quand je » n'aimerais pas un autre garçon ; ce n'esl » pas une raison pour que je vous aime et
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que je veuille de vous. Encore une fois, je ne veux pas vous épouser... Je ne suis pas du tout tentée de me marier au village, pour m'étaljlir au village, et passer toute ma vie dans le village!.. Je veux aller à la ville, moi... On m'a dit que j'avais tout ce qu'il fallait pour y briller...
» — Ah ! Marie!., c'est bien vilain ce que vous dites là...iMais ceux qui vous ont dit cela se sont moqués de vous.
» — Pourquoi donc cela ?.. Est-ce qu'il n'y a pas bien des filles de la campagne qui font fortune à Paris ?
» — Oui... en cessant d'être honnêtes...
Est-ce donc comme cela que vous voulez faire ?
» — Oh ! je crois qu'on peut bien aller à la ville et rester honnête tout de même!., je ne suis pas si sotte que de me laisser attraper par de belles paroles... Mais, mon Dieu ! on veut nous faire un croquemitaine de ce Paris. Il semblerait, à vous entendre, que c'est une caverne... qu'on n'y peut faire un pas sans tomber dans queuque
tJN TOtJRLOUROU. 10*7
» chose... C'est vous , qui dites ça !.. mais » celles qui ont été à Paris disent, au con- » traire, que c'est un endroit ben joli ! ben » beau!., où l'on s'amuse depuis le matin » jusqu'au soir... et puis la nuit encore...»
Le pauvre Pierre est altéré , il a écouté la jeune fille sans Tinterronipre , ses yeux se sont attachés sur les siens; il n'a pas perdu une de ses paroles, car il voudrait voir dans le fond du cœur de Marie, comme il voit sur son visage. Enfin lorsqu'elle a tout dit, Pierre se rapproche d'elle, et, l'œil humide, la voix tremblante, lui dit d'un ton suppliant :
« — Oh! tout cela n'est pas vrai... tout » cela ne peut pas être... Ce serait trop » affreux de ne pas m'aimer... de refuser » d'être ma femme... après m'avoir laissé » espérer... que j'étais payé de retour...
» — Comment, • monsieur Pierre, est-ce » que je vous ai jamais dit un mot ?.. Est-ce » que je vous ai jamais fait une promesse ?.. » par exemple!... cela n'est pas bien de » dire ca..
108 TJN TOURLOTJROU.
» — Des mots... des promesses!... non, » sans cloute, non, mamselle, vous ne m en » avez pas donné... je n'ai pas le droit de » dire ça... Mais en amour... est-ce qu'il n'y » a pas mille choses qui valent des paroles? » Est-ce qu'il n'y a pas cent manières de » s'entendre entre garçon et fille ?... Encore » hier^ mamselle... hier au soir... que » j'e'tions à vous regarder tendrement et que » vous m'avez souii... oh! dame! comme B une fille qui veut tourner la tête à un » homme, et puis que je soupirais... et que » vous aviez l'air d'en être bien aise... et » puis qu'à table j'avais mon genou tout » contre le vôtre... et que vous ne m'avez « pas repoussé le mien... et puis encore que ' je vous ai plus d une fois pressé la main, » et que vous m'avez laissé faire... Est-ce » que ce ne sont pas des preuves d'amour B tout ça ^ est-ce que ça ne vaut pas ben des » paroles... des promesses?... Ah! mam- » selle! c'est ben vilain de se jouer ainsi du » monde... et vous ne savez pas... oh ! non, » vous ne saurez jamais tout le mal que " vous m'avez fait. »
UN TOURI^ODROU. 109
Marie ne répond pas, mais elle continue de laver son linge. Quelques minutes s'écoulent encore, pendant lesquelles Pierre reste toujours à la même place, comprimant avec peine ses sanglots , et espérant toujours que la jeune fille lui répondra quelque chose, ou daignera du moins tourner ses yeux vers lui.
Fatigué d'attendre en vain, Pierre fait quelques pas autour du bassin, puis, rêvenant près de Marie , lui dit d'un ton plus ferme et avec un air plus résolu :
« — Marie... est-ce bien votre dernière » volonté?... Vous ne voulez pas être ma » femme?..
» — Eh! non.... non!., je ne le veux » pas!.. Combien faut-il vous le dire de » fois ?...
» — Il suffit... Oh ! ne craignez pas que » je vous ennuie encore avec mon amour... » avec mes soupirs... Non! non... Oh ! j'ai » du cœur aussi, et puisque vous ne voulez » pas de moi , mamselle... je sais maintenant » ce qui me reste à faire. Adieu. »