MA PREMIERE CANDIDATURE
Ayant disposé de cette célèbre question des écoles du Nouveau- Brunswick et de ses conséquences, tristes surtout et bien malheureuses en certains endroits, je reviens maintenant à mes propres actions publiques.
Avant de pouvoir montrer des succès, un avantage personnel, je devais éprouver beaucoup de désappointements, soutenus les uns après les autres par la sympathie, l’espoir, l’ambition et une confiance inaltérable dans l’avenir de la part de mes amis acadiens de Petit-Rocher surtout, auxquels se joignaient des centaines d’autres dans chaque paroisse, avec la même ardeur et le même patriotisme. C’est leur fidélité qui m’inspirait le courage nécessaire pour faire face à l’avenir et recommencer de nouvelles luttes après chaque échec. Laissé à moi-même, j’aurais abandonné dès la première défaite.
Depuis que les écoles 'de Beresford, à Petit-Roclier, et ailleurs avaient été ouvertes, par suite des concessions du Bureau 'd’Education, j’avais donné mes services à mon frère, qui avait un établissement de commerce à Petit-Rocher, et je me tenais en constante communication avec mes bons amis de cette grande paroisse
v Ceux-ci rue suggéraient toujours la représentation française a la Législature de la Province, comme au Parlement fédéral du Canada.
Je me décidai à embrasser une carrière politique. J’avais toujours en vue l’éducation de la jeunesse acadienne dont la brillante intelligence avait besoin de toute la lumière possible pour l’accomplissement 'de sa grande mission dans le pays, et surtout dans les Provinces Maritimes,
J’entrepris de voyager autant que possible dans le comté et partout où je passais, je visitais les écoles, faisais connaissance avec 1 instituteur ou l’institutrice, et j’adressais toujours quelques paroles d’encouragement aux élèves avant de les quitter. Rares sont les écoles que je n’ai pas visitées pendant mes premières années.
L’intelligence des Acadiens m’était un sujet de surprise continuelle, et c’était avec peine que je rencontrais tant d’hommes et de femmes âgés qui n’avaient pas eu l’opportunité de recevoir beaucoup d’instruction, incapables d’atteindre la place où ils ou elles auraient pu être d’une si grande utilité. Je ne perdais jamais une occasion de décrire les bienfaits de l’instruction, et l’avancement qu’elle devait assurer à la race acadienne.
Dans mes périgrinations, je me faisais toujours accompagner d’un ami de Petit-Rocher, bien connu dans les autres paroisses, et j’acquérais bientôt l’amitié des principales familles du comté.
C’est ainsi que l’estime acquise de mes premières connaissances fut perpétuelle, à bien dire, et pas une d’entre elle ne m’abandonna, malgré toutes les difficultés et les nombreux désappointements de toutes sortes.
A la tête de chaque groupe dans toutes les paroisses, j’avais des amis doués du plus grand dévouement. C’est ainsi que dans Grand- Anse, j 'avais le grand lutteur et patriote Ubalde Landry, à qui étaient alliés Israël Thériault, A. Dumas, LeGresley, Marcel Dugas. Dans Caraquet, j’avais Séraphin Albert, Prospère Paulin, J. B. Dugas, les familles Duguay, LeBouthillier, Morais.
Dans Shippigan, le capitaine DeGrâce et toute la famille de ce nom, la famille Robichaud. Sur les îles de Shippigan et Miscoiï, Paulin, Savoie, Sormany, Chiasson, Lanteigne, Ward, Campbell, plusieurs de la famille Vibert, M. Chiasson, père d’Elie et de Joseph Chiasson.
Dans Inkerman, dans Tracadie: Justinien Savoie et toute la famille Jérémie LeBreton, d 'Assise Basque et tous les siens. Tous furent des amis non-seulement fidèles, mais dévoués et des plus généreux.
Les colons de la paroisse de St-Isidore, qui venaient surtout de Shippigan, des Iles et de Tracadie, me furent des plus dévoués dès ma première lutte, et leur fidélité n’a jamais fléchi depuis.
Dans Paquetville, qui n’était alors qu’une extension de Caraquet, j’avais M. Dominique Thériault, tout jeune alors, et M. Pinette.
En 1874, nne élection générale provinciale était annoncée. Mes amis de Petit-Rocher et de toute la paroisse de Beresford me prièrent de me porter candidat. Ils étaient non-seulement sincères mais •dévoués à mon égard. Ils avaient les yeux sur moi et exprimaient avec force leur détermination de succès sinon aujourd’hui, certainement demain.
Il me fallait un collègue. Dans le temps, le comté de Gloucester avait droit à deux représentants. Mes amis s associèrent avec les amis de M. John Meahan, qui avait représenté le comté à! la Législature du Nouveau-Brunswick avant la Confédération, et qui avait été aussi le candidat adversaire de l’hon. T. AV. Anglm, à la première élection fédérale de 1867.
Nous avions pour adversaires M. Kennedy Burns, alors le gros marchand de Bathurst et de tout le comté, et M. Théotime Blanchard, de Caraquet. Ce dernier avait l’avantage d’être Acadien, né dans le comté et dans la grande paroisse de Caraquet, et ses nombreux liens de famille lui donnaient un avantage tout particulier. J’étais encore arrivant, à bien dire, au milieu des Acadiens de ce grand comté.
La lutte fut agitée. Chaque côté prédisait la victoire. Tous les candidats étaient à l’ouvrage jour et nuit. Toutefois les rencontres étaient des plus courtoises et même cordiales. Pas une parole offensante envers l’un et l’autre.
Dans les assemblées conjointes, chaque candidat exposait ses vues avec calme et sans interruptions.
Mes adversaires se plaisaient à me répéter partout que mon temps n’était pas encore arrivé et que je devais remettre mes luttes à plus tard.
Celui qui était le plus intéressé à mes défaites était M. Burns, qui avait l’ambition de se créer une carrière éclatante, possédant les moyens pécuniaires, avec l’avantage de posséder le plus gros poste commercial dans le comté, ce qui lui permettait de s’affilier les commerçants des autres paroisses. Il était aussi d’une vive intelligence et parlait avec éloquence, bien que ses études fussent purement commerciales.
Enfin, le résultat final donna à MM. Burns et Blanchard une majorité de 250 à 300 votes contre MM. Meahan et Turgeon.
Dès le soir de ma défaite, je pris la ferme détermination de ne plus briguer les suffrages du peuple. Je considérais ce résultat comme final et mon ambition frustrée me paraissait complètement éteinte. Mais il n’en était pas ainsi avec mes bons Acadiens de Petit- Rocher, 'de Grand-Anse et de Bathurst, de Shippigan, de Tracadie et de St-Isidore également. On me disait et l’on m’écrivait de toute part que le succès viendrait avec le temps. Je ne devais pas perdre espérance et je devais continuer à travailler pour la cause acadienne, que ma défaite n’était pas due au manque de confiance des électeurs, mais aux moyens de toutes sortes à la disposition de mon adversaire, M. Kenne<dy F. Burns.