UNE ASSEMBLEE DU BOARD OP TRADE DE
MONCTON, N.-B.
Dans les premiers jours de décembre, ia visite du nouveau président du bureau d’administration des chemins de fer canadiens, avait été annoncée pour la partie Est du Canada, c’est-à-dire les Provinces Maritimes.
Sir Henry Thornton était arrivé au Canada depuis plusieurs semaines et il avait d’abord parcouru toutes les provinces de l’Ouest et du centre du Canada.
Je n’ai pas besoin de rappeler que Sir Henry Thornton avait été choisi pour ce poste important dans le Canada par le très hon. M. MacKenzie King, sur les recommandations d’experts anglais de chemins de fer, qui avaient bien connu Sir Henry alors qu’il était à remettre sur pied les chemins de fer d’Angleterre qui avaient eu besoin d’une rénovation depuis la guerre. Le nouveau directeur devait d’abord visiter toutes les diverses lignes, les diverses sections de nos 22,000 milles de chemins de fer, afin de parvenir à avoir une exacte connaissance de leur état actuel et leurs relations les unes avec les autres avant de pouvoir établir la base sur laquelle il pourrait se placer pour obtenir le succès que l’on attendait de lui.
Le Board of Trade (Chambre de Commerce) de Moncton avait organisé une réception grandiose en l’honneur de Sir Henry Thornton et de ses assistants commissaires.
Un banquet lui fut donné le samedi, 16 décembre, et plusieurs orateurs avaient été invités à prononcer des discours, entre au -es Son Excellence le Lieutenant-Gouverneur du Nouveau-Brunswick, l’hon. William Pugsley, M. Matthew Lodge, aujourd’hui membre du bureau d’administration, représentant le Nouveau-Brunswick.
A ma grande surprise, le jeudi soir, je reçus un appel téléphonique de Moneton. C’était M. J. E. Masters, président de la Chambre de Commerce, qui m’invitait à assister à ce banquet offert à S.” Henry Thornton, et me demandait aussi de vouloir bien adresser la parole dans un discours d’une vingtaine de minutes. Nous nous étions rencontrés au banquet de la Chambre de Commerce, à Saint- Jean, le mois de septembre précédent.
A Moneton, je fus bien content de rencontrer de vieux amis, anciens chefs du bureau de l’Intercolonial, alors que les députés avaient à correspondre avec ces officiers.
Au banquet, tous ces officiers étaient présents et tous les commissaires de chemins de fer avec leurs secrétaires ainsi que tous les principaux citoyens de la ville et un grand nombre d’invités du dehors.
Le président du banquet, M. J. E. Masters, après des remarques sur la question des chemins de fer du Canada, présenta Son Honneur le Lieutenant-Gouverneur, M. Pugsley, bien connu comme orateur et homme d’Etat. Il se prononça fortement contre le port de Portlan'd, Me., qu’il déclara devoir être revendu à une compagnie américaine.
L’hon. Clifford Robinson, alors Ministre des Terres de la Couronne de la province, parla aussi sur la situation de nos chemins de fer, demandant à Sir Henry Thornton une sérieuse considération du réseau de l’Intercolonial dans les Provinces Maritimes.
Puis, mon tour arriva. M. Masters me présenta à l’assemblée avec des paroles aimables et comme un homme ayant toujours pris un intérêt particulier à la question de nos chemins de fer.
Je me tenais sur mes gardes. J’avais été à même d’apprécier l’éloquence 'de Sir Henry Thornton, ayant suivi et apprécié ses réponses aux multiples banquets qui lui avaient été offerts dans tous les grands centres, à bien dire, du Canada, où il avait dû s’arrêter dans son inspection générale.
Mes premières paroles furent de prévenir Sir Henry de la tâche difficile qui venait de lui être attribuée par le gouvernement du Canada. Il arrivait avec une réputation d’être un des meilleurs administrateurs de tous les plus grands pays du monde. Les chemins de fer du Canada étaient, il fallait le reconnaître, dans un état annonçant le désastre. Il lui faudrait presque accomplir des merveilles pour rétablir cet immense réseau dans un état solide pour l’avenir. Oui, seules, des merveilles pouvaient sauver sa réputation. Mais je lui assurai que le peuple du Canada lui donnerait le temps nécessaire pour accomplir ces merveilles, qui pourraient sauver le Canada en même temps que sa réputation.
Je décrivis les difficultés géographiques du Canada qui possédait une étendue de territoire égale à celle de la république américaine avec une petite population de huit millions contre une de 110 millions.
J’essayai d’expliquer que nous avions à nous des ports sur l’Atlantique et le Pacifique, et que le gouvernement canadien avait rapproché les greniers de l’Ouest de ces ports de l’Atlantique en réduisant la distance de 250 milles par la construction d’un chemin de fer transcontinental de Winnipeg à Moncton, chemin d’un égal niveau, sans courbes, et qui pouvait transporter un tonnage de deux et trois fois supérieur à n’importe quel autre chemin sur le continent américain et avec une vitesse deux fois plus grande. Avec de telles facilités à la disposition de Sir Henry Thornton, nous pouvons, disje, avoir toute confiance qu’avant de longues années ce système de transport du Canada pourra avoir des tarifs modérés pour son commerce, et de le garder pour nos chemins de fer canadiens au lieu de le laisser prendre les routes américaines et se déverser dans les ports étrangers.
Dans sa réponse, Sir Henry Thornton exprima sa satisfaction de mes remarques et admit que s’il réussit à accomplir tout ce que l’on attend de lui, il aura, certainement droit à la reconnaissance du peuple canadien.
M. Matthew Lodge parla après moi et donna un récit historique du chemin de fer de l’Intercolonial, l’objet de sa construction et ses relations actuelles avec les autres sections des chemins de fer canadiens.
Rencontrant Sir Henry Thornton à la fin du banquet, il vint me serrer la main en disant, en bon français. “Je serai toujours content de vous voir, M. Turgeon, en tout temps.”
Avant mon départ de Moncton, j’avais arrangé les choses avec les officiers des chemins de fer afin que le train 'de Sir Henry Thornton et de ses amis arrête à Bathurst, à son retour vers Montréal, et, en effet, le mardi suivant, nous recevions avis qu’il arrêterait à Bathurst vers les dix heures le lendemain matin.
Alors la Chambre de Commerce de Bathurst organisa une réception à Sir Henry Thornton.
Un grand nombre de citoyens le rencontrèrent à la gare et une trentaine de voitures conduisirent Sir Henry et sa suite à travers la ville, lui faisant connaître nos diverses scieries, surtout le moulin de pulpe qui était en opération, et en même temps la jonction du chemin de fer de Caraquet.
Avant de retourner à son train, Sir Henry Thornton fut invité à entrer au bureau de la Chambre de Commerce, où le président du jour, M. J. Bennett Hachey, lui fit connaître dans une courte mais intéressante adresse, les ressources du comté de Gloucester, auxquelles il demait que le chef donnât toute son attention lorsqu’il étudierait cette question de chemins de fer.
Dans cette tournée dans la ville, j’occupais la première voiture avec Sir Henry, et le gérant de la “Bathurst Lumber Company”.
Inutile de dire que les citoyens de Bathurst apprécièrent la visite du directeur en chef des chemins de fer canadiens, car nos industries demandaient l’attention des directeurs de notre système de transport.
Enfin une nouvelle année se présente. On avait à peine cessé dans mon comté de m’offrir des souhaits et des félicitations sur ma nomination au Sénat, que les fêtes de Noël et <du jour de l’an ajoutaient encore à la joie de ma famille. Des télégrammes de mes fils et de ma fille, de mes petits-enfants vinrent me répéter leurs bons souhaits et aiguiser de nouveau mon ambition. J’avais regretté l’absence, due à la longue distance, de mes enfants dans toutes ces belles manifestations de sympathie. Je leur avais promis d’aller tous les voir après la prochaine session du Parlement.
Dès le commencement de janvier nous partîmes pour Ottawa.
Quelques jours avant la réunion du Parlement, j’avais reçu une lettre de l’hon. Raoul Dandurand, le chef du parti libéral au Sénat, et le représentant du gouvernement. Il est en même temps Ministre sans portefeuille. Il m’invitait à seconder l’adresse en réponse au discours de Son Excellence le Gouverneur-Général. L’hon. M. Dandurand me demande de parler en français, selon la règle établie que le proposeur de l’adresse parle en anglais et celui qui l’appuie, en français, et il ajoutait que ce serait mon seul discours français dans cette Chambre. C’est bien ce qui est arrivé jusqu’au moment où j’écris. Sur toutes les questions sur lesquelles j’ai dû parler depuis, il aurait été inutile de parler français, surtout lorsqu’on veut intéresser les représentants des Provinces Maritimes et celles de l’Ouest.
Mais avant mon discours, je devais être introduit officiellement au Sénat, signer mon acceptation de mon appel au Sénat et prêter serment d’office.
Cette cérémonie se fait à l’ouverture de la première session, en attendant l’entrée du Gouverneur-Général. Tous les sièges sur le parquet du Sénat étaient occupés par les dames et les membres des familles de toute la députation parlementaire, et les galeries étaient remplies d ’invités.
L’hon. M. Dandurand devait me présenter, aidé d’un autre Sénateur de mon choix. Etant représentant surtout de la minorité acadienne, je crus de mon devoir, à part mes sentiments d’amitié, de demander le Sénateur Poirier de me faire cet honneur.
Le Sénateur Poirier est le premier sénateur acadien. Il fut nommé en 1885 par le Gouvernement Macdonald et il est le doyen du Sénat depuis deux ans. Il accepta.
Après la lecture du discours du Trône, l’hon. M. Dandurand proposa que ce discours fût pris en considération le lendemain.
L’hon. Arthur Hardy proposa “qu’une adresse soit présentée à Son Excellence le Gouverneur-Général lui offrant les humbles remerciements de cette Chambre pour le gracieux discours que Son Excellence avait prononcé devant les deux Chambres du Parlement”.
Le Sénateur Hardy avait été nommé durant la session précédente. Son discours fut très intéressant et il toucha tous les points du discours du Trône. Tout en l’écoutant, je regardais la nouvelle assemblée, beaucoup moins nombreuse que celle de la Chambre des Communes,
ruais en même temps plus solennelle et plus impressionnante. Cependant, près de la moitié de ces Sénateurs avaient été mes collègues à la Chambre des Communes dans un temps ou dans l’autre.
Enfin, je dus me lever et tenter fortune. J’avais été appelé au Sénat à titre d’Acadien, et c’était la population acadienne qui avait pour ainsi dire commandé ma nomination aux autorités actuelles.
Je crus de mon devoir de me poser comme le troisième sénateur acadien du Nouveau-Brunswick, ce qui donnait toute justice à. la minorité française de la Province, car je tenais à ce que mes bons amis acadiens soient assurés de ma reconnaissance et je voulais en même temps répéter à mes amis des autres croyances et d’autre nationalité, que je leur avais toujours rendu justice, et pour cela je cite aussi la première partie de mon discours :
Je dis d’abord à mes nouveaux collègues que je me trouvais sur un théâtre nouveau dont je n’avais pas apprécié l’importance avant aujourd’hui, maintenant que le spectacle de tant de dignitaires canadiens évoquent dans mon âme les souvenirs de toute l’histoire canadienne, les principes qui ont fait la base de l’établissement de ce Dominion du Canada, principes vraiment britanniques, dont la générosité s’étend à toutes les minorités comme à toutes les majorités, — qui drus un demi-siècle d’existence a su atteindre une destinée qui fait déjà l’admiration des nations étrangères.
“C’est à titre de représentant de la minorité acadienne du Nouveau-Brunswick que le très hon. Premier Ministre du Canada et ses collègues, en me détachant de mes dévoués commettants, m ’ont appelé à venir exercer mon activité avec vous, honorables messieurs, dans cette auguste assemblée, éloignée des clameurs du peuple et des vagues de la partisannerie, et dont les délibérations sont guidées par un esprit purement patriotique et national, ayant pour toute fin la prospérité générale du pays et le bonheur de la nation canadienne.
“ . A part et en plus de ses abondantes ressources naturelles,
la nation canadienne possède deux langues — les plus belles, les plus riches, les plus utiles, deux langues universelles qui entre elles symbolisent toutes les nobles et légitimes aspirations humaines. La langue anglaise, la langue du commerce et de l’industrie, qui a traversé toutes les mers pour pénétrer dans tous les pays où il y a une boutique et une banque, créant un esprit de fraternité qui se développe et se fortifie avec l’accroissement du commerce. L’autre, la langue française, la langue des sciences et des arts, qui exprime toutes leurs richesses et leurs mérites, la langue du coeur et de l’amour, la langue de l’éloquence, de la diplomatie et celle des traités internationaux. Ces langues universelles mises en contact, développent des énergies, des sentiments et des vertus dont l’application fait nécessairement le bonheur d’un peuple.
“Oui, je le dis, je le répète et toujours avec foi, la culture des nombreuses vertus des races française et anglaise fera bientôt dispa raître les quelques nuages qui obscurcissent encore certains points du ciel canadien. Alors nous vivrons dans un atmosphère plus salubre, plus vivifiant, heureux mélange de bonhomie canadienne et acadienne.
cî’affection française, de British fair play qui assurera une généreuse justice aux minorités d’aujourd’hui comme à celles de demain.
“Les effusions d’affection qui de l’âme française tomberont comme par ondée sur la tête de leurs voisins anglais évoqueront des sentiments d admiration mutuelle de dévouement et de fraternité qui nous feront oublier que nous avons des minorités, pour nous dire les uns aux autres: “Nous sommes tous Canadiens”. Et, les générations de l 'avenir, dans leur joie et leur bonheur chanteront les louanges des John A. Macdonald, des Georges Etienne Cartier, des MacKenzie, des Brown, des Laurier, des Mathieu, des Moore, des MacPhail, dignes apôtres de la concorde et de l’harmonie.”
Sinon avec ces paroles du moins avec l’expression de ces sentiments, je croyais avoir accompli mon devoir envers tous mes commettants, anglais et français, et toute la population du Nouveau-Brunswick.
L’année précédente dans l’autre Chambre, je m’étais fait un agréable devoir d’exprimer au héros de la bataille de Vimy, Son Excellence le Gouverneur-Général Lord Byng, notre sympathie et la sympathie des soldats acadiens qui avaient combattu sous ses ordres et j’assurai Son Excellence que depuis son séjour au Canada, mieux ils le connaissaient plus ils l’admiraient. Je rappelai l’offre gracieuse du gouvernement français au gouvernement canadien d’un terrain sur la crête de Vimy pour servir d’emplacement au monument commémoratif que le Canada devait ériger à la mémoire des troupes canadiennes qui ont pris part à la guerre. L’hon. Rodolphe Lemieux, président de la Chambre des Communes, avait été choisi par la commission des souvenirs des champs de batailles canadiens auprès des gouvernements de France et de Belgique pour faire l’acquisition de terrains pour y faire reposer le corps de nos héros canadiens et il avait obtenu un grand succès : un terrain avait été donné gratuitement par le gouvernement français. Je félicitai la commission du choix qu’elle avait fait dans la personne de l’hon. M. Lemieux, qui à part tous ses mérites bien connus en Angleterre et en France, a la gloire d’avoir donné à la cause de la civilisation son fils unique dont les restes reposent avec ceux de cinquante mille autres héros canadiens sur la terre de France.
Le discours mentionnait la nécessité d’un nouvel acte des banques.
Je dis alors que notre système de banque avait toujours été considéré comme un des meilleurs systèmes établis, supérieur à celui des Etats-Unis. La seule lacune avait été le manque de prudence de la part des directeurs et leur négligence de faire examiner les rapports de leurs auditeurs avant d’y apposer leur signature. Un excès de confiance dans les employés subalternes a été la principale cause des malheurs arrivés à quelques-unes de nos banques au Canada, et pour bien dire la seule.
Le Parlement devra rendre les présidents et autres directeurs responsables des rapports qu’ils ont signés. Je mis le parlement sur ses gardes contre l’établissement de banques provinciales, mettant sous ses yeux l’exemple des banques d’Etat des Etats-Unis qui avaient amené un véritable désastre surtout dans le Dakota Nord, une couple d’années auparavant.
Le discours du trône mentionnait la consolidation de nos lignes de chemins de fer et je profitai de l’occasion pour attirer l’attention du Parlement au Sénat comme je l’avais fait maintes fois aux Communes sur la nécessité de l’utilisation de notre voie transcontinentale et de nos ports de mer canadiens: Halifax, Saint-Jean et Québec.
Je félicitai le gouvernement et personnellement l’hon. M. Fielding et l’hon. M. Lapointe sur le succès qu’ils avaient obtenu en établissant des traités de commerce avec la France et l’Italie. Ces traités de commerce sont, dans mon jugement, les mesures économiques les plus méritoires qui puissent exister entre les nations.
Les nations de l’univers doivent s’attendre à prendre une nouvelle direction pour assurer leur bonheur et leur prospérité. Le vieil adage romain Si vis pacem, para bellum”a prouvé sa fausseté. L’empire romain lui-même s’est écroulé sous ce poids dans les premiers siècles de l'ère chrétienne, et après dix-neuf siècles de civilisation, l’Allemagne qui entreprit de renverser le monde avec ses énormes préparatifs de guerre, dans l’espérance de subjuguer l’univers, lorsqu’elle s’est trouvée confrontée avec les nations qui avaient préparé la paix, elle aussi fut écrasée emportant dans sa ruine rien autre chose que la malédiction de tous les peuples. Ces traités de commerce entretiennent l’harmonie entre les nations.
Il y avait encore la question d’immigration mentionnée dans le discours du trône.
J’admettais la nécessité de l’immigration au Canada. Mais il est avéré que nous avions perdu autant de population que nous en avons importée. Nous ne devons pas faire de fausses promesses à l’immigrant. Nous devons lui faire connaître nos ressources, mais bien lui faire comprendre aussi que c’est seulement qu’avec le travail, l’énergie et l’économie qu’il pourra réussir. J’aime tout immigrant qui nous arrive des autres pays avec ces bonnes dispositions, mais je chéris davantage l’immigrant qui vient du berceau canadien. C’est lui surtout qui a droit à notre protection et à notre sympathie et nous devons le garder sous le ceil qui l’a vu naître auprès de son père et de sa mère qui lui ont inculqué leurs vertus de bon citoyen canadien, et je félicitai le Ministre de l’Immigration qui venait de déclarer qu’il allait s’occuper du rapatriement de nos Canadiens maintenant aux Etats- Unis.
Je voulais aussi avant de terminer exprimer mes voeux pour le succès de la Société des Nations dont le but principal est de faire disparaître l’esprit militaire chez les nations européennes.
J’avais toujours dit que la Société des Nations n’obtiendrait pas le succès qu’on attendait d’elle tant que les Etats-Unis n’auraient pas décidé 'd’en faire partie, et l’humanité toute entière n’aurait pas souffert comme elle a souffert depuis trois ans et comme elle souffre encore aujourd’hui. J’espérais encore que les autres nations se joindraient à la Grande-Bretagne, la France, l’Italie et le Japon, et que toutes ensemble, elles réussiraient à établir dans la mentalité germanique une différente ligne d’action entre les autres nations. C’est une nouvelle éducation que nous devons établir surtout dans les collèges et les
universités de l’Allemagne où l’esprit belliqueux dicte encore ses sentiments d’oppression sur le reste de l’humanité.
Je laissai de côté quelques-unes des mesures mentionnées dans le discours du trône afin de ne pas prendre trop le temps de la Chambre.
Les honorables Sénateurs qui me suivirent me félicitèrent tous l’un après l’autre, y compris les deux chefs de cette Chambre, Sir James Lougheed et l’hon. M. Dandurand, éloges d’habitude peut-être, toutefois leurs remarques étaient certainement bien généreuses.
Ces appréciations furent continuées par tous les orateurs qui se firent entendre dans ce débat. Mais je dois mentionner deux honorables sénateurs distingués qui prirent la peine de faire des remarques spéciales, lesquelles, je le sais, étaient bien sincères. L’un était l’hon. J. P. B. Casgrain, membre du Sénat depuis 1903, et l’autre Sir George Foster, ancien ministre des Finances et du Commerce, mon collègue aux Communes depuis 1900.
Le premier rappela mes discours dans l’autre Chambre, et cita, pour bien dire, l’histoire de ma carrière et celle de mes fils.
L’autre, Sir George Foster, commença son discours en français et. me donna ses éloges dans notre langue qu’il parle avec précision et une facilité remarquable. Il dit:
“ . . . . Quant à mon ami le Sénateur de la Province du Nouveau- Brunswick, il a été mon collègue, mon adversaire, et mon très bon ami dans une autre Chambre. Je l’ai souvent entendu prononcer ailleurs des discours excellents et intéressants. Je lui offre mes félicitations très cordiales, et il me fait plaisir de penser que pendant notre séjour dans cette Chambre — qu’il soit long ou bref — j’aurai le plaisir d’entendre souvent mon honorable ami parler dans la langue qu’il aime tant, et au nom de la race qu’il honore.”
Vraiment je ne m’attendais pas à de tels tributs de la part de ces deux distingués personnages.
Au moment où j’écris ces lignes, je trouve les remarques suivantes sur mon discours dans le “Canadian Annual Review” de 1927:
“Amongst others, Mr. Turgeon made a graceful reference to the matters touched upon in the speech from the Throne, and especially to the “generous gift” of France of the Ridge of Vimy. He made an éloquent appeal for an affectionate union of the two races which would soon dispel the few clouds that still obscure parts of the Canadian sky, and then we shall live in an atmosphère that is pure, wholesome and invigorating which will help to forget that we hâve minorities and say to one another “We are ail Canadians”, “Nous sommes tous Canadiens”.
Je suis content que mon appel à l’union des races ait attire l’attention des auteurs de cette publication. Ils étaient pour moi un nouvel encouragement pour l’avenir.
Le débat sur l’adresse fut bientôt terminé et le Sénat ajourna le 7 février jusqu’au 20 du même mois, car on s’attendait à ce que le débat fût prolongé à la Chambre des Communes.
Je m’attendais à ce que ce discours sur l’adresse serait le seul que je serais appelé à faire à cette session. Mais je dus me pronon-
UN TRIBUT A LA RACE ACADIENftE
eer sur plusieurs questions, surtout sur la question de transport de nos chemins de fer, de l’utilisation de nos ports de Saint-Jean et d’Halifax, tout comme aux Communes.
Le 8 mai, l’hon. J. A. McDonald avait proposé une motion demandant de diminuer les taux de chemins de fer pour les produits des Provinces Maritimes vers les autres parties du Canada. Il avait démontré avec force combien la situation était critique dans nos Provinces de l’Est, due à ce renchérissement des taux de fret sur nos chemins de fer. Il se plaignait aussi que dans l’amalgamation des divers réseaux des chemins de fer de l’Etat, le terminus 'du chemin de fer Intercolonial, — établi à la Rivière-du-Loup plutôt qu’à Montréal, ce qui était une grande injustice faite aux Provinces Maritimes.
J’avais secondé la motion du Sénateur McDonald et je devais par conséquent donner mes vues sur la question.
Je rappelai le pacte de la Confédération, qui n’aurait jamais eu lieu sans les Provinces Maritimes, et la population des Etats-Unis ne serait pas aussi accommodante envers nos chemins de fer, si Québec, Ontario et l’Ouest, étaient encore sans ports de mer durant six mois de l’année. A propos de la critique faite par le Sénateur McDonald, au sujet de la restriction de la division maritime, ou région de l’Atlantique, comme on le désigne officiellement à la Rivière-du-Loup, je dis que les citoyens des Provinces Maritimes avaient été abasourdis en apprenant cette décision de l’administration du réseau national. Les journaux avaient dit que la Rivière-du-Loup avait été la première tête de ligne de l’Intercolonial pour la réception des produits des Provinces Maritimes. Cette assertion était absolument fausse. Je donnai l’histoire de la création du chemin de fer Intercolonial.
En 1832, on s’était agité afin d’obtenir une voie ferrée reliant Halifax à Québec, par le plus court chemin. L’intention alors était de relier Halifax et Saint- Jean, et non pas Halifax et Rivière-du-Loup et un tronçon de ce chemin de fer avait été construit avant la conclusion d’une entente entre les différentes provinces et l’Etat. Au moment où l’on s’attendait que le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse et celui des anciennes provinces du Canada entreprendraient euxmêmes la construction de certaines parties de ce chemin de fer, on comptait que le jour viendrait bientôt où le gouvernement impérial participerait à la construction de cette voie ferrée.
En 1832, on se mettait à l’oeuvre, et plus tard, en 1836, un ingénieur commençait des études préliminaires à Pointe-Lévis. Mais alors il existait des dissensions intestines et le tout resta dans la statu quo. La province de Québec accorda une subvention au chemin de fer du Grand Tronc pour un prolongement de Québec à Rivière-du-Loup de la ligne que la Compagnie était à construire de Sarnia à Québec, espérant que l’Etat pourrait en venir à une entente avec le gouvernement impérial. Le gouvernement de la Nouvelle-Ecosse, de son côté, avait aussi acheté le chemin construit de Halifax à Truro, avant la Confédération.
Quelques mois après que le Parlement Impérial eut adopté la loi de l’Amérique Septentrionale anglaise, le 12 avril 1867, il passa, dans
l’intérêt du Canada, une nouvelle loi intitulée: “Loi à l’effet d’autoriser la garantie de l 'intérêt sur un emprunt que le Canada effectuera pour la construction d’une voie ferrée reliant Québec et Halifax.” Il appert de tout cela que le chemin de fer avait été établi pendant l’entre-temps, et que l’on n’attendait plus que la décision du gouvernement impérial au sujet de l’aide qu’il accouderait. Dire que Rivière-du-Loup a été la première tête de ligne de l’Intercolonial, est donc de nature à induire tout le monde en erreur.
En 1879, dès le parachèvement de l’Intercolonial, le Parlement du Canada vota la somme nécessaire à l’acquisition de la partie du Grand Tronc qui s’étendait de Québec à Rivière-du-Loup, toujours avec la garantie du gouvernement impérial. Il en fit autant à l’égard du tronçon reliant Halifax à Truro..
On peut facilement voir par ces statuts que l’Intercolonial est la propriété du gouvernement canadien. Cela ne peut être contesté. C’est une partie du pacte de la Confédération. Il est vrai que le gouvernement canadien, en 1897, l’a prolongé jusqu’à Montréal, et l’on peut possiblement refuser de comprendre cette extension comme faisant partie du pacte de la Confédération. Ce serait une question à résoudre dans le cas où l’on voudrait plus tard transférer certains réseaux de nos chemins de fer du gouvernement canadien. Mais la voie de Québec à Halifax est pour ainsi dire invulnérable.
Je dus aussi faire valoir la voie transcontinentale qui seule peut rendre le service que mérite le transport de nos grains en hiver surtout, car il peut établir une opération moins dispendieuse que toute autre.
Après avoir détaillé les avantages de cette ligne pour le Canada tout entier, je déclarai que nous devions rien épargner pour éveiller chez la nation canadienne l’espoir d’une prospérité qui dépend, je le répète, du transport de nos produits à nos ports de mer pour les marchés étrangers. Ce n’est que par l’union que nous pourrons devenir un peuple heureux.
Cette motion de l’hon. J. A. McDonald souleva un débat prolongé au Sénat, et j’étais certain que, avec le temps, les autorités canadiennes viendraient à comprendre que l’intérêt national requiert l’utilité du Transcontinental.
Vers les derniers jours de la session, l’hon. M. Dandurand proposa un bill venant de la Chambre des Communes, intitulé: “Loi modifiant la loi du conseil de biologie”.
Ce projet de loi permettait au gouvernement de nommer cinq membres du Conseil au lieu de deux. Sans entrer dans les détails, je dois dire que ce projet de loi n’était pas populaire au Sénat, ni d’un côté ni de l’autre.
En prenant la parole je déclarai que les renseignements donnés par l’hon. M. Dandurand étaient compliqués, et que je redoutais les changements proposés par cette nouvelle loi. Le conseil de biologie tel qu’il existe depuis plusieurs années, se compose des plus grands savants du Canada et son président est M. le Professeur Knight, dont
la réputation est faite en Canada et même pour le monde entier. Le secrétaire-trésorier est M. le Professeur E. E. Prince qui a rendu de grands services à la nation pendant les nombreuses années qu’il est resté attaché au département de la Marine et des Pêcheries. Le conseil comprend également les savants les plus doctes et les plus réputés du Canada. Ces savants représentant plusieurs de nos universités ont gracieusement prêté leur concours pour développer cette grande science et leur oeuvre a été très précieuse pour le Canada.
J’avais espéré que le Ministre de la Marine et des Pêcheries aurait proposé de nommer un conseil qui se serait occupé de l’écoulement de notre poisson aussi bien sur le littoral du Pacifique que sur celui de l’Atlantique. J’aurais voulu le voir nommer un conseil composé des hauts fonctionnaires du département qui, de concert avec un ou deux commerçants intéressés dans ce genre d’industrie, pourraient donner des démonstrations aux pêcheurs pour leur permettre de retirer tout le fruit de leur travail et aussi d’écouler leur poisson à moins de frais. Dans les grandes villes du Canada, comme Montréal et Toronto, on ne connaît pas assez bien ce que vaut notre poisson comme aliment.
On devrait essayer d’aider nos pêcheurs à installer des entrepôts frigorifiques à bon marché le long des côtes dans lesquels ils pourraient promptement emmagasiner leur poisson qui arriverait ainsi au marché en bon état au lieu de se gâter à l’air et à la chaleur. En effet, le poisson congelé en parfait état reste dans cet état jusqu’à ce qu’il arrive sur la table du consommateur. Malheureusement nos pêcheurs ne sont pas outillés pour cela.
Le Sénateur Belcourt déclara que l’on trouvait difficilement du poisson vraiment frais et il demande d’améliorer les conditions de distribution.
C’est précisément ce que je proposais dans l’intérêt du marché canadien. Les marchands de poisson comme les pêcheurs du Canada ont négligé le marché canadien, ces derniers avaient jadis le marché américain qui était pour eux un débouché naturel, certains qu’ils étaient d’obtenir les plus hauts prix. Mais le tarif Fordney commence à décourager nos pêcheurs et nos marchands.
Je craignais que ce bill ne froissât nos professeurs d’université qui, au lieu de se contenter d’un ou deux représentants, se retireront peut-être complètement du conseil de biologie, si on ne fournit pas les moyens suffisants pour renseigner comme il faut le pays sur ces problèmes. C’est pour cela que je craignais qu’un conseil double ne pourrait fonctionner. Au lieu d’un conseil double, je proposai deux conseils: Conservons le conseil de biologie tel qu’il existe actuellement et instituons un comité ou un autre conseil composé des hauts fonctionnaires du département de la Marine et des pêcheries et d’un ou deux commerçants de poisson. C’est ainsi que, suivant mon expérience, l’on arrivera chez nous à développer cette industrie.
Le débat se continua quelques jours après. Ma proposition, je dois le dire, fut acceptée et suggérée par tous les sénateurs des Provinces Maritimes qui prirent part à la discussion, tels que les hon.
W. B. Ross et M. Murphy. Toutefois après bien des explications 'de la part du leader du gouvernement, l’hon M. Dandurand, le bill subit sa troisième lecture le 28 juin. Ce n’était pas tout à fait ce que j’aurais voulu, mais enfin il fallait espérer que ce double comité amènerait un certain progrès dans l’industrie de la pêche, surtout au sujet de la distribution du poisson frais.
L’HON. P. J. VENIOT Premier Ministre du Nouveau-Brunswick.
Pendant que les choses allaient assez bien pour le parti libéral, à Ottawa, son progrès se faisait plus sensiblement sentir dans la politique provinciale sous l’administration du gouvernement connu sous le nom de “gouvernement Foster-Veniot”.
Ce gouvernement était arrivé au pouvoir après l’élection de février 1917, alors que le Premier Ministre James A. Murray dut résigner aux derniers jours de mars, et l’hon. W. E. Foster prit le pouvoir le 4 avril 1917. Il appela immédiatement à la tête d’un des plus importants départements, celui des Travaux Publics, l’hon. P. J. Veniot. C’est à la tête de l’administration de ce département que M. Veniot devait se révéler un administrateur honnête, énergique, à la hauteur de la situation, au début d’une période qui demandait du progrès. La partie principale de ce département est l’administration de la voirie de la Province. Nos chemins n’avaient pas reçu l’attention nécessaire depuis de longues années et l’intérêt public en souffrait gravement.
Connaissant bien les qualités, les talents et l’ardeur à l’ouvrage de M. Veniot, j’avais dès le lendemain de la victoire suggéré à mes amis, l’hon. M. Pugsley, Ministre des Travaux Publics à Ottawa, et l’hon. Frank Carvell, les deux chefs du parti libéral, que M. Veniot fût mis en charge du Département des Travaux Publics pour lequel je le savais qualifié. Mon souhait fut exaucé et l’hon. W. E. Foster, en acceptant la direction du gouvernement lui offrit ce département à moins qu’il ne préférât le Département des Terres et Forêts, vu qu’il était un des représentants du Nord de la Province où le commerce de bois est très considérable. Ecoutant ses goûts, M. Veniot avait préféré le Département des Travaux Publics comme je l’avais anticipé.
Son administration a fait l’admiration de toute la Province, on pourrait dire, et 1a. preuve de son habileté et de son succès est dans le fait que le Nouveau-Brunswick possède les meilleures voies gravelées de tout le Canada, et ceci a été reconnu par M. Campbell, directeur en charge de l’administration du subside fédéral pour les chemins des Provinces.
C’est aussi le gouvernement Foster- Veniot qui assuma la responsabilité 'du développement des pouvoirs hydrauliques sous l’administration de la Province dans l’intérêt public. Le développement de Musquash est là aujourd’hui comme un monument prouvant la sagesse et la clairvoyance du gouvernement Foster-Veniot. Je n’ai pas besoin d’en dire plus.
Mais l’hon. W. E. Foster, à cause des grandes affaires commerciales qu’il dirige, ne pouvait donner à celles-ci le temps et l’intérêt désiré par ses associés et soudain on entendit dire qu’il devait se retirer 'de l’administration publique, afin de se dévouer plus efficacement aux affaires de sa compagnie. A la suite d’une réunion du Conseil provincial, le 28 février 1923, nous apprenons la retraite de l’hon. M. Foster et la nomination à sa place de l’hon P. J. Veniot, comme Premier Ministre de la Province du Nouveau-Brunswick.
La nomination fut bien accueillie par le public, non seulement libéral mais par toute la Province en général. Les journaux conservateurs accordaient à M. Veniot ses mérites comme administrateur et promettaient de le juger à l’avenir comme dans le passé, par ses actions et non pas par sa nationalité, ni sa religion.
Si la promotion de M. Veniot au poste de Premier Ministre de la Province était agréable à tout le parti libéral, inutile de dire qu’elle devait l’être 'davantage surtout à la population catholique de la Province.
M. Veniot était le premier Acadien du Nouveau-Brunswick à occuper ce poste distingué, dans une province où la majorité est non catholique.
C’était certainement un grand honneur pour la nationalité acadienne et une gloire pour elle, de voir un des siens au premier poste de la Province, événement qui n’aurait pu se réaliser dix ans plus tôt.
Naturellement, c’est dans le comté de Gloucester que la réjouissance fut plus grande et l’honneur plus apprécié.
Il y avait à peine quatre mois pie le parti libéral avait accordé à la population française 'du Nouveau-Brunswick un troisième sénateur français à Ottawa, et il avait choisi le représentant du comté de Gloucester, dans ma personne.
Et maintenant le même parti libéral dans la sphère provinciale donnait aux Acadiens un Premier Ministre, encore un représentant de Gloucester.
Les citoyens de Bathurst ne manquèrent pas de témoigner à leur nouveau Premier Ministre leur satisfaction et leur bonheur de le voir élevé à la plus haute position de la Province. A son retour de Frédéricton un banquet lui fut offert à l’hôtel Gloucester, et la splendeur qui avait signalé le banquet en mon honneur quatre mois plus tôt accompagna celui-ci. C’est le maire de Bathurst, M. J. B. Hachey, qui présida l’assemblée.
Malheureusement pour moi c’était dans un des moments les plus importants 'de la session, et il me fut impossible d’accepter la gracieuse invitation du comité. Il en fut de même pour M. J. G. Robi-
chaud, aux Communes. Je dus me contenter de transmettre par le télégraphe l’expression de mon appréciation de l’honneur rendu à mon précieux ami et mes voeux pour son succès à l’avenir.
Au moment où l’hon. M. Veniot acceptait son poste le 28 février, le terme de la Législature devait expirer dans le mois de septembre 1925. Terme bien court mais qui devait être marqué par une période de grands progrès, pleine de promesses pour l’avenir.
L’hon. M. Veniot conserve aussi l’administration des Travaux Publics, ce qui était pour ainsi dire naturel.
J’aurai occasion de reparler de M. Veniot. Inutile de dire que le succès de M. Veniot m’était aussi cher que le mien. Nos relations d’amitié ont toujours été très étroites et je me réjouissais ou souffrais avec lui.