CRÉATRICES DES HABITUDES ACQUISES HÉRÉDITAIRES
Une question se pose maintenant : celle de savoir si Cabanis, dans ces passages dont on se demande comment ils ont pu demeurer
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inaperçus, tant ils sont remarquables, se montre penseur original, ou si, au contraire, il a reçu d’autrui — et, en ce cas, où il a puisé — le germe de ses idées. Répondre à cette question semble assez facile, encore que la réponse se présente sous un double aspect et appelle une distinction.
On sait qu’au premier rang de ses amitiés, Cabanis a compté Vicq d’Azyr (1). Toutefois, supposer sans preuve qu’il ait pu devoir à l’enseignement de cet illustre anatomiste, des vues biologiques dont les écrits de Vicq d’Azyr n’offrent aucune trace, et qui, surtout, cadreraient assez mal avec les conclusions étroitement finalistes des grands et beaux travaux de ce dernier sur les homologies organiques (2 * * *), serait s’exposer presque certainement à l’erreur.
A coup sûr, ce n’est pas davantage de Lamarck que Cabanis s’est inspiré. La Philosophie zoologique est de 1809. Les Rapports du physique et du moral parurent pour la première fois en l’an X (1802), et, aussi bien, nulle part le nom de Lamarck ne s’y trouve mentionné. Si donc il y eut emprunt, ce fut Lamarck qui emprunta
(1) Voy. Fr. AràGO, Notices biographiques , t. II, p. 207 (biographie de Condorcet).
(2) Unité de composition des êtres organisés et variabilité contenue dans de certaines
limites, telles sont les conceptions fondamentales de VlCQ d'Azyr. « La nature — écrira-t-il ( Premier discours sur V Anatomie) — paraît donc suivre un type ou modèle général, non seulement dans la structure des divers animaux, mais encore dans celle de leurs différents organes ; et l'on ne sait ce que l’on doit le plus admirer, ou de l’abondance avec laquelle ces formes paraissent variées, ou de la constance et de l’espèce d’uniformité qu’un œil attentif découvre dans l’immense étendue de ses productions ». Il répétera, après BüFFON, que « pour l’homme, comme pour les autres animaux, trois causes principales de variétés existent, le climat, la nourriture et les mœurs » [3& discours). Il recommandera « qu’après avoir soumis à l’examen les caractères anatomiques des genres et des espèces, on cherche en quoi diffèrent les uns des autres les individus qui forment les vai’iétés des races ; car il y a des animaux qui, réduits à l’état de domesticité, et répandus sur diverses parties du globe, y portent 1 empreinte des différents sols et des usages auxquels on les a assujettis » (2e discours ). — Mais, pour lui, les groupes naturels ont des limites fixes : « Qu’on ne se laisse point tromper sur certaines espèces qn’on regarde comme un passage d’une classe à une autre. ... Il n’est pas démontré que les grandes familles des êtres vivants finissent par nuances insensibles, et qu’elles se confondent entre elles comme quelques naturalistes 1 ont pensé, et comme, d’après eux, des philosophes l’ont écrit » (<?e discours ,
réflexion XXI).
Avec cela, des idées nettement finalistes : « S’il existe une portion de matière qu’il nous importe de connaître, c’est sans doute celle qui est organisée, et que le feu vital anime. Chaque molécule a sa forme, ses rapports, ses connexions et ses usages
déterminés par le Créateur. . . » [Eloge historique de LiEUTAUD).
UN TRANSFORMISTE OUBLIÉ : CABANIS
à Cabanis, et non point Cabanis à Lamarck, la preuve en sera donnée plus loin.
L’origine du transformisme de Cabanis doit, pour nous, être cherchée ailleurs. Cabanis transformiste est le disciple de Buffon ; il a lu et médité Y Histoire naturelle ; il s’est visiblement imprégné de cette œuvre incomparable dont on a dit avec justice qu’ouvrant à la philosophie zoologique une ère nouvelle, elle « précipita le progrès à ce point qu’un demi-siècle fera plus pour la conquête de la vérité que tous les siècles écoulés depuis Aristote ».
Des études remarquables publiées depuis une vingtaine d’années, et dues à Abel Hovelacque (*), à MM. de Lanessan (2), A. Giard (3) et Edmond Perrier (4), ont mis en plein relief le rôle capital de Buffon dans la genèse de la doctrine de l’évolution. Le développement ultérieur de cette doctrine n’a pas ressenti avec moins de force l’influence prolongée des idées de Buffon, lesquelles, pour s’être enveloppées de formes toujours circonspectes, pour être exprimées parfois en un langage comme hésitant, furent cependant, somme toute, des mieux arrêtées et des plus claires. On les connaît. Bappelons simplement, parce que cela importe à notre démonstration, que, pour Buffon, l’espèce humaine est une, et que trois causes ont déterminé les variétés si considérables de cette espèce humaine unique : le climat, la nourriture, les mœurs. « Les grandes différences, — disait Buffon, — c’est-à-dire les principales variétés, dépendent entièrement de l’influence du climat ». Or, Cabanis (qui, au demeurant, nomme Buffon, et le nomme à plusieurs reprises (3), ne s’exprime pas différemment. Son neuvième mémoire, De l'influence des climats sur les habitudes morales , nous donne en effet à lire ce qui suit, et il ne semble pas, après l’avoir lu, qu’il puisse subsister aucun doute :
« On sait que les formes extérieures de l’homme ne sont pas les mêmes dans les différentes régions de la terre. La couleur de la peau, celle des poils qui végètent dans son tissu, leur nature ou leur intime disposition, les rapports des solides et des fluides, le volume des muscles, la structure même et la direction de certains os, ou de quelques-unes de leurs faces ; toutes ces circonstances
(q Buffon anthropologiste ( Revue internat, des sciences biologiques , 1882, t. IX, pp. 33-48).
(2) Op. cit ., pp. 367-411.
(3) Op. cit.) pp. 10-12.
(4) Op. cit ., chap. VII.
(5) Cf. t. II, p. 37.
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présentent des variétés chez les habitants des divers climats : elles peuven servir à faire reconnaître la latitude ou la nature du sol auquel ils appartiennent. Chaque nation a ses caractères extérieurs, qui ne la distinguent pas moins peu être qque son langage. Un Anglais, un Hollandais, un Italien, n ont point même physionomie qu’un Français ; ils n’ont point les memes habitudes de corps. Sur le territoire habité par chaque nation, s’il se rencontre de gran variétés de sol, on en retrouve toujours la copie, si je puis m exprimer ams dans certaines variétés analogues, ou dans certaines nuances de structure d couleur, de physionomie, propres aux habitants respectifs des divers cantons^ Les hommes de la montagne ne ressemblent pas a ceux de la plaine il y même des différences notables entre ceux de telle et de telle plaine, e de telle montagne. Les habitants des Pyrénées ont une autre apparence que ceux des Alpes. Les riants et fertiles rivages de la Garonne ne produisen P la même nature de peuple que les plaines non moins fertiles et non moins riantes de la Loire et de la Seine ; et souvent, dans le meme canton 1 o remarque d’un village à l’autre des variétés qu’une langue, des lois et des habitudes d’ailleurs communes, ne permettent d attribuer qua des caus
m»eEn considérant les grandes différences que présentent les formes du corps humain, et même la structure ou la direction des os qui leur serven de base quelques écrivains ont pensé que des êtres si divers, quoique appartenant au même genre, ne pouvaient appartenir à la même espèce; et pour expliquer le phénomène, ils ont cru nécessaire d’admettre plusieurs especes F11»11'1’1’ distinctes les unes des autres, et dont les traits caractéristiques restent toujours fixes et indélébiles, comme ceux de la nature elle-meme. J avoue que je ne partage point leur opinion. Celle de Buffon, qui regardait les variétés que Phomme présente dans les différents climats comme accidentelles, et comme l’ouvrage de ces climats eux-mêmes, me paraît beaucoup plus vraisemblable . 1» parce que d’un climat à l’autre, on voit les races qui leur sont propres s unir par une chaîne d’intermédiaires dont les nuances ou les dégradations insensibles se confondent toujours au point de contact ; 2° parce que la meme latitude présente souvent divers climats, c’est-à-dire de grandes variétés dans 1 ensemble des circonstances physiques propres à chaque canton ; et qu alors non seule““‘ chaque nature de sol produit sa race particulière, mais que, si par has, quelques cantons ressemblent exactement à des régions éloignées, les hommes des uns paraissent formés sur le modèle de ceux des autres, et que 1 analogie de climat triomphe de l’influence même du voisinage, et de cette confusion du sang et des habitudes qu’amène inévitablement la fréquence des communications ; 3» parce qu’on observe chaque jour, dans les pays dont le climat a des caractères prononcés, qu’au bout d’un petit nombre de générations, les etrangers reçoivent plus ou moins son empreinte (•) ; enfin, parce que les défenseurs de cette théorie sont obligés, pour la soutenir, de se livrer à une foule de conjectures. J’ajoute que presque tous leurs arguments sont négatifs, et que la ténacité de
(1) « Je citerai ici le fait attesté par plusieurs voyageurs, touchant ces familles portugaises établies dans les îles du Cap-Vert, depuis la fin du quinzième siecle tout au plus, lesquelles, dans cet espace de temps que nous devons regarder comme très court, sont devenues presque entièrement semblables aux nègres indigènes du pays, et à ceux du continent voisin. Ce fait semble fournir une preuve directe contre la theone de la diversité des espèces » ( Note de CABANIS).
UN TRANSFORMISTE OUBLIÉ : CABANIS
quelques caractères propres à certaines races, qui paraissent résister à leur transplantation et à leur dissémination parmi les autres peuples, ne prouve absolument rien. En effet, les observations et les expériences nécessaires pour rendre cette remarque solide et concluante, n’ont point été faites : la courte durée des individus permet trop rarement d’apprécier au juste la part que peut avoir le temps dans toutes les opérations de la nature ; et rien cependant ne serait plus nécessaire ; car, disposant à son gré de cet élément, comme de tous les autres moyens, la nature l’emploie, aussi bien qu’eux tous, avec une étonnante prodigalité... » ( Op . cit ., t. II, pp. 156-160).
Nous perdrions de vue l’objet de ce petit travail en discutant des propositions dont plusieurs paraîtront aujourd’hui tout au moins contestables, et dont quelques-unes sont en désaccord formel avec les acquisitions récentes de l’ethnologie touchant la multiplicité des types primitifs, comme aussi touchant la dissémination et les mélanges des races qui en sont issues.
L’intérêt, ici, est de voir Cabanis si profondément convaincu de l’action modifiante du milieu ambiant, qu’il ait cru pouvoir attribuer, et d’une façon exclusive, à cette action, toutes les variétés que l’organisme de l’homme est susceptible de présenter. L’intérêt, en second lieu, est de le voir adoptant à ce sujet l’opinion de Buffon, pour qui chaque animal est fils de la terre qu'il habite, de Buffon, dont il procède directement et tout entier. « Véritable fondateur de la doctrine du transformisme et de l’évolution », inspirateur de Lamarck, précurseur de Darwin, avant qui « il a nettement formulé les principes et la mise en œuvre de la sélection », Buffon — dont M. de Lanessan, le premier, a mis en complète lumière les admirables conceptions philosophiques — compte donc en Cabanis un disciple de plus.
Cabanis, toutefois, a eu sur Buffon cet avantage (dont il a su tirer bon parti) qu’écrivant un demi-siècle plus tard, il a bénéficié de progrès scientifiques dont son illustre devancier n’avait pas possédé le concours. La science des espèces fossiles, à peine ébauchée au milieu du dix-huitième siècle, vient, quand paraît Cabanis, de prendre son essor: hardiment il s’appuie sur elle, et, en avance sur son temps, il aperçoit — chose remarquable ! — des enchaînements là où Cuvier, au contraire, voyait surtout des brisures. Les mêmes faits l’ont conduit à des conclusions opposées et, reconnaissons-le, d’une vérité supérieure.
Mais ce n’est là, peut-être, qu’un des moindres titres de Cabanis, à qui plus de gloire sera assurée pour avoir formulé, quand personne
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ne l’avait fait encore, la théorie de l’action des milieux sur les êtres vivants, dont tout l’honneur est généralement rapporté à Lamarck. Jusqu’à présent Cabanis a suivi Buffon, il l’a reproduit, commenté ; ici il est lui-même et devance, à n’en pas douter, l’auteur de la Philosophie zoologique.
Nul n’ignore l’explication qu’a donnée ce dernier des procèdes A l’aide desquels les circonstances extérieures modifient 1 organisation des animaux : elles font naître des habitudes nouvelles, et ces habitudes, à leur tour, déterminent la production de nouveaux organes. « Le véritable ordre de choses qu’il s’agit de considérer — écrit Lamarck — consiste à reconnaître :
» 1° Que tout changement un peu considérable et ensuite maintenu dans les circonstances où se trouve chaque race d animaux, opère en elle un changement réel dans leurs besoins ;
» 2° Que tout changement dans les besoins des animaux nécessite pour eux d’autres actions pour satisfaire aux nouveaux besoins, et, par suite, d’autres habitudes ;
» 3° Que tout nouveau besoin nécessitant de nouvelles actions pour y satisfaire, exige de l’animal qui l’éprouve, soit 1 emploi plus fréquent de celle de ses parties dont auparavant il faisait moins d’usage, ce qui la développe et l’agrandit considérablement, soit l’emploi de nouvelles parties que les besoins font naître insensiblement en lui par des efforts de son sentiment intérieur ». ( Philos . zool. , édit. Ch. Martins, t. I, p. 234).
Ouvrez maintenant Cabanis. Vous y lirez, au huitième mémoire [De V influence du régime sur les dispositions et sur les habitudes morales , § II), ces considérations, bien curieuses à rapprocher des vues de Lamarck :
« Tous les corps de l’univers peuvent agir les uns sur les autres : mais le caractère et le degré de cette action sont différents, suivant la nature des corps et suivant les circonstances où ils se trouvent placés. . . Outre les changements mécaniques ou chimiques qu’ils sont également eux-mêmes susceptibles d’éprouver; outre le genre particulier de réaction qu’ils exercent sur les objets dont ils sentent l’influence, les corps organisés peuvent encore, sans aucune altération visible de leur nature, être profondément modifiés dans leurs dispositions intimes ; acquérir une aptitude toute nouvelle à recevoir certaines impressions, à exécuter certains mouvements; perdre même, jusqu à un certain point, leurs dispositions originelles, ou celles qu’ils avaient contractées immédiatement en vertu de leur organisation ; en un mot, ils peuvent, non seulement obéir d’une manière qui leur est exclusivement propre, à l’action présente des
UN TRANSFORMISTE OUBLIÉ : CABANIS
corps extérieurs, mais aussi contracter des manières d’être particulières qui se perpétuent ensuite, ou se reproduisent, même en l’absence des causes dont elles dépendent : c’est-à-dire qu’ils peuvent contracter des habitudes. Or, voilà ce qui les caractérise bien plus exclusivement encore.
» Ainsi l’on voit les plantes, maniées par un habile cultivateur, acquérir des qualités absolument nouvelles, imprimer à leurs produits un caractère qu’ils n’avaient pas primitivement. L’art a même su trouver les moyens de fixer ces modifications accidentelles et factices, tantôt en assujettissant à ses vues les procédés ordinaires de la génération, tantôt en opérant des reproductions purement artificielles : monument précieux de son pouvoir sur la nature ! C’est encore ainsi que l’animal, travaillé par le climat et par toutes les autres circonstances physiques, reçoit une empreinte particulière, qui peut servir à constater et distinguer ces mêmes circonstances ; ou, nourri, cultivé, dressé systématiquement par l’homme, il acquiert des dispositions nouvelles, et entre dans une nouvelle série d’habitudes. Mais ces habitudes ne se rapportent pas uniquement à la structure et aux opérations physiques des organes : elles attestent encore que le système intelligent et moral propre à chaque nature sensible s’est développé par l’effet de cette culture ; qu’un certain ordre d’impressions a fait naître en lui certaines inclinations et certains sentiments : et ces dispositions acquises, qui paraissent chez l’animal gravées en traits plus distincts et plus fermes que dans la plante, s’y perpétuent aussi plus sûrement de race en race, et montrent aux yeux les plus irréfléchis combien le génie de l’observation et de l’expérience peut améliorer les choses autour de nous ». (Op. cit ., t. II, pp. 4-7).
N’est-ce pas là déjà toute la théorie de Lamarck ? le milieu, les conditions extérieures agissant sur l’organisme vivant, pour le modifier, par l’intermédiaire des aptitudes nouvelles, imposées par les circonstances, des dispositions acquises, devenues héréditaires.
« L’empire des habitudes — dira ailleurs Cabanis — no se borne pas à ces profondes et ineffaçables empreintes, qu’elles laissent chez chaque individu: elles sont encore, du moins en partie, susceptibles d’être transmises par la voie de la génération. Une plus grande aptitude à mettre en jeu certains organes, à leur faire produire certains mouvements, à exécuter certaines fonctions ; en un mot, des facultés particulières, développées à un plus haut degré, peuvent se propager de race en race ; et si les causes déterminantes de l’habitude première ne discontinuent point d’agir pendant la durée de plusieurs générations successives, il se forme une nouvelle nature acquise, laquelle ne peut, à son tour, être changée qu’autant que ces mêmes causes cessent d’agir pendant longtemps, et surtout, que des causes différentes viennent imprimer à l’économie animale une autre suite de déterminations. Des impressions particulières, mais constantes et toujours les mêmes, sont donc capables de modifier les dispositions organiques, et de rendre leurs modifications fixes dans les races. Or, les impressions les plus constantes et les plus invariables sont incontestablement celles qui tiennent à la nature même des lieux, etc... » (Ibid., p. 147).
Certes, il ne saurait venir à la pensée de personne de prétendre diminuer, au profit d’un rival, le mérite de Lamarck, mérite immense et impérissable. Mieux que tout autre, avec plus de force, de suite,
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d’ampleur démonstrative, Lamarck, dans sa théorie, a déroulé 1 enchaînement des phénomènes, analysé la nature et la succession des causes et des effets. Mais cette théorie, sera-t-il permis de dire encore quelle lui appartient sans partage? Nous ne le pensons plus, maintenant que nous avons vu Cabanis la formuler de son côté, d’une façon, il est vrai, un peu moins arrêtée, avec moins de cohésion surtout, ainsi que le voulait peut-être un ouvrage comme le sien, dont l’objet était autre, et où cette théorie ne pouvait figurer qu’à un plan secondaire.
Sur la question de priorité, il ne semble pas qu’il y ait de débat possible. Si, pour accorder la priorité à Lamarck, on alléguait que celui-ci avait, avant la publication de la Philosophie zoologique , exposé ses idées, l’ébauche première de sa doctrine, dans le discours d’ouverture du cours sur les animaux invertébrés, prononce le -1 floréal an VIII au Muséum d’histoire naturelle (4), il serait facile de répondre que les six premiers mémoires de Cabanis, lus à l’Institut national dans le courant de l’an IV et le commencement de l’an Y , faisaient déjà pressentir les développements particuliers dont il a été parlé ci-dessus, et qui furent publiés en 1 an X avec 1 ouvrage complet. « L’action lente et graduelle des habitudes », sur les changements de la constitution, la transmission héréditaire de ces mêmes habitudes, n’y étaient pas passées sous silence (1 2).Remarquons, d’autre part, que nul indice, fût-ce le plus faible, n’autorise à soupçonner que le médecin philosophe des Rapports du physique et du moral ait eu connaissance des vues de Lamarck, tandis que Lamarck, au contraire, — et c’est lui-même qui nous l’apprend — n’a point ignoré Cabanis. Disons plus : en le critiquant comme il l’a fait, dans le Discours préliminaire de la Philosophie zoologique (édit. Ch. Martins, t. I, pp. 24-27), il a reconnu implicitement, mais sans équivoque, ce qu’il lui devait. Comment donc l’attention n’a-t-elle été attirée, à aucun moment, sur un précurseur désigné de cette sorte et par un tel témoin?...
(1) Système des animaux sans vertèbres , Paris, an IX.
(2) Voir le paragraphe XI du sixième mémoire (t. I, pp. 406-408). — Ajoutons que le neuvième mémoire, qui a fourni une partie importante des citations que nous a\ons faites, fut composé avant 1800 , date à laquelle CORAY publia sa traduction du Traite des airs, des eaux et des lieux d’HiPPOCRATE. « Si je ne me suis pas servi de la traduction du citoyen Coray, c’est que j’avais écrit ce Mémoire avant qu’elle parut... », dit en effet CABANIS, dans une note placée à la suite d’une phrase d’HiPPOCRATE (t. II, p. 134).
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On regrettera toujours qu’une fin prématurée, précédée par la maladie, n’ait pas permis à Cabanis de pousser plus loin dans un ordre d’idées et une voie de recherches dont son esprit si lumineux avait deviné toute la portée. « J’avais espéré — lisons-nous, à la fin de la préface des Rapports du physique et du moral , — pouvoir joindre aux Mémoires dont cet écrit est composé, le tableau d’une suite d’expériences sur les dégénérations et les transformations animales et végétales. Quelques essais m’avaient fait regarder ces expériences comme propres à jeter du jour sur les circonstances qui déterminent la production des êtres organisés. Mais des dérangements de santé presque continuels m’ont forcé d’interrompre ce travail, et d’en remettre la continuation à d’autres temps. Je me propose de le reprendre aussitôt que cela me sera possible ; et si les résultats me paraissent dignes d’intéresser le public, je me ferai un devoir de lui rendre un compte scrupuleux des faits que j’aurai observés ».
Mais si les espèces se suivent, se transforment, les individus, eux, subissent la loi du sort, plus dure, par ses conséquences, à l’individu humain qu’à tout autre: trop souvent, lorsqu’il disparaît (Cabanis nous en est un exemple), pendent opéra interrupta !...