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DU GENRE DE VIE, DES ALIMENTS, SUR LA DIVERSITÉ DES ANIMAUX

Ce tableau, Cabanis en avait déjà brossé quelques touches, d’une main sûre, dans le neuvième mémoire, où traitant de l’influence des climats sur les habitudes morales, il est amené à parler de la diversité de structure, d’instinct, etc., que présentent entre eux les animaux dans les différentes divisions de notre globe, et à examiner les causes de cette diversité. Le passage est caractéristique, et vaut également d’être reproduit en entier :

« U suffît de jeter un coup d’œil sur le tableau des différents climats, pour voir sous combien de formes variées, dépendantes des circonstances qui leur sont propres, la puissance de la vie semble prendre plaisir à s’y développer. Dans chaque importante division de notre globe, dans chaque grande variété d’une de ses divisions prise au hasard, combien d’animaux qui ne se rencontrent pas ailleurs ! Quelle diversité de structure, d’instinct, d’habitudes ! Que de traits nouveaux ils offrent à l’observation, soit dans la manière de pourvoir à leurs besoins, soit dans le genre et dans le caractère de leurs facultés primitives, soit enfin dans la tournure et dans la direction que prennent et ces facultés et ces besoins ! Or, ces habitudes particulières, ces familles nouvelles, ces formes

GEORGES HERVÉ

mêmes, variables dans les familles, dépendent souvent de la nature du sol, de celle de ses productions : et s’il est des végétaux qu’on ne peut enlever à leur terre natale sans les faire périr, il est aussi quelques races vivantes qui ne peuvent supporter aucune transplantation, qu’il est impossible de dépayser sans tarir la source qui les renouvelle, et même, quelquefois, sans frapper directement de mort les individus.

» Ces faits, trop généralement connus pour être contestés, montrent déjà, sans équivoque, quel est l’empire du climat sur les êtres animés et sensibles. Mais cet empire se marque plus fortement, et surtout d’une manière plus relative à la question qui nous occupe, dans les changements que le climat fait subir aux mêmes races, puisque non seulement il modifie à l’infini leurs qualités, ou leurs dispositions intimes, mais qu’il peut encore quelquefois effacer de leur structure extérieure et de leurs inclinations, ou de leur naturel, les traits qu’on avait cru les plus distinctifs. Le cheval, le chien, le bœuf, sont, en quelque sorte, d’autres espèces dans les différentes régions du globe : dans l’une, audacieux, sauvages, farouches ; dans l’autre, doux, timides, sociables : ici, l’on admire leur adresse, leur intelligence, la facilité avec laquelle ils se prêtent à l’éducation que l’homme veut leur donner ; là, malgré les soins les plus assidus, ils restent stupides, lourds, grossiers, comme le pays lui-même, insensibles aux caresses, et rebelles à toutes les leçons.

» La taille de ces animaux, la forme de leurs membres, leur physionomie ; en un mot, toute leur apparence extérieure dépend bien évidemment du sol qui les a produits, des impressions journalières qu’ils y reçoivent, du genre de vie qu’ils y mènent, et surtout des aliments que la nature leur y fournit.

» Dans certains pays, le bœuf naît sans cornes ; dans d’autres endroits, il les a monstrueuses. Sa taille et le volume total de son corps prennent un accroissement considérable dans les terrains humides et médiocrement froids : il se rapetisse sous les zones glaciales et dans les lieux très secs. Sous certaines latitudes, son poil se transforme en une laine longue et fine, ou son dos est chargé d’une et même quelquefois de deux bosses charnues. Enfin, pour ne pas multiplier les exemples, on peut distinguer les races de chevaux par une grande diversité de caractères propres aux différents pays qui leur ont donné naissance; et depuis le chien d’Islande ou de Sibérie jusqu’à celui des régions équatoriales, on peut observer uue suite de formes et de naturels différents, dont les nuances les plus voisines semblent s’effacer l’une l’autre, en se confondant par des gradations insensibles.

» Je n’ajouterai plus ici qu’une seule remarque : c’est que dans certains pays les chiens n’aboient point du tout ; dans quelques autres, ils sont exempts de la rage. Ceux qu’on y transporte des pays étrangers, dans le premier cas, perdent la voix au bout de quelque temps ; ils deviennent, dans le second, du moins autant qu’on en peut juger d’après une longue expérience, incapables de contracter l’hydrophobie. Nous sommes donc en droit de conclure de là que ces changements dans la nature du chien dépendent uniquement du climat ou des circonstances physiques propres aux différents pays qui ont fourni ces observations.

» Ainsi, l’on voit évidemment pourquoi les différentes races d’animaux dégénèrent pour l’ordinaire, mais quelquefois aussi se perfectionnent, quand elles sont transplantées d’un pays dans un autre ; et comment leur nouvelle patrie finit, à la longue, par les assimiler aux espèces analogues qui naissent et s’élèvent dans son sein, à moins que l’homme ne puisse les tenir constamment

UN TRANSFORMISTE OUBLIÉ : CABANIS

rapprochées de leur nature primitive par des soins particuliers de régime et d’éducation ». (Ibid., t. II, pp. 152-155).

Sur cotte action des climats, qui, selon Cabanis, influencent de deux manières le régime des êtres vivants : 1° par la nature ou le caractère des aliments qu’ils fournissent ; 2° par le genre des habitudes qu’ils font naître, « habitudes dont on ne peut méconnaître la source, lorsqu’elles sont, comme il arrive assez souvent, nécessaires à la conservation des races et au bien-être des individus, dans un local donné » (. Ibid p. 202), on trouve, en outre, dans l’introduction du même neuvième mémoire, ce résumé, un peu large peut-être, qui exigerait plus d’analyse en ce qui touche la variabilité relative des différentes sortes d’êtres organisés, mais combien pittoresque et saisissant :

« Après avoir suivi, pas à pas, les voyageurs et les naturalistes dans les descriptions qu’ils nous ont données des différentes régions de la terre, si l’on veut embrasser ce vaste tableau, comme d’un coup d’œil, pour en rapprocher et comparer les parties les plus remarquables, on ne peut s’empêcher d’être également frappé et des dissemblances et des analogies qui s’y rencontrent. Chaque latitude a son empreinte, chaque climat a sa couleur. Mais les différents êtres que la nature y a placés, ou qu’elle y reproduit chaque jour, ne sont pas seulement appropriés aux circonstances physiques de chaque latitude et de chaque climat ; ils ont encore une empreinte, et pour ainsi dire une couleur commune. La nature des eaux se rapporte à celle de la terre ; celle de l’air dépend de l’exposition du sol, de la manière dont il est arrosé, de la direction des fleuves et des montagnes, de la combinaison des gaz et des autres exhalaisons qui s’élèvent dans l’atmosphère. Dans les productions végétales, on retrouve les qualités de la terre et des eaux ; elles se plient aux différents états de l’air. Enfin, les animaux, dont la nature est encore plus souple, modifiés et façonnés sans relâche par le genre des impressions qu’ils reçoivent de la part des objets extérieurs, et par le caractère des substances que le local fournit à leurs besoins, sont, en quelque sorte, l’image vivante du local, de ses productions végétales, des aspects qu’il présente, du ciel sous lequel il se trouve placé ; et l’homme, le plus souple de tous les animaux, le plus spécialement doué de toute espèce de faculté d’imitation, le plus susceptible de recevoir toutes les empreintes imaginables, diffère si sensiblement de lui-même dans les divers climats, que plusieurs naturalistes croient pouvoir regarder la race humaine comme subdivisée en plusieurs espèces distinctes ». ( Op . cit., t. II, p. 133).

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