‹ Un Tribut à la race acadienneChapitre 57 sur 158 · LES FUNERAILLES DE SIR WILFRID LAURIER · texte numérisé non relu

LES FUNERAILLES DE SIR WILFRID LAURIER

A six heures du soir, nous étions sur le train, en route pour Ottawa.

Nous arrivions à Ottawa le mercredi soir, et jeudi matin j’avais la consolation d’aller à sa demeure jeter un regard sur la figure de ce grand homme qui avait été l’ami constant et dévoué de l’humble député du comté de Gloucester, doyen des représentants acadiens.

C’était une consolation pour ma femme aussi bien que pour moi-même. Je n’aurais jamais pu me pardonner ma négligence si je n’avais pu arriver en temps pour les funérailles de ce vénéré chef libéral du Canada. Ayant accompli ce dernier devoir, je restai plus, calme.

Le débat sur l’adresse commençait, et les principaux représentants des deux côtés de la Chambre prononcèrent les plus éloquents panégyriques de notre grand homme d’Etat.

C’est Sir Thomas White, Premier Ministre suppléant, qui parla le premier en anglais; l’hon. D. D. MacKenzie ensuite, puis l’hon.

Rodolphe Lemieux, en français. Je ne m’arrêterai pas à faire l’éloge de ces trois discours, tous trois au-delà de toute attente.

Sir Thomas White parla de Sir Wilfrid Laurier au point de vue de ses talents, de son éloquence, de sa force de caractère, comme s’il eut été un de ses partisans. C’était les qualités de l’homme d’Etat qu’il décrivait.

L’hon. D. D. MacKenzie parla aussi avec force et éloquence. Pour lui, Sir Wilfrid Laurier possédait toutes les qualités, tous les talents, toute l’éloquence et le magnétisme des plus célèbres hommes d’Etat de l’empire britannique, de l’Amérique et de la France tout aussi bien.

Je crois devoir citer ici un court passage du discours de l’hon. D. D. MacKenzie, certainement un des plus grands admirateurs de notre grand chef:

“ . Sir Wilfrid Laurier, je le répète, s’était élevé à la plus

haute charge qu’il soit donné à un pays 'de conférer à un de ses citoyens, et s’il eut vécu en tout autre pays du monde civilisé, il aurait obtenu, je le crois, le même honneur. Si le sort l’eut fait naître dans la grande république voisine et au milieu de ses cent millions de population, il aurait partagé dans le coeur de ces multitudes une place égale à celle de Washington, de Lincoln, et de Grant. S’il eut vu le jour en France, patrie de ses ancêtres, il serait devenu, je crois, président de la République. S’il fut né 'dans notre bien-aimée mère-patrie, la Grande-Bretagne, l’Irlande, je n’en doute nullement et je l’ai souvent entendu dire, il aurait occupé une situation égale à celle de Lord Chatham, de John Bright, de Gladstone, de Disraeli. Certains députés dans cette Chambre, encore qu’ils ne partageassent pas ses opinions politiques, ont souvent affirmé que si Sir Wilfrid Laurier eut vécu en Grande-Bretagne, rien ne l’aurait empêché »de s’élever au poste de Premier Ministre.”

Cette appréciation était certainement bien signalée, mais aussi bien méritée et pleine d’exactitude.

Le panégyrique de l’hon. Rodolphe Lemieux fut un chef-d 'oeuvre d’éloquence française. Personne n’avait été plus intime avec Sir Wilfrid Laurier que l’hon. M. Lemieux, personne n’avait été mieux en état d’apprécier ses vertus aussi bien que ses talents, et personne au Canada ne pouvait les révéler avec plus d’éclat à l’admiration du peuple que M. Lemieux lui-même.

Ce panégyrique de M. Lemieux n’est pas lu assez, généralement, je crains, dans le Canada. Il devrait être cité dans nos livres de l’école avancée. J’en citerai ici quelques phrases pour me rendre justice à moi-même :

“ . Parlant ici au nom de mes collègues de la vieille provin¬

ce française dont il était le plus illustre enfant, et dont il devint l’idole, il fait bon de rappeler qu’au cours de sa longue carrière, il resta toujours fidèle à ses origines et aux meilleures traditions de sa race.

“J’aime, disait-il, j’aime la France qui nous a donné la vie, — j’aime l’Angleterre qui nous donne la liberté, mais la première place

dans mon coeur est pour le Canada, ma terre natale.’’ Cette saisissante formule a été, si je puis le dire, l’idéal, l’étoile polaire, qui a guidé sa vie politique.”

“Affectueuse reconnaissance envers cette nation brillante entre toutes, dont nous avons l’honneur d’être les fils — et dont les reflets de gloire illuminent les plus hautes cimes ; indéfectible loyauté envers cette grande et généreuse nation qui a hérité du génie administratif des Romains et dont Tennyson put dire qu’elle était la terre classique 'de la liberté. Mais avant tout et par-dessus tout, Laurier était Canadien. A ses hérédités françaises, il devait son verbe d’or, sa claire vision des choses, la hardiesse et la grandeur de ses conceptions.

“A son contact de la grande école anglaise, celle de Burke, de Fox, de Pitt, d’O’Connor, de Gladstone, il devait sa profonde connaissance du jeu des institutions britanniques, et l’on peut dire sans fausse exagération que c’est en se pénétrant bien de l’enseignement de ces parlementaires que Sir Wilfrid Laurier est entré de plein pied au temple de la renommée. ...”

A cela, j’ajoute encore la dernière phrase de ce discours:

“... Adieu... près de ton mausolée encadré d’érables et de peupliers que les sèves prochaines feront reverdir, nous viendrons nombreux et souvent prier dans la langue de tes ancêtres. La terre où tu reposes et dont tu reçois le tendre embrassement, te sera légère, c’est un morceau de cette patrie, trois fois séculaire, dont le sein maternel couvrira un jour notre petitesse de sa grandeur, notre néant de son immortalité. Adieu . ”

Page 1