MON DISCOURS SUR LE TRAITE DE VERSAILLES
Le premier ministre Sir Robert Borden, après les discours de M. Whidden et de M. Mclntosh qui avaient proposé et secondé l’adresse à Son Excellence le Gouverneur-Général, avait à l’instant donné les explications nécessaires sur le Traité de paix de Versailles pour permettre aux représentants du peuple du Canada de donner un vote intelligent basé sur l’esprit aussi bien que sur la lettre de ce traité.
Sir Robert Borden explique les conditions de la paix qui ont été présentées à l’Allemagne, après plusieurs mois d’étude et de débats anxieux. Il explique qu’il y eut parfois beaucoup d’explications et même de protestations, et déclare que peut-être pas un seul représentant a été absolument satisfait de toutes les dispositions du traité sans excepter ceux du Canada. Cependant trente-deux nations ayant des aspirations et un idéal différents et même opposés ont finalement accepté sans réserve un traité qui malgré ses imperfections a été préparé en toute sécurité en vue d’assurer la paix du monde.
Sir Robert Borden déclare que malgré les doutes qui peuvent exister sur d’autres points, il est incontestable que ce traité doit être soumis à l’étude et à l’approbation de ce Parlement avant d’être ratifié au nom du Canada. Il explique que la ratification officielle est naturellement donnée au nom du Souverain. Mais en ratifiant le traité pour le compte du Canada, Sa Majesté agit nécessairement à la demande de ses conseillers constitutionnels dans ce pays. Il dit qu’il a pris avec ses associés, l’engagement de soumettre le traité au Parlement avant sa ratification et il espère maintenant racheter sa promesse.
En ouvrant le débat, le 2 septembre, Sir Robert Borden avait soumis sa demande d’approbation du Traité de paix dans les termes suivants :
“La Chambre est d’avis qu’il y a lieu que le Parlement approuve le Traité de paix entre les puissances alliées et associées et l’Allemagne et le protocole annexé, signé à Versailles le 28 juin 1919, dont copie a été soumise au Parlement et qui a été signé au nom de Sa Majesté, agissant pour le Canada, par les plénipotentiaires y nommés et que la Chambre l’approuve effectivement”.
Ce Traité de paix ne reçut pas la sympathie de la Chambre qu’on aurait pu attendre six mois auparavant alors que toutes les nations attendaient un traité qui devait de toute nécessité de sa nature, assurer la paix pour l’avenir et mettre fin à toute guerre. Au commencement des conférences des représentants des différentes nations, sous la direction de M. Woodrow Wilson, président de la République américaine, nous étions dans l'attente d’un Traité de Paix immaculé, qui devait établir la fraternité et la coopération entre toutes les nations. Mais on sait combien M. Wilson fut désappointé durant cette longue période de séances du Conseil des nations belligérantes.
On connaît bien cet article X qui fut la principale raison pour les Etats-Unis de refuser la ratification du Traité, malgré l’admiration du peuple américain pour leur Président M. Woodrow Wilson. Le refus de la République américaine de sanctionner ce traité avait affecté M. Wilson au point que sa santé fut à l’instant affaiblie, et qu’il fut porté au tombeau peu de temps après.
Cette clause était aussi celle qui faisait la principale objection au Canada. Elle est certainement rédigée en termes atroces, on pourrait dire, qui soumet chaque nation signataire dans la nécessité de participer à l’instant à toute guerre déclarée par le représentant d’une nation quelconque de la Société qui refuse pour une cause ou pour une autre de se soumettre à la discussion de toutes les autres nations.
Cette clause X est ainsi rédigée :
“Les hautes parties contractantes s’engagent à respecter et préserver contre toute agression extérieure, l’intégrité territoriale et l’indépendance politique existante de tous les Etats membres de la Ligue. Advenant pareille agression, le Conseil Exécutif doit donner avis des moyens par lesquels ladite obligation doit être remplie.”
Cette clause fut à l’instant rencontrée par l’hon. W. S. Fielding par un amendement qui laissait au Canada sa liberté d’agir dans un tel cas, suivant la dictée du Parlement au lieu de laisser le pays complètement sous la dictée de la Ligue.
L’hon. M. Fielding proposa en amendement que le texte suivant soit inséré à la suite de la Résolution :
“Qu’en signifiant ainsi son approbation, la Chambre ne consent d’aucune façon à une diminution quelconque de l’autorité autonome du Dominion, mais déclare que la question d’établir quelle part, s’il en est, les forces du Canada prendront dans une guerre, réelle ou imminente, doit en tout temps être déterminée, selon que l’occasion l’exige, par le peuple du Canada, par l’entremise de ses représentants au Parlement.”
Comme représentant du Nouveau-Brunswick et doyen de la représentation dans cette Province, je devais me prononcer sur cette question vitale. J’avais, durant la guerre, travaillé pour donner toute l’aide possible dans cette guerre pour la défense non-seulement de la démocratie, mais de la civilisation chrétienne, à bien dire.
Je ne voulais pas traiter cette question au point de vue politique. Je voulais suivre la conduite du Président des Etats-Unis, M. Woodrow Wilson, qui dès le début d’un discours qu’il adressait à ses compatriotes, à son retour d’Europe, les priait d’oublier, pour le moment, qu’ils étaient républicains ou démocrates; aussi, je voulais moi-même, dans cette circonstance, oublier que j’étais libéral ou conservateur. Nous devions, nous, Canadiens, nous inspirer du seul désir de conserver cette démocratie pour laquelle nos soldats ont combattu et sont tombés si noblement sur les champs de bataille de la France et des Flandres.
Je ne devais traiter cette question qu’à titre de Canadien assujetti, comme je le suis, à une constitution qui m’est chère et sacrée, constitution d’un caractère permanent, mais susceptible de produire toute modification que le progrès de notre pays pourrait rendre nécessaire, en ce qui concerne nos rapports avec le reste de l’empire ou avec toute autre nation.
Il y a plus de cinquante ans que le Canada est doté d’une Constitution qui en a fait une partie intégrante de l’Empire britannique. Les privilèges découlant de cette constitution ont stimulé nos sentiments de fidélité et d’affection envers la mère-patrie et de l’Empire britannique, sentiments dont nous avons donné la preuve par les sacrifices volontaires que nous avons faits en temps 'de guerre. Ce sont ces mêmes sentiments qui régnent dans toutes les parties de l’Empire britannique. Inspirés non par un esprit de domination, mais par un sentiment de confraternité et d’amour pour nos compatriotes d’outre-mer, nous figurons parmi ces millions de sujets qui vivent heureux et prospères sous un même drapeau et une même allégeance. Je rappelai aussi les oeuvres semblables des autres Dominions et je souhaitai que cet Empire demeurât afin que le bonheur de tous ceux qui en font partie et de tous les êtres humains qui habitent la terre soit désormais assuré.
Cette guerre a prouvé à l’évidence la futilité des immenses préparations, elle a 'démontré que les nations devraient plutôt obéir aux principes de fraternité, du 'droit et de la justice.
La Société des Nations est surgie de la terrible guerre que nous avons eue à subir, et si l’univers désire avoir la paix à l’avenir, il ne pourra l’obtenir que par l’entremise de cette Société. Mais une Société de quelques nations seulement n’assurera pas la paix; espérons donc que d’autres nations y entreront sous peu et lui permettront aussi d’atteindre effectivement son but.
Il est bien vrai que le traité de paix et la Société des Nations peuvent ne pas être tout à fait ce qu’on espérait. Ceux qui rêvaient une paix universelle sont un peu déçus en voyant la constitution de la Société des Nations, telle qu’elle existe aujourd’hui. Toutefois, nous pouvons dire que tout en n’étant pas le symbole ou la réalisation du rêve ou du désir, vieux comme le monde, d’une paix universelle, elle renferme le principe fondamental que la force matérielle brutale des nations doit céder le pas à la force morale du droit, grâce à un partage suffisant et réciproque des armes d’après des règlements et des garanties nécessaires au maintien de l’ordre publie dans chaque Etat, et à la disposition des grandes armées qui seront remplacées par l’arbitrage. En somme, elle réclame l’application, l’exercice, parmi les nations, des vertus fraternelles qui ont lié ensemble les nombreux Dominions de l’Empire britannique.
Je fis remarquer, sans intention blessante, que la Société des Nations a encore plus à faire que ce qui a été compris dans ce traité. Le désarmement n’est pas encore complet, et en ce jour-là même, l’une des alliées, la Roumanie, combattait et refusait d’entrer dans la Société des Nations. Toutefois, nous ne devions pas considérer
seulement les horreurs du passé, ni obéir uniquement à un sentiment de vengeance. La réparation à exiger des nations vaincues doit reposer sur le sentiment sinon de la charité, de la justice et du droit pour lesquels nous avons combattu, et que nous annonçons aujourd’hui à toute la nation.
Je dis que pour assurer la paix universelle à l’avenir, il nous fallait tâcher d’éclairer les nations qui dans le passé, par l’enseignement du militarisme, ont corrompu l’esprit de leurs propres gens en leur faisant croire qu’elles étaient seules 'dignes de vivre sous la calotte du ciel; et qui ont entraîné leurs innocents voisins dans d’autres fautes, grâce à l’éducation qu’ils ont donnée à la jeunesse et dont aujourd’hui, tout innocents qu’ils sont, plusieurs de ces Allemands, de ces Autrichiens et de ces Hongrois souffrent, ainsi que toutes leurs familles.
Tout cela doit être attribué aux faux enseignements qu’ils ont reçus, grâce à Bismark qui, en ce temps-là, se servait de son influence pour faire la conquête des chefs de l’Université de Vienne et des autres grandes universités de ces pays-là, leur influence donnant du poids aux faux enseignements qui ont amené le fléau de la guerre qui a sévi durant quatre à cinq ans. L’exemple de la Société des Nations seul peut produire l’effet nécessaire pour rétablir la civilisation vraiment chrétienne parmi ces nations. Et, il est de notre devoir de faire en sorte que l’Allemagne entre au plus tôt dans la Société des Nations.
Mes espérances à ce sujet furent bien près d’être réalisées, à la dernière conférence de la Société des Nations, présidée par un Canadien-français, l’honorable M. Raoul Dandurand (1926). Le conflit des événements a fait remettre l’entrée de l’Allemagne au mois de septembre prochain. Espérons encore et souhaitons qu’à ce moment rien n’arrêtera alors l’entrée de l’Allemagne dans la Société des Nations.
Je demandai aussi l’admission de l’Irlande dans la Société des Nations; 'de reconnaître l’Irlande, de la pacifier, et de l’amener dans la Société des Nations par des procédés acceptables à sa population.
Il ne fallait pas oublier, dis-je, l’attitude de l’Irlande pendant la guerre, quand la Grande-Bretagne eut daigné sourire à la Verte- Erin et lui proposer un programme d’autonomie qui attend encore la sanction royale. C’est par milliers que l’on vit, le 4 août, jour de la déclaration de la guerre, les soldats irlandais s’empresser de traverser la Manche et de s’en aller en Belgique afin de prendre part aux premiers combats, et mêler leur intrépidité et leur valeur à l’héroïsme des combattants belges. S’il s’est produit un changement, il faut assurément l’attribuer à l’orientation nouvelle que le gouvernement anglais donna à la gestion des affaires de l’Irlande.
Tout sujet britannique qui s’enorgueillit de la générosité de la Grande-Bretagne à l’égard des Dominions ne peut s’empêcher de considérer que l’Irlande reste comme un dernier nuage qui assombrit l’horizon de l’Empire britannique, et que ce nuage, il est du
devoir de la Grande-Bretagne et de la Société des Nations de le dissiper dans le plus bref délai possible.
Je citai les paroles du général Smuts, qui venait alors de succéder au général Botha comme chef du gouvernement de l’Afrique du Sud.
Le 17 juillet précédent, au moment de quitter le sol de la Grande-Bretagne, il faisait, devant une nombreuse députation, un discours dont la presse associée publia l’analyse, et je citai les paroles suivantes au sujet de l’Irlande:
. Parlant des questions relatives à l’empire et au Dominion,
le général Smuts déclare que la plus pressante de toutes est celle de l’Irlande.
“Elle est, dit-il, devenue comme une plaie chronique dont les effets septiques gagnent tout notre système, et par son influence sur l’Amérique, elle commence à empoisonner les plus importantes de nos relations étrangères. A moins d’en effectuer le règlement en conformité des grands principes qui servent de base à notre empire, celui-ci devra disparaître.’’
Graves paroles, n’est-ce pas, et elles étaient adressées au monde entier et surtout aux puissances qui avaient signé le traité et étaient devenues membres de la Société des Nations. Elles ont certainement eu leur effet, seulement graduellement, mais aujourd’hui, la paix règne.
Quant au Canada, je fis remarquer que nous avions une constitution écrite. En prenant à la conférence de la paix une attitude favorable à l’établissement de la Société des Nations, les représentants du Canada ont-ils pris garde que leurs pouvoirs étaient bornés par la lettre de notre constitution. Dans le cours des vingt dernières années, le Canada, dis-je, s’est conquis, à la faveur de l’évolution des choses, une mesure d’autonomie plus grande que celle dont il avait joui longtemps avant cela; le mérite de cette conquête, je n’hésite pas à le déclarer, revient en grande partie, sinon presqu 'entièrement, au regretté Sir Wilfrid Laurier, 'dont les instances, l’influence, la parole éloquente et les hauteurs de vues avaient captivé l’attention des diplomates anglais. Mais il eut toujours soin de ne pas enfreindre la constitution canadienne, et chacun de ses efforts eut pour effet de faire avancer notre pays dans la voie de l’autonomie.
Je déclarai que le résultat de la participation des délégués canadiens à la Conférence de Versailles marque un pas en arrière plutôt qu’en avant, et que, en outre, il est contraire à la constitution. Le sage et savant Ministre des Douanes, M. Sifton, avait fait observer avec raison qu’il ne faut jamais apporter de modifications à la constitution sans avoir préalablement consulté le peuple, mais il a eu soin d’ajouter qu’il n’est pas besoin de consultation populaire lorsque le changement est pour le mieux. Je ne voulais pas prêter à l’honorable Ministre l’intention de plonger le pays dans une situation plus détestable que celle qui lui était déjà faite, mais je devais déclarer que le changement est préjudiciable et que tout changement.
fut-il avantageux ou désavantageux, ne doit s’accomplir que du consentement de la population canadienne, et la modification apportée à notre constitution n’était pas à l’avantage du pays.
A un point de vue sentimental, nous avons fait de grands progrès comme nation, ou comme l’une des nations du Commonwealth, si l’on préfère, mais nous ne sommes pas une nation distincte et séparée de l’Empire britannique. Si nous l’étions, nous aurions notre roi ou notre président. Nul Canadien, de l’Atlantique au Pacifique, ni désire plus demeurer sous la protection du drapeau anglais que le modeste député de Gloucester, leur dis-je, mais tout de mène nous ne sommes pas une nation. Nous n’avons pas le pouvoir de déclarer la guerre ou de faire la paix, et aucun pays ne peut être une nation indépendante sans ce pouvoir. Lorsque nous étions en guerre, nous soupirions sans doute après la paix, mais le Canada était impuissant à faire la paix, quand même il eût cru de son intérêt de le faire.
Etant 'donné les sacrifices que le pays a faits en général, et surtout le noble rôle joué par une partie des citoyens, je croyais qu’il ne serait que constitutionnel de connaître les vues du peuple.
En vertu de ce traité, je représentai qu’il pouvait arriver que nous serions appelés à combattre même contre l’Angleterre. L’article le dit en toutes lettres. Le conseil des neufs peut armer les autres nations contre l’Angleterre, si celle-ci jugeait à propos de déclarer la guerre à quelque autre pays. Et nos soldats auraient à répondre, non pas à l’invitation de la Métropole, mais à l’ordre du Conseil des Neufs administrant les affaires du monde.
L’amendement de M. Fielding était une simple affirmation de l’indépendance du Canada et notre amour de la constitution du pays et je votai en faveur de cet amendement parce qu’il était une sauvegarde de la constitution.
Le vote sur cet amendement de M. Fielding fut de 70 pour et 102 contre.
La motion de Sir Robert Borden fut ensuite adoptée, sans être soumise à un nouveau vote. Et le Traité de Versailles se trouvait sanctionné par la Chambre des Communes, et plus tard le Sénat donna aussi sa sanction, ce qui rendait le traité absolument en forme pour le Canada.