LE CABINET DE L’IION. M. KING
Ce n’est que la veille de Noël, le 24 décembre 1912, que l’hon. M. Meighen remit les rênes du gouvernement à Son Excellence le Gouverneur-Général, Lord Byng, qui alors appela l’honorable M. King à former un Cabinet.
Dès la défaite de M. Meighen, on parlait naturellement de la formation du ministère libéral. On mentionnait deux ou trois noms dans chaque province pour un seul ministère.
La même chose devait arriver pour le Nouveau-Brunswick. Les cinq députés libéraux de la province devaient leur élection au vote français.
L'hon. M. Copp, du comté de Westmoreland, l’hon. John Morrissy, aussi bien que les trois Acadiens 'devaient leur élection au vote acadien. Sans l’immense majorité de ce vote, les deux premiers n Auraient pas été élus.
Dès le lendemain de l’élection, on entendit murmurer mon nom. On disait même que la position m’appartenait de droit, tant au point de vue des années de service que de l’expérience, et il n’y avait certainement pas de contradiction. Au point de vue de services rendus je n’avais aucun reproche à me faire, je dois l’avouer. J’avais toujours été fidèle à mon devoir» non seulement envers le comté de Gloucester, mais encore envers tout le parti, au dedans comme au dehors de la Chambre des Communes. Durant tout le cours de ma carrière, je n’ai jamais reculé devant mon devoir, j’ai toujours été prêt à rendre service au parti de toute manière. Les nuits entières de débats, dans les crises de parti, n’étaient jamais trop longues pour moi. J’étais toujours à mon poste, toujours prêt à tout événement.
Mais une autre raison était celle que les Acadiens n’avaient jamais eu de ministre, et qu’il était temps de faire valoir leurs droits.
Non seulement de l’avis, mais à la prière de l’hon. M. Veniot et de mes autres amis, tel que l’hon. M. Byrne, Procureur-Général, je dus me rendre à Ottawa, auprès de l’hon. M. King. Je lui avais déjà écrit une lettre confidentielle, faisant valoir les droits de la minorité catholique des Provinces Maritimes et de la minorité acadienne du Nouveau-Brunswick. Le jour même de mon départ, je reçus une réponse du Premier Ministre approuvant mes vues mais en même temps m’expliquant la difficulté de leur mise en pratique.
La Province de Québec lui avait donné ses soixante-cinq députés. Elle demandait, et avec droit, son contingent de ministres dans le Cabinet en formation. Dans le Nouveau-Brunswick et dans les autres Provinces on disait déjà qu’il y avait trop de français dans le ministère. Je savais tout cela.
Toutefois, je demandai une entrevue, à mon arrivée dans la capitale. Elle me fut accordée à neuf heures du soir.
Je fus accueilli avec une grande courtoisie, et, je le sais, avec une grande générosité. Je discutai avec le Premier Ministre la question sous tous ses aspects pendant près de deux heures. Je lui exposai les droits des minorités, non seulement du Nouveau-Bruns- Brunswick, mais aussi de toutes les Provinces Maritimes.
Dans le Nouveau-Brunswick, il n’aurait rien obtenu sans le vote français. Dans les autres provinces, le vote français et catholique lui avait été donné et lui avait assuré plusieurs représentants. “Vous
avez, dis-je, dans le moment, quatre ministres désignés pour ces trois provinces, et pas un n’appartient à la minorité catholique.”
,. £me comPrenait bien et admettait tout cela. Mais on lui
disait, d autre part: “Vous avez déjà trop de ministres français de la I rovmce de Québec, n’en donnez pas un autre au Nouveau-Brunswick. Et il craignait d’offenser la majorité anglaise non-catholique.^ Je comprenais cela comme lui. Je lui fis bien comprendre que je n avais aucune antipathie pour M. Copp, un de mes meilleurs amis, mais que c’était le droit de la minorité que je croyais de mon devoir de lui présenter et de faire valoir. Ce n’était pas la mauvaise volonté de sa part qui l’empêchait d’accéder à ma demande, mais plutôt les difficultés qu’il rencontrerait.
Lui était-il possible d’enlever un des ministres français de la Province de Québec pour en donner un au Nouveau-Brunswick? La chose était difficile. Je le savais.
On se rappelle ce que les Acadiens avaient fait pour moi, dès l’année 1907, lors de la résignation de l’hon. M. Emmerson. Mon nom était mentionné dans la Nouvelle-Ecosse, dans l’Ile du Prince- Edouard, dans Québec et dans l’Ouest.
Quelques amis avaient aussi mentionné le nom de l’hon. M. Veniot, alors Ministre des Travaux Publics dans le gouvernement de la Province. Mais M. Yeniot avait dit qu’il n’aspirerait jamais à venir à Ottawa tant que je serais là moi-même. De mon côté, j’avais toujours désigné M. Veniot comme mon successeur à Ottawa quand je laisserais la politique active.
On mentionnait aussi le nom de M. Pius Michaud, député de Madawaska-Restigouche.
Je rappelai au premier ministre mes sacrifices et mes travaux pour le parti depuis 1896 — choses qu’il disait très bien connaître. Au moment de nous séparer il me parut ému et peiné, et, d’une voix pleine de sympathie, il me promit qu’il étudierait de nouveau la question, et que s’il ne pouvait se rendre à nos désirs, il n’y aurait aucune mauvaise volonté de sa part.
Ma réponse fut également cordiale et sans rancune. Je lui assurai de nouveau que la lutte que je faisais n’était nullement personnelle et dans le but de m’obtenir des honneurs ou une récompense, mais bien pour protéger et traiter avec justice la minorité acadienne du Nouveau-Brunswick.
Je rentrai chez moi avec la certitude que la demande des Acadiens serait encore mise de côté pour le moment.
Deux ou trois jours plus tard, le 29 décembre, l’hon. M. Copp, du Nouveau-Brunswick, était assermenté comme Ministre pour la
Province.
Mes amis furent désappointes, mais il leur fallut se soumettre a
la décision idu premier ministre. C’est ce que je leur recommandai moi-même, leur expliquant les difficultés que la situation actuelle
présentait.
UN TEIBUT A LA EACE ACADIENNE
Aux premiers jours de janvier, l’hon. M. King invita les représentants libéraux des Provinces Maritimes à se rendre à Ottawa pour étudier ensemble la question des chemins de fer en ce qui concernait les provinces de l’Atlantique. Je m’y rendis. Un grand nombre de ne s représentants étaient déjà là.
La discussion dura toute l’après-midi. Au moment de lui serrer la main, à l’heure 'du départ; M. King me demanda de rester un instant.
Lorsque nous fûmes seuls, il m’assura qu’il avait bien essayé, après mon départ, de trouver une solution favorable au problème de la représentation, dans le Cabinet, de la minorité acadienne, mais en vain.
Je ne pus faire autrement que d’admettre que ce qu’il me disait était vrai. J’avais prévu les difficultés qu’il rencontrerait, et je m’empressai de lui dire que j’appréciais ses efforts et que son insucsès n’altérerait jamais mes sentiments d’admiration et de confiance en lui, et que personnellement je lui restais aussi dévoué que par le passé.
L’état de choses actuel me rappelait bien le travail avec Sir Wilfri'd Laurier, quinze ans auparavant. Le temps probablement n’était pas encore venu. Si Sir Wilfrid, lui-même Canadien-françaisavait nommé un ministre canadien-français pour représenter une province anglaise, alors qu’elle ne pouvait en avoir qu’un seul, il aurait été accusé de faire du patriotisme outré. De son côté, l’hon. M. King avait les 65 députés de la Province de Québec avec lui, et de plusieurs côtés on criait qu’il y avait déjà trop de français dans le gouvernement.
Le récit de mes expériences démontra à tous mes compatriotes en minorité dans les Provinces de l’Ouest, aussi bien que de l’Est, combien il est 'difficile d’obtenir des privilèges, en dehors des droits véritables établis par la lettre de la constitution. Il est vrai que la persévérance l’obtient avec le temps mieux qu’avec des menaces. Certaines circonstances nous obtiendront parfois des privilèges longtemps attendus, sans causer d’irritation.
La patience est une grande vertu, nécessaire dans les affaires nationales aussi bien que dans la vie privée.
L’année 1921 avait été certainement remplie d’événements de toute sorte, dont plusieurs de grande portée. Il s’en annonçait d’autres pour l’année 1922 d’intérêt national et politique pour le pays en général et pour moi-même en particulier.
Dix longues années s’étaient écoulées depuis la défaite du parti libéral ayant Sir Wilfrid Laurier à sa tête- lorsque le peuple du Canada rejetait l’offre du traité de réciprocité avec les Etats-Unis.
infin, ce grand parti revenait au pouvoir, conduit par un bien jeune disciple de Sir W ilfrid, et que celui-ci avait désigné depuis longtemps comme son successeur. Il avait exprimé ce désir en plusieurs occasions, en conversant avec ses amis.
La convention tenue en 1919 avait mentionné les noms de plusieurs hommes qui avaient rendu de grands services au parti, tels que Thon. M. Fielding, l’hon. George P. Graham, et M. D. D. Mac* Kenzie. Ils étaient tous un peu âgés et on craignait de poser sur leurs épaules un fardeau aussi lourd de responsabilités.
Le cabinet de M. King avait certainement rencontré l’approbation générale et sincère de tout le parti. Comme Ministre des Finances, il avait nommé l’hon. M. Fielding, l’homme idéal pour tout le parti dans la sphère financière. Son règne de quinze années de prospérité sous l’administration libérale, était suffisant pour le recommander de nouveau pour cette position.
Les ministres de la Province de Québec étaient tous des hommes de grand talent et d’une réputation assurée depuis longtemps. Sir Lomer Gouin, Ministre de la Justice; était bien l’homme le plus en vue de tout le Canada depuis la mort de Sir Wilfrid Laurier. Les conservateurs eux-mêmes, avant notre convention, l’avaient invité par la voix de leurs journaux, à entrer dans leurs rangs. Ils ne connaissaient certainement pas son attachement à l’honnêteté 'de ses principes.
L’hon. Ernest Lapointe était un autre homme dont la personnalité devait s’imposer et qui devait se faire apprécier de jour en jour.
L’hon. Dr Henri S. Béland, peut-être le plus populaire de tous, dont l’éloquence rappelait bien souvent celle de Sir Wilfrid, et qui s’était distingué par ses services sur le champ de bataille, dès le début de la guerre. Sa longue captivité chez les Allemands lui avait en plus attiré la sympathie générale.
L’hon. George P. Graham était connu depuis longtemps, ainsi que l’hon. Charles Murphy. Ils étaient de vieux satellites de Sir Wilfrid Laurier.
L’hon. M. Motherwell, homme de coeur, un père pour tout le monde; et qui pouvait le mieux faire fonctionner le Ministère de l’Agriculture, comme il l’avait prouvé pendant ses seize années dans le gouvernement de la Saskatchewan, après avoir obtenu un succès remarquable sur sa propre ferme, succès qui avait fait l’admiration
de toute sa province. . , .
De l’Alberta, M. King avait encore avec lui, dans son Cabinet, l’hon. M. Stewart, qui avait donné un gouvernement modèle pendant quatre années. . ,
L’hon Jacques Bureau, homme de talent, un des plus forts
“debaters” de la Chambre et doué d’une grande énergie.
L’hon. Dr King, homme distingué de la Colombie-Anglaise, natif du Nouveau-Brunswick, et fils du sénateur George G. King, du comté de Queens, di<?ne fils d’un digne père, d’une courtoisie char- Tr^-0 pt pmimensée. brillant et modeste en même temps.
Le Dr King avait été membre 'de la Législature de la Colombie- Britannique de 1903 à 1909 et de 1916 à 1922. Pendant ces années, il avait été Ministre des Travaux Publics d’abord dans le gouvernement Brewster, puis dans le gouvernement Oliver, alors qu’il résigna pour répondre à l’appel du Premier Ministre.
Il y avait aussi l’hon. D. D. MacKenzie, l’ami sincère de Sir Wilfrid.
Tels étaient les principaux ministres du nouveau premier ministre libéral. Les autres étaient moins connus, mais chacun d’eux se révéla homme de mérite et d’honneur.
Avec un tel gouvernement formé avec des hommes 'd’une telle valeur, l’hon. M. King devait conduire le pays d’une manière strictement honnête et avec succès. Les élections eurent lieu sans retard inutile ; tous furent élus par acclamation, le 19 janvier 1922.
Son Cabinet enfin formé, le nouveau premier ministre prépara son programme pour la session qui s’ouvrit en février.
De mon côté» beaucoup de travail m’attendait. Les conservateurs avaient négligé tout ce que j’avais fait dans le comté de Gloucester. Les quais, les brise-lames s’en allaient en ruine, je pourrai? dire. Les officiers du chemin de fer étaient tous des conservateurs, qui avaient, pendant dix longues années, profité de leur position pour n’employer que des conservateurs bien connus pour tous les petits travaux sur toute la ligne.
Les temps étaient durs. Tous les chantiers d’hiver étaient fermés. Le bois scié durant l’hiver était dans les cours, attendant une diminution des taux de fret pour leur permettre d’atteindre les marchés éloignés des Etats-Unis.
Dans la ville de Bathurst et dans les environs, des centaines de familles étaient dans une misère presque sans exemple dans le passé. Plusieurs 'de ces familles venaient des paroisses de Caraquet et de Shippigan, attirées par cette ère de prospérité qui avait régné depuis longtemps. Ces pères et mères de famille avaient été mes plus dévoués et mes plus fidèles électeurs. Ces familles, dans le bienêtre et l’abondance des années de guerre, n’avaient pas prévu cette famine qui tout à coup envahissait leurs foyers. C’était bien la faim, la faim pour leurs enfants qui les amenait à mon bureau, demander la charité pour la première fois de leur vie, demander de la nourriture pour leurs familles.
de n’avais pas les ressources nécessaires, malheureusement, pour me rendre à toutes leurs demandes. Les refuser complètement, je ne pouvais pas le faire non plus. Les demandes étaient nombreuses. Tous les matins, mon bureau se remplissait de ces malheureux jusqu’à une heure avancée de la journée, et souvent se remplissait de nouveau dans la soirée. C’était une véritable armée qui allait et venait sans cesse. Les voisins regardaient une partie de la journée de leurs fenêtres ce va-et-vient continuel de toute cette souffrance. C’était si triste et si pitoyable !
S. G. Mgr Patrice-A. Chiasson Evêque de Chatham
Je distribuais tous les jours tout l’argent dont je pouvais disposer. Je donnais des commandes chez mes fournisseurs, autant que possible. Je signais et endossais des petits billets de dix, vingt et cinquante dollars, en tant que les banques étaient disposées à les honorer.
Les choses étaient devenues si tristes que ma femme ne put plus en supporter le spectacle, et que je dus l’obliger pendant toute une semaine à se réfugier chez ses neveux et ses nièces durant le cours de la journée, car elle devenait trop nerveuse.
Enfin, l’honorable P. J. Veniot? Ministre des Travaux Publics, pour faire cesser ce malaise qui augmentait 'd’un jour à l’autre dans la Province, conçut le projet d’offrir aux propriétaires de licenses des terres de la Couronne, l’exemption de la taxe sur la coupe du bois tué par les insectes depuis une année ou deux, afin de leur permettre de donner de l’emploi sur la rive nord du Nouveau-Brunswick.
Un grand nombre de chantiers furent ouverts peu de temps après et je fus presque immédiatement et grandement soulagé.
Je n’aurais pu soutenir plus longtemps ces appels à ma charité.
Dès l’ouverture de l’année 1922, aux premiers jours de janvier, je dus répondre à bien des demandes de la part de mes bons électeurs. C’est inévitablement le sort d’un parti politique qui arrive au pouvoir après un long séjour dans l’opposition.
Bien des besoins avaient été mis de côté et des ambitions avaient dû dormir pendant ces années passées dans l’Opposition. Au lendemain de la victoire, les ambitions se réveillent et le député doit se faire l’aide naturel et légitime de ses braves amis.
Dans les circonstances de l’année 1922, c’était encore les demandes multiples des soldats qui réclamaient le plus mon attention.
Un grand nombre de soldats n’avaient, pas eu ce qu’ils désiraient et ce qu’ils croyaient leur être légitimement dû. Des pensions avaient été refusées, d’autres n’étaient pas suffisantes pour permettre au soldat de vivre raisonnablement, ce qui lui était bien dû, ou même de conserver l’espérance d’obtenir cette pension qui ferait vivre sa famille.
Quelques-uns s’étaient établis sur des fermes, obtenues du Bureau du Rétablissement civil des soldats? à des prix très élevés, et les paiements annuels étaient par conséquent trop élevés pour leur permettre de faire vivre leurs familles. De tels cas étaient moins nombreux dans l’Est du Canada, mais dans l’Ouest il y en avait bien des milliers qui vivaient d’une existence qui ne pouvait se prolonger davantage.
Immédiatement après l'élection de ses ministres, l’hon. Mac- Kenzie King appelait les libéraux des Provinces Maritimes à une conférence au sujet de la question des chemins de fer, dans l’intérêt de nos Provinces.
Inutile de dire que j 'insistai sur la réduction des tarifs de transport, et sur l’emploi de ce Transcontinental de Winnipeg aux ports de mer de Saint- Jean et d’Halifax.
C’est après cette conférence que l’hon. MacKenzie King me retint à son bureau pour me dire les derniers efforts qu’il avait faits pour essayer d’en venir à une entente pour donner un ministre français au Nouveau-Brunswick, sans pouvoir en venir à une décision satisfaisante.
Ce n’est que le 8 mars 1922, que le premier ministre put convoquer le Parlement en session pour étudier le programme qu’il venait de définir.
Comme pour tout nouveau parlement, la première journée fut consacrée à l’assermentation des députés et à la nomination du président de la Chambre des Communes.
Le gouvernement avait déjà fait le choix de l’hon. M. Rodolphe Lemieux, certainement le député le mieux qualifié de tous, à cause de ses études et de ses vastes connaissances, et de son expérience de vingt-six années en Chambre. Il avait été Ministre des Postes sous l’administration Laurier, de 1904 à 1911, en même temps que Ministre du Travail jusqu’en 1908. Puis à la dissolution du Parlement» en 1911, il avait occupé le poste de Ministre de la Marine et des Pêcheries jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Sir Robert Borden et de son parti, au mois d’octobre de la même année.
De plus, l’hon. M. Lemieux était reconnu comme l’orateur le plus distingué de la Chambre des Communes et du pays, depuis la mort de Sir Wilfrid Laurier.
Pour moi, personnellement, j’aurais préféré le voir à la tête d’un ministère, et aviseur du premier ministre. Mais je crois dire vrai en 'déclarant que la disparition de Sir Wilfrid Laurier avait été pour lui la cause d’un grand chagrin et avait modéré son ambition politique. Il préférait rester simple député pour veiller aux intérêts de ses commettants chers à son coeur, et aider le parti à établir la meilleure politique possible pour faire du Canada un pays prospère et heureux.
Son refus de n’accepter aucun ministère l’avait déjà désigné pour ce poste tout éminent, et il avait accepté l’offre du gouvernement.
Inutile de dire que pas un seul député n’eut voulu mettre la moindre opposition à son élection et sa nomination fut bien accueillie par tous les députés sans exception. Pas un ne s’en réjouit plus que moi.
Le lendemain nous étions appelés à nous rendre au Sénat pour y entendre le discours du Trône, première fonction officielle.
C’était un nouveau Gouverneur-Général, Lord Byng, qui pour la première fois adressait la parole aux membres du Parlement cana-
dien. Il dit que c’était pour lui un grand honneur d’être appelé à administrer les affaires du Dominion et de s’unir à nous dans le travail que nous commencions.
Son Excellence passa en revue les conditions de dépression qui existaient 'dans l’industrie de tous les pays» et nous fit constater que le Canada était, après tout, de tous les pays, celui qui en souffrait le moins, et il exprimait son espérance de le voir bientôt entrer dans une ère de prospérité.
Il annonçait au Parlement qu’il serait appelé à faire des changements dans le tarif des douanes et dans la coordination des chemins de fer de l’Etat, afin d’augmenter l’efficacité de leur administration et le maintien 'de leur opération.
Le discours annonçait aussi une réforme dans la politique d’administration et la continuation du travail du rétablissement civil des soldats, leur traitement médical et l’entraînement vocationnel des forces canadiennes-
La question du retour aux trois provinces de l’Ouest du contrôle de leurs ressources naturelles serait soumise à la considération du Parlement.
Un 'département de Défense nationale devait être établi dans un but d’économie; il réunirait les différentes branches de la défense du Canada.
Le discours du Trône exprimait l’espérance que le Parlement approuverait la limitation des armements convenus à Washington, dans une conférence internationale tenue à l’invitation du président des Etats-Unis.
Il annonçait aussi que le gouvernement avait reçu une invitation de la part des différentes puissances à prendre part, à Genève, à une conférence entre les nations qui avaient participé à la guerre, dans l’espoir de rétablir l’ordre économique et financier entre les différentes nations. Le gouvernement avait nommé des délégués à cet effet.
Il annonçait enfin un programme considérablement chargé pour la session.
Le lundi suivant, le 13 mars, le débat sur l’adresse s’ouvrit par un excellent discours fait par M. McMurray, seul député libéral élu dans la province du Manitoba. Son discours, d’un grand mérite, exprimait ses idées avec force et vigueur.
Il fut suivi par celui de M. Paul Mercier, député 'de Westmount, qui, lui aussi, commanda l’attention de la Chambre. M. Mercier annonça dès lors son avenir dans l’arène parlementaire. Nous parlerons de lui plus tard.
Les discours durant ce débat furent certainement tous d un or- (jre élcvc.
L’hon M. Meighen était devenu chef de l’Opposition, avec une suite bien petite comparée à celle de ses deux dernières années.
M Meighen n’est pas d’un tempérament bien conciliant et il lui est difficile de prendre bon parti d’une défaite. C’est surtout l’élection de Sir Lomer Gouin qui lui faisait le plus mal au coeur,
et il critiqua tous ses discours durant le temps des élections, et reproduisit devant le Parlement tous les articles des journaux de Montréal qui l’avaient appuyé pendant les élections.
La question ‘du retour aux Provinces de l’Ouest du contrôle de leurs ressources naturelles était pour lui la question de la plus grande importance de toute la session.
Il trouvait que le discours du Trône ne donnait aucune précision sur la forme que cette mesure devait assumer.
Ce n’était pas une question nouvelle. Toutes les provinces étaient intéressées, disait-il, dans cette affaire, toutes avaient des réclamations justes ou imaginaires» et elles devaient recevoir la considération du Parlement si l’on voulait en venir à un état d’harmonie dans le pays. L’hon. M. Meighen disait ne rien voir de tout cela ‘dans le discours du Trône. Il désirait savoir si les provinces de la Nouvelle-Ecosse, de la Colombie- Anglaise, de Québec et de l’Ontario seraient représentées dans cet arrangement. Il demanda au premier ministre de présenter une proposition qui se recommanderait à la majorité du Parlement et qu 'ensuite elle deviendrait la loi du pays.
L’hon. M. Meighen discuta ensuite la question du tarif. Il rappela les promesses faites dans une assemblée solennelle dans la ville d’Ottawa, en août 1919, avec toute la force 'de la démocratie et il trouve que la déclaration faite dans le discours du Trône ne dit pas si cette révision du tarif sera une baisse ou une hausse du tarif.
M. Hance Logan, qui, après avoir été douze ans au Parlement, comme représentant du comté de Cumberland, N.-E., était resté en dehors de la Chambre depuis quinze ans, revenait encore une fois, mais cette fois élu avec une majorité de cinq mille votes.
Il avait toujours été le défenseur 'des droits des Provinces Maritimes et ajoutait certainement a la force du parti à ce point de vue.
L hon. M. King prononça un discours très éloquent qui lui gagna 1 admiration des libéraux ainsi que l’appréciation des conservateurs et des auditeurs de la galerie.
Au sujet des ressources naturelles des provinces de l’Ouest il expliqua que^ le gouvernement était prêt à avoir des conférences avec les représentants des diverses provinces et les membres 'du Parlement.
Les vieilles provinces pourraient bien avoir quelques réclamations et il dit qu’un comité d’enquête et de comptabilité serait nommé dans le but de s’enquérir et de faire rapport à la conférence Avec de telles précautions il devait être facile de s’entendre sur cette importante question.
Au sujet du tarif, il dit qu’il pouvait assurer le Chef de l’Opposition que cette mesure serait effectuée à la satisfaction du parti libéral, et au grand contentement, il en était certain, 'de la masse du peuple.
Il m’était difficile de laisser passer ce débat sans exprimer mes vues et mes ambitions pour le bien du Canada, maintenant que le parti libéral était au pouvoir.
J’avais, depuis dix ans, parlé dans l’Opposition, critiqué les mesures du gouvernement, surtout sur les questions de tarif et de transport.
J’avais toujours exprimé mon regret du refus du traité de réciprocité avec les Etats-Unis, et du refus du gouvernement conservateur de se servir de la voie du Transcontinental pour le transport des produits de l’Ouest aux ports canadiens de l’Atlantique.
Je ne manquai pas d’attirer l’attention de la Chambre sur la satisfaction de ce que la Commission des Chemins de fer, dans ses séances, n’avait pas augmenté les taux de fret, ce qui fut refusé, et je démontrai que pendant que la compagnie du Pacifique avait, en 1920, un surplus de $32,000?000, les chemins de fer de l’Etat avaient un déficit de $42,000,000. Si mon avis avait été suivi, de grands désastres auraient été épargnés à l’industrie d’un bout à l’autre du pays.
Les taux de fret devraient être réglés de manière à assurer le plus grand développement possible de nos ressources naturelles et le transport le moins coûteux de nos produits fabriqués à travers le pays. Cette proposition devrait surtout intéresser un pays comme le Canada, qui a un territoire de quatre ou cinq mille milles d’étendue.
C’est alors que je déclarai que ce n’est que par l’établissement de divisions que l’on peut possiblement atteindre un degré de perfection et d’opération qu’une seule opération centrale ne peut effectuer dans le Canada.
L’Intercolonial, d’Halifax à Montréal, avec ses embranchements, devrait former la première division, et une autre à Montréal ou même à Toronto, afin de fournir aux transports jusqu’à la tête des Lacs. Nous devrions en avoir une autre à Winnipeg ainsi qu’à Vancouver sur la tête du Pacifique, de sorte que tous les produits des différentes parties du Canada puissent être transportés dans les endroits où l’on en a besoin. C’est la seule manière d’arriver à un profit d’opération et de créer une expansion de commerce. Le bureau central de tous ces groupes devrait être à Ottawa? la capitale, et non à Toronto, comme il l’était dans le moment.
Je demandai aussi de tenter un essai de l’opération de mes suggestions sur les chemins de fer de l’Etat, ajoutant qu’avec la confiance que j’avais dans le nouveau ministre des chemins de fer, M. Kennedy, que son expérience et son succès en affaires recommandaient à’ notre attention, je croyais fermement qu’il ferait réussir une telle opération, si une telle tâche pouvait être couronnée de succès quelque part.
C’était une belle occasion pour moi d’exprimer ma confiance dans notre chef distingué, M. King, qui se montrait de jour en jour le digne successeur du plus grand homme d’Etat canadien que nous pleurons tous encore, Sir Wilfrid Laurier.
Avec notre premier ministre actuel a la tete des affaires, et ses deux éminents lieutenants, le ministre des Finances, l’hon. W. S.
Fielding, et le ministre de la Justice, Sir Lomer Gouin, qui comme administrateur a mérité la réputation enviable dont il jouit encore aujourd’hui, nous avions, dis-je, trois hommes égaux en patriotisme et en claire-vue, à tout triumvirat 'de l’Empire Romain. Avec de tels hommes à la tête des affaires du pays, le peuple canadien pouvait à juste titre être optimiste.
Les conservateurs avaient toujours reproché au parti libéral la construction du Transcontinental de Winnipeg à Moncton, tandis que j 'avais toujours affirmé que ce chemin de fer était une des plus grandes nécessités du pays.
Il avait été construit pour rapprocher le grenier de l’Empire britannique avec les ports de mer conduisant aux marchés de l’Europe. A cause des conditions géographiques du pays, ce chemin était une nécessité nationale. Mais les conservateurs se contentaient depuis dix ans de contempler l’immense quantité de trafic qui s’envole aux ports américains au lieu de se rendre à nos propres ports. Tel était l’effet de la politique du parti conservateur sur l’administration de nos voies ferrées.
Le Dr Manion, député de Fort- William, avait fait allusion à mes suggestions sur le tarif et proclamé que j’étais le seul libre-éehangiste avec M. McMaster, dans toute la Chambre des Communes. Je ne pouvais que proclamer mes opinions de libre-échangiste en principe, en théorie et en pratique autant qu’il soit possible d’appliquer ce principe dans notre condition internationale. Et je me réjouissais 'de ce que ce principe avait reconnu en 1910, lorsque l’administration libérale avait proposé une mesure de réciprocité avec les Etats-Unis. C’était la plus large mesure libre-échangiste — concession pour concession — que le Canada ne pouvait jamais espérer du pays qui l’avoisinait au sud. Si notre peuple avait approuvé cette mesure* il en aurait obtenu d’immenses bénéfices. Malheureusement pour le peuple canadien, il en avait décidé autrement, aveuglé par la campagne de bigoterie adoptée par le parti conservateur, avec le résultat que nous avons aujourd’hui le parti progressiste, dont l’existence est si amèrement déplorée par le parti conservateur. Mais ceux-ci ne devront jamais oublier que ce mouvement dans les provinces de l’Ouest doit son origine au ressentiment des fermiers des Prairies pour la perte de cette grande prospérité dont ils auraient joui avec les Etats-Unis.
Le parti progressiste en soutenant le parti libéral avait défait le parti conservateur aux dernières élections et l’avait relégué, je l’espérais, pour de longues années dans l’Opposition.
C’était un plaisir pour nous tous de voir le père de cette mesure de réciprocité, M. Fielding, de nouveau à la tête des affaires financières de la nation, et je dis que sans aucun doute, son nom passera à l’histoire comme l’homme de la plus grande vision économique de son temps.
En cette occasion, je prenais plaisir à rappeler au chef actuel de l’Opposition, que je lui avais conseillé lors de son élévation à la tête de son parti* d’en appeler au peuple, lui prédisant que s’il re-
tardait trop, il ne reviendrait pas au pouvoir, mais qu’il serait placé •dans l’Opposition avec une petite bande de fidèles. J’avais donc été un véritable prophète en cette occasion. Cependant, il trouvera encore un vaste champ d’action pour exercer son talent, et je lui souhaitais de longues années de santé et de vigueur pour aider au gouvernement du jour à donner une bonne et sage administration, tout en le tenant sur ses gardes contre une répétition des erreurs qui ont caractérisé sa conduite des affaires publiques.
Au sujet des ressources naturelles des Provinces de l’Ouest, je rappelai que j ’étais à la Chambre en 1905, lorsque les ressources naturelles de ces nouvelles provinces dépendaient de l’autorité du Dominion, et que j ’avais dès lors exprimé mon espérance que la population de ces provinces et leur développement deviendraient tels qu’ils justifieraient le retour de ces mêmes ressources naturelles à l’autorité provinciale. Nous n’avions pas peut-être anticipé un si rapide développement dans l’Ouest, développement qui avait mérité l’admiration non seulement du Canada mais aussi des autres pays. Dans moins d’une vingtaine d’années, ce développement avait été merveilleux: l’éducation avait été encouragée, des maisons d’école et des universités y avaient été établies, et non seulement la population de ces provinces en avait profité, mais pour ainsi dire le pays tout entier. Les hommes avaient fait preuve d’une grande énergie, ils avaient travaillé jour et nuit dans l’intérêt général de leurs provinces. Les femmes de l’Ouest avaient grandi non seulement en beauté, mais, devenues elles aussi patriotiques et industrieuses, elles avaient mêlé leurs efforts à ceux de leurs maris et de leurs enfants pour le bien commun du pays.
Les habitants de l’Ouest sont reconnus comme étant doués d’une grande ambition, et le développement des ressources naturelles est une noble ambition qu’ils chérissent tendrement. L’homme de l’Ouest a cherché à faire le bonheur de sa famille, et le bonheur de la famille est la base de la prospérité dans tout le pays. Les femmes ont certainement exercé une grande influence dans l’adoption d’une législation de tempérance, et mon ami, M. Motherwell, maintenant Ministre de l’Agriculture, était un des membres du gouvernement provincial qui a établi cette législation de tempérance, formulée par le Gouverneur-Général, à la demande pressante des femmes de la province. Il en avait été de même dans les autres provinces.
Il y avait donc deux grands aspects dans la question de la restauration des ressources naturelles à ces provinces. Des subsides considérables avaient été payés aux provinces qui n’avaient pas encore obtenu ce contrôle, et il y avait dans l’Est — tout naturellement — une opinion que ces ressources naturelles étant remises aux provinces, l’Est avait droit à une compensation. Mais mon opinion était celle-ci: à quoi servait-il à la population de la Nouvelle-Ecosse» du Nouveau-Brunswick et même de Québec, de dire: “Vous n’aurez pas vos ressources naturelles à moins de payer une grosse somme d’argent.” La population des provinces de l’Ouest ne pourrait-elle pas dire en revanche à celle de l’Est: “Nous ne vous enverrons pas
nos produits pour l’exportation, nous les exporterons par les ports des Etats-Unis.” De même, à quoi bon pour le peuple des Prairies de dire: “Nous n’abandonnerons pas les subsides, parce que vu cette administration des ressources naturelles, nous avons subi des pertes.”
J’ai une sympathique considération pour la population des provinces de l’Ouest, parce que les ayant visitées en plusieurs occasions je suis venu en contact avec elles plus que tout autre Canadien de l’Est. C’est pour cela que je dis: Pourquoi pas nous entendre avec elles à l’instant? Que les provinces de l’Ouest disent: “Nous allons nous abstenir du subside que nous avons adopté comme une mesure temporaire.”
Je suis encore du même avis aujourd’hui, et au moment où j’écris, la province de l’Alberta aurait obtenu ces ressources naturelles (1926) si la bigoterie ontarienne n’était pas survenue pour arrêter le gouvernement avec des démonstrations de l’“ Orange Sentinel” au sujet de la question des écoles, pour l’entretien desquelles des réserves de terre ont été faites dont les revenus doivent être distribués pour le maintien des écoles séparées aussi bien que pour celui des écoles publiques, suivant la population.
J’espère encore que la majorité de la population non-catholique, plus libérale et plus juste que celle de l’Ontario, acceptera ces ressources suivant la constitution des provinces sanctionnée en 1905 et qui a fait le bonheur de cette immense population.