Un Tribut à la race acadienne
La littérature acadienne ne s’est pas encore élevée à de très grandes hauteurs. Nous pouvons, cependant, réclamer comme nôtre le premier livre français écrit en terre d’Amérique: L'histoire de la Nouvelle France, de Lescarbot, composée à Port-Royal, en 1606, et parue quelques années plus tard.
Voici maintenant que M. le sénateur Turgeon, de Bathurst, au N. -B., nous arrive avec un volume de Mémoires. Ces Mémoires sont le premier livre de ce genre qui ait été écrit et publié en Acadie. Ils embrassent toute la période écoulée depuis la Confédération jusqu’à nos jours. C’est un précieux apport à notre histoire nationale, car la résurrection de l’Acadie française date de 1867. Peut-être devraisje dire, de 1864, année de la fondation du collège de Memramcook par le Père Lefebvre.
Nous ne comptons guère encore, dans la Confédération canadienne. En 1867, nous ne comptions pour rien du tout.
Vu de très loin et de très haut, ce que nous avons fait de progrès, depuis 1867, est peu de chose. Vu de près, c’est beaucoup, c’est presque miraculeux.
M. Turgeon suit d’année en année le développement de ce progrès — dans le comté de Gloucester, tout au moins — notre avancement national dans les choses d’éducation, l’accroissement de notre prospérité matérielle, et surtout les événements politiques. Car M. Turgeon est avant tout un politicien; il est ce que l’on pourrait appeler “un bon libéral’’.
Si les conservateurs ont pour eux sir John A. Macdonald et Cartier, les libéraux ont sir Wilfrid Laurier et King. Les partisans de l’un et de l’autre parti politique ont certes raison d’être fiers de leurs chefs. Mais, comme M. le sénateur Turgeon appartient au parti des “Rouges”, il ne faudra pas s’étonner, ni lui en vouloir, s'il dore parfois la pilule libérale.
Peut-être la partie la plus intéressante de ses Mémoires est celle qui touche à la question des “écoles catholiques” de 1872, et aux “troubles” de Caraquet. 11 en fut le témoin oculaire; il y prit part. Ce qu’il en rapporte est du plus palpitant intérêt.
Et puis il y a l’émancipation du servage politique des Acadiens de son comté. Les anciens se souviennent encore qu’on leur imposait pour député au Parlement fédéral un monsieur de Saint-Jean, qui se souciait d’eux comme il se souciait de leur langue, dont il affectait d’ignorer le premier mot. Ce joug intolérable est du meshui brisé.
Brisées également les entraves de servitude que l’on mettait aux pêcheurs, payés en pitons !
A cette double délivrance M. Turgeon a pris une large part.
L’auteur des Mémoires n’est pas lui-même un Acadien: il est né à Lévis, dans le pays de Québec. Mais, comme il réside depuis plus de cinquante ans au Nouveau-Brunswick, nous le réclamons comme l’un des nôtres.
Son livre est un “tribut” qu’il rend à ses compatriotes d’adoption Les Acadiens lui en sauront gré; les Mémoires seront lus dans chacune de nos familles.