DEUXIEME ELECTION
M. Théotime Blanchard, immédiatement après la première session en février 1875, résignait son siège à la Législature pour accepter la position d’inspecteur des Poids et Mesures pour la partie nord du Nouveau-Brunswick, nouvelle organisation du Ministère de l’Accise. Il fallait une élection partielle pour remplacer M. Blanchard à la Législature de Prédéricton. M. Burns dans sa sagacité de jugement s’était associé à un Acadien, M. Blanchard, pour sa première entreprise. Ce dernier ayant disparu, et lui-même étant au pouvoir, le contrôle du comté lui était plus facile.
Le nouveau candidat fut M. Ryan, Irlandais catholique, aussi de la paroisse de Caraquet. Avec l’appui de M. Burns, il devait être élu à tout prix. Il le fut.
Par son élection, M. Burns s’était acquis un prestige considérable dans toute la province et surtout avec les grands commerçants de Saint-Jean et leurs clients.
De mon côté, je n’avais que les hommes du peuple, les bons fermiers et les pêcheurs acadiens, tous pleins de bonne volonté, de zèle, ■de vrai patriotisme, mais dépourvus des richesses de ce monde. Les pêcheurs, ceux de Caraquet surtout, à cette époque étaient presque tous endettés aux marchands jersiais qui les tenaient dans l’esclavage autant que possible. Et, moi, je n’avais que les quelques deniers que j’avais pu mettre ensemble après chaque défaite. Mon adversaire avait toutes les ressources de la guerre et il lui était facile de former une forte organisation.
Quant à moi, j’étais le Président, le commis voyageur, le secrétaire et le trésorier de mon parti. Il me fallait de toute nécessité me suffire à moi-même.
En compensation, je partageais la sympathie, la générosité, l’hospitalité de mes amis. Leurs portes étaient ouvertes à toute heure. Mieux que cela, chacun s’occupait de m’assurer le meilleur foyer du canton, où je recevais toujours les meilleures attentions de tous les membres de la famille, des enfants aussi bien que des parents. C’était toujours un séjour enchanteur, inspirant non seulement le courage, mais aussi une reconnaissance inaltérable.
Dans les assemblées publiques, j’étais toujours écouté avec respect, avec une attention religieuse, et parfois avec un enthousiasme, qui semblait appeler la victoire.
Mais comme on dit depuis : Les élections ne se font pas avec des prières”. C’était vrai. Pas plus il y a cinquante ans qu’aujourd ’hui.
Mon adversaire, M. Ryan, n’était pas seul à pourvoir aux dépenses de sa campagne électorale. Sa part même était petite. C’était M. Burns qui était le plus intéressé et qui tenait à ses frais, ses agents, ses employés sur le chemin, bien munis de toute manière. Les marchands se servaient de toutes leurs ressources dans ses intérêts. Ils visitaient tout particulièrement tous leurs débiteurs et s’assuraient de leur vote par de douces paroles d’abord, puis par de sévères menaces, s’il y avait résistance.
On soulevait tous les préjugés possibles contre moi. J’étais encore un étranger, établi dans le comté que depuis quelques années. Je n’étais pas Acadien de naissance. Ma demeure était à l’extrémité ouest du comté, et les grandes paroisses de l’Est, du Bas du comté, comme on disait alors, et comme on dit encore aujourd’hui, devaient avoir un représentant parmi eux. Ainsi, M. Ryan était résident de Caraquet, population toute acadienne, à part lui-même et les agents des maisons jersiaises de commerce, et dans ce grand centre acadien, je ne pus obtenir que six votes : M. Séraphin Albert et les siens.
Mais en revanche, dans ma paroisse de Beresford, contenant Petit- Rocher, Ste-Thérèse et Belledune, M. Ryan ne put obtenir que trentesix votes venant d’une vingtaine d’Acadiens et une quinzaine d’Anglais tandis que mon vote était de près de cinq cents.
La majorité totale de M. Ryan ne fut que 'de quarante-deux votes J’avais obtenu la majorité dans toutes les paroisses, excepté dans Caraquet et dans la paroisse de Bathurst. Mes bons amis acadiens, les St-Coeur, les Doucet, les Comeau, avaient bien fait tout en leur pouvoir, mais dans ce centre des opérations commerciales de M. Burns qui était déjà un des “Lumber Lords” des plus éminents du Nouveau- Brunswick, avec une population en grande majorité anglaise, je ne pouvais m’attendre à une majorité. Toutefois, je puis dire que le vote anglais fut également divisé, et que la plupart 'de mes amis de langue anglaise travaillèrent avec énergie dans des circonstances bien adverses. Mes amis anglais de Clifton et de Stonehaven me furent bien fidèles aussi. Malgré tout cela, j’étais battu.
Comme on le voit par ce vote, malgré que mon adversaire fût de langue anglaise, je conservais toujours mes amis anglais, irlandais ou écossais où j’étais le mieux connu. On comprenait que mon patriotisme ne consistait pas à élever mes compatriotes au détriment des autres, mais bien au contraire à les unir dans un esprit de conciliation et d’harmonie pour l’intérêt général.
Ma deuxième défaite fut un coup de foudre pour moi. J’essayais toutefois à contenir mes sentiments en présence de mes amis. Mais je ne cessais de leur dire que de nouvelles luttes seraient inutiles et qu’il valait mieux pour eux comme pour moi d’abandonner la lutte à l’instant.
On me répondit : Il y a a peine huit mois, vos adversaires avaient une majorité de trois cents votes, aujourd’hui nous l’avons réduite a quarante-deux. A la prochaine élection vous aurez à votre tour une majorité de trois cents votes. Ne vous découragez pas”.
D’un autre côté, M. Burns avait dit à ses lieutenants: “Faites bien attention, car si Turgeon est élu une fois, il le sera pour le reste de sa vie et vous êtes tous finis”. Il avait dit vrai. Sa prophétie devait s’accomplir. Mais le commencement en était encore bien éloigné. J avais encore bien des années de souffrances à vivre. Les plus dures années étaient encore à venir, et les plus fortes luttes encore à subir Toutefois, tout en étudiant le cours des choses, et en suivant les événements de près, comme nos lecteurs ont pu le voir, dans mon récit de la question des Ecoles du Nouveau-Brunswick, .je ne faisais aucune promesse pour l’avenir, et ne répondais ni oui ni non aux multiples questions de mes amis. Je laissais l’avenir se dessiner. “Dans tous les cas, disais-je, nous n’aurons pas d’élection dans le Nouveau-Brunswick pour plusieurs années. Il sera temps en l’occasion de prendre une décision”.
Je me remis à travailler avec intérêt à mes affaires, la mise en conserve <du homard, à laquelle je venais de me livrer avant la proclamation de la dernière élection.
Tout allait assez bien, et je commençais à voir un horizon plus serein et plus brillant.
LES “FEEE GEANTS”
C’était toujours un plaisir pour moi de travailler à l'avancement des Acadiens. Les terres de la paroisse de Petit-Rocher, le long de la Baie des Chaleurs étaient toutes bien cultivées et bien occupées. Mais il y avait déjà un grand nombre de jeunes gens et de jeunes familles qui ne pouvaient plus partager le terrain paternel déjà trop de fois divisé. J’avais entrepris avec le gouvernement provincial, par l’entremise de l’hon. Robert Young à obtenir des terres sous la nouvelle loi appelée la loi des “Free Grants” par laquelle un lot de 100 arpents de terre était donné à un colon, qui s’établissait sur ces terres, bâtissait une résidence et défrichait un certain nombre d’arpents à chaque année durant trois ans, recevait la charte de sa terre. Le gouvernement bâtissait un chemin praticable pour les nouveaux colons.
Avec l’aide du Rév. Père Robert, je réunis les gens en assemblée à différentes reprises dans la sacristie de l’église de Petit-Rocher et les encourageai à se décider à accepter les bonnes offres de cette loi.
Tous vinrent donner leurs noms pour faire application au Département des Terres de la Couronne et bientôt, de bonne heure au printemps, je les vis tous partir avec leur hache et leur sac de provisions sur leurs épaules pour ces terres à sept et huit milles de la côte. C’était un spectacle émouvant. “Vous êtes tous doués d’une âme de de fer et d’un coeur de lion” leur disais- je, et ce sont ces qualités et ces vertus, pour ainsi dire surhumaines, qui feront votre bonheur et celui (de vos familles, et vous assureront dès aujourd’hui leur aisance complète dans de bien courtes années’’.
Tous ces hardis colons restèrent sur leurs terres dont ils obtinrent le titre à l’expiration des trois années, et il se forma là un établissement des plus admirables, où des centaines de familles vivent des produits de la terre, dans une aisance complète. Inutile de dire que dans toutes mes campagnes électorales, j’ai toujours été assuré d’un vote pour ainsi dire unanime, non seulement des premiers colons mais 'de leur génération. Tout de même j’ai toujours considéré le succès de cet établissement comme une des meilleures actions de ma vie, car leur courage et leur succès a été un encouragement constant pour bien d’autres qui sont venus les rejoindre ou qui se sont établis dans différents autres districts. Cet établissement a servi beaucoup à retenir la jeunesse acadienne de Beresforid sur la terre, et de l’empêcher de s’exiler aux Etats-Unis. Retenir la jeunesse acadienne sur la terre, sur la ferme, était une de mes plus grandes ambitions.
MON MARIAGE L’Année 1876.
Dans l’été de 1876, je me décidai 'd’embrasser la vie matrimoniale et, le 16 du mois d’août, j’épousais Marguerite Eulalia Baldwin, fille de William Baldwin du village de Bathurst.
C’était une femme douée du même esprit de sacrifices que moi dans l’intérêt de l’avenir et de la famille. Mes deux défaites électorales n’avaient pas ébranlé sa foi, et elle était prête à faire face aux circonstances dans l’adversité ou la prospérité, pénétrée de la certitude que le foyer domestique serait toujours heureux et joyeux. Confiante aussi que toutes mes épreuves et mes sacrifices devaient un jour être reconnus lorsque l’électorat, de Gloucester aurait atteint une plus grande indépendance et deviendrait capable de résister aux fulminations et aux terreurs des grands intérêts.
Elle devait bientôt servir d’intermédiaire à mes amis et me transmettre 1 expression de leur ambition et de leurs espérances qu’ils lui exprimaient avec plus d aisance qu a moi -meme. Elle possédait également leur confiance et leur généreuse sympathie. Bien plus encore, c’est elle qui par sa vision de l’avenir, était toujours prête à se soumettre à tous les sacrifices, à laisser des années passer sans se laisser aller au découragement. Bien au contraire, c’est elle qui était mon inspiration, et me suppliait de me soumettre à toutes les épreuves, m’encourageant à refuser de bonnes offres qui m’auraient transféré dans une autre carrière, et certaine qu’elle était que le temps arrivait où je pourrais me justifier devant l’opinion publique et jouir de la récompense de mes épreuves. Sans elle, j’aurais tout abandonné et j’aurais perdu toute ambition de la vie publique.
Le temps passait vite. Je commençais à m’accoutumer à la vie tranquille. Je donnais toute mon attention à mes affaires. J’étudiais les questions politiques en suivant de près les meilleurs journaux et écrivant de temps à autre quelques articles pour publication. Mes amis me rencontraient souvent et lorsque nous parlions de luttes électorales, c’étaient toujours pour une date éloignée.
Mais alors, les événements politiques n’étaient pas plus contrôlables qu’au jour d’hui, et l’on ne savait pas ce qui pourrait arriver le lendemain.
Soudain, de bonne heure, au printemps de 1877, une élection partielle fédérale dans le comté de Gloucester est annoncée. C’était comme une foudre tombant des cieux. Il était difficile à plusieurs de le croire. Qu’était-il donc arrivé? L’hon. Timothy Warren Anglin, député fédéral du comté depuis 1867 et orateur de la Chambre des Communes, avait résigné son siège aux Communes, disait-on. La chose paraissait incroyable à tout le monde. L’information nous arriva bientôt.
L’hon. M. Anglin n’avait pas résigné son siège aux Communes. La chose était plus attristante pour ses amis. Son siège avait été déclaré vacant par la Chambre elle-même, sur un rapport du comité des Privilèges et Elections, auquel on avait référé des charges proférées contre lui, lesquelles étant prouvées, rendaient son siège vacant.
Quelles étaient ces accusations portées contre notre représentant? Personne ne pouvait soupçonner la moindre chose et la conviction générale était que rien — manquant à l’honneur ou au devoir — ne pouvait avoir eu lieu de sa part.
Il n’y avait eu rien de déshonorant de la part de l’hon. M. Anglin, mais pour tout cela, il avait depuis trois sessions, faute de sérieuse considération, sans doute, accepté des contrats d’impressions pour le gouvernement, exécutés à l’imprimerie du “St. John Freeman” dont il était propriétaire-éditeur.
L’étude des comptes publics avait révélé ces faits, et l’hon. M. Bowell, à l’ouverture de la séance du 7 avril 1877, proposa la résolution suivante :
“Que l’orateur ne quitte pas maintenant son siège, mais qu’il soit résolu que dans l’opinion de cette Chambre, il n’est pas expédient ni convenable pour le gouvernement 'd’entrer dans un arrangement, ou un contrat par lequel de l’argent public est payé à des membres du Parlement tels que les rapports du Ministre des Postes de 1875 et 1876 et les documents déposés sur la table de cette Chambre le 15 mars dernier, montrent qu’il a été payé à Timothy Warren Anglin, un membre de cette Chambre pour le comté de Gloucester, savoir $8,126.31, pour l’année se terminant le 30 juin 1875 et $10,263.24 pour l’année finissant le 30 juin 1876 et $2,709.33 pour le quartier terminé le 30 septembre 1876, en paiements des impressions et papier faites et fournies par lui au Ministre des Postes du Canada par entente, tel que prouvé par les retours soumis au Parlement par le Ministre des Pos-
tes, le 1er mars dernier, et les témoignages soumis à la Chambre par le comité spécial des comptes publics le 15 mars 1877, vu que tels paiements sont en contravention avec un Acte passé la 3ème année du règne de Sa Majesté intitulé: “Un acte pour assurer davantage lïndépendance du Parlement’’ qui pourvoit que “Aucune personne possédant, directement ou indirectement, seule ou avec un autre, par ellemême ou par l’entremise d’un syndic ou troisième partie, un contrat ou une entente avec Sa Majesté ou avec un officier public du Département, en rapport avec le service public du Canada, ou sous lequel de l’argent public du Canada pour un service ou un ouvrage doit être payé, ne sera éligible comme un membre de la Chambre des Communes, ne pourra siéger ni voter dans cette Chambre” et cela sert à détourner de l’indépendance des membres de cette Chambre”.
Le débat sur cette question dura près de deux jours. Finalement la question fut soumise au Comité tel que je l’ai déjà mentionné. Les rapports du comité furent présentés à la Chambre le jour même de la prorogation du Parlement le 28 avril (1877) par M. Irving, au moment même où le sergent d’Armes annonçait qu’un messager de Son Excellence attendait à la porte. Sir John A. Macdoneld se leva précipitamment et dit :
“Je regrette, mais je m’oppose à ce que la porte soit ouverte avant que le rapport soit lu, il est très important et il devrait être lu.”
M. l’Orateur se levant, dit: “Ouvrez la porte et admettez le messager”.
Dès le lendemain, on apprenait que le siège de Gloucester était vacant à la Chambre des Communes et qu’une élection serait nécessaire dans peu de temps.
Je ne fis aucune observation à mes amis. Je travaillais à mes affaires, préparant mon établissement pour la pêche au homard qui allait s’ouvrir d’un jour à l’autre, aussitôt que la glace aurait disparu de la Baie des Chaleurs.
Plusieurs jours, même plusieurs semaines se passèrent et à part l’encouragement de mes amis de Petit-Rocher tout paraissait paisible dans le comté de Gloucester. Mais aussitôt le bref 'd'élection publié, des émissaires arrivèrent chez moi, de Bathurst et d’ailleurs avec des demandes de la part des amis du Bas du comté.
Sur mes représentations que 1 non. M. Anglin était un homme piiissant et d’un grand prestige, non seulement dans le Nouveau-Brunswick, mais dans tout le Canada, comme éloquent orateur au Parlement comme devant le peuple, jouissant de l’admiration et de la confiance du clergé, aujourd’hui malgré sa défection dans la cause des Ecoles, comme ayant, et que j’aurais à rencontrer une plus forte opposition que jamais, je croyais les décourager.
A tout cela on me répondit que j’étais le candidat de tout le parti opposé aux gros intérêt et que ce parti me serait fidèle jusqu’au succès. Mais que s’il leur fallait aujourd’hui chercher un autre candidat, il était bien probable que la lutte se continuerait avec
ce nouveau candidat même s’il devait être défait, et qu 'alors ma carrière politique devait probablement être comme terminée.
Il était difficile pour moi de me soumettre à une telle décision, ou plutôt je pourrais dire à une telle menace de la part de mes amis, et je donnai ma parole que je serais candidat opposé à la réélection de 1 bon. M. Anglin. J’allais préparer mes affaires de manière à pouvoir commencer la campagne le plus tôt possible vu que la date de la nomination n’était pas éloignée.
Enfin, une dizaine 'de jours avant la nomination, je suis présent à une grande assemblée d’électeurs de la ville de Bathurst, et j’annonce ma candidature en donnant les raisons qui m’avaient décidé à une telle conduite.
Mon discours à cette assemblée avait bien plu à mes amis et les avait beaucoup encouragés. Je dus retourner chez moi dès la nuit mettre ordre à mes affaires et m’assurer de tout secours nécessaire pendant mon absence pour la jeune mère qui, peu de jours auparavant, m’avait présenté son premier enfant, le 3 juin 1877, baptisé sous le nom d’Alphonse, et aujourd’hui juge puisné de la Cour d’Appel de la Saskatchewan.
La paroisse de Beresford, contenant les districts de Petit-Rocher, Belledune, Ste-Thérèse et les “Free Grants” était sans danger et mes amis me conseillaient de ne pas perdre de temps et me hâter de visiter les paroisses éloignées.
Je partis pour la partie Est du comté, tenant des assemblées dans tous les districts, souvent deux ou trois fois la même journée. J’étais accueilli dans les centres acadiens avec plus d’enthousiasme que jamais, et mon succès semblait cette fois assuré. Les 'derniers “hourrahs” étaient trois fois plus enthousiastes pour Turgeon que pour Anglin.
Au milieu de la semaine avant l’élection, j’avais une assemblée dans le fameux district de la “Pointe de Roches’’, à Caraquet. M. le Curé de Caraquet, l’abbé Allard, était présent et m’écouta avec attention, je pourrais dire avec respect. Après l’assemblée, nous causâmes ensemble d’une manière toute fraternelle. 11 me demanda si je m’attendais à être élu. “Certainement” lui répondis-je. “Nous verrons cela lundi prochain” me dit-il, “Certainement pas avant, mais j’ai raison d’avoir bonne espérance, soyez-en certain”.
En même temps il y avait un autre prêtre, qui m’était plus sympathique, qui vint me dire confidentiellement: “Si l’élection était demain ou avant dimanche, vous seriez certainement élu, c’est admis, mais le Rév. M. Un tel et le Rév. tel autre sont décidés de faire élire M. Anglin et ils vont faire un appel à leurs paroissiens à l’église dimanche, appel auquel leurs paroissiens ne pourront pas résister”. Je fus d’accord avec lui à ce sujet et je vis d’avance ma défaite. Je comprenais que plusieurs, et un grand nombre, ne pourraient voter contre le désir ou la volonté de leur curé exprimée du haut de la chaire. Toutefois, je ne m’attendais pas à certaines expressions, à certaines paroles qu’il me fut donné 'd’entendre de mes oreilles dans la grande église de Caraquet.
J’avais eu une assemblée le samedi à Grande Anse dans la maison du grand patriote et politique de la paroisse, Ubalde Landry, paroisse qui me donna une bonne majorité, et j’arrivai à Caraquet, le dimanche matin au moment où le monde rentrait à l’église.
Bientôt, le Rév. curé M. Allard monte en chaire. Je frissonnai à l’instant. Tout de même je ne m’attendais pas à une dénonciation telle que celle qu’il allait proférer. Tant qu’il faisait l’éloge de M. Anglin, je n’avais rien à dire, c’était sa politique, c’était même son devoir jusqu’à un certain point puisqu’il parlait suivant son jugement et ses connaissances de l’homme. J’avais une certaine espérance que M. le Curé se contenterait de faire l’éloge de M. Anglin, ce qui aurait été déjà suffisant pour lui assurer la majorité des votes dans sa paroisse. Mais la foudre devait tomber sur ma tête et m’écraser. En terminant, voici que M. le Curé dit d’une voix forte: “Votez tous pour M. Anglin. Il vous est plus nécessaire de conserver votre Anglin que de conserver votre évêque, car si vous perdez votre évêque, vous pourrez en avoir un autre, mais si vous perdez votre Anglin vous ne pourrez pas avoir un autre Anglin, et il faut que le candidat qui lui fait opposition soit protestant de coeur, car autrement il ne ferait pas opposition à M. Anglin, le grand, défenseur des droits des catholiques du Nouveau-Brunswick”.
En sortant de l’église plusieurs de mes amis me serrèrent la main avec affection. D’autres passaient la tête basse, il me semblait, et s’en retournaient sans rien dire.
Je savais bien que Monsieur le Curé avait parlé sans préparation et que ces paroles étaient simplement une exubérance de ses sentiments d’admiration pour l’hon. M. Anglin et son désir de le voir élu, mais elles n’en étaient pas moins dommageables à ma réputation. Enfin, cela voulait dire que l’on peut s’attendre à tout en temps d’élections.
Le jour de la nomination, l’hon. M. Costigan était à Bathurst et pendant mon adresse aux électeurs du Comté de Gloucester, je l’avais remarqué dans la foule, 'bien attentif à mes paroles. Lui, M. Costigan, avait combattu pour nos droits et nos réclamations auprès du parti conservateur jusqu’en 1874, et il avait continué ses efforts au parlement sous la nouvelle administration libérale. Je me demandais: “Aurait-il dit la même chose si M. Costigan était à ma place”.
J’avais une assemblée annoncée pour l’après-midi chez M. Séraphin Albert, et je comprenais que je devais, non pas me défendre au point de vue politique, mais donner les explications nécessaires au sujet de ma foi religieuse, et expliquer que je ne méritais pas l’accusation d’être protestant de coeur. Je dis à mes électeurs que je me sentais aussi bon catholique que M. Anglin, qui avait fait beaucoup de promesses au sujet de la question des Ecoles dont on ne voulait plus parler. Je répétai les paroles de M. Anglin à son élection par acclamation, alors que j’avais refusé de lui faire opposition, et même que je l’avais appuyé sur ses promesses “de n’accepter aucun poste d’hon-
neur ou d’émoluments que la question des Ecoles ne serait pas réglée avec justice pour la minorité catholique du Nouveau-Brunswick”.
”M. Anglin, leur dis-je, ne parle plus de la question des Ecoles. Personne ne veut en parler. La minorité catholique du Nouveau-Brunswick est laissée à elle-même pour se défendre contre les injustices de la majorité adverse. Si M. Anglin était si indispensable à la minorité, si indispensable aux catholiques, comment se faitil qu’avant la Confédération et pendant les nombreuses années qu’a duré le débat sur cette question d’Union des Provinces, M. Anglin n’ait jamais pensé à nous? C’est lui qui était le représentant catholique à la Législature, le plus influent, le plus capable journaliste catholique en même temps que Ministre dans le gouvernement du Nouveau-Brunswick de 1863 à 1867, et durant tout ce temps,, il n’a pu voir à la position de la minorité catholique alors qu’elle entrerait dans l’Union projetée. Il était opposé à la Confédération sur les questions d’économie, de finances, de transport, mais il ne pensait pas aux écoles catholiques. Pendant que son compagnon de bataille en Irlande et compagnon d’exil aux Etats-Unis, l’hon. D’Arcy McGee, s’évertuait dans Montréal et à la Législature de Québec à assurer des écoles séparées, confessionnelles, pour la minorité catholique de l’Ontario, ce qu’il obtenait avec beaucoup de travail, lui, M. Anglin ne pensait pas à ses confrères catholiques au Nouveau-Brunswick et cette question aurait dû être réglée à la satisfaction de tous les partis. Pendant qu’il était ministre à Frédéricton, il n’a jamais pensé à étudier le statut de la loi des écoles et s’assurer de l’avenir. Il aurait pu alors obtenir facilement pour la minorité catholique du Nouveau- Brunswick les droits et privilèges que d’Arcy McGee avait obtenus avec l’hon. R. W. Scott, pour la minorité catholique d’Ontario et également pour la minorité protestante de la Province de Québec”.
J’avais été écouté avec attention, intérêt, et avec respect, mais je pouvais lire sur les figures de mes bons Acadiens, le malaise de leur coeur causé par la foudre lancée contre moi le matin même.
Inutile de dire que de. telles paroles prononcées du haut de la chaire il y a cinquante ans devaient produire un écroulement pour la personne concernée. Les bonnes femmes acadiennes, mères de familles, ne pouvaient pas permettre à leurs maris d’aller voter pour un homme protestant de coeur, catholique de nom seulement. Un candidat de religion protestante n’aurait pas été affecté au même degré.
Aussi le lendemain, le vote dans la paroisse de Caraquet fut bien petit. Un grand nombre d’électeurs, surtout les plus âgés restèrent à la maison et ne votèrent pas. Plusieurs aussi allèrent voter pour M. Anglin qui auraient voté pour moi sans cette déclaration. Il en fut à peu près pareil dans Tracadie, mais je n’étais pas là. Même le Rév. Père Robert, curé de ma paroisse, mon bon ami qui m’avait encouragé à mettre ma candidature, fut aux dernières heures emporté du côté de M. Anglin et avait prononcé des paroles auxquelles mes amis ne s’attendaient pas. Mais, ce bon prêtre tout saint qu’il
UN TBIBUT A LA BACE ACADIENNE
fut, était d’un caractère vif et une fois emporté prononçait des paroles bien acrimonieuses. Il me fit perdre plusieurs votes dans Petit- Rocher, parmi les plus timides électeurs.
Avec de telles intimidations, M. Anglin fut élu par une majorité d’environ deux cents.
Tout autre que moi serait mort d’un tel sort. Mais, mon plus grand chagrin était d’avoir entendu les paroles de quelques prêtres qui certainement devaient me déprécier à jamais dans l’opinion des Acadiens et des Catholiques en général.
Je ne pouvais me soumettre en silence à de telles accusations, dans mon intérêt et encore moins dans l’intérêt de ma famille, lesquelles étaient propres à tenir mes héritiers dans l’humiliation, entraînant dans leur vie la méfiance de la religion catholique.
Les paroles extraordinaires prononcées du haut de la chaire étaient certainement la seule cause de ma défaite à cette élection.
Mes amis les ressentaient vivement et désiraient une nouvelle occasion de s’exprimer bientôt.
La dernière loi d’élections passée en 1875 donnait droit d’annuler une élection pour influence indue du clergé. “Undue clérical influence”. Il n’y avait pas de doute que suivant cette loi, l’élection de M. Anglin aurait été annulée. Mais en même temps comme catholique, me serait-il sage de protester l’élection sur cette clause. Des amis s’engageaient à défrayer les frais de Cour, si je me décidais à entreprendre la contestation.
Un délégué du Pape, Mgr Conroy, était alors à Québec pour entendre des plaintes soumises à Rome contre certains membres du clergé catholique pour intervention politique dans les dernières élections qui avaient eu lieu récemment.
Je décidai de me rendre à Québec et de consulter quelques amis parmi mes anciens compagnons de classe et autres.
J’allai voir M. Israël Tarte, alors éditeur du “Canadien” qui devait devenir plus tard Ministre des Travaux Publics dans la première administration de Sir Wilfrid Laurier en 1896.
Je lui expliquai ma position et lui citai les paroles que j’avais entendues de mes oreilles. Il me conseilla d’aller voir le délégué papal, lui faire un récit exact des choses, et s’il me donnait liberté comme catholique de sommer les prêtres devant les cours du pays pour l’exercice d’influence indue suivant la loi du Canada, alors la contestation serait entreprise à l’instant.
Je me rendis aux appartements du Délégué, Mgr Conroy, et lui expliquai la situation. Je fus reçu avec une grande courtoisie et une appréciable sympathie. Une élection avait été dernièrement contestée à Charlevoix, dans la Province de Québec pour influence indue du clergé. Je demandai alors à Son Excellence, si en ma qualité de catholique, je pouvais prendre les mêmes procédures que celles suivies à Charlevoix, cause qu’il avait été à même de connaître.
Mgr Conroy, par respect hiérarchique, me pria de m’adresser d’abord à mon évêque diocésain, Mgr <de Chatham, et de lui communiquer sa réponse.
J’écrivis immédiatement à Mgr Rogers et sur sa réponse je décidai de ne pas entreprendre de contestation, et je transmis tel qu’entendu, la réponse de Mgr Rogers à Son Excellence Mgr Conroy lui faisant part de ma décision de ne pas aller plus loin, espérant que l’avenir pourrait me justifier plus amplement.
Je crois devoir citer ici la lettre de Mgr Rogers en réponse à ma demande :