LE RACHAT DU RESEAU DU GRAND-TRONC
C’est l’hon. M. Meighen qui fut chargé de donner, au nom du gouvernement, une déclaration contenant en résumé les résultats des négotiations avec la Compagnie du Grand-Tronc, au sujet »du rachat de leur réseau par le gouvernement.
Il y avait déjà plus d’une année, c’était au mois de février 1918, que les négotiations avaient commencé. Elles avaient été faites entre l’hon. A. Meighen lui-même et Sir Alfred Smithers, alors président de la Compagnie du Grand-Tronc, en Angleterre. De longues lettres furent échangées entre eux, Sir Arthur Smithers exposant la condition financière de la Compagnie et la valeur, au jugement de la Compagnie, de leurs propriétés.
L’hon. M. Meighen, dans une lettre en 'date du 9 octobre, suggérait une commission d’arbitres composée de trois membres, l’un devant être nommé par le Grand-Tronc, un autre par le gouvernement. Ces deux membres devaient en choisir un troisième, ou à défaut d’entente, ce dernier serait choisi par Sir Louis Davies, juge en chef de la Cour Suprême du Canada, et Sir Walter Cassels, juge de la Cour d’Echiquier du Canada, agissant 'de concert. La décision unanime des arbitres devait être finale, mais si elle n’était pas una-
nime, un appel pouvait être interjeté à la Cour Suprême du Canada ou au comité judiciaire du Conseil Privé.
Après la ratification par les actionnaires du Grand-Tronc, on devait voir à ce qu’il soit institué un comité d’administration du réseau du Grand-Tronc, composé de cinq personnes, deux nommées par le Grand-Tronc, deux nommées par le gouvernement et une cinquième par les quatre déjà nommées. Les fonctions de ce comité devaient assurer l’exploitation du réseau de concert avec les chemins de fer de l’Etat du Canada. Ce conseil d’administration pouvait, avec le consentement du gouverneur-en-conseil, emprunter du gouvernement en donnant comme garantie des billets du Grand-Tronc ou autres valeurs approuvées par le gouverneur-en-conseil, pour assurer l’exécution des travaux sur le réseau du Grand-Tronc, et quand les actions du Grand-Tronc seraient devenues la propriété du gouvernement, ce comité d’administration devait être aboli.
Inutile pour moi d’entrer dans tous les détails de cette mesure, qui devait de toute nécessité mettre le Canada dans une dette considérable qui ne pourra s’éteindre qu’après de bien longues années.
La discussion sur ce projet fut longue et acrimonieuse. Le parti libéral ne pouvait se soumettre, ni laisser le pays se soumettre à une telle entreprise sans un effort suprême. On sait que la moitié et plus de ce réseau est située dans les Etats de l’Est et de l’Ouest des Etats-Unis. On sait qu’il possédait des ports américains qui devaient non seulement rivaliser avec nos ports canadiens, mais même exploiter le Canada dans l’intérêt des Etats-Unis. La Confédération avait été exécutée sur l’entente que les ports de mer du Nouveau-Brunswick et de la Nouvelle-Ecosse devraient donner au Canada son indépendance commerciale, en lui assurant des moyens de transports sans interruption. Ce projet enlevait nécessairement au Canada beaucoup des avantages de nos transports, qui devaient à mi-chemin prendre la route 'des ports américains, et laisser l’autre moitié de la route canadienne à l’abandon.
Il y eut beaucoup d’opposition de la part des libéraux à ce rachat, lequel dans notre jugement n’était pas nécessaire, et à part certaines aides dues à cette Compagnie en vertu du Grand-Tronc- Pacifique, de Winnipeg à Prince-Rupert, le Grand-Tronc pouvait être laissé à lui seul, à chercher son salut, ce que les directeurs auraient certainement réussi à faire, une fois laissés à eux-mêmes.
Dans l’espoir de populariser leur projet, les conservateurs se déclaraient tous, les uns après les autres, en faveur de la nationalisation ides chemins de fer. Avant d’entrer à l’étude spéciale du projet de rachat de cette voie ferrée, je crus devoir donner mon opinion sur ce principe de la nationalisation des chemins de fer.
Les députés qui m’avaient précédé, en avaient démontré les avantages et les désavantages, suivant leur jugement.
Comme j 'avais depuis longtemps, et fréquemment, soutenu la cause de la nationalisation en temps que praticable, et dans la mesure que les circonstances le justifient, je demandai la permission de réi-
térer mon opinion sur ce principe avant 'de procéder à un examen général du sujet.
Le président du Conseil Privé, l'hon. M. Rowell, et plusieurs autres avaient déclaré qu’il existait dans la Province d’Ontario et dans 1 Ouest, un courant d’opinion très prononcé en faveur de la nationalisation des chemins de fer au Canada. Tout ce que je regrettais, c’était que ce sentiment avait tant tardé à se manifester. Je me souvenais bien que lorsque nos multiples tentatives dans cette direction avaient été faites, une quarantaine d’années passées, dans les Provinces Maritimes, pour obtenir un service satisfaisant sur le seul petit chemin de fer que nous avions à cette époque, la position était bien différente. J’étais encore jeune dans le temps, et je voulais que l’Intercolonial, appartenant à l’Etat, on fît un effort pour en accroître sans cesse le parcours. C’était notre ambition de le voir se prolonger d’une côte à l’autre, car une exploitation par l’Etat de cette ligne devait, à notre avis, avoir pour conséquence de mettre un terme à l’imposition de tarifs exorbitants. Mais, il survenait toujours des difficultés du côté de l’Ontario. C’était toujours de la part des députés de l’Ontario, y compris même des libéraux, qui s’opposaient 'de toutes leurs forces aux projets d’améliorations susceptibles de favoriser l’exploitation des chemins de fer de l’Etat dans les Provinces Maritimes. Même des Ministres des chemins de fer, députés de l'Ontario, laissaient voir leur antipathie à l’administration de ces réseaux par le gouvernement, dans les Provinces Maritimes.
Il nous fallut attendre jusqu’en 1896. alors que nous avions trouvé l’Intercolonial dans un état de délabrement dû à une négligence déplorable. Alors, l’honorable A. G. Blair, devenu ministre des chemins de fer, inaugura une nouvelle politique, une politique vigoureuse destinée à pourvoir l’Intercolonial du matériel nécessaire et d’une voie convenable, quoique cela dût coûter, afin de rendre l’exploitation de la ligne profitable à l’avenir.
Le trafic avait rapidement augmenté, mais nous étions toujours soumis aux attaques des journaux de l’Ontario, à part seul celui dont le député de York-sud, M. McLean, a la direction. La population de l’Ontario a toujours cherché à déprécier l’opération de l’Intercolonial par l’Etat et avait même encouragé le transfert de ce chemin à la Compagnie MacKenzie et Mann pour une certaine somme, et si l’offre n’a pas reçu de faveur, c’est grâce au bon jugement de l’hon. George P. Graham, alors ministre des chemins de fer, qui repoussa vivement la proposition.
Ce bill ne devrait pas être présenté au Parlement dans les circonstances actuelles, leur dis-je, parce que nous ne sommes pas, dans ce pays, en état de nationaliser des chemins de fer. Ce temps-là est passé.
Au commencement du vingtième siècle, c’est-à-dire en 1903 et 1904, Sir Wilfrid Laurier, alors Premier Ministre, concevait l’idée de construire un grand chemin de fer Transcontinental devant unir le Pacifique à l’Atlantique, appartenant à l’Etat, depuis Winnipeg
à Moncton, et favoriser également les ports d’hiver de Saint-Jean et Halifax, la Nouvelle-Ecosse, le Nouveau-Brunswick, et tout l’Ouest.
Les conservateurs prirent plaisir à décourager la construction du Transcontinental, et ensuite à décourager son opération. Et aujourd’hui, ils demandent au Parlement de plonger le pays dans des dettes écrasantes pour sauver des actionnaires qui n’ont aucun droit à la sympathie du Canada.
Dans le cours du débat, on avait dit que l’état de choses critique qui existait alors était causé par la construction du Grand- Tronc-Pacifique de Winnipeg à la côte du Pacifique. Quand Sir Wilfrid Laurier s’occupait de construire une ligne Transcontinentale, il n’existait au Canada qu’une seule ligne transcontinentale. Il y a maintenant la duplication des lignes d’Edmonton au Pacifique, comme l’hon. M, Rowell venait de le dire, mais cela n’existait pas du temps de Sir Wilfrid, qui avait répondu à leur 'demande, qu’il n’y avait pas assez de trafic dans cette partie du pays pour justifier une telle duplication. Mais les conservateurs, à peine arrivés au pouvoir, en 1912, ont voté une somme énorme d’argent comme subside pour un parcours de 800 milles, où la construction étrait très coûteuse, à travers les Montagnes Rocheuses, et après tout cela le gouvernement conservateur refusait de donner les subsides nécessaires pour des embranchements de l’Intereolonial dans les Provinces Maritimes.
Le rachat 'du Grand-Tronc augmentait notre dette de 200 millions et notre service d’intérêts de 20 millions par année. L’entretien du matériel devait-il se monter à 30 millions, comme on pouvait le voir par le rapport de la Commission Drayton-Acworth où il est dit à la page 33: “Frais d’entretien du Grand-Tronc” En outre le chemin de fer du Grand-Tronc n’a pas été et n’est pas entretenu d’une façon convenable.
“Il n’a pas été créé de fonds pour répondre à la dépréciation du matériel, comme le prouve son témoignage. M, Chamberlin est d’avis qu’il faudrait allouer tous les ans 5 pour 100 à cette fin.
Il dit:
“Ainsi les locomotives et les wagons s’usent ou deviennent démodés dans l’espace de vingt ans.”
D’après lui cet item aurait exigé une somme de $2,750,000 par année. Puis il ajoute:
“Si nous avions maintenant 25 millions de piastres, nous nous trouverions dans une situation satisfaisante.”
Le résumé, sous forme de tableau dans le rapport, démontre que pour faire les travaux qu’on avait négligé de faire, il faudrait un total de $21,181,345.07. Puis il y est 'dit plus loin :
“On affirme qu’il faudrait $5,312,142 à la seule fin de remettre les rails dans un état normal, et $2,434,000 pour remettre aussi le ballast dans un état normal.
Les réfections en retard en Canada et dont l’exécution représenterait plus de $6,000,000 paraissent avoir augmenté depuis onze ans,
c est-à-dire de 1906 à 1916. Dans cet intervalle on a payé, à titre de dividendes, 36 millions sans égards aux mesures qui auraient dû être prises pour maintenir la propriété en bon état et répondre aux exigences de la sécurité publique.”
Avec la connaissance de ces chiffres, il est bien difficile de comprendre comment le gouvernement du Canada pouvait infliger une telle responsabilité sur les contribuables, surtout lorsque l’on avait la déclaration du Ministre des Finances précédent, Sir Thomas White, qui un an auparavant disait “que la situation financière du Canada est grave et que nous ne pouvions assumer d’autres responsabilités, pas même pour assurer des gratifications à nos héros revenus de la guerre”, et qui nous demandent de les assister. Et, pourtant, dis-je, s’il nous est possible de faire des générosités, ce serait bien pour aider ces héros revenus de la guerre et qui nous demandaient alors de les aider.
Les conservateurs disaient que la fusion du Grand-Tronc avec le Grand-Tronc-Pacifique nous explique la raison pour laquelle le Grand-Tronc se trouve aujourd’hui dans la situation où il se débat. Mais je me hâtai de dire que c’était deux questions différentes. Nous devions régler nos intérêts avec le Grand-Tronc-Pacifique d’une manière isolée, le détacher de la Compagnie du Grand-Tronc, assumer ses responsabilités et le détacher complètement du Grand-Tronc, comme on était à le faire, et ensuite laisser la Compagnie du Grand- Tronc à elle seule, lui donner du temps pour rembourser le Canada de ce qu’elle lui doit, et la Compagnie du Grand-Tronc pourra alors fonctionner par elle-même et obtenir de ses capitalistes britanniques les fonds nécessaires pour son maintien.
Je me sentais dans le temps bien appuyé dans mes idées par un des plus grands et des plus heureux financiers du Canada, le Sénateur W. C. Edwards d’Ottawa, le fondateur de la compagnie de bois et de pulpe de Bathurst, qui partageait également mes idées sur la nationalisation des chemins de fer, sur la situation du pays et l’avenir de nos ressources immenses mais sujettes à être gaspillées, comme cela s’est vu sous certains rapports aux Etats-Unis, qui ont épuisé leurs richesses forestières et s’adressent maintenant au Canada pour leur approvisionnement.
Je tiens à répéter ici les paroles du Sénateur Edwards, au Sénat, sur cette question. Son nom est bien connu dans Bathurst et dans tout le comté de Gloucester, et j’aime à donner tout le témoignage possible à sa mémoire, car je m’honore de dire qu’il fut un de mes amis les plus sympathiques à Ottawa, se faisant toujours un plaisir de dire qu’il partageait mes vues économiques:
Voici ce qu’il avait dit au Sénat à ce sujet:
“Personne n’a le droit de critiquer un projet s’il n’est pas disposé à offrir une autre solution que celle qu’il combat. Or, si j’ai bien compris, le gouvernement a l’intention d’acquérir l’ancien réseau du Grand-Tronc aux fins de l’ajouter aux nombreuses voies
ferrées qui sont déjà sous la juridiction de l’Etat. Pour ma part, cependant, je suis d’avis que le gouvernement n’a pas la moindre excuse à invoquer pour faire l’acquisition du réseau proprement dit du Grand-Tronc. Il s’agit d’un chemin de fer dont la majeure partie des lignes traversent les Etats-Unis. Ce réseau a été construit avec du capital britannique et il est aux mains de capitalistes du Royaume-Uni. Les affaires 'de la compagnie, il est vrai, sont dans une situation compliquée par suite des responsabilités que le Grand- Tronc a assumées relativement à l’entreprise du Grand-Tronc-Pacifique. Le gouvernement devrait donc se contenter, suivant moi, de conclure des arrangements aux fins de débarrasser le chemin de fer du Grand-Tronc des obligations qu’il a assumées de ce chef. Une fois relevé de ses obligations, le Grand-Tronc reprendrait toute la solide situation financière qu’il occupait autrefois.”
Comme on le voit, c’était bien l’expression de ma ligne de conduite, et que le gouvernement aurait dû accepter.
Mais, c’était surtout au point de vue des Provinces Maritimes que je devais faire la plus forte opposition à cette mesure. Je devais rappeler et encore une fois m’élever contre toute mesure calculée à enlever le commerce canadien des ports canadiens et surtout des ports de Saint-Jean et d’Halifax.
Je ne me place pas au point de vue “provincial” pour faire cette affirmation. Je crois et je l’ai souvent répété que la main de la Providence a placé les ports de Saint-Jean et Halifax où ils se trouvent, sur le littoral du Canada, en vue d’assurer le bien-être et la prospérité du pays tout entier. Le Canada n’avait aucune raison de prendre à sa charge le Grand-Tronc. Le Transcontinental transporte les produits des vastes Provinces des Prairies, depuis Winnipeg, centre de jla production du grain de l’Ouest, par la route la plus courte, jusqu’à nos ports nationaux, abrégeant de 300 milles la longueur du trajet. Le gouvernement n’a pas exploité ce chemin depuis 1911 comme il aurait dû le faire. Toutefois, cette voie ferrée a transporté dans l’année 1918, le grain de l’Ouest vers les Provinces Maritimes à quatre centins par boisseau meilleur marché qu’aucun autre chemin de fer. Et après cette expérience, il a ordonné de cesser l’emploi de ce chemin pour le commerce du grain.
Par le manque de la réciprocité, nous ne pouvons plus envoyer notre blé, nos chevaux et nos bestiaux aux Etats-Unis, où nous pourrions obtenir un meilleur prix, et aujourd’hui, par l’acquisition de ce chemin, nous donnons à Portland, à Boston et à NeAV-York l’a\rantage de notre commerce d’exportation. C’est au point de vue de nos transports, et surtout de nos transports vers les pays de l’Europe que ce chemin du Transcontinental a été construit et qui aurait assuré l’indépendance commerciale du Canada, et l’on va acheter une ligne qui doit nécessairement nous enlever cette indépendance, et priver les travaillants canadiens de gagner pour eux-mêmes de 20 à 25 millions de dollars par année, que l’on donne aux travaillants des Etats-Unis de préférence. Voilà quel devait être le résultat de cette acquisition, suivant moi, et ce résultat a déjà été prouvé,
comme on le voit par l’agitation des chefs conservateurs aujourd’hui contre le port de Portland, en faveur des ports de Saint-Jean et d Halifax. C est bien regrettable et cependant il faut bien le dire, c est dû au refus de la réciprocité avec les Etats-Unis et au refus d utiliser le Transcontinental, que les Provinces Maritimes sont à crier: “Maritime Rights.”
Cependant, mieux vaut tard que jamais, et je suis fier de constater que ces mêmes chefs conservateurs ont enfin vu la lumière et prêchent aujourd’hui la doctrine de Sir Wilfrid Laurier et en appellent de sa vision pour sauver les Provinces Maritimes.
Le gouvernement libéral a soumis, au moment où j ’écris, la question du tarif de transport du grain sur le Transcontinental à la Commission des chemins de fer. Espérons qu’elle mettra l’administration des chemins de fer canadiens dans la nécessité d’utiliser cette voie pour ces transports, et alors nous aurons bientôt la prospérité, car ce système de transport aura d’immenses conséquences pour les Provinces Maritimes.
Après le vote final sur ce rachat du Grand-Tronc, le Parlement adopta différentes mesures pour le soulagement et le rétablissement des soldats, et la prorogation de cette session spéciale importante eut lieu le 10 novembre.
Cette session devait être de courte durée, avait déclaré le Premier Ministre, lorsqu’elle fut convoquée. La seule question à discuter et à régler devait être la ratification du Traité de Versailles, et cela sans doute aurait pu se faire en dedans de trente jours. Mais à peine le Parlement était-il assemblé que le gouvernement s’empressa d’obtenir des directeurs du Grand-Tronc leur assentiment à cette mesure du gouvernement, et alors la session fut prolongée de six à sept semaines. Cette session spéciale restera mémorable surtout par rapport à la ratification du Traité de Versailles, qui en était l’objet principal.
Comme je viens de le décrire, l’année 1919 fut mémorable à plusieurs points de vue, et le temps d’un représentant du peuple fut constamment consacré à de sérieux et importants problèmes, et cela surtout pour un député appartenant au parti libéral. La mort du grand chef libéral, qui laisse derrière lui une mémoire impérissable, dont l’admiration s’accroît d’une année à l’autre, à mesure que les développements des choses nationales le justifient davantage et confirment le verdict de l’opinion publique que “Laurier ne s’est jamais trompé”.
Le retard du progrès depuis quinze ans, le malaise, le mécontentement qui ont régné dans les Provinces des Prairies et qui régnent encore dans les Provinces Maritimes, sont tout simplement dus au refus du peuple d’approuver les grandes mesures de Laurier, telles que la réciprocité avec les Etats-Unis, l’usage du chemin de fer Transcontinental et des ports de l’Atlantique pour le commerce d’outremer. Et, comme je viens de l’écrire, ce sont aujourd’hui les chefs conservateurs, et tous les conservateurs, et la presse du parti conservateur qui réclament le plus la reconnaissance des ports de
mer canadiens. Quant à la réciprocité, la faute en est au parti conservateur qui pendant dix longues années, a refusé ce traité constamment offert par les Etats-Unis. Nous ne pourrons plus nous attendre à une nouvelle offre de cette nature. Bien des années passeront avant d’espérer que le Canada puisse s’attendre à quelque chose d’équivalent.
Le reste de l’année devait se passer tranquillement; on s’occupa tout le temps du soulagement des soldats revenus de la guerre.
L’année 1920 devait être pour moi d’intérêts divers, et d’un plus grand contentement personnel que les huit ou neuf années précédentes. L’acerbité des effets de la guerre devenait moins irritante. L’horizon politique devenait plus clair, plus brillant et plus inspirant pour le parti libéral provincial. De plus, je devais, tard dans l’année, faire un autre voyage dans l’Ouest et me trouver en contact avec tous mes enfants et leurs familles, sinon tous dans une même réunion, au moins les uns après les autres, dans un court espace de temps. Il est vrai qu’un de mes enfants chéris devait manquer à cette visite. Il avait été appelé, l’année précédente, à aller rejoindre sa mère au ciel et jouir avec elle de la récompense de sa vertu, mais je devais au moins avoir le privilège d’aller prier sur sa tombe dans le cimetière catholique d’Edmonton. Les événements, dans leur précipitation, semblaient se plaire à m’offrir de nouvelles réjouissances qui m’inspiraient une nouvelle confiance dans l’avenir, sous bien des rapports.
J’étais toujours sur le qui-vive, et ma confiance dans le retour du parti libéral au pouvoir, dans l’intérêt du pays, suivant ma ferme conviction, devenait ide plus en plus vive.
Mon intérêt, alors comme toujours, n’était pas concentré seulement dans la conduite et l’intérêt de la politique fédérale. J’étais également intéressé dans la politique provinciale et au succès du parti au pouvoir à Frédéricton, le premier gouvernement purement libéral à régner au Nouveau-Brunswick.
Ce gouvernement, sous la direction de l’bon. W. E. Foster, avait déjà donné une nouvelle ère de prospérité dans la province, et ce qui était intéressant pour moi et tout le parti libéral du comté de Gloucester, était que notre représentant en chef du comté, l’hon. P. J. Yeniot, Ministre 'des Travaux Publics de la Province, avait adopté et conduit une politique de grand progrès pour la Province, dans la construction de chemins permanents qui devait mettre la Province à l’égale des grandes Provinces de Québec et de l’Ontario, sans infliger sur sa population le moindre fardeau économique. En effet, dès les premiers jours de son administration, l’hon. M. Veniot avait établi un système de fomds d’amortissement, par lequel il prélevait tout l’argent nécessaire pour les dépenses de la voirie par une
taxe sur les automobiles de la Province, qu’il mettait de côté pour rembourser 1 intérêt et le capital emprunté, de sorte que les automobiles seules payaient les frais de réparations, de construction et de maintien des chemins publics de la Province. Dans sa vision, l’automobile était appelée à devenir une grande ressource pour la Province et c était 1 intérêt de l’automobiliste d’avoir de bons chemins, les meilleurs possibles, car l’automobile durera 'd’autant plus longtemps suivant le meilleur état des chemins. Le gouvernement Foster- Veniot, ainsi surnomme dans le temps, jouissait de la confiance publique, confiance bien méritée, et cette année 1920 devait être pour lui une expression de grande et sincère appréciation de son administration par le peuple, alors que, encore bien loin de l’expiration de son terme, il devait lui demander les faveurs d’un nouveau terme.
La session parlementaire de l’année 1920 s’ouvrait dans de nouvelles conditions. Depuis l’incendie de l’édifice du Parlement, le 3 février 1916, nous avions siégé dans la bâtisse du Musée National, bel édifice, mais qui n’était pas de dimensions suffisantes pour donner à un parlement de 331 membres les accommodations nécessaires pour le propre exercice de leurs propres fonctions, telles que les séances des 'divers comités, leur immense correspondance et autres devoirs qu’ils ont à remplir à part les séances officielles de la Chambre des Communes et du Sénat. Toutefois, durant ces quatre années, les travaux de reconstruction n’avaient pas été interrompus, et à l’ouverture de la session, le 26 février 1920, la bâtisse loin d’être toute finie était suffisamment avancée pour recevoir la députation. Les Chambres des Communes et du Sénat étaient bien finies, ainsi que les chambres pour l’ouvrage privé des représentants du peuple et les chambres des comités. Les couloirs, les entrées, les ornements restaient encore à être complétés. C’était un grand changement pour le mieux sous tous les rapports avec la petite bâtisse du Musée National, je 'dis petite en comparaison, car la bâtisse du Musée est de grande dimension, mais ne peut être comparée à l’Edifice du Parlement canadien.
On se rappelle que le Prince de Galles, à sa première visite en Canada, avait posé la pierre angulaire de ce nouvel édifice, en septembre 1919.
A temps pour l’ouverture de cette séance, le Roi George Y avait conçu la belle idée d’envoyer un message de félicitations et de bons souhaits aux membres du Parlement. Dès la réunion 'des députés à la Chambre des Communes, l’Orateur donna lecture du câblogramme suivant:
Londres, 23 février 1920.
Je désire que vous transmettiez à mes fidèles sujets du Sénat et de la Chambre des Communes du Canada, mes plus chaleureuses fé-
licitations en ce jour où ils s’assemblent pour la première fois dans le nouvel Edifice du Parlement, dont mon fils a été si heureux de poser la pierre angulaire. J’ai le ferme espoir que les délibérations du Parlement du Canada contribueront comme par le passé au bonheur et à la prospérité de ce grand Dominion dont le bien-être est si essentiel à l’empire tout entier.
GEORGE, Roi.
Après la lecture de ce télégramme, Sir George E. Foster, premier ministre suppléant! adressa la parole à la Chambre et proposa d’abord la motion suivante, appuyée par l’hon. W. L. MacKenzie King (chef de l’Opposition) :
“Je rappelle que le Canada a eu l’honneur en différentes circonstances 'de voir les noms de divers membres de la famille royale associés aux édifices parlementaires du Canada. Le présent emplacement des édifices parlementaires fut choisi par la reine Victoria, de glorieuse mémoire, et la pierre angulaire fut posée par son fils, alors Prince de Galles, et devenu plus tard le Roi Edouard VII. Son Altesse Royale le Duc de Connaught a posé la première pierre du présent édifice, tandis que Son Altesse Royale le Prince de Galles a posé la pierre angulaire de la tour commémorative.’’
Sir George fait ensuite l’historique ‘des divers édifices du Canada, des diverses provinces avant et depuis la Confédération jusqu’à aujourd’hui. Il espère que la conduite des législateurs du Canada dans ce nouvel asile méritera d’être relatée dans l’histoire de notre pays comme l’a été celle de leurs prédécesseurs.
Après ce discours en anglais, Sir George Foster adressa la parole en français, et après avoir exprimé en quelques paroles ce qu’il venait de dire en anglais, il rappelle avec bienveillance que nous sommes au Canada les descendants de deux grandes nations historiques, de deux races viriles et puissantes, qui, dans les siècles passés, ont fortement réglé les destinées et inspiré les idéals d’une grande partie des territoires et des peuples du monde.
“Dans ce continent de l’Amérique du Nord, nos deux races ont joué un rôle distingué, et dans ce continent inconnu, sans population, presque entièrement sauvage, ils ont développé une civilisation la plus riche et la plus puissante du monde. Dans cette vaste étendue de territoire qu’est aujourd’hui le Canada, nos deux races ont lutté, se sont combattues pendant deux siècles et plus, après quoi elles sont demeurées sur ce territoire, ensemble comme de bons amis, comme citoyens d’un pays commun et bien-aimé. Il y a des différences entre ces deux races, différence de génie, différence d’origine, différence de caractère, différence de langage. Ces différences ont existé dès le commencement et elles existeront dans l’avenir; mais il faut oublier les causes de ces différences, et il faut maintenant, après la terrible et cruelle guerre qui vient de se terminer, que nous affrontions l’avenir avec toutes nos forces unies, comme citoyens et habitants d’un pays qui a besoin de tous nos efforts pour le développer, pour le faire grand et noble dans l’avenir.’’
A 1 occasion historique et unique de notre entrée dans notre nouvelle maison d’Etat, il faut que nous contribuions de nouveau au service et au bien-être de notre pays et que nous jurions de consacrer à jamais sur les autels de ce temple d’Etat, les feux sacrés, allumés il y a un demi-siècle par des hommes nobles et distingués qui, morts, nous parlent encore et nous inspirent de leurs exemples de service et de sacrifices.”
Sir George prononça ces paroles avec la plus grande facilité possible. Il possède certainement bien la langue française, et la seule chose à regretter, c’est que l’occasion ne lui soit pas offerte plus souvent de la parler en public.
L’hon. MacKenzie King se leva aussitôt pour appuyer, au nom des députés de la gauche, la motion présentée par le très honorable premier ministre suppléant (Sir George Foster).
Il dit que son très honorable ami a su trouver des accents si émus pour mettre en lumière l’attachement entre Sa Majesté le Roi et le peuple canadien qu’il ne saurait ajouter à ses éloquentes observations. Aussi, veut-il se borner à ajouter que les députés de la gauche ne le cèdent en rien aux sentiments de loyalisme et de dévouement envers la personne de Sa Majesté, et il lui suffit de s’associer ici aux autres sentiments que provoque chez nous tous cette circonstance historique. Il regrette sincèrement que l’état de santé du premier ministre ne lui permette pas d’être présent à cette assemblée, mais il est toutefois content d’apprendre que le repos et l’abandon momentané d’une énorme responsabilité ont eu sur lui un effet bienfaisant, et que sa guérison complète semble être proche.
“Mais il y a aussi, dit-il, un autre personnage dont la Chambre et le pays tout entier regretteront l’absence dans cette circonstance mémorable. C’est le très honorable Sir Wilfrid Laurier qui, pendant quinze ans, occupa le haut et important poste de premier ministre, et qui, pendant quarante-quatre ans, fut un des membres honorés et très estimés de cette Chambre. C’est surtout à l’occasion de cérémonies de ce genre que nous regrettons sa personnalité distinguée, ses manières courtoises et chevaleresques, et au-dessus de tout, le charme de sa parole et l’habileté qu’il déployait à expliquer la signification des événements du jour, dont beaucoup «d’entre nous sont des spectateurs muets.
“Tout en regrettant l’absence de ces deux grands chefs politiques, nous sommes tous heureux, dit M. King, étant donné les circonstances, que l’honneur d’être le premier à souhaiter aux Communes la bienvenue dans leur nouvelle demeure et d’exprimer les sentiments qui conviennent en cette occasion soit échu à celui de nos collègues qui est non seulement admirablement bien doué sous ce rapport, mais qui est en même temps le plus ancien membre du Conseil Privé du Roi pour le Canada, et il lui présente les félicitations des députés de la gauche auxquelles se joindront très cordialement ses collègues de la droite, pour avoir pu, malgré les nombreuses
vicissitudes d’une longue et ardente carrière publique, vivre jusqu’à cette date et en jouir dans la qualité qu’il occupe aujourd’hui devant le Parlement.”
L’hon. M. King ajoute de plus des éloges à l’architecte en chef, M. John Pearson, et son associé, M. J. O. Marchand, qui avaient réussi, dans cet édifice, à faire l’interprétation du génie, c’est-à-dire à traduire ailleurs le mystère des grandeurs qui nous environnent. En témoignage de son admiration pour l’architecte en chef, il dit qu’il n’a qu’à rappeler à la Chambre cette plaque qui se trouve à Saint-Paul, en l’honneur de Sir Christopher Wren, l’architecte de cette grande cathédrale: “Lector, si monumentum requiris, circumspice. ” “Lecteur, si c’est un monument que tu cherches, regarde autour de toi.”
L’hon. M. King énuméra ensuite les divers souvenirs historiques que cet édifice rappelle depuis les premiers missionnaires du Canada au temps de la Confédération et ce que le Parlement canadien et les Législatures des différentes Provinces doivent aux institutions parlementaires de la mère-patrie.
Le discours de l’honorable Chef de l’Opposition fut certainement un petit chef-d 'oeuvre d’éloquence.
L’hon. Henri Séverin Béland crut devoir en cette occasion souligner, en présence de ses collègues, l’effort merveilleux que vient de faire, en langue française, le très hon. Ministre du Commerce, (Sir George Foster), qui remplissait à ce moment les importantes fonctions de leader du gouvernement. Sir George Foster a donné, dit-il, un exemple à tous ses collègues de langue anglaise, et il dit que nous espérons, nous, dont la langue maternelle est celle de Pacine et de Corneille, que cet exemple sera suivi fidèlement. Il dit que l’honorable ministre, dans son langage aussi distingué par le fond que par la forme, a fait repasser devant nos yeux l’histoire du Canada. Il nous a fait revivre ces heures d’angoisse qui ont précédé la cession du Canada à l’Angleterre et les heures pénibles qui l’ont suivie.
“Nous sommes ici les descendants de deux races anciennes et chevaleresques: la race anglaise et la race française, qui viennent de démontrer — si jamais il fut besoin de démonstration — qu’elles n’avaient pas dégénéré, lorsque, sur les champs de bataille, elles se sont depuis cinq ans, couvertes toutes les deux d’une gloire immortelle. Il dit que nous désirons prendre notre part, non seulement des bienfaits qui reviennent naturellement à un citoyen canadien, mais aussi notre part des responsabilités et des devoirs.”
Après ces trois discours, la Chambre fut convoquée au Sénat pour entendre le discours du Trône par Son Excellence le Gouverneur-Général dans la salle du Sénat.
Le Gouverneur-Général nous dit que, après l’échange des ratifications finales, le Traité de paix entre les nations alliées et l’Allemagne avait été appliqué dans toute son ampleur et son effet, et a rendu possible la formation de la Société des Nations. Il annonce la
situation du Canada comme membre de la Ligue. Il annonce aussi que les traités de paix avec la Bulgarie, la Hongrie et la Turquie, nous seraient soumis aussitôt complétés.
Son Excellence fait part qu’un projet de loi électorale pour le Dominion sera présenté à la Chambre pour déterminer les qualifications des votants et la procédure à suivre pour permettre à toutes les personnes légalement qualifiées d’enrégistrer leur vote.
Son Excellence annonce encore un projet 'de loi relativement aux droits d’auteurs et diverses autres mesures importantes.
C’est M. Cronyn, député de London, qui proposa l’adresse à Son Excellence le Gouverneur-Général, secondé par M. McGregor, député de Pictou, N.-E.
Naturellement, ces discours n’avaient que des éloges à faire sur la conduite du gouvernement d’Union.
L’hon. MacKenzie King, au nom de l’Opposition, eut une toute autre attitude. Il dénonça avec force et beaucoup de précision la conduite du gouvernement qui s’était maintenu au pouvoir par un manque de considération, de promesses faites durant la session de 1916, alors qu’il demandait une extension du terme parlementaire et qui lui fut accordé par la générosité de Sir Wilfrid Laurier, à la condition que des mesures de guerre seules seraient passées durant l’extension accordée, tandis que, à peine avait-il obtenu ce privilège, il avait déshonoré ses promesses en introduisant la loi des élections en temps de guerre, la loi la plus impérieuse qui ait jamais été mise en exécution par aucun parti politique. Ce point fut une des sérieuses accusations de l’hon. M, King et elle fit rougir non-seulement le chef intérimaire du gouvernement, mais un grand nombre des députés de la droite.
Le débat avait déjà duré plus d’une semaine et j’avais bien décidé de ne pas prendre part à ce débat et d’attendre les différentes mesures qui m’intéressaient le plus dans le cours de la session. Mais entre quatre et cinq heures pendant que M. Davis, de Neepawa parlait, notre whip en chef, M. J. A. Robb, Ministre des Finances depuis 1924, vint me supplier de suivre M. Davis vu que le député qui devait prendre la parole après lui, était indisposé et avait dû se retirer.
En acceptant l’invitation ou plutôt le commandement du Whip, je décidai à l’instant d’offrir du fond du coeur au premier ministre intérimaire, Sir George Foster, les félicitations qu’il méritait, pour avoir à l’ouverture de la session, fait un si éloquent discours à la Chambre dans la langue de Racine, de Boileau et de Fénélon.
“Ces observations, dis-je, furent de nature à fixer l’attention de quiconque parle le français et apprécie la noblesse et la beauté de cette langue. Je savais bien que l’hon. Ministre était capable d’écrire correctement, et, au besoin, parler le français, mais ce fut pour moi une surprise et une joie de constater avec quelle facilité il s’est exprimé dans cette circonstance en des termes qui n’étaient pas une simple traduction d’expressions anglaises, mais plutôt le langage dont un français se serait servi s’il avait été appelé à adresser la parole dans une occasion semblable. Je tiens, lui dis-je, à le féliciter nonseule-
ment, de ce qu’il est oapable de s’exprimer en français avec facilite et clarté, mais aussi d’avoir donné par exemple la preuve que le français est l’une des langues du pays, ou il est officiel a 1 égal de I anglais. „
Je rappelai alors que peu de jours auparavant, le congrès de 1 éducation qui s’était réuni à Ottawa avait proclamé qu’à l’avenir la lan gue française serait nécessaire au perfectionnement des conditions sociales et économiques aussi bien qu’au bonheur et aux jouissances intellectulles de la population canadienne.
Il y avait déjà trois ou quatre années, il m’avait, été donné de dire à mes compatriotes d’Ottawa qu’à 1 ombre du drapeau biitan nique, on ne pouvait manquer de reconnaître le droit à 1 usage^ du français et qu’avant bien des années cette langue serait sur le même pied que celle des autres nations. Nous pouvons remarquer aujourd hui une tendance à rendre pleine justice à la langue française au Canada; c’est qu’on s’aperçoit que la connaissance plus approfondie de cette langue doit nécessairement ajouter au bonheur et à la prospérité du peuple canadien.
Après avoir donné au premier ministre intérimaire un hommage qu’il méritait, il y avait un autre sujet sur lequel je ne pouvais le féliciter: c’était que depuis près d’un an nous n’avions pas de ministre pour les Provinces Maritimes. L’hon. M. Carvel et l’hon. M. McLean s’étant tous deux retirés du Cabinet, je demandai sans plus tarder de remplir cette lacune ou bien donner au peuple l’occasion de se choisir un nouveau ministère qui serait l’écho du sentiment public du jour. Dans ce cas nous aurions peut-être l’avantage d’avoir un gouvernement qui, au lieu de compter sur un tarif élevé comme seule source de revenu, adopterait l’impôt sur la valeur foncière, qui donnerait au pays un revenu de 75 à 80 millions ce qui aiderait les cultivateurs qui se donnent une peine infinie en ce temps où la vie est chère et où la main-d’oeuvre agricole commande des salaires si élevés.
J’exprimai encore mon regret de la perte de la réciprocité avec les Etats-Unis qui aurait remédié aux conditions économiques dont le parti conservateur se plaint, réclamant toujours que nos importations excèdent nos exportations. Les choses seraient renversées aujourd’hui, si nous avions 1a, réciprocité.
Nous avons maintenant besoin d’une loi électorale conforme à la constitution. Que le gouvernement accomplisse ce devoir à l’instant, qu’il vote les subsides nécessaires pour le reste de l’année et ensuite qu’il en appelle au peuple et nous nous soumettrons à sa volonté. “Ce n’est pas le pouvoir seul que le parti libéral désire, déclarai-je, mais il veut, que le parlement soit l’image de la volonté du peuple, et le gouvernement du jour ne l’est certainement pas”.
A la demande de l’hon. Mackenzie King, je faisais partie du comité spécial sur les pensions des soldats et je mis toutes mes forces à travailler dans l’intérêt du soldat, lui-même, aussi bien que de la veuve et de la mère-veuve du soldat. La loi retranchait de la pension de la veuve ou de la mère-veuve le montant de tout autre revenu qu’elle possédait, de sorte que parfois; au lieu d’une pension légale, soit de
$600 par année, il ne restait plus que $200 à $400. Nous étions à travailler ce problème en comité lorsque le major Power, député de Québec, proposa la résolution suivante :
“La Chambre est d’avis qu’il y a lieu de modifier la Loi pourvoyant à des pensions aux membres ou relativement aux membres des forces canadiennes navales, militaires et d’aviation, 1919” de façon à décréter que la pension d’une mère, veuve, d’un membre des forces mort en service actif, ne sera pas diminuée en raison de ses revenus, et de plus que la pension lui sera accordée de droit, qu’il y ait ou non d’autres enfants vivants.”
Je me hâtai de donner mon appui à cette motion et d’expliquer que dans ma ville et dans mon comté, j’avais eu à m’occuper d’un certain nombre de cas de la nature de ceux dont ont parlé le député de Westmoreland (M. Copp) et M. Cockshutt (de Brantford). La veuve mère d’un soldat qui a donné sa vie pour le Canada et pour 1 Empire, devrait avoir droit à toute sa pension, quel que puisse être son état de fortune. Je citai à l’appui de ma thèse deux ou trois cas soumis â mon attention, et je priai le Parlement d’apporter sans retard un remède à cet état de choses désagréable et d’avoir pleinement égard aux mères des soldats devenues veuves. Il y en avaient bien peu qui étaient riches et en leur accordant une aide convenable, nous ne serions pas plus mal que si nous avions perdu la guerre. Je demandai que le Canada se montrât généreux envers ceux qui sont tombés pour son salut, pour la liberté du monde et l’honneur de l 'Empire.
J’appuyai sur le point que les Commissaires des Pensions étaient certainement bien disposés à l’égard des parents des soldats, mais que leur liberté était entrayée par les termes de la loi qu’ils avaient à administrer, et que l’amendement proposé leur donnerait toute liberté d’exercer leur jugement.
L’hon. M. Rowell (président du Conseil) me félicita de mes remarques, que les Commissaires dans leur bonne volonté se trouvaient restreints par la loi.
Il dit à M. Power que c’était l’intention du gouvernement de nommer un comité des Pensions cette année comme il l’a fait aux sessions précédentes, et il espère qu’il sera satisfait que cette question soit soumise à ce comité qui fera rapport à la Chambre de ses conclusions en même temps que d’autres problèmes qu’il aura à considérer alors.
Sur quoi, M. Power consentit à retirer sa motion. J’étais toujours naturellement disposé à procurer aux soldats de retour tous les avantages possibles pour leur aider à jouir de la vie, autant que leurs condition physique le leur permettrait.
Sur une autre motion du député de Winnipeg, le capitaine Andrews, j’expliquai que le Canada n’était pas en faillite, et qu’il pouvait aider ses combattants aussi généreusement que d’autres pays aident les leurs, et que, de fait, le Canada avait traité ses soldats mieux que tout autre. Le Canadien, dis-je, s’était acquis un nom sur les champs de batailles d’outre mer, sa réputation était universelle. Quand, nous nous vantons de ce que le Canada a fait pour la guerre, il faut nous rappeler que c’est le soldat canadien qui l’a. fait, et il faut espérer que le gouverne-
ment nommera un comité chargé d’étudier la question sous tous ses aspects dans l’espoir de faire disparaître le malaise qui règne partout dans le pays, surtout chez les soldats qui sont de retour et que l’on pourvoira généreusement au rétablissement civil de ces hommes de façon à leur permettre d’exercer leurs droits de citoyens selon le véritable esprit britannique.
Chose certaine, ceux qui ont été témoins de mon activité, aussi bien que les Commissaires des Pensions, et les membres de la Chambre des Communes, me donneront toujours le témoignage de ma sincère sympathie et de ma profonde admiration pour le soldat canadien.