AMPUTATION DE MON PIED, 31 DECEMBRE
Depuis les longues années à la suite de mon accident à Bogersville, où je m’étais blessé un pied, sans jamais savoir au juste la gravité du mal, j’avais toujours pu supporter la douleur et les inconvénients sans perdre un instant, prenant des voitures dans mes trajets au lieu de marcher.
J’avais toujours employé deux cannes, ce qui me soulageait beaucoup et me permettait de franchir les petites distances avec assez de rapidité. Mais l’été et l’automne de 1918 avaient été plus pénibles pour moi, et bien que je ne perdisse pas un instant dans le jour, je perdais beaucoup de sommeil la nuit. Ma femme et tout mon entourage me décidèrent enfin à consulter des chirurgiens avec la possibilité d’une amputation. J’avais bien pensé au Dr Chabot,
alors député conservateur de la ville d’Ottawa, un ami personnel, et dont la réputation comme chirurgien ne le cède à personne dans la capitale.
Mais j 'avais aussi un autre ami, bien plus proche, dont la réputation était bien déjà l’égale de tout autre dans le Canada. C’était le Dr Pineault, de Campbellton, N. -B. Après examen de mon pied, le Dr Pineault employa le Rayon X et me dit: “Dans deux ou trois jours, je vous écrirai et je vous donnerai le meilleur conseil possible.”
Nous revenons à la maison, tous deux bien décidés qu’il faudrait suivre l’avis du médecin.
Le samedi matin, je reçois une lettre du Dr Pineault, me recommandant fortement de faire faire l’amputation sans tarder, car je ne pourrais plus me servir de ce pied et un plus grand retard ne pourrait que m’exposer à beaucoup de difficultés et de souffrances.
A l’instant j’appelle le docteur au téléphone, lui demande si à son hôpital — Hôtel-Dieu — on faisait des opérations le dimanche. “Non, me répondit-il, à moins de cas d’urgence.” Alors je lui dis: “Je serai à l’hôpital lundi soir et vous ferez l’amputation mardi matin.” — “Très bien, me dit-il, tout sera prêt pour vous, lundi soir.”
En effet, le lundi soir, je partais, accompagné de ma femme et de son neveu, le shérif A. J. Meahan, qui devait voir à sa tante dans un cas d’urgence. J’avais aussi la nièce de ma femme, Mlle Nellie Meahan, garde-malade de haute renommée 'depuis quatre ans à l’hôpital Roosevelt, New-York.
J’avais aussi le Dr Clarence J. Veniot, médecin de la famille, que je désirais avoir comme assistant du Dr Pineault. Tout était bien arrangé entre eux.
Ce n’était pas l’amputation même, mais les conséquences que je redoutais. Ce n’était pas manque de confiance dans les Soeurs de l’Hôtel-Dieu qui me portait à avoir tant d’assistance, mais je voulais éviter tout petit accident possible, car je connaissais l’extrême tendresse de coeur et de nerfs de ma femme qui n’aurait pu supporter le 'danger d’une inflammation ou autre mauvais signe après l’opération.
Nous arrivons à l’hôpital le lundi soir, 30 décembre 1918. Le Dr Pineault examina mes reins, mes poumons, mon coeur. Tout était parfait.
— “Vous ne vous en apercevrez pas”, me dit-il.
Quelqu’un me dit: “Pourquoi n’attendez-vous pas après le Jour de l’an?’’ — “Je veux être bien le Jour de l’an”, fut ma réponse.
Enfin, le lendemain matin, à 10 heures précises, on me demande de traverser à la salle d’opération. Je me rends seul avec mes béquilles, j 'aperçois mes chirurgiens en tablier blanc et deux religieuses garde-malades autour de la table. Je monte sans ai'de et m’allonge sur cette table avec un grand sang-froid, comme pour y prendre un peu de repos. J’eus à peine le temps de me dire: “Que la
volonté du Bon Dieu soit faite”, que je m’endormis. Je me réveillai dans mon lit et je vis les mêmes médecins et les mêmes religieuses à mes côtés. Dans mon étonnement, je leur «dis :
— “Mais n’avez-vous pas encore commencé?”
— “Tout est fini”, j’entends dire de tous, “et tout va très bien. ”
Quinze minutes après m’avoir administré l’éther, le médecin avait complètement fini l’opération, tout ajustement, tout bandage, et me faisait reporter sur mon lit où je me réveillais trente minutes plus tard. Je me réveillai en parfait état, ne souffrant pas la moindre petite douleur, prenant leur parole pour m’assurer que mon pied avait été enlevé.
Pendant ce temps, M. Arthur Meahan avait fait visiter la ville à sa tante, qui n’aurait pu supporter une petite plainte de ma part pendant l’opération. Mais je n’avais même pas soupiré tout haut, me dirent mes médecins.
Je n’ai pas souffert un instant depuis ce jour-là d’aucune manière. A l’hôpital, les bonnes religieuses garde-malades me donnaient tous les soins possibles, et avec elles la nièce de ma femme, Mlle Nellie Meahan; je n’avais même pas le temps de penser à 'demander la moindre chose, tout m’était présenté avec empressement.
Le lendemain matin, immédiatement après mon déjeuner, j’écrivis au crayon une dizaine de courtes lettres, à ma femme qui était retournée à Bathurst, après l’opération, à quelques amis éloignés, des télégrammes à mes enfants dans la Saskatchewan, l’Alberta et le Dakota.
Quatorze jours après l’opération, tout était parfait, je quittais le médecin et les bonnes garde-malades de l’Hôtel-Dieu. Il me semblait quitter des frères et des soeurs, et leurs services et leurs délicates attentions sont toujours vivants 'dans ma mémoire.
A mon retour chez moi, je reçus un grand nombre de visiteurs, qui venaient m’exprimer leur plaisir de me voir si bien rétabli et délivré de tout danger. Car ce pied était devenu une menace et le malheureux effet ne pouvait tarder bien longtemps.
Une heure après mon arrivée à la maison, je reçois une lettre de Sir Wilfrid Laurier, qui avait appris par les journaux l’opération que je venais de subir. C’était une lettre toute paternelle, je dois dire. C’était avec chagrin qu’il avait appris la nécessité de l’amputation de mon pied malade depuis si longtemps, mais il espérait tout de même que cela me redonnerait ma vigueur naturelle et qu’il me reverrait bientôt capable de donner justice à mon ambition et me priant de lui écrire et de lui dire exactement comment je me trouvais. Il désirait le savoir avec précision.
Avant mon départ de l’hôpital, le Dr Pinault avait pris toutes les mesures précises pour la confection de l’instrument nécessaire qui devait remplacer mon pied naturel et avait tout transmis sans tarder à la firme A. A. Marks, de New-York. Nous n’avions pas encore en ce moment, en Canada, d’établissement de ce genre capable de se comparer à ce fabricant distingué en Angleterre, en Europe
comme en Amérique. Ce n’est que plus tard, après la guerre, que nos manufacturiers ont pu acquérir l’expérience nécessaire. Aujourd’hui, on peut avoir ces instruments en Canada avec certitude de perfection.
Cette jambe artificielle devait m’arriver chez moi trois ou quatre semaines plus tard.
Le Dr Pineault m’avait donné ses instructions. “Ne partez pas pour Ottawa qu’une couple 'de semaines après, et pratiquez un peu chaque jour, quelques minutes, puis quelques heures. Une fois accoutumé, vous pourrez faire le voyage.”
J’avais bien hâte de recevoir cette jambe artificielle. Enfin, le lundi matin 17 février, cet appareil nous arrive. Il fut décaissé en peu de temps. J’essaie ce nouveau pied, et je pouvais marcher assez facilement avec l’aide d’une canne. Je l’enlevai trois ou quatre fois, la première journée. Le lendemain, mardi, j’agissais un peu plus librement et tous deux, ma femme et moi, nous nous réjouissions lorsque tout à coup arrive la nouvelle écrasante de la mort de Sir Wilfrid Laurier. Je ne pourrais me rendre aux funérailles. L’idée me perçait le coeur. Il me fallait aller jeter un dernier regard sur la figure de ce grand homme d’Etat qui nous avait toujours traités, moi et mes bons Acadiens, avec tant de générosité, avec paternité, comme je viens de le dire. Ce fut fait en peu de temps.