COPIE
Cliatliam, N. -B., le 30 juillet 1877.
O. Turgeon, Ecr, etc.
Cher Monsieur,
En réponse à votre lettre datée de Québec, le 27 juillet 1877, que j’ai reçue aujourd’hui, me demandant: “Si selon les doctrines de l’Eglise, vous avez le droit de contester l’élection de l’honorable T. W. Anglin, en l’attaquant devant les tribunaux civils pour cause “d’influence indue” exercée par le clergé catholique romain”, j’ai l’honneur de vous dire que les relations de l’Eglise et de l’Etat dans les Provinces du Canada, en dehors de la province de Québec, diffèrent quelque peu en pratique de ces relations dans les pays purement catholiques, l’application rigoureuse des dispositions disciplinaires du droit canonique à la question que vous soumettez devient assez difficile, en tant que les circonstances du cas qui se présente diffèrent de celles prévues par les canons de l’Eglise qui défendent de soumettre aux tribunaux civils les matières ecclésiastiques.
De sorte que si vous me consultez tant qu’au droit abstrait que vous pouvez avoir de recourir aux tribunaux civils pour le redressement d’un tort réel ou imaginaire, commis contre vous par un ecclésiastique, je ne pourrais pas définir avec certitude jusqu’à quel point ce droit peut exister, ou s’étendre sans avoir par devers moi toutes les circonstances qui entourent le grief dont vous vous plaignez. Vous remarquerez que le doute n’existe pas au sujet de ce que le droit canonique décrète en pareille matière, mais au sujet de l’application de ce droit au cas actuel.
En pratique, cependant, nous tâchons d’éviter de telles difficultés en établissant des canons particuliers (soit par des conciles provinciaux dont les décrets doivent être soumis à Rome pour y être examinés et corrigés avant d’être promulgués, soit par l’autorité diocésaine) pour obvier au recours aux tribunaux civils.
Ainsi les décrets du concile provincial tenu à Halifax, en septembre 1857, auquel concile ont assisté tous les évêques de la province ecclésiastique d’Halifax , savoir ceux de la Nouvelle-Ecosse, de Elle du Prince-Edouard et du Nouveau-Brunswick, ces décrets ayant été d’abord envoyés à Rome pour y être examinés et corrigés furent promulgués dans les différents diocèses de la province ecclésiastique et constituent encore, dans les matières dont ils traitent, notre droit canonique particulier.
Un de ces décrets intitulé “De vita et honestate clericorum” renferme l’article suivant: “16 Districte vetamus ne quis sacerdos, aliquem publiée in Eclesia denuntiet vel nominatim declaret excommunicatum, sine expressa licentia ordinarii, Opprobria et convicia numquam ab altario proferantur, et quando peccata, corripenda sunt erga peccatorum caritatis ordo servetur”.
Ceci pourvoit contre toute dénonciation injuste et indue dans l’Eglise, soit de l’autel, soit de la chaire. S’il est prouvé qu’un prêtre a violé cette ordonnance, c’est le devoir de l’évêque de faire observer la discipline en punissant le délinquant ou le forçant à réparer le tort commis, en tant que cela est nécessaire et opportun.
Avant la récente élection, dans le comté de Gloucester, afin d’assurer à tous les partis la justice, la paix et la bonne entente, j ’ai publié une lettre pastorale donnant des instructions à mes ouailles au sujet des élections politiques espérant que la paix et un contentement général en résulteraient.
Ces deux documents, les décrets de concile de toute la province ecclésiastique et la lettre pastorale de l’ordinaire du diocèse expliquaient la doctrine disciplinaire et morale de l’Eglise en tant qu’elle s’appliquait à votre cas dans le diocèse de Chatham. Si quelque violation des enseignements de l’Eglise contenus dans ces documents s’est produite au détriment de l’un des candidats lors de la récente élection, je le regretterais beaucoup. C’était afin de prévenir de telles violations que j’ai mis les enseignements de l’Eglise si clai rement devant mes ouailles avant l’élection.
Mais jusqu’ici on ne m’a pas prouvé que de telles violations ont été commises. Si quelques membres du clergé, dans l’exercice de leurs droits et dans l’accomplissement de leurs devoirs et sans léser les droits d’autrui, ont fait connaître leur préférence pour l’un des candidats plutôt que pour l’autre, et ont voté pour le candidat de leur choix, ils ne sauraient être blâmés; car c’est précisément ce que l’on doit attendre de tout électeur intelligent. Désirer que l’action du clergé ainsi que celle de tous les bons citoyens soit restreinte dans des limites raisonnables, et vouloir fermer la bouche au clergé et le priver du droit d’exercer son intelligence et sa liberté civile en choisissant le candidat qui lui semble le plus convenable, voilà deux choses bien différentes. Dans la récente élection j ’apprends que quelques membres du clergé ont voté pour vous. Si d’autres ont cru que votre adversaire ferait un meilleur et plus habile législateur, pourquoi seraient-ils blâmés? Est-ce que la liberté de choisir n’est pas l’essence même du principe électif dans le gouvernement représentatif?
J’ai l’honneur d’être, cher Monsieur,
Votre très humble serviteur en J. C.
(Signé) JAMES ROGERS,
Evêque de Chatham.
L’aveu de mon évêque que certains prêtres et curés du comté avaient voté pour moi avait fait ouvrir les yeux à certains amis de M. Anglin. Cette lettre de Mgr Rogers qui, je dois le dire, m’avait toujours traité avec justice et même avec sympathie dans le passé, me donnait une certaine justification. Ce n’était pas la liberté du vote adverse de certains curés dont je me plaignais. Ce qui me faisait mal au coeur, c’était les paroles que je considérais injustes et injurieuses à mon caractère de catholique. Je savais bien que ces Messieurs, anciens amis de M. Anglin, qui certainement était un homme de grande habileté et de grand mérite, devaient voter pour lui.
Cette justification, je la trouvais dans les dernières phrases de Mgr Rogers qui disaient: “Dans la récente élection, j’apprends que quelques membres du clergé ont voté pour vous. ...”
Cette déclaration de la part de mon évêque désarmait les partisans de M. Anglin qui me représentaient dans leurs discussions comme un mauvais catholique, “un protestant de coeur”, et mes électeurs pouvaient leur répondre avec force et autorité.
Cette lettre après tout m’apportait une certaine consolation dans mon malheur. Je me hâte de 'déclarer aussi que ces mêmes prêtres devinrent bientôt mes amis les plus dévoués et les plus généreux à tous égards, jusqu’à leur dernier jour.