UNE CONVENTION LIBERALE A CARAQUET
Dans les intervalles à ma disposition je rencontrais les nouveaux organisateurs du parti libéral. Le Président était M. Pierre J. Veniot, que avait été élu député de la Législature l’année précédente, en 1895.
M. Yeniot était venu dans Gloucester, après mon départ pour New York. La question d’un journal français dans Bathurst, que j’avais laissée connaître dans le comté, avait continué à travailler l’opinion publique, et peu d’années après, une compagnie se formait, pour la publication du “Courrier des Provinces Maritimes” à Bathurst, N.-B. M. l’avocat Landry, aidé de M. Placide Gaudet et quelques autres, aidés financièrement par l’abbé Stanislas J. Doucet, Jos. Doucet, Laman Doucet et surtout M. le curé Allard, de Caraquet La publication se soutint malgré son peu de ressources.
Vers l’année 1892, M. Pierre J. Veniot, imprimeur d’une grande habileté et bon écrivain anglais, ayant déjà pris part à la rédaction d’un journal anglais, le “Transcript”, à Moncton, N.-B., accepta la charge de la Direction de cette publication hebdomadaire qu’il pouvait soutenir plus facilement qu’un autre. Ce journal était d’un grand secours à la cause acadienne et à la cause libérale en même temps.
M. Veniot était natif du comté de Kent et avait fait ses études à l’Académie de Pictou, Nouvelle-Ecosse, où ses parents s’était établis alors qu’il était encore tout jeune. Il ne parlait pas français lorsqu il est arrive a Bathurst. Mais doue d une brillante intelligence d’une énergie hors de l’ordinaire, du plus vif patriotisme et d’un coeur acadien-français, il maîtrisa la langue française en peu de
Mgr Stanislas-J. Doucet, P.D.
Grand’ Anse, N. -B.
temps. Dans sa première campagne électorale, alors que je voyageais dans le comté, je lui avais donné toute l’aide possible, d’une manière tranquille qui était la plus sage et 1a. plus certaine, ainsi qu’à son collègue M. Prospère Paulin, un de mes meilleurs amis de Caraquet, au cours de mes premières campagnes. Pour tout cela, jusqu’alors M. Veniot était un bon ami, à distance. Sans doute, il avait été bien instruit de ma carrière passée et appréciait le travail que j’avais fait dans l’intérêt des Acadiens, et c’était mon ancien parti qui était devenu le sien pendant mon absence.
Peu de temps après mon assemblée à Petit Rocher, dont l’écho avait traversé tout le comté, M. Veniot, me rencontrant dans le magasin d’un de mes amis, me dit soudainement: “Pourquoi n’accepteriezvous pas la nomination du parti libéral? Nous aurons une convention prochainement à Caraquet et si vous me dîtes que vous vous joindrez à nous, je pense, je crois que je pourrais arranger les choses de telle manière que vous auriez la nomination 'de la Convention. Je le remerciai bien cordialement et bien sincèrement de son offre généreuse, que j’allais considérer, et lui rendrais ma réponse le lendemain à son bureau. Je désirais consulter une couple d’amis avant de donner ma réponse. J’étais bien prêt de le faire à l’instant, mais je savais que ces quelques amis apprécieraient le fait que je les consulterais. Ils ne demandaient pas mieux et me dirent qu’avec l’appui de M. Veniot, je pouvais être certain de la nomination.
A l’heure indiquée le lendemain, j’étais au bureau de M. Veniot, et l’entente fut terminée en peu de temps. Il savait que mes anciens partisans étaient aussi chaleureux à mon égard aujourd’hui que dans le passé et il croyait que ces amis-là formeraient encore aujourd’hui la grande majorité du parti libéral en toute occasion.
Peu de temps après une Convention libérale était convoquée à Caraquet. Dans l’intervalle, la dissolution du parlement avait eu lieu et le gouvernement n’avait passé aucune loi en faveur de la minorité catholique du Manitoba. Cette loi de justice à la minorité que m’avait promise Sir Hector Langevin, avait été déférée jusqu’à la dernière heure, alors que le terme parlementaire expirait sans aucune législation et que nos coréligionnaires étaient laissés à la merci du gouvernement de Manitoba qui avait violé le statut provincial. Le gouvernement fédéral du jour ayant manqué de fidélité ou de tactique politique sur cette question et ne s’étant pas servi de l’autorité et du devoir que lui imposait l’article 93 de la constitution., “By law” par la loi telle qu’elle existait pour la Province du Manitoba, ne pouvait recevoir mon appui, et suivant mes principes et mes promesses je devais demander à mes coréligionnaires de travailler à sa défaite.
Le jour fixé je me rendais à la Convention libérale tenue à Caraquet.
Il y avait bien deux autres aspirants devant la Convention. Il y avait l’hon. F. J. McManus, qui avait représenté le comté à la Législature, puis au Conseil Législatif sous l’administration de l’hon. A. G. Blair jusqu’à l’extinction de ce Conseil une couple d’années auparavant. C’était un homme respecté de tout le monde et surtout du
clergé. Il parlait le français aussi bien que l’anglais. Il avait épousé la fille de M. Ililarion Haché, le premier Acadien que j 'avais connu à Bathurst, comme je l’ai déjà dit, un des Acadiens les plus influents du comté. Il avait été un représentant fidèle et dévoué du comté. C’est bien lui que je redoutais le plus. M. McManus avait reçu une haute éducation et parlait avec force et éloquence.
L’autre était l’hon. Robert Young qui ne voulait pas se soumettre à la décision de la Convention en disant qu’il serait candidat indépendant.
Le premier vote par une levée de mains me donna une immense majorité, et M. McManus, dans un discours bien apprécié, déclara la Convention unanime et promit de me donner toute l’assistance possible, ce qu’il fit avec générosité m’accompagnant dans la plupart de mes assemblées dans le haut du comté. Ce bon ami fut enlevé subitement une couple d’années plus tard par une attaque de battements de coeur.
Inutile de dire combien j 'appréciais ce vote unanime de la Convention qui était composée de tous les citoyens les plus respestables, anglais et français du comté. Toutefois nous connaissions la force du parti conservateur présidé par M. Thomas Adams, le successeur du défunt Sénateur Burns, qui avait acquis toute la succession d’affaires et de propriété du défunt et qui devait fournir à son parti toutes les ressources de la guerre comme l’avait fait M. Burns lui-même dans le passé.
Mes amis et tout le parti libéral comptaient bien sur mon succès cette fois-ci. Toutefois il y avait à appréhender cette candidature indépendante de M. Robert Young qui ne pouvait pas enlever un vote du candidat conservateur, mais qui pouvait m’en enlever un assez grand nombre dans différents cantons, surtout dans la population anglaise, qui n’avait pas eu de candidat depuis bien longtemps.
Je l’ai déjà dit, nos Acadiens et surtout certains membres du clergé redoutaient l’élection de M. Young, entre les deux candidats français, et ils crurent prudents dans le bas du comté de demander aux électeurs de s’unir tous à M. Blanchard plutôt qu’à M. Turgeon afin d’assurer la défaite de M. Young. Les chefs conservateurs surent profiter de cette frayeur pour maintenir la candidature de M. Young. J’ai appris de source certaine que M. Thomas Adams avait contribué de son argent à la campagne de M. Young afin d’assurer ma défaite ; sans cela il se serait retiré de la lutte. Mes adversaires ne refuseraient aucune mesure pour assurer ma défaite.
Enfin la nomination officielle arriva les derniers jours de juillet 1896. Le temps était des plus beaux. 11 n’y avait pas de grande salle à cette date à Bathurst et une estrade avait été construite à la porte du Palais de Justice pour les candidats et leurs lieutenants. Il y avait une foule énorme venue de toutes les paroisses du comté. Il y avait aussi un grand nombre de visiteurs étrangers durant cette belle saison de Tannée.
M. Blanchard, candidat conservateur, parla le premier durant une vingtaine de minutes. Je devais faire mon adresse en anglais
et dire quelques paroles en français plus tard. Je n’avais pas adressé la parole à Bathurst depuis l’élection de 1882 et je n’avais pas encore adressé la parole dans aucune assemblée générale du comté. Mes assemblées précédentes avaient été simplement des assemblées de différents districts.
Je savais qu’il me fallait faire un effort suprême et remporter la palme avec éclat, pour encourager mes amis et mettre le désespoir dans l’âme des Conservateurs. Ma parole était ma seule ressource dans le temps et ma seule défense contre toutes les critiques des Conservateurs. C’était mon succès sur l’estrade qui seul pouvait inspirer le courage nécessaire à mes amis, aux membres de mon comité laissés à leurs propres moyens contre les milliers de piastres des conservateurs qui pouvaient se renouveler au fur et à mesure sur la demande de leurs agents.
J’ai toujours remercié la Providence de son aide sans laquelle, il me semblait, je n’aurais pu remporter un tel succès. J’avais été plus fort encore que dans mon discours français à Petit-Rocher, un mois avant.
Mes salutations à mes anciens électeurs que je n’avais pas rencontrés depuis si longtemps et qui depuis avaient participé au progrès du pays à un point remarquable, mes louanges de la femme du Canada que, pour ses qualités et ses vertus, j’élevais au-dessus de la femme américaine, avaient parlé au coeur de toutes celles qui m’écoutaient. Puis mes explications de la question des écoles du Manitoba, la question de l’ouverture d’un commerce avec les Etats-Unis par un traité de réciprocité furent reçues avec enthousiasme.
C’était bien pour moi le plus grand triomphe oratoire de ma vie. Je n’ai jamais produit un aussi bon effet depuis sur aucune estrade.
Je parlai pendant une heure et demie toujours avec la même vigueur et le même succès et le soir à l’hôtel plusieurs étrangers, voyageurs de commerce, agents de compagnies, vinrent me rencontrer pour me présenter leurs hommages, me faire l’éloge de mon discours qui devait assurer mon succès, disaient-ils.
Après moi, M. Young parla pendant une dizaine de minutes et l’assemblée conjointe fut officiellement déclarée terminée. Mais deux de mes vrais amis étaient sur l’estrade, l’hon M. Veniot et M. McManus. J’avais déjà entendu M. McManus les années précédentes et mes relations avec lui étaient des plus intimes. J’avais entendu M. Veniot une fois lors de son élection l’année précédente. Mais ce n’était pas dans une occasion semblable.
Je déclarai dans le temps et je le répète aujourd’hui que M. Veniot était doué d’un talent remarquable et d’une éloquence rarement rencontrée ces jours-là. Ï1 devait faire sa marque dans le comté et dans la Province, et toutes mes prédictions ont été réalisées. J’aurai maintenant occasion de parler de lui bien souvent dans mes mémoires, car à partir de cette campagne de 1896, il fut toujours pour moi un ami du plus grand dévouement, dévouement qui n’a jamais failli dans toutes les difficultés d’une carrière politique de trente années aujourd’hui (1926). Dorénavant, je mentionnerai souvent son
nom, car nous avons toujours, depuis cette date, travaillé dans la plus fidèle coopération dans les intérêts du comté de Gloucester, de la Province et du Canada, aussi bien que dans celui du parti libéral dont les principes nous étaient également chers, possédant aussi la même sincère et profonde admiration pour Sir Wilfrid Laurier et ensuite pour son successeur, le très hon. W. L. Mackenzie King.
Toute la semaine, 'de la nomination à la votation, fut remplie d’un travail plus qu’ordinaire dans tout le comté. Nos assemblées dans le bas du comté où M. Yeniot m’acompagnait, furent des plus grandes et des plus enthousiastes. Du côté des Conservateurs les assemblées étaient toujours comparativement petites, les électeurs sachant qu’ils n’avaient personne de leur côté capable d’intéresser un auditoire.
M. Blanchard était reconnu comme n’étant pas doué de la facilité de la parole et il n’y avait personne autre parmi les français pour entretenir une assemblée, et deux ou trois partisans anglais tenaient des assemblées dans Bathurst et les quelques autres districts anglais. Mais les Conservateurs faisaient leur travail dans l’obscurité. C’est ainsi qu’ils effrayaient les électeurs de Caraquet en leur assurant que M. Blanchard seul pouvait sauver le comté des mains tyranniques et traitres de M. Young. Et c’était le même parti qui fournissait à M. Young tout l’argent dont il avait besoin pour sa campagne.
M. Blanchard étant un homme de Caraquet facilitait beaucoup leurs déceptions.
Toutefois comme dans le passé, je soulevais les assemblées et l’on me témoignait toute la sympathie possible comme autrefois.
C’est dans le Bas-Caraquet, aujourd’hui appelé “St Paul de Caraquet” que j’entendis un des meilleurs discours de la campagne par un Acadien natif de Caraquet, jeune instituteur qui m’accompagna à mon assemblée dans cette paroisse.
Après mon adresse aux électeurs, ce jeune homme, M. P.-P. Morais, fut appelé à prendre la parole. Tout jeune d’apparence et petit de stature, un étranger ne se serait pas attendu à une expression de principes bien définis, bien établis, un exposé des conditions économiques du Canada et de ses relations avec les Etats-Unis, et tout cela dans un langage non seulement grammatical, mais bien choisi et parfois éloquent.
Il expliqua d’une manière claire aussi la question des écoles du
Manitoba.
J’exprimai à M. Morais mon admiration pour son discours et lui promis de ne jamais l’oublier non plus. En effet, il devint l’un de mes plus chers amis et l’est encore aujourd’hui.
Mais, maigre tout cela, le lundi, jour du vote dans ce même district, où l’on nous avait tant applaudis tous les deux, je n’avais qu’un seul vote, un seul bulletin dans la boîte, celui de M. Morais. Dans le district de l’église de Caraquet, j’en avais cinq et dans le district du Haut Caraquet 20. C’était la répétition de l’élection de 1877 contre M. Anglin.
M. Blanchard fut élu par une majorité de 805. Et, encore une fois, à part les paroisses de Caraquet et Traeadie, j’avais une bonne majorité.
C’était certainement bien triste, et encore une fois pour moi, c’en était fini de la politique dans Gloucester et dans le Canada.