LA PREFERENCE BRITANNIQUE
Des questions économiques tarifaires, aussi bien que des questions de chemins de fer, semblaient surgir aussi fréquemment au Sénat qu’aux Communes.
Le 4 juin, l’hon. M. David proposa la motion suivante:
“Résolu— Que de l’avis du Sénat, les articles de la loi des douanes qui établissent un tarif de préférence sur les importations de la Grande-Bretagne soient abrogés jusqu ’à ce que le gouvernement britannique accorde un tarif réciproque sur les articles que la Grande- Bretagne importe du Canada, ou suspendus jusqu’à l’adoption de certaines conventions.”
Le Sénateur David, quoique libéral dévoué au parti, a toujours été un libéral-protectionniste, comme l’on dit parfois. Il réside à Montréal, la grande ville manufacturière de Québec et peut-être de tout le Canada, n’en cédant pas beaucoup à Toronto.
Il est difficile de rencontrer aujourd’hui des hommes élevés dans ces grands centres industriels du Canada, des hommes enclins sinon au libre-échange, du moins à un tarif modéré. Ils en viennent à croire que ce n’est que par de gros profits qu’une industrie peut profiter et devenir indépendante. Us nous parlent du travail de l’ouvrier et semblent croire que 1 industrie ne peut se soutenir que pour
les ouvriers, et les cultivateurs ou les habitants des régions éloignées ne comptent pour rien dans la prospérité publique.
L hon. M. David admit tout de suite que le gouvernement faisait tout en son pouvoir pour rendre le budget plus acceptable et moins préjudiciable à certaines 'de nos industries sans trop déplaire à nos amis les progressistes. Il admit aussi que le tarif n’est pas seul responsable de la situation financière dont nous nous plaignons, et bien que protectionniste, il ne veut pas dire que l’on doit attribuer au tarif tous les maux de ce monde, mais il déclare que la situation de nos manufacturiers est certainement menacée par les avantages dont jouissent les produits étrangers par suite de la préférence impériale et des conditions générales de notre tarif. Il déclare qu’à cause de cette préférence, les importations »de lainages et de chaussures de l’Angleterre augmentent chaque jour au détriment de nos producteurs, et si nos industries sont obligées de fermer la porte de leurs établissements, nos ouvriers seront contraints d’aller ailleurs chercher du travail. Il prétendait que si notre gouvernement s’était contenté de réduire les taxes de vente et d’abolir les droits sur les matières premières importées par nos manufacturiers, il n’aurait peut-être pas été nécessaire 'de réduire les droits de douanes sur les instruments aratoires. Il n’entrevoyait aucune possibilité de libreéchange ou de réduction de nos droits de douanes, le Canada ayant pour voisine l’une des plus grandes nations industrielles et protectionnistes du monde. “Il est vrai, disait-il, que pour ce qui touche les instruments aratoires, que la compagnie Massey-Harris a déclaré que la réduction de la taxe 'de vente et l’admission en franchise de certaines matières premières qu’elle emploie, constituent une compensation suffisante de la réduction des droits, et lui permettront de continuer la fabrication avec profit, et même de baisser le prix de ses produits. Mais les autres fabricants d’instruments aratoires ne sont pas dans la même position financière et ils ne sont pas en état de subir la concurrence.”
Le Sénateur allait plus loin, et disait que Sir Wilfrid Laurier, en arrivant au pouvoir en 1896, bien que libre-échangiste en principe, avait refusé d’effectuer des modifications au tarif qui auraient pu nuire aux industries du pays. Si plus tard, afin de faire plaisir aux fermiers de l’Ouest, il a fait des réductions sur certains instruments aratoires et autres outils de production, il entendait que ces réductions n’auraient aucun effet nocif sur la position de nos industries. Il cita des déclarations 'de M. Laurier, alors qu’il était tout jeune encore, prononcées en 1871 et 1876, qu’il ne voulait pas nuire aux industries du pays, et qu’il prendrait leur position en considération.
Mais le Sénateur David prétendait que grâce à cette réduction de tarif de la préférence britannique, les importations de chaussures, de toile, >de lainage, avaient augmenté d’une manière considérable, et avaient menacé sérieusement l’existence des établissements qui employaient 'des milliers de personnes. Pour corroborer ses dires, il cita des chiffres donnés p«r M. Daoust, président de la compagnie Daoust-Lalonde, les plus importants manufacturiers de chaus-
sures de Montréal. Il termina en disant que pour accomplir sa destinée le Canada ne pouvait être exclusivement agricole, et que nous devions tirer parti de nos ressources extraordinaires en minéraux et en forces hydrauliques.
Plusieurs sénateurs libéraux et conservateurs se déclarèrent contre ou pour cette résolution, entre autres, le Sénateur Roche, d’Halifax, libéral, et les Sénateurs Beaubien et Sir Georges Foster, tous deux conservateurs. Toutefois, Sir George Foster admettait la difficulté pour l’Angleterre d’imposer un tarif sur ses importations.
Pour ma part, je n’envisageais pas cette préférence britannique au seul point de vue d’abaissement du tarif, mais encore et surtout au point de vue du commerce maritime, de l’usage de nos ports canadiens, Halifax et Saint- Jean en hiver, et tous les autres en été, tels que Québec et Montréal sur l’Atlantique, Vancouver et Prince- Rupert sur le Pacifique.
Mais aussi le Sénateur David était un des Canadiens-français que j’admirais et vénérais le plus. Il avait été l’ami intime, fidèle et dévoué de Sir Wilfrid Laurier. C’était un de nos écrivains canadiens-français très distingués, rédacteur de journal dans ses plus jeunes années et auteur de plusieurs ouvrages importants et de grand mérite: “Les Patriotes de 1837-38”, “Mes Contemporains”, “Les deux Papineau”, Histoire du Canada”, une biographie complète de Laurier, “Le Drapeau de Carillon”, “Laurier et son temps”, et plusieurs autres encore. Doué d’une grande délicatesse de sentiments, il m’avait toujours témoigné la plus grande courtoisie. Je ne pouvais pas, il me semble, me lever de mon siège pour exprimer des sentiments et opinions contraires aux siens, sans m’excuser. De plus, M. le Sénateur David avait alors atteint sa quatrevingt-cinquième année et jouissait de toutes ses facultés mentales et physiques comme à l’âge de trente ans. Je devais de toute manière respecter et sa personne et ses idées.
J’exprimai, avant de discuter mon sujet, mon extrême regret de ne pas partager les idées et l’opinion de M. le Sénateur David, qui avait proposé cette motion. Je lui dis mon admiration pour le beau travail accompli durant sa longue carrière, tant au point de vue littéraire qu’au point de vue de l’histoire contemporaine. Sa réputation est au-dessus de tout éloge, mais je lui dis que personne ne l’admirait plus que le représentant de Gloucester. Sa présence, comme celle de l’hon. Sénateur de Saint-Hyacinthe, l’hon. M. Dessaulles, qui est à la veille de commencer son deuxième siècle de travaux féconds, est un exemple pour tous.
Après ces quelques remarques, je croyais que l’honorable représentant de Mille-Iles m’accorderait la liberté (sacrée pour moi) de donner mes vues sur la grande question de la préférence britannique.
Je tenais à dire tout d’abord qu’à l’époque où Sir Wilfrid Laurier et l’hon. M. Fielding, son Ministre des Finances, présentèrent la préférence britannique, ils ne demandaient et ne s’attendaient à aucune compensation en retour. Ils n’avaient en vue que les intérêts
du Canada et ceux de l’Empire britannique. Ils y voyaient une occasion 'de développer le commerce, question qui fut toujours très importante aux yeux de Sir Wilfrid Laurier et de son brillant Ministre des Finances.
Sir Wilfrid n’attendait rien de la Grande-Bretagne. A cette époque, il ne pouvait rien espérer du gouvernement anglais en retour des privilèges qu’il accordait à la mère-patrie, car les conditions économiques là-bas le faisaient bien prévoir.
Mais, si la Grande-Bretagne n’offrait rien en retour, elle nous donnait le libre accès à ses vastes marchés, tandis que nous imposions à ses produits des droits aussi élevés qu’à ceux des autres pays étrangers. Et, pourtant, elle avait droit à une certaine préférence.
La préférence britannique donnait au consommateur canadien l’avantage d’obtenir à plus bas prix des articles que l’Angleterre pouvait lui fournir et qu’il aurait été obligé très souvent d’acheter ailleurs.
La Grande-Bretagne se trouve pour ainsi dire dans l’impossibilité d’imposer un droit sur les nécessités de la vie, surtout en ce qui concerne les vivres sur lesquels il faudrait placer une taxe, si elle accordait au Canada une préférence quelconque.
Sir Wilfri'd Laurier offrit également cette préférence aux nations afin de fournir au Canada l’occasion d’étendre son commerce, et cette occasion le Canada en a plus besoin aujourd’hui que du tarif ou de toute autre chose. Ce n’est que par le développement de son commerce à l’étranger que le Canada avec ses immenses ressources répandues sur un territoire de 3,000 milles peut espérer d’atteindre la prospérité et occuper une place importante dans le monde.
Il était bien vrai qu’à une conférence 'des premiers ministres, représentants des différents Dominions, tenue en Angleterre l’année précédente, des résolutions avaient été adoptées accoudant au Canada une certaine préférence en retour des privilèges accordés à la mèrepatrie. Mais notre premier ministre, et je le disais avec joie et admiration, avait pris la même attitude que Sir Wilfrid Laurier, il dit que les concessions offertes ne pouvaient être acceptées qu’à condition qu’elles ne soient pas au détriment du peuple de la Grande- Bretagne. Je citai alors quelques paroles de Sir John Simon à cette conférence: “La préférence aqcordée, avait-il dit, par les Dominions, a pour objet de diminuer les dépenses de leurs propres consommateurs, tandis que celle de la Grande-Bretagne tend à augmenter les charges de ses consommateurs. Les taxes sur les aliments sont les plus inadmissibles, et parler de préférence sans les taxes sur les aliments, c’est tourner autour de la question.’’
Malgré tout cela, la préférence britannique avait pour moi d’autres considérations. C’était ce que je pouvais appeler l’effet de la préférence britannique au point de vue du Canada. Cette question me tenait au coeur, et je la croyais essentielle à la prospérité du pays. Le grand problème aujourd’hui est celui du transport. Jusqu’à ce que^nous ayons réglé cette question, il ne faut pas espérer que le
pays prospérera, et je dis que la préférence britannique est la base sur laquelle repose cette question. Il nous faut expédier par eau, et particulièrement sur les marchés britanniques, notre blé et autres produits du sol, ainsi que les produits de nos industries. Nous avons tous les chemins de fer dont nous avons besoin. Malheureusement, nous ne les avons pas utilisés comme nous aurions dû le faire. Nous les avons négligés et nous avons fait nos expéditions par voie des Etats-Unis au lieu de nous servir de nos ports canadiens, et nos importations sont aussi arrivées par les ports des Etats-Unis au lieu de venir par nos ports canadiens. Par ports canadiens, j 'entends Halifax et Saint- Jean sur l’Atlantique, Montréal et Québec sur le St- Laurent, Vancouver, New-Westminster, Victoria et Prince-Rupert sur le Pacifique.
Les conditions ont changé dans les provinces de l’Ouest qui produisent le blé. Des coopératives se sont formées pour la vente en commun du blé et je leur souhaite tout le succès possible.
Dans le passé, l’achat et la production du blé ont été souvent réglés par les américains.
Maintenant, l’expédition de notre blé sera en grande partie entre les mains des producteurs canadiens. Ce sont les fermiers euxmêmes, par l’entremise des hommes en charge, qui décideront de la route à employer pour les exportations de grains et nous avons raison de croire que leur patriotisme leur dictera de choisir les voies canadiennes lorsqu’elles le favoriseront d’un tarif égal. Dès que nous aurons établi un commerce suffisant dans nos ports canadiens nous aurons assez de vaisseaux pour ramener nos prodiiits. On demandait alors à grands cris la réduction des taux de transport des bestiaux. Le Ministre du Commerce était en Angleterre à ce sujet. Je déclarai que si le Ministre du Commerce et de l’Industrie pouvait démontrer que toutes les expéditions 'de bétail et de grain canadien se feraient par les ports canadiens, il lui serait facile d’obtenir des taux raisonnables, car les bâtiments de la Grande-Bretagne seraient certains d’obtenir une cargaison suffisante pour le retour.