‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 18 sur 158 · MON APPEL AU NOUVEAU-BRUNSWICK · texte numérisé non relu

MON APPEL AU NOUVEAU-BRUNSWICK

Appel soudain au Nouveau Brunswick par mes amis.

Soudain, je reçois un télégramme de Bathurst disant qu’une élection se présentait et que mes anciens amis espéraient que je retournerais à l’instant pour être le porte-étendard de leur parti et de leur cause.

Ce télégramme était signé par trente de mes meilleurs amis, les chefs du parti dans différentes paroisses. Ces signataires représentaient le parti pour ainsi dire à l’unanimité.

Je répondis immédiatement que je partais pour Bathurst, espérant bien leur assurer la victoire cette fois-ci.

Je partis avec le courage des premières années passées. Je croyais que c’était bien la Providence qui m’appelait.

La nouvelle de mon retour agita l’opinion dans les deux partis. M. Burns choisit aussitôt un Acadien pour candidat conservateur, M. Théotime Blanchard, un homme de Caraquet qui avait été démis de ses fonctions d’inspecteur de poids et mesures et qui devait être son instrument politique. 11 pouvait dire aux Acadiens “Je vous donne un des vôtres à ma place”. De plus un candidat de la paroisse de Caraquet alors, assurait toujours le vote pour ainsi dire unanime de cette paroisse. Ce n’était pas tout.

Pendant que j ’étais en chemin, un de mes forts partisans et un de mes bons amis, M. Laman Doucet, qui lui-même avait signé le message de mon rappel, se décida de poser sa candidature, et il trouva bon nombre d’amis pour l’appuyer.

J’arrive à Bathurst pour voir les choses bien embrouillées depuis l’annonce de mon retour de New York. Je ne pouvais entreprendre de lutte avec mon parti divisé.

M. Doucet était loin d’être un politicien, comme on disait alors, mais il était un homme hautement respecté, et qui commandait la sympathie des Acadiens, car deux ans auparavant il avait été démis de ses fonctions de shérif du comté de Gloucester, par l’influence de M. Burns, pour avoir pris part active à la dernière élection contre lui en faveur de M. Landry. Il avait été mis dans le chemin avec une grande famille pour satisfaire la colère du parti conservateur.

Dans ces circonstances, je pris à l’instant la décision de ne pas intervenir. Je 11e voulais pas me poser comme candidat indépendant et diviser le parti libéral acadien. Impossible, dis-je à mes amis. Le parti étant divisé il est inutile de faire une campagne dans les circonstances et après une aussi longue absence.

Ce n’était que pour une session à bien dire, et peut-être même pour le reste de la session. Il était considéré même probable que le gouvernement ne ferait pas une cinquième session. Je 11e voulais pas m’exposer pour si peu de temps, et au cas d’une défaite, ma carrière eut été complètement finie.

La lutte se fit entre M. Laman Doucet et M. Théotime Blanchard; naturellement la victoire allant au candidat de M. Burns, et M. Blanchard fut élu par une majorité de 280, le 5 mai 1894. Toutefois, dans les vieux centres acadiens où le parti était né, la sincérité de patriotisme qui de mon temps avait régné suprême, était encore aussi profonde que dans le passé et les paroisses de Beresford, Petit-Rocher, Grande Anse et Shippigan donnèrent de grandes majorités à M. Doucet.

Après ce nouveau désappointement, devais-je rester au Nouveau-Brunswick ou retourner à New-York?

Ma famille était avec moi. Tout fut décidé en peu de temps. Nous devons rester chez nous. Nous trouverons le soutien de la famille ici, aussi bien qu 'ailleurs, et nous serons avec les nôtres, nos anciens amis, tous devenus inséparables. J’avais une accumulation de

quelques cents dollars de commissions 'dues sur des ventes, et qui m ’étaient payables par versements partiels chaque mois de l’année. Cela devait nous aider à nous procurer le pain quotidien en attendant meilleure fortune.

Bientôt la compagnie “Singer” pour laquelle j’avais été employé comme percepteur (collecteur) durant les dernières années, m’offrit par l’entremise de son bureau à St-Jean, N.-B. une agence dans le comté de Gloucester, et j’ajoutai à cela une agence d’assurance sur la vie. Tout ensemble, cela devait me produire un revenu suffisant pour quelque temps, tout en cherchant meilleur. De plus, avec cela, je devais être capable de tenir mon fils Alphonse au collège. C’était notre principale ambition. Tout sacrifice était bien tolérable avec cette certitude. Enfin, les choses n’allaient pas trop mal. Dans mes voyages dans la partie éloignée du comté, partout, j ’étais reçu non pas comme un agent, un homme d’affaires quelconque, mais comme un membre de la famille. Partout, on était content de me servir et partout où je passais la nuit, les voisins venaient passer la veillée avec moi.

Lorsque je passais un dimanche dans les places éloignées, on s’informait d’avance à la porte de l’église, par exemple, de l’endroit où j’étais logé pour la journée, et la maison se remplissait des voisins tout l’après-midi et toute la soirée.

Le désir de chacun était de rappeler les relations du passé, les espérances déçues et ravivées, les espérances pour l’avenir. J’étais toujours plus qu’enchanté des réceptions que je recevais dans toutes les maisons. La foule ne se séparait jamais sans avoir exprimé leur chagrin des pertes du passé, et leur encouragement pour la prochaine occasion. Etant revenu au milieu d’eux, je devais rester avec eux et compter sur eux pour leur plus grand encouragement. Sur la route on m’arrêtait non seulement pour me serrer la main, exprimer le plaisir de me revoir, mais me dire en quelques mots que leur ambition du passé n’avait pas encore été accomplie, pas plus avec un autre, M. Landry, et que je devais me préparer pour la prochaine lutte qui ne pouvait tarder.

Je ne pouvais parfois m’expliquer comment ces bonnes gens-là avaient pu conserver un si bon et si vif souvenir de moi . . et espérer voir encore la réalisation de leur rêve patriotique dans ma personne.

Si mes affaires ne me donnaient pas un gros revenu elles me donnaient suffisamment pour l’entretien de la famille à la maison et de mon fils au collège et j’évaluais le renouvellement de mes connaissances à un prix bien plus élevé que les gros salaires que j’aurais pu recevoir ailleurs, car à chaque jour, je renouvelais mon courage pour l’avenir, mon espérance pour un prochain succès et une revendication complète des fausses représentations que mes adversaires avaient pu faire contre moi dans le passé.

Après avoir parcouru le comté deux ou trois fois, j ’avais vu tous mes vieux amis, l’ardeur du passé à mon égard n’avait diminué nulle part. Toutefois, il y avait une certaine organisation libérale depuis

quelque temps dans le comté et les chefs de cette organisation m’étaient un peu étrangers. Dans l’intervalle, je laissais les amis caresser leurs espérances en leur laissant savoir que je serais bien prêt à poser ma candidature quand le temps reviendrait, s’ils le désiraient sérieusement.

Le temps approchait, la session fédérale tirait à sa fin et les vieux amis se montraient toujours de plus en plus zélés. J’avais hâte d’adresser la parole à ces foules 'd’autrefois qui m’applaudissaient avec tant d’enthousiasme. C’étaient bien mes premiers amis de Petit- Rocher que je désirais rencontrer les premiers.

Soudain après m’être entendu avec MM. Jérôme Boudreau, Jérôme Roy, le Dr Langis que j ’avais bien connu quand il était tout jeune à Rimouski, ayant passé des vacances dans la maison de son père, j’annonce une assemblée publique pour un jour prochain, alors que je donnerais mes vues sur les questions publiques du jour.

La soirée indiquée était une des plus belles de l’été. La grande salle du Petit-Rocher était comble ; femmes et hommes, conservateurs et libéraux étaient tous là. Je n’avais jamais vu de plus belle assemblée dans le passé. M. Jérôme Boudreau fut appelé à présider et m’introduisait avec les paroles les plus gracieuses et les plus généreuses.

Tout ému en prenant la parole, j 'exprimai mon grand plaisir de me trouver de nouveau au milieu de mes anciens amis de Petit-Rocher, qui m’avaient toujours traité comme un de leurs enfants. Il m’était facile de voir que mes paroles touchaient l’âme de mes auditeurs et que leurs applaudissements, vifs et enthousiastes, éclataient bien de la surabondance de leur coeur.

Je traitai de la question des écoles du Manitoba, et déclarai que si le gouvernement ne rétablissait pas les droits constitutionnels de la minorité catholique de cette province il serait du devoir de tout catholique du Canada de voter contre le gouvernement. Il était facile alors de voir que le gouvernement du jour ne donnerait pas à la minorité catholique leur part de l’argent nécessaire pour soutenir ses écoles, et à laquelle elle avait droit par la constitution de la province, privilèges que la minorité catholique avait perdus depuis son entrée dans la Confédération, et alors la minorité catholique du Manitoba, injustement lésée dans ses droits constitutionnels, se trouverait dans la même position que la minorité catholique du Nouveau- Brunswick après la Confédération. J’avais écrit dans ce sens à Sir Hector Langevin et j’avais sa lettre dans laquelle il m’assurait que le gouvernement donnerait une loi qui rendrait parfaite justice à la minorité catholique. Enfin, nous connaîtrions bientôt la situation.

Je leur parlai ensuite de mes connaissances et de mes études des questions économiques entre le Canada et les Etats-Unis, et je réclamai la nécessité d’un traité de réciprocité entre le Canada et les Etats-Unis. Cette dernière partie de mon discours souleva vraiment tout l’auditoire. C’était précisément ce qu’il fallait au Nouveau-Brunswick.

Avant de me quitter, toute la foule, je pourrais dire, vint me serrer la main et me donner les plus belles espérances pour l’avenir. Mes amis m’ont souvent rappelé ce discours de mon retour de New York, qu’ils considéraient comme le meilleur de ma carrière.

Durant la campagne de 1917, lors de la guerre et de la conscription, je fis un long et fort plaidoyer en faveur de la position prise par Sir Wilfrid Laurier, et mes vieux amis, parmi lesquels je nommerai MM. Jérôme Boudreau, Philippe Boudreau, ancien instituteur, aussi M. d’Anjou, le Dr Langis, me rappelèrent ce discours me disant que celui d’aujourd’hui égalait pour la première fois celui de 1896.

Ce n’est pas que mes discours avaient le mérite de l’éloquence, ce n’est pas ce que je veux laisser entendre, je sais bien que je ne suis pas doué de ce don privilégié. Mais tous mes arguments, mes exposés, mes vues, mes chiffres, étaient toujours, je pourrais dire, enveloppés dans les sentiments de fraternité, de reconnaissance et d’espérance pour l’avenir de mes amis acadiens, et c’est ce qui leur touchait le coeur tout en excitant leur intérêt.

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