‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 2 sur 158 · MES MÉMOIRES · texte numérisé non relu

MES MÉMOIRES

Commencé à Batlmfst le 15 juillet 1925.

Un quart de siècle de luttes

Plusieurs de mes amis et collègues de la Chambre des Communes, ainsi qu’un grand nombre de mes bien cbers Acadiens du comté de Gloucester, m’ont plusieurs fois demandé d’écrire mes mémoires, et donner au public une certaine connaissance de ma carrière, son origine et les événements qui l’amenèrent et la produisirent.

Le principal désir de mes collègues de Québec était surtout d’obtenir des renseignements sur les qualités, les talents, les ambitions et les vertus du peuple acadien. “Vous pouvez nous donner des considérations que d’autres ne sauraient nous présenter”, me disait-on.

Il y avait du vrai dans ces suggestions, car peu d’hommes connaissent à fond le coeur, l’esprit, l’intelligence, l’honnêteté d’ambition des Acadiens et leur vrai mérite.

Pour moi, si j’ai pu apprécier leurs vertus et leur propre mérite, c’est que je suis arrivé parmi eux tout jeune, que j’ai vécu avec eux dans des conditions et des circonstances, hors de l’ordinaire à tout point de vue.

Ce n’est pas non plus un fils de l’Acadie qui peut décrire les qualités et les vertus de sa race. Né, élevé dans cette atmosphère sereine et calme, il ne s’arrête pas à comparer les qualités de ses frères et de ses soeurs des autres races. Il n’a pas la prétention de croire les siens supérieurs aux autres. Il grandit avec l’amibition de faire de mieux en mieux. Il est même plus humble que les autres, malgré tous ses mérites.

Quant à mes amis acadiens, les plus dévoués et les plus fidèles ne l’univers, leur désir était surtout de faire connaître mon travail envers la population acadienne de Gloucester. Ils désirent faire connaître ce que la Providence m’a permis de faire pour eux. De mon côté, je tiens à le déclarer: Tout ce que je possède de bien et d’honneur, je le dois à la générosité des Acadiens.

Pendant mes dernières années d’études au Séminaire de Québec je souffrais d’une dyspepsie alarmante. Je vivais sur une diète complète, suivant certaines prescriptions bien délicates. Toutefois, je n’ai jamais perdu une journée de classe, ni un cours à l’Université pendant ces longues années. Après avoir subi des examens de baccalauréat, au mois de juillet 1869, j’avais décidé d’entrer dans la vie ecclésiastique, et je devais faire mon entrée au Grand Séminaire au mois de septembre. Ma santé laissait beaucoup à désirer durant les dernières années J’avais consulté plusieurs médecins qui avaient soutenu mon énergie plutôt avec leurs paroles d’encouragement qu’avec leurs médecines.

Finalement, je consultai le célèbre Dr Landry, père de feu le Sénateur Philippe Landry, qui était un de mes compagnons et amis du Séminaire. Le Dr Landry était alors professeur de médecine à l’Université Laval et un des principaux membres du Bureau d’administration de cette haute institution.

Finalement il me conseilla de faire un voyage à la Baie des Chaleurs, de vivre sur les côtes de Gaspé et de Bonaventure le reste de l’été, de mettre de côté, pour le moment, toute idée d’étude, me donnant en même temps le conseil d’étudier moi-même mon estomac, devant faire moi-même le choix de la nourriture qu’il pouvait supporter. Je devais être mon propre médecin.

Ce fut vite fait. Quelques jours plus tard, j’entrais, sur un magnifique bâtiment à voiles, dans le superbe Bassin de Gaspé, qui excita mon admiration. C’était un spectacle extraordinaire pour moi. Je visitai les établissements des LeBouthillier, des Robin-Collas, etc. Je parcourus les quais, examinant les bateaux de pêche et le poisson, la morue surtout que les pêcheurs déchargeaint de leurs bateaux! C’était pour moi une instructive expérience.

An étant a Perce, je fis visite a 1 hon. M[. E. J. Flvnn, qui avait été mon compagnon de classe au Séminaire de Québec, au commencement de mes études et qui se préparait alors à aller suivre le cours de di oit a 1 Université de Quebec. Nous avons passé une agréable journée ensemble. Toutefois, je regrette d’avoir à dire que j’ai rarement. eu l’occasion de le rencontrer personnellement depuis., mais je 1 ai bien suivi de loin, il est vrai, dans sa carrière distinguée. Je voyageai sui toute la cote jusqu a Carleton, comte de Bonaventure. De là je décidai de traverser la Baie des Chaleurs et je débarquai à Charlo, comté de Restigouche, où j’avais des amis et des parents de Lé vis qui étaient entrepreneurs de la construction de cette section du chemin de fer Intercolonial, de Dalhousie à Bathurst, en compagnie

avec MM. Bertrand et Berlinguet. Je passai le reste de la vacance à cet endroit, où il y avait comme aujourd’hui un gros noyau d 'Acadiens au milieu d’une population anglaise et écossaise.

Je fis connaissance avec des gens de Bathurst, entr 'autres un M. James McGinley, alors comptable pour la Compagnie de construction de cette division de l’Intercolonial. Ce monsieur aiguisa ma curiosité et je fis une promenade sur la côte de la Baie des Chaleurs, arrêtant à Belledune, Petit-Rocher et Bathurst.

Ce voyage me causa beaucoup de plaisir. J’avais déjà fait connaissance avec la popifiation acadienne de Charlo, qui était la paroisse catholique de cette division. J’avais déjà fait la connaissance des familles Poirier, Landry, Doucet, Arsenault et autres, et j’avais pu apprécier beaucoup de leurs qualités.

Dans ces voyages un homme fait des rencontres, qui dans le moment lui semblent un simple incident, mais qui plus tard se dévoilent une rencontre pour ainsi dire providentielle.

Ce M. McGinley avait sa famille à Bathurst et lors de ma promenade à cette ville, il avait arrangé les choses de sorte que je devais être l’hôte du père de Mme McGinley, M. Patrick Flammery, déjà un des citoyens les plus âgés de la ville. Mes deux cousines qui m’accompagnaient furent les hôtes de Mme McGinley.

Je fis la connaissance de la famille Hilarion Haché, un des principaux marchands de Bathurst, la première famille acadienne de Glou cester avec laquelle j’eus l’honneur et l’avantage de venir en contact, présenté à la porte de l’église. J’éprouvai une agréable surprise de rencontrer son jeune fils Charles, qui était un élève au séminaire de Québec, charmant jeune homme qui se préparait décidément pour la vie ecclésiastique. Mais comme pour bien d’autres, la Providence en décida autrement, et bientôt après, l’appelait déjà à un monde meilleur. Il fut enlevé à ses parents, au moment où ils se glorifiaient avec justice de ses talents et de ses vertus, pour aller au ciel jouir de la récompense éternelle.

A cette première visite, je fus aussi présenté à M. Félix St-Coeur, son frère Bernard, à M, Basile Doucet et ses fils, citoyens distingués qui tous devaient 'devenir, non seulement mes meilleurs amis, mais mes plus actifs et mes plus dévoués collaborateurs dans mes entreprises politiques.

Enfin, dans les derniers jours d’août, je prenais le bateau à Dalhousie pour retourner à Québec déjà à peu près décidé, religieux ou laïque, de venir m’établir au milieu des Acadiens de cette région.

Dès les premiers jours de septembre, j’entrais au Séminaire de Québec pour commencer mes études théologiques.

Mon directeur spirituel était M. l’abbé Taschereau, devenu bientôt après archevêque de Québec et le premier cardinal de l’église catholique du Canada. Il avait été aussi mon professeur de philosophie durant les deux années précédentes. Il devint alors mon professeur de théologie morale, tandis que les abbés Benjamin Paquet et Louis Paquet étaient mes professeurs de théologie dogmatique.

Dans le même temps, mon cousin, l’abbé Nazaire Bégin, récemment de retour de Rome, était mon professeur d 'Histoire Ecclésiastique. Ce dernier devait succéder au Cardinal Taschereau comme archevêque de Québec et plus tard comme Cardinal aussi. Au mois d’avril, je fus transféré au Collège de Lévis, comme professeur d’anglais à la demande du supérieur, l’abbé Louis Langis.

A la fin de l’année scolaire, ma santé ne valait pas mieux que l’année précédente et je m’empressai dès les premiers jours de la vacance de me rendre à Petit-Rocher, comté de Gloucester, où, sur ma sollicitation, l’été précédent, mon seul frère vivant, Ferdinand, avait établi un magasin général. Ma vacance de deux mois fut une contemplation continuelle de l’avenir.

Pourrais-je subir trois autres années d’étude au Grand Séminaire? Cela me paraissait bien douteux.

Après bien des consultations, je jugeai qu’il me fallait retourner au Séminaire, faire un dernier effort, et la santé manquant encore, revenir au Nouveau-Brunswick au milieu des Acadiens que j’avais appris à estimer et admirer.

Toutefois quand je pensais à la séparation de mes voisins acadiens, je devenais parfois triste et sombre. La séparation n’était pas la rupture des liens de famille que j’aurais pu subir avec force. C’était bien différent. Il y a cinquante à soixante ans, les vieillards de 78 à 80 ans, et nombreux étaient-ils, avaient appris les souffrances du Grand Dérangement de la déportation et de l’exil, de la voix même de leurs ancêtres. Le récit de ces misères et de ces persécutions était la répétition des paroles mêmes des victimes. Elles avaient pénétré dans mon coeur pour y rester vivantes. Quand je devais serrer la main d’un Acadien en lui disant que je devais bientôt partir, je devenais tout ému et à chaque fois il me semblait entendre la voix du poète latin, Virgile, qui me disait: “Sta viator, heroem calcas” “Arrête voyageur, tu foules à tes pieds un héro”. J’entendais le son lugubre de la cloche violée de Grand Pré, les lamentations des victimes du Grand Dérangement; c’étaient les pleurs des femmes séparées de leurs maris et de leurs enfants, entassées dans des bâtiments malpropres et sans aucune commodité. C’étaient les pleurs, les gémissements d’Evangéline à laquelle on avait enlevé son époux de demain. L’histoire de tous les malheurs, des souffrances des Acadiens était toujours vive dans mon coeur et semblait vouloir me retenir au milieu de leurs descendants: “Arrête voyageur” sonnait toujours à mes oreilles.

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