VICTOR LECOU, ÉDITEUR
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Un lundi du mois de juin de 184... dia detoros^ comme on dit en Espagne, un jeune homme de bonne mine, mais qui paraissait d'assez mauvaise humeur se dirigeait vers une maison de la rue San-Bernardo, dans la très-noble et très-héroïque cité de Madrid.
D*une des fenêtres de cette maison s'échappait un clapotis de piano qui augmenta d'une manière sensible le mécontentement peint, sur les traits du jeune homme : il s'arrêta devant la porte comme hésitant à entrer; mais cependant il prit une détermination violente, et surmontant sa répugnance, il souleva le marteau au fracas duquel répondit dans l'escalier le bruit de pas lourds et gauchechement empressés du gallego qui venait ouvrir.
On aurait pu supposer qu'une affaire désagréable, un emprunt usuraire à contracter, une dette à solder, un sermon à subir de la part de quelque vieux parent gron-
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deur amenait ce nuage sur la physionomie naturellement joyeuse de don Andrès de Salcedo.
Il n'en était rien.
Don Andrès de Salcedo, n'ayant pas de dettes, n'avait pas besoin d'emprunter, et comme tous ses parents étaient morts, il n'attendait pas d'héritage, et ne redoutait les remontrances d'aucune tante revêche et d'aucun oncle quinteux.
Bien que la chose ne soit guère à la louange de sa galanterie, don Andrès allait tout simplement rendre à dona Feliciana Vasquez de los Rios sa visite quotidienne.
Dona Feliciana Vasquez de los Rios était une jeune perspnne de bonne famille, assez jolie et suffisamment riche, que don Andrès devait épouser bientôt.
Certes, il n'y avait pas là de quoi assombrir le front d'un jeune homme de vingt-quatre ans, et la perspective d'une heure ou deux passées avec une novia « qui ne comptait pas plus de seiee avrik » ne devait présenter rieft d'effrayant à l'imagination.
Comme la mauvaise humeur n'empêcbe pas la coquetterie, Andrès, qui avait jeté son cigare au bas de l'escalier, secoua, tout en montant les marches, les cendres blanches qui salissaient les parements de son habit, donna ua tour à ses cheveux «t releva la pointe de ses moustaches ; il se défit aussi de son air contrarié, et le plus joli sourire de commande viat errer sur ses lèvres.
— Pourvu, dit-il en franchissant le seuil de l'appartemem^ que l'idée ne lui vienne pas de me faire rép^ avec elle cet exécrable duo de Bdlini, qui n'en finit pas, et qu'il faut reprendre vii^ fois, le manquerai le commencement de b course et ne v^rai pas la grimace de Ta^uazil quand on ouvrira la porte au taureau.
Telle était la crainte qui préoccupait don Andrôs, et, à vrai dire, elle était bien fondée.
Felieiana, assise sur un tabouret et légèrement penchée, déchiffrait la partition formidable ouverte à Tendroit redouté; les doigts écartés, les coudes faisant angle de ehaque côté de sa taille, elle frappait des accords plaqué» et recommençait un passage difficile avae une persévérance digne d'un meilleur sort.
Elle était tellement occupée de son travail qu'elle ne s'aperçut pas de l'entrée de don Andrés, que la suivante avait laissé passer sans l'annoncer, comme familier de la maison et futur de sa maîtresse.
Andrés, dont les pas élaient amortis par la natte de paille de Manille qui recouvrait les briques du planeher, parvint Jusqu'au milieu de la ehambre sans avoir attiré l'attention de dona FeJi^iana.
Pendant que dona Felieiana lutte eonti» son piano, et que don Andrès reste debout derrière elle, ne sachant s'il doit {ranehement interrompre £e vacarme intime ou révéler sa présence par une toux discrète, il ne sera peutêtre pas hoirs de prop(»sde i^r un eoup d'^1 sur l'endroit OM la scène se passe.
Une teinte {date à la détrempe «ouvrait les mufs; de fausses moulures, de feints encadrements à la grisaille ecLtouraient les fenêtres et les portes. Quelques gravures à la manière noire, venues de Paris, Souvenirs et fie^ets, les Petits braconniers. Don Ju^m et 9[aydée,*Mina et Brenda, étaient suspendues, dans la plus parfaite symié^ trie, à des cordons de soie verte. Des oa«bapés de erin noir, des chaises assorties au dos épanoui en lyre, une commode et une table d'acajou orn^ées de lêtes de sphini: .en cadenettesy souvenirs de h conquête d'£gypte# w»
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pendule représentant la Esméralda faisant écrire à sa chèvre le nom de Phébus , et flanquée de deux chandeliers sous globe, complétaient cet ameublement de bon goût.
Des rideaux de mousseline suisse à ramages prétentieusement drapés et rehaussés de toutes sortes d'estampages garnissaient les croisées et reproduisaient d'une façon désastreusement exacte les dessins que les tapisseries de Paris font paraître dans les journaux de modes ou par cahiers lithographies.
Ces rideaux, il faut le dire, excitaient Tadmiration et Fenvie générales.
Il serait injuste de passer sous silence une foule de petits chiens en verre filé, de groupes en porcelaine moderne, de paniers en filigrane entremêlés de fleurs d'émail, de serre-papiers d'albâtre et de boîtes de Spa relevées de coloriages qui encombraient les étagères, brillantes superfluités destinées à trahir la passion de Feliciana pour les arts.
Car Feliciana Vasquez avait été élevée à la française et dans le respect le plus profond de la mode du jour; aussi, sur ses instances, tous les meubles anciens avaient-ils été relégués au grenier, au grand regret de don Geronimo Vasquez, son père, homme de bon sens, mais faible.
Les lustres à dix bras, les lampes à quatre mèches, les fauteuils couverts de cuir de Russie, les draperies de damas, les tapis de Perse, les paravents de la Chine, les horloges à gaîne* les meubles de velours rouge, les cabinets de marqueterie, les tableaux noirâtres d'Orrente et de Menendez, les lits immenses, les tables massives de noyer, les buffets à quatre battants, les armoires à douze tiroirs, les énormes Vases à fleurs, tout le vieux luxe espagnol avaient dû céder la place à cette moderne élégance de troi-
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sième ordre qui ravit les naïves populations éprises d'idées civilisatrices et dont une femme de chambre anglaise ne voudrait pas.
Dona Feliciana était habillée à la mode d'il y a deux ans ; il va sans dire que sa toilette n'avait rien d'espagnol : elle possédait à un haut degré cette suprême horreur de tout ce qui est pittoresque et caractéristique, qui distingue les femmes comme il le faut; sa robe, d'une couleur Iqdécise, était semée de petits bouquets presque invisibles ; l'étoffe en avait été apportée d'Angleterre et passée en fraude par les hardis contrebandiers de ^Gibraltar; la plus couperosée et la plus revêche- bourgeoisie n'en eût pas choisi une autre pour sa fille. Une pèlerine garnie de valenciennes ombrait modestement les charmes timides que l'échancrure du corsage, commandée par la gravure de mode, eût pu laisser à découvert. Un brodequin étroit moulait un pied qui, pour la petitesse et la cambrure, ne démentait point son origine.
C'était, du reste, le seul indice de sa race qu'eût coUr serve dona Feliciana ; on l'eût prise d'ailleurs pour une Allemande ou une Française des provinces du nord ; ses yeux bleus, ses cheveux blonds, son teint uniformément rosé, répondaient aussi peu que possible à l'idée que l'on se fait généralement d'une Espagnole d'après les romances et les keepsakes. Elle ne portait jamais de mantille et n'avait pas le moindre stylet à sa jarretière. Le fandango et la cachucha lui étaient inconnus; mais elle excellait dans la contredanse, le rigodon et la valse à deux temps ; elle n'allait jamais aux courses de. taureaux, trouvant ce divertissement (c barbare ; » en revanche elle ne manquait pas d'assister aux premières représentations des vaudevilles traduits de Scribe, au théâtre del Principe et de suivre les
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représentations des chanteurs italiens au théâtre del Girco. — Le soir^ elle allait faire au Prado un tour en calècbey coiffée d*un chapeau venant directement de Paris.
Vous voyez que dona Feliciatia Vasquez de losRlos était de toUs pointé une jeune personne parfaitement convenable.
C'était de que disait don Andrès; seulement il n'osail pas formuler vis-â^vis de lui-même le complément de cette opinion parfaitement convenable^ mais parfaitement ennuyeuse !
On demandera pourquoi don Andrès faisait la cour dans des vues conjugales à une femme qui lui plaisait médiocrement î était-ce par avidité? Non ; la dot de Feliciana, quoique d'un chiffre assez rond, n'avait rien qui pût tenter Andrès de Salcedot dont la fortune était pour le moins aussi considérable : ce mariage avait été arrangé par les parents des deux jeunes gens , qui s'étaient laissé faire sans objection ; la fortune, la naissance^ l'âge, les rapports d'intimité^ l'amitié contractée dès l'enfance, tout s'y trouvait réuni* — Andrès s'était habitué à considérer Feliciana comme sa femme» — Aussi lui semblait-il rentrer chez lui en allant chez elle; — et que peut faire un mari chez lui, si ce n'est désirer de sortir? Il trouvait d'ailleurs à dona Feliciana toutes les qualités essentielles ; elle était jolie, mince et blonde ; elle parlait français et anglais, faisait bien le thé. — Il est vrai que don Andrès ne pouvait Souf-^ frir cette horrible mixture. — Elle dansait et jouait du piano, hélas ! et lavait adsez proprepient l'aquarelle. Certes, l'homme le plus difficile n'aurait pu exiger davantage.
— Ah ! c'est vous, Andrès, dit sans se retourner Feliciana, qui avait reconnu la présence de son futur au craquement de ses chaussures.
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Que Ton ne s'étonne pa« de voir une demoiselle aussi bien élevée que Feliciana interpeller un jeune homme par son petit nom ; c'est l'usage en Espagne au bout de quelque temps d'intimité, et l'emploi du nom de baptême n'a pas la même portée amoureuse et compromettante que chez nous.
— Vous arrivez tout à propos; j'étais en train de repasser ce duo que nous devons chanter ce soir à la tertulia de la marquise de Benavidôs.
— Il me semble que je suis un peu enrhumé, répondit Andrès.
Et comme pour justifier son assertion, il essaya de tousser, mais sa toux n'avait rien de convaincant, et dona Feliciana, peu touchée de son excuse, lui dit d'un ton assez inhumain :
— Cela ne sera rien ; nous devrions bien le chanter ensemble encore une fois pour être plus sûrs de notre effet. Voulez->vous prendre ma place au piano et avoir la complaisance d'accompagner? Le pauvre garço||jetaun regard mélancolique sur la pendule ; il était déjà quatre heures ; il ne put réprimer un soupir, et laissa tomber ses mains désespérées sur l'ivoire du clavier.
Le duo achevé sans trop d'encombre, Andrès lança encore vers la pendule, où la Esméralda continuait d'instruire sa chèvre,, un coup d'œil furtif qui fut surpris au passage par Feliciana,
—L'heure paraît vous intéresser beaucoup aujourd'hui, dit Feliciana, vos yeux ne quittent pas le cadran.
— C'est un regard vague et machinal... Que m'importe l'heure lorsque je suis près de vous ?...
Et il s'inclina galamment sur la main de Feliciana pour y poser un baiser respectueux.
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— Les autres jours de la semaine, je suis persuadée que la marche des aiguilles vous est fort indifférente; mais le lundi c'est tout autre chose...
— Et pourquoi cela, âme de ma vie? Le temps ne coulet-il pas toujours aussi rapide, surtout quand on a le bonheur de faire de la musique avec vous ?
— Le lundi, c'est le jour des taureaux, et, mon cher don Andrès, n'essayez pas de le nier, il vous serait plus agréable d'être en ce moment-ci à la porte d'Alcala qu'assis devant mon piano. Votre passion pour cet affreux plaisir est donc incorrigible? Oh! quand nous serons mariés, je saurai bien vous ramener à des sentiments plus civilisés et plus humains.
— Je n'avais pas l'intention formelle d'y assister... cependant j'avoue que si cela ne vous contrariait pas... j'ai été hier à l'Arroyo, et il y avait entre autres quatre taureaux de Gaviria des bêtes magnifiques; un fanon
énorme, des jambes sèches et menues, des cornes comme des croisants ! et si farouches, si sauvages, qu'ils avaient blessé l'un des deux bœufs conducteurs ! Oh I quels beaux coups il va se faire tout à l'heure dans la place, si les toreros ont le cœur et le poignet fermes I s'écria imprudemment Andrès, emporté par son enthousiasme d'aficionado.
Feliciana, pendant cette tirade, avait pris un air superbement dédaigneux, et dit à don Andrès :
— Vous ne serez jamais qu'un barbare verni ; vous allez me donner mal aux nerfs avec vos descriptions de bêtes féroces et vos histoires d'éventrements... et vous dites ces horreurs avec un air de jubilation, comme si c'étaient les plus belles choses du monde.
Le pauvre Andrès baissa la tête, car il avait lu, comme
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les autres Espagnols, les slupides tirades philanthropiques que les poltrons et les âmes sans énergie ont débitées contre les courses de taureaux, un des plus nobles divertissements qu'il soit donné à Thomme de contempler; et il se trouvait un peu Romain de la décadence, un peu boucher, un peu belluaire, un peu cannibale; mais, cependant, il eût volontiers donné ce que sa bourse contenait de douros à celui qui lui eût fourni les moyens de faire une retraite honnête, et d'arriver à temps pour l'ouverture de la course.
— Allons, mon cher Andrès, dit Feliciana avec un sourire demi-ironique, je n'ai pas la prétention de lutter contre ces terribles taureaux de Gavirîa ; je ne veux pas vous priver d'un plaisir si grand pour vous : votre corps est ici, mais votre âme est au cirque. Parlez, je suis clémente et vous rends votre liberté à condition que vous viendrez de bonne heure chez la marquise de Benavidès.
Par une délicatesse de cœur qui prouvait sa bonté, Andrès ne voulut pas profiter sur-le-champ de la permission octroyée par Feliciana ; il causa encore quelques minutes et sortit avec lenteur, comme retenu malgré lui par le charme de la conversation.
Il marcha d'un pas mesuré jusqu'à ce qu'il eût tourné l'angle de la calle ancha de San-Bernardo pour prendre la calle de la Luna ; alors, sûr d'être hors de vue du balcon de dona Feliciana, il prit une allure qui l'eut bientôt amené dans la rue du Desengano.
Un étranger eût remarqué avec surprise que les passants se dirigeaient du môme côté : — tous allaient, aucun ne venait. Ce phénomène dans la circulation de la ville a lieu tous les lundis, de quatre à cinq heures.
En quelques minutes, Andrès se trouva près de la fon-
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taine qui marque le carrefour où se rencontrent la red de San-Luis» la rue Fuencarral et la rue Ortaleza.
Il approchait.
La oalle del Caballero de Gracia franchie, il déboucha dans cette magnifique rue d'Alcala» qui s'élargit en descendant vers la porte de la villes ainsi qu'un fleuve approchant de la mer» comme si elle se grossissait des affluents qui s'y dégorgent.
Malgré son immense largeur, cette belle rue, que Paris et Londres envieraient à Madrid, et dont la pente bordée d'édifices étincelants de blancheur, se termine sur une percée d'azur, était pleine, jusqu'au bord» d'ube foule compacte, bariolée» fourmillante et de plus en plus épaisse.
Les piétons» les cavaliers, les voitures se croisaient» se heurtaient, s'enchevêtraient au milieu d'un nuage de pou^ sière, de cris joyeux et de vociférations; les caleseros juraient comme des possédés» les bâtons résonnaient sur l'échiné des rosses rétives» les grelots, suspendus par grappes aux têtières des mules» faisaient un tintamarre assourdissant; les deux mots sacramentels de la langue espagnole étaient renvoyés d'un groupe à l'autre comme des volants par des raquettes.
Dans œt océan humain apparaissaient de loin en loin, pareils à des cachalots» des carrosses du temps de Philippe IV» aux dorures éteintes, aux couleurs passées» traînés par quatre bêtes antédiluviennes ; des berlingots» qui avaient été fort élégants du temps de Manuel Godoï» s'aflais- SMent sur leurs ressorts énervés» plus t^nteus^ient délabrés que les coucous des environs de Paris réduits à l'inamion par la concurrence des chemins de fer.
En revanche» comme pour représenter l'époque modentei dés omnibus attelés de six à huit mules mainte-
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nues au triple galop par une mousqueterie de coups de fouet, fendaient la foule qui se rejetait effarée sous les arbres écimés et trapus dont est bordée la rue d'Alcala, à partir de la fontaine dé Cybèle jusqu'à la porte triomphale élevée en Thonneur de Charles m.
Jamais chaise de poste à cinq francs de guide, au temps où la poste marchait, n'a été d'un pareil train, — «les omnibus madrilégnes, ce qui explique cette vélocité phénoménale, ne vont que deux heures par semaine, l'heure qui précède la course et celle qui la suit ; la nécessité de faire plusieurs voyages en peu de temps force les conducteurs à extraire à coups dô trique de leurs mules toute la vitesse possible ; et, il faut le dire^ œtte nécessité s'accorde assez bien avec leur penchant.
Andrès s'avançait de ce pas alerte et vif particulier aux Espagnols, les premiers marcheurs du monde, faisant sauter joyeusement dans sa poche, parmi quelques douros et quelques piécettes, son billet de êomîm por ta (arde^ fout prés de la barrière; car, dédaignant l'élégance des loges, il préférait s'appuyer aux cordes qui sont cessées devoir empêcher le taureau de sauter parmi les spectateurs, au risque de sentir à son coude le coude bariolé d'une veste de paysan, et dans ses cheveux la boufliée de fumée de la dgarette d'un manolo ; car, de cette place, l'on ne perd pas un seul détail du combat, et l'on peut af^préûier les coups à leur juste valeur.
Malgré son futur mariage, don Andrès ne sa privait nullement de la distraction de r^arder les jolis visages plus ou moins voilés par les mantilles de dentelles, de velours ou de taffetas. Même si quelque beauté passait, l'éventail ouvert 6ur le coin de la joue, en manière de panaaol, pour piéserver des acres haisîers du bâle la frakhe pfifeur d'un
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teint délicat, il allongeait le pas, et, se retournant ensuite sans affectation, contemplait à loisir les trails qu'on Itii avait dérobés.
Ce jour-là, don Andrès faisait sa revue avec plus dç soin qu'à Tordinaire ; il ne laissait passer aucun minois vraisemblable sans lui jeter son coup d*œil inquisiteur. On eût dit qu'il^ cherchait quelqu'un à travers cette foule.
Un fiancé ne devrait pas, en bonne morale, s'apercevoir qu'il existe d'autres femmes au monde que sa novia ; mais cette fidélité scrupuleuse est rare ailleurs que dans les romans, et don Andrès, bien qu'il ne descendît ni de don Juan Tenorio ni de don Juan de Marana, n'était pas attiré à la place des Taureaux par le seul attrait des belles estocades de Luca Blanco et du neveu de Montés.
Le lundi précédent il avait entrevu à la course, sur les bancs du tendido, une tête de jeune fille — d'une rare beauté et d'une expression étrange. — Les traits de ce visage s'étaient dessinés dans sa mémoire avec une netteté extraordinaire pour le peu de temps qu'il avait pu mettre à les contempler. — Ce n'était qu'une rencontre fortuite qui ne devait pas laisser plus de trace que le souvenir d'une peinture regardée en passant, puisque aucune parole, aucun signe d'intelligence n'avaient pu être échangés entre Andrès et la jeune manola (elle paraissait appartenir à cette classe), séparés qu'ils étaient l'un de l'autre par l'intervalle de plusieurs bancs. Andrès n'avait d'ailleurs aucune raison de croire que la jeune fille l'eût aperçu et eût remarqué son admiration. Ses yeux, fixés sur l'arène, ne s'étaient pas détournés un instant du spectacle auquel elle paraissait prendre un intérêt exclusif.
C'était donc un incident qu'il eût dû oublier sur le seuil du lieu qui l'avait vu naître. Cependant, à plusieurs re-
prises, l'image de la jeune fille s*étail retracée dans l'esprit d'Andrès avec plus de vivacité et de persistance qu'il ne l'aurait fallu.
Le soir, sans en avoir la conscience sans doute, il prolongeait sa promenade, ordinairement bornée au salon du Prado où s'étale sur des rangs de chaises la fashion de Madrid, au-delà de la fontaine d'Alcachofa, sous les allées plus ombreuses fréquentées par les manolas de la place de Lavapiès. — Un vague espoir de retrouver son inconnue le faisait déroger à ses habitudes élégantes.
De plus, il s'était aperçu, symptôme significatif, que les cheveux blonds de Feliciana prenaient à contre-jour des teintes hasardeuses atténuées à grand'peine par les cosmétiques, ^— jamais jusqu'à ce jour il n'avait fait cette remarque, — et que ses yeux bordés de cils pâles n'avaient aucune expression, si ce n'est celle de l'ennui modeste qui sied à une jeune personne bien élevée, et il bâillait .involontairement en pensant aux douceurs que lui réservait l'hymen.
Au moment où Andrès passait sous une des trois arcades de la porte d'Alcala, un calesin fendait la foule au milieu d'un concert de malédictions et de sifflets ; car c'est ainsi que le peuple accueille en Espagne tout ce qui le dérange au milieu de se? plaisirs et semble porter atteinte à la souveraineté du piéton.
Ce calesin était de l'extravagance la plus réjouissante ; sa caisse, portée par deux énormes roues écarlates, disparaissait sous une foule d'amours et d'attributs anàcréontiques, tels que lyres, tambourins, musettes, cœurs percés de flèches, colombes se becquetant, exécutés à des époques reculées par un pinceau plus hardi que correct. La mule rasée à mi-corps secouait de sa tête empana-
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chée tout un carillon de grelots et de sonnettes! Le bourrelier qui avait confectionné son harnais s'était livré à une débauche incroyable de passementeries, de piqûres, de pompons, de houppes et de fanfreluches de toutes couleurs. *— De loin^ sans les longues oreilles qui sortaient de ce brillant fouillis, on eût pu prendre cette tète de mule ainsi attelé^ pour un bouquet de fleurs ambulant.
Un calesero de mine farouche, en manches de chemise et la chamarre de peau d'Astracan au coin de Tépaule, assis de côté sur le brancard, bâtonnait à coups de manche de fouet la croupe osseuse de sa bête, qui s'écrasait sur ses jarrets et se jetait en avant avec un nouvelle furie.
Un calesin, le lundi à la porte d'Alcala, n'a rien en soi qui mérite une description particulière et doive attijrer l'attention^ et si celui-là est honoré d'une mention spéciale, c'est qu'à sa vue, la plus agréable surprise avait éclaté sur la figure de don Andrès.
Il n'est guère dans l'usage qu'une voiture se rende vide à la place des Taureaux, aussi le calesin conteaait-il deux personnes.
La première était une vieille, petite et grosse, vêtue de noir, à l'ancienne mode» et dont la robe trop courte d'un doigt laissait parsatre un ourlet de jupon en drap jaune comme en portent les paysannes en Castille ; — cette vénérable créature appartenait à cette espèce de femmes qu'on appelle en Espagne la da Pelona, la tia Blasia, selon leur nom, comme l'on dit ici la mère Michel, k mère Godichon, dans le monde si bien décrit par Paul de Kock. Sa face large, épatée, livide, aurait été des plus communes, si deux yeux charbonnés et entourés d'une large auréole de bistre, et deux pinceaux de moustaches obombrant les commissures des lèvres, n'eussent rdevé cttte
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trivialité par un certain air sauvage et féroce digne des du^es du bon temps. Goya, l'inimitable auteur des caprices, vous eût en deux coups de pointe gravé cette physionomie. Bien que Têge des amours fût envolé depuis longtemps pour elle, si jamais il avait existé, elle n'en arrangeait pas moins ses coudes dans sa mantille de serge, bordée de velours avec une certaine coquetterie, et manégeait assez prétentieusement un grand éventail de papier vert.
Il n'est pas probable que ce fût l'aspect de cette aimable compagnonne qui amenât un éclair de satisfaction sur le visage de don Andrès.
La seconde personne était une jeune fille de seize à dix-huit ans, plutôt seize que dix-huit; une légère mantille de taffetas posée sur la galerie d'un haut peigne d'écaille qu'entourait une large natte de cheveux tressés en corbeille, encadrait sa charmarite figure, d'une pâleur imperceptiblement olivâtre. Son pied allongé sur le devant du calesin, et d'une petitesse presque chinoise, montrait un mignon soulier de satin à quartier de ruban et le commencement d'un bas de soie à coins de couleur bien tiré. Une de ses mains délicates et fines, bien qu'un peu basanées, jouait avec les deux pointes de la mantille, et l'autre, repliée sur un mouchoir de batiste, faisait briller quelques bagues d'argent, — le plus riche trésor de son écrin de manola, — des boutons de jais miroitaient à sa manche et complétaient ce costume rigoureusement espagnol.
Andrès avait reconnu la délicieuse tête dont le souvenir le poursuivait depuis huit jours.
H doubla le pas et arriva en même temps qiie le calesin à l'entrée de la place des Taureaux : le calesero avait mis le genou en terre comme pour servir de marchepied à la
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belle manola, qui descendit en lui appuyant légèrement le bout des doigts sur l'épaule : l'extraction de la vieille fut autrement laborieuse ; mais enfin elle s'opéra heureusement, et les deux femmes, suivies d'Andrès, s'engagèrent dans l'escalier de bois qui conduit aux gradins.
Le hasard, par une galanterie de bon goût, avait distribué les numéros des stalles, de façon à ce que don Andrès se trouvât assis précisément à côté de la jeune manola.
Pendant que le public envahissait tumultueusement la place, et que le vaste entonnoir des gradins se noircissait d'une foule de plus en plus compacte, les toreros arrivaient les uns après les autres par une porte de derrière dans l'endroit qui leur sert de foyer, et où ils attendent l'heure de la funcion.
C'est une grande salle blanchie à la chaux, d'un aspect triste et nu. Quelques petites bougies y font trembloter leurs étoiles d'un jaune fade devant une image enfumée de Notre-Dame suspendue à la muraille ; — car, ainsi que tous les gens exposés par état à des périls de mort, les toreros sont dévots, ou tout au moins superstitieux ; chacun a son amulette à laquelle il a pleine confiance ; certains présages les abattent ou les enhardissent ; ils savent, disent-ils, les courses qui leur seront funestes. — Un cierge offert et brûlé à propos peut cependant corriger le sort et prévenir le péril. Il y en avait bien, ce jour-là, une dou-
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zaine d'allumés, ce qui prouvait la justesse de la remarcpie de don Andrès sur la force et la férocité des taureaux de Gaviria qu*il avait vus la veille à TArroyo, et dont il décrivait avec tant d'enthousiasme les qualités à sa fiancée Feliciana, médiocre appréciatrice de semblables mérites.
Il vint à peu près une douzaine de toreros, chulos, banderilleros, espadas, embossés dans leurs capes. Tous en passant devant la madone firent une inclination de têle plus ou moins accentuée. Ce devoir accompli, ils allèrent prendre sur une table la copa de fuego, petite coupe à manche de bois et remplie de charbons, posée là pour la plus grande commodité des fumeurs de cigarettes et de puros, et se mirent à pousser des bouffées en se promenant ou campés sur les bancs de bois le long du mur.
Un sejul passa devant le tableau révéré sans lui accorder cette marque de respect, et s'assit à l'écart en croisant l'une sur l'autre des jambes nerveuses que le luisant du bas de soie aurait pu faire croire de marbre. Son pouce et son index jaunes comme de l'or sortaient par l'hiatus de son manteau tenant serré un reste de papelito aux trois quarts consumé. Le feu s'approchait de l'épiderme de manière à brûler des doigts plus délicats^ mais le torero n'y faisait pas attention, occupé qu'il paraissait d'une pensée absorbante.
C'était un homme de vingt-cinq à vingt-huit ans. Son teint basané, ses yeux de jais, ses cheveux crépus dé* montraient son origine andâlouse. Il devait être de Séville, cette prunelle noire de la terre, cette patrie naturelle des vaillants garçons, des bien plantés, des bien campés, des gratteurs de guitare, des dompteurs de chevaux, des piqueurs de taureaux, des joueurs de navaja, de ceux du bras de fer et de la main irritée.
Il eût été difficile de voir un corps plus robuste et des
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membres mieux découplés. Sa force s'arrêtait juste au point où elle serait devenue de la pesanteur. Il était aussi bien taillé pour la lutte que pour la course, et si Ton pouvait supposer à la nature l'intention expresse de faire des toreros, elle n'avait jamais aussi bien réussi qu'en modelant cet Hercule aux proportions déliées.
Par son manteau entre-bâillé, on voyait pétiller dans l'ombre quelques paillettes de sa veste incarnat et argent, et le chaton de la sortija qui retenait les bouts de sa cravate ; la pierre de cet anneau était d'une assez grande valeur, et montrait, comme tout le reste du costume, que le possesseur appartenait à Tarislocratie de sa profession. Son mono de rubans neufs lié à la petite mècbe de cheveux réservée exprès, s'épanouissait derrière sa nuque en touffe opulente; sa montera^ du plus beau noir, disparaissait sous des agréments de soie de même couleur, et se nouait sous son menton par des jugulaires qui n'avaient jamais servi ; ses escarpins, d'une petitesse extraordinaire, auraient fait honneur au plus habile cordonnier de Paris, et eussent pu servir de chausson à une danseuse de l'Opéra.
Cependant, Juancho, tel était son nom, n*avait pas Tair ouvert et franc qui convient à un beau garçon bien habillé et qui va tout à l'heure se faire applaudir par les femmes : — l'appréhension de la lutte prochaine troublait-elle sa sérénité? Les périls que courent les combattants dans l'arène, et qui sont beaucoup moins grands qu'on ne pense, ne devaient avoir rien de bien inquiétant pour un gaillard découplé comme Juancho. -^ Avait-il vu en rêve un taureau infernal portant sur des cornes d'acier rougi un matador embroché?
Rien de tout cela! — Telle était l'attitude habituelle de
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Juancho; surtout depuis un an, et sans c[u'il fût précisément en état d'hostilité avec ses camarades, il n'existait pas entre eux et lui cette familiarité insouciante et joviale de gens qui courent ensemble les mêmes chances ; il ne repoussait pas les avances, mais il n'en faisait aucune, et quoique Andalous, il était volontiers taciturne. Cependant, quelquefois il semblait vouloir se dérober à sa mélancolie, et se livrait aux élans désordonnés d'une joie factice : il buvait outre mesure, — lui si sobre ordinairement, — faisait du vacarme dans les cabarets, dansait des cachuchas endiablées, et finissait par des querelles absurdes où le couteau ne lardait pas à briller ; puis, l'accès passé ; il retombait dans sa taciturnité et dans sa rêverie.
Diverses conversations se tenaient simultanément parmi les groupes : on parlait d'amour, de politique et surtout de taureaux.
— Que pense votre grâce, disait, avec ces belles formules cérémonieuses de la langue espagnole, un torero à un autre, du taureau noir de Mazpule, a-t-il la vue basse, comme le prétend Arjona?
— Il est myope d'un œil et presbyte de l'autre ; il ne faut pas s'y fier.
— Et le taureau de Lizaso,. vous savez, celui de couleur pie, de quel côté pensez-vous qu'il donne le coup de corne?
— Je ne saurais le dire, je ne l'ai pas vu à l'œuvre ; quel est votre avis, Juancho?
— Du côté droit, répondit celui-ci comme réveillé d'un rêve et sans jeter les yeux sur le jeune homme arrêté devant lui.
— Pourquoi? ,
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— Parce qu'il remue incessamment l'oreille droite, ce qui est un signe presque infaillible.
Cela dit, Juancho porta à ses lèvres le reste de son papelitOf qui s'évanouit en une pincée de cendres blanches.
L'heure fixée pour Touverture de la course approchait; tous les toreros, à l'exception de Juancho, s'étaient levés ; la conversation languissait et l'on entendait les coups sourds de la lance des picadores s'exerçant contre le mur dans une cour intérieure, pour se faire la main et étudier leurs chevaux. Ceux qui n'avaient pas fini leurs cigarettes les jetèrent; les chulos arrangèrent avec coquetterie sur leur avant-bras les plis de leurs capes de couleurs éclatantes et se mirent en rang. Le silence régnait, car c'est un moment toujours un peu solennel que celui de l'entrée dans la place et qui rend les plus rieurs pensifs.
Juancho se leva enfin, jeta son manteau qui s'affaissa sur le banc, prit son épée et sa muleta, et alla se mêler au groupe bigarré.
Tout nuage s'était envolé de son front. Ses yeux brillaient, sa narine dilatée aspirait l'air fortement. Une singulière expression d'audace animait ses traits ennoblis. Il se carrait et cambrait comme pour se préparer à la lutte. Son talon s'appuyait énergiquement à terre, et sous les mailles de soie, les nerfs de son coude-pied tressaillaient comme les cordes au manche d'une guitare. Il faisait jouer ses ressorts, et s'en assurait au moment de s'en servir, ainsi qu'un soldat fait jouer avant la bataille son épée dans le fourreau.
C'était vraiment un admirable garçon que Juancho, et son costume faisait merveilleusement ressortir ses avantages : une large faja de soie rouge sanglait sa taille fine ;
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les broderies d'argent qui ruisselaient le long de sa veste formaient au collet, aux manches, aux poches, aux parements, comme des endroits stagnants où Tarabesque redoublait ses complications et s'épaississait de façon à faire disparaître l'étoffe. Ce n'était plus une veste incarnadlne brodée d'argent, mais une veste d'argent brodée d'inearnadin. Aux épaules papillotaient tant de torsades, de globules de filigrane, de noeuds et d'ornements de toute sorte, que les bras semblaient jaillir de deux couronnes défoneées. La culotte de satin, enjolivée de soutaches et de paillons sur les coutures, pressait, sans les gêner, des muscles de fer M des formes d'une élégance robuste. — Ce costuma était le chef-d'œuvre de Zapata, de Grenade, Zapata, ce Gardiliac des habits de majo, qui pleure toutes les fois (jp'il vous rapporte un habit, et vous offre pour lé ravoir plus d'argent qu'il ne vous en a demandé pour le faire. Les connaisseurs ne croyaient pas l'estimer trop cher au prix de dix mille réaux. Porté par Juancho, il en vdait vingt mille !
La dmiière fanfare avait résonné ; l'arène était vide de chiens et de muehacbos. C'était lé moment. — Les picadores, rabaissant sur l'oeil droit de leur monture le mouchoir qui d(Ht les empêcher de voir arriver le taureau, se joignaient au cortège, et la troupe déboucha en bon ordre diffîs la place.
Un murmure d'admiration accueillit JuancSio quand il vint s'agenouiller devant la Ic^e de la reine; il plia le genou éd si bonne grâce, d'un air à la fois û humble et si fier, et se releva si moelleusement, sans efiért ni saccade, que les vieux aficionados eux-m^es dirent : « Ni Pepé Ulo, ai Romero, ni lose Candide, m s'en fussent mieux acquittés. »
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L'alguazil à cheval, en costume noit de {amilier de la Saint&-Hermandad, alla, selon la eoutumey au milieu des huées générales, porter la clef du toril au garçon de service, et, cette formalité accomplie, se sauva au plus grand galop qu'il put, chancelant sur sa selle, perdant les étriers, embrassant le col de sa monture, et donnant à b populace cette comédie de Teffiroi, toujours si amusante pour les spectateurs à Tabri de tout danger.
Andrès, tout heureux de la rencontre qu'il avait faite, n'accordait pas grande attention aux préliminaire de la course, et le taureau avait déjà éventré un cheval sans qu'il eût jeté un seul regard au cirque.
Il contemplait la jeune fille placée à côté de lui avec une fixité qui l'eût gênée sans doute si elle s'en fût aperçue. £Ue lui seoàbla plus charmante encore que k première fois^ Le travail d'idéalisation qui se mêle toujours a|i sou-* venir et fait souvent éprouver des déceptions quand on se retrouve en présence de l'objet rêvé n'avait rien pu ajou** ter à la beauté de l'inconnue ; il faut avouer aufisi que jamais type plus parfait de la femme espagnole ne s'était assis sur les gradins de granit bleu du drque de Madrid.
Le jeune homme, en extase, admirait ce profil si nett^ ment découpé^ ce nez mince et fier aux narines roses comme l'intà-ieur d'un coquillage, ces tempes pleines où» 8o«s un léger ton d'ambre, se croisait un imperc^tiUe hm de veines bleues; cette bouche fraîdie comme une fleur, savoureuse comme un fruit, entr'ouverte par utt demi-sourire et illuminée pai* un éclair de nacre, et surtout ces yeux d'où le regard pressé par deux épaisses franges de cils noirs jaillissait en irrésistibles ^uves.
C'était toute la pureté du type ^ec, mais affînée par le caractère arabe, la même p^ction avec un accent plus
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sauvage, la même grâce, mais plus cruelle; les sourcils dessinaient leur arc d'ébène sur le marbre doré du front d'un coup de pinceau si hardi, les prunelles étaient d'un noir si âprement noir, une pourpre si riche éclatait dans la pulpe des lèvres, qu'une pareille beauté eût eu quelque chose d'alarmant dans un salon de Paris ou de Londres; mais elle était parfaitement à sa place à la course de taureaux, sous le ciel ardent de l'Espagne.
La vieille, qui ne donnait pas aux péripéties de l'arène la même attention que la jeune, observait le manège d'Andrès avec un regard oblique et un air de dogue flairant un voleur. Joyeuse, cette physionomie était laide, refrognée, elle était repoussante; ses rides semblaient plus creuses, et l'auréole brune qui cernait ses yeux s'agrandissait et rappelait vaguement les cercles de plume qui entoureiU les prunelles des chouettes ; sa dent de sanglier s'appuyait plus fortement sur sa lèvre calleuse et des tics nerveux contractaient sa face grimaçante.
Comme Andrès persistait dans sa contemplation, la colère sourde de la vieille augmentait d'instant en instant; elle se tracassait sur son banc, faisait siffler son éventail, donnait de fréquents coups de coude à sa belle voisine, et lui adressait toutes sortes de questions pour l'obliger à tourner la tête de son côté ; mais soit que celle-ci ne comprit pas, ou qu'elle ne voulût pas comprendre, elle répondait en deux ou trois mots et reprenait son altitude attentive et sérieuse.
— La peste soit de l'atroce sorcière 1 se disait tout bas Andrès, et quel dommage qu'on ait aboli l'inquisition! avec une figure pareille, on vous l'eût promenée, sans enquête, à califourchon sur un âne, coiffée du San-Benito et vêtue de la chemise soufrée , car olle sort évidemment
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du séminaire de Barahona, et doit laver les jeunes filles pour le Sabbat.
Juaneho, dont le tour de tuer n'était pas arrivé, se tenait dédaigneusement au milieu de la place, sans prendre plus souci des taureaux que s'ils eussent été des moutons ; à peine faisait4I un léger mouvement de corps et se dérangeait-il de deux ou trois semelles lorsque la bêle furieuse, se préoccupant de cet homme, faisait mine de fondre sur lui.
Sm bel œil noir lustré faisait le tour des loges, des galeries et des gradins, où palpitaient, comme des ailes de papillons» des essaims d'éventails de toutes nuances ; on eût dit qu'il cherchait à reconnaître quelqu'un parmi ces sf^W/dnn. Lorsque son regard, promené circulairement, arriva au gradin où la jeune fille et la vieille femme étaieiit assises, un éclair de joie illumina sa brune figure, et il fit un imperceptible mouvement de tête, espèce de salut d'intelligence comme s'en permettent quelquefois les acteurs ^ scène.
— Militona, dit la vieille à voix basse, Juancho nous a vues; prends garde à le bien tenir; ce jeune homme te fait les doux yeux et Juancho est jaloux.
— Qu'est-ce que cela me fait? répondit Militona sur le même um,
— Tu sais qu'il est homme à faire avaler une langue de bœuf à quiconque lui déplaît.
— Je ne l'ai pas regardé, ce monsieur, et d'ailleurs ne suis-je pas ma maîtresse?
En disaat qu'elle 131'^vait pas regardé Andrès, Militona faisait un petit mensonge. Elle ne l'avait pas regardé, — les femmes n'ooit pa$ j^ôsoia de cda pQur ypir, — mais
elle aurait pu faire de sa personne la description la plus minutieuse.
En historien véridique , nous devons dire qu'elle trouvait don Andrès de Salcedo ce qu'il était en effet, un fort joli cavalier.
Andrès, pour avoir un moyen de lier conversation , fil signe à l'un de ces marchands d'oranges, de fruits confits, de pastilles et autres douceurs, qui se promènent dans le corridor de la place, et offrent au bout d'une perche leurs sucreries et leurs dragées aux spectateurs qu'ils soupçonnent de galanterie. La voisine d'Andrès était si jolie qu'un marchand se tenait aux environs, comptant sur une vente forcée.
— Senorita, voulez-vous de ces pastilles? dit Andrès avec un sourire engageant à sa belle voisine, en lui présentant la boîte ouverte.
La jeune fille se retourna vivement et regarda Andrès d'un air de surprise inquiète.
— Elles sont au citron et à la menthe, ajouta Andrès comme pour la décider.
Militona prenant tout à coup sa résolution, plongea ses doigts menus dans la boîte et en retira quelques pincées de pastilles.
« Heureusement Juancho a le dos tourné, grommela un homme du peuple qui se trouvait là, autrement il y aurait du rouge de répandu ce soir. »
— Et Madame, en désire-t-elle, continua Andrès du ton le plus exquisement poli, en tendant la boîte à l'horrible vieille, que ce trait d'audace déconcerta au point qu'elle prit, dans son trouble, toutes les pastilles sans en laisser une.
Toutefois, en vidant la bonbonnière dans le creux de sa
main noire comme celle d'une momie, elle jeta un coup d'œil furtif et effaré sur le cirque et poussa un énorme soupir.
En ce moment Torchestre sonna la mort : c'était le tour à Juancho de tuer. Il se dirigea vers la loge de Tayuntamiento, fit le salut et la demande de rigueur, puis jeta en l'air sa montera avec la crânerie la plus coquette. Le silence se fit tout à coup parmi l'assemblée, ordinairement si tumultueuse ; l'attente oppressait toutes les poitrines.
Le taureau que devait tuer Juancho était des plus redoutables, — pardonnez-nous si, occupés d'Andrès et de Militona, nous ne vous avons pas conté ses prouesses en détail, — sept chevaux étendus, vides d'entrailles et découpant sur le sable aux différents endroits où l'agonie les avait fait tomber la mince silhouette de leur cadavre, témoignaient de sa force et de sa furie. Les deux picadores s'étaient retirés moulus de chutes, presque éclopés et le sobre-saliente (doublure) attendait dans la coulisse en selle et la lance au poing, prêt à remplacer ses chefs d'emploi hors de service.
Les chulos se tenaient prudemment dans le voisinage de la palissade, le pied sur l'étrier de bois qui sert à la franchir en cas de péril ; et le taureau vainqueur vaguait librement par la place tachée çà et là de larges mares de sang sur lesquelles les garçons de combat n'osaient pas aller secouer de la poussière, donnant des coups de corne dans les portes, et jetant en l'air les chevaux morts qu'il rencontrait sur son passage.
— Fais ton fier, mon garçon, disait un aficionado du peuple en s'adressant à la bête farouche; jouis de ton reste, saute, gambade, tu ne seras pas si gai tout à l'heure : Juancho va te calmer.
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En effets Juâncho marchait vei^ la bête monstrueuse de ee pas ferme et délibéré qui fait rétrograder même les lions.
Le taureau, étonné de se voir encore un adversaire, s'arrêta, poussa un sourd beuglement, secoua la bave de son muffle, gratta la terre de son sabot, pencha detix ou trois fois la tête et recula de quelques pas.
Juancho était superbe à voir ; sa figure exprimait la résolution immuable ; ses yeux fixes , dont les prunelles entourées de blanc semblaient des étoiles de jais, dardaient d'invisibles rayons qui criblaient le taureau comme des flèches d'acier ; sans en avoir la conscience ^ il lui faisait subir ce magnétisme au moyen duquel le belluaire Van Amburg envoyait les tigres tremblants se blottir aux angles de leur cage.
Chaque pas que Thomme faisait en avant, la bête féroce le faisait en arrière.
A ce triomphe de la force morale sur la force brute, le peuple, saisi d'enthousiasme, éclata en transports frénétiques ; c'étaient des applaudissements , des cris, des trépignements à ne pas s'entendre ; les amateurs secouaient à tour de bras les espèces de sonnettes et de tamtams qu'ils apportent à la course pour émettre le plus de bruit possible. Les plafonds craquaient sous les admirations de l'étage supérieur^ et la peinture détachée s'envolait en tourbillons de pellicules blanchâtres.
Le torero, ainsi applaudi , l'éclair aux yeux, la joie aU cœur, leva la tête vers la place où se trouvait Militona, comme pour lui reporter les bravos qu'on lui criait de toutes parts et lui en faire hommage.
Le moment était mal choisi. Militona avait laissé tomber son évantail, et don Andrès , qui s'était précipité pour le
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ramasser avec cet empressement à profiter des moindres circonstances qui caractérise les gens désireux de fortifier d'un fil de plus la chaîne frêle d'une nouvelle liaison , le lui remettait d'un air tout heureux et d'un geste le plus galant du monde.
La jeune fille ne put s'empêcher de remercier d'un joli sourire et d'une gracieuse inclinaison de tête l'attention polie d'Andrès.
Ce sourire fut saisi au vol par Juancho ; ses lèvres pâlirent, son teint verdit, les orbites de ses yeux s'empourprèrent, sa main se contracta sur le manche de la muleta, et la pointe de son épée, qu'il tenait basse, creusa convulsivement trois ou quatre trous dans le sable.
Le taureau n'étant plus dominé par l'œillade fascinatrice, se rapprocha de son adversaire sans que celui-ci songeât à se mettre en garde. L'intervalle qui séparait la bête de l'homme diminuait affreusement.
— En voilà un gaillard qui ne s'alarme pas ! dirent quelques-uns plus robustes aux émotions. — Juancho , prends garde , disaient les autres plus humains : Juancho de ma vie, Juancho de mon cœur, Juancho de mon âme, le taureau est presque sur toi !
Quant à Militona, soit que l'habitude des courses eût émoussé sa sensibilité, soit qu'elle eût toute confiance dans l'habileté souveraine de Juancho ou qu'elle portât un intérêt médiocre à celui qu'elle troublait si profondément, sa figure resta calme et sereine comme s'il ne se fût rien passé ; seulement, une légère rougeur monta à ses pommettes, 'et son sein souleva d'un mouvement un peu plus rapide les dentelles de sa mantille.
Les cris des assistants tirèrent Juancho de sa torpeur,
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il fit une brusque ^retraite de corps et agita les plis écarlates de sa muleta devant les yeux du taureau.
L'instinct de la conservation, Tamôur-propre du gladiateur luttaient dans Tâmede Juaneho avec lé désir d'observer ce que faisait Militona ; un coup d'oeil égaré, un oubli d'une seconde pouvait mettre sa vie en péril dans ce moment suprême ; -^ situation infernale 1 — être jaloux^ voir auprès de la femme aimée un jeune homme attentif et charmant, et se trouver au milieu d'un cirque, sous la pression des regards de douze mille sj[)ectateurs, ayant à deux pouces de k poitrine les cornes brûlantes d'une bête farouche qu*on ne peut tuer qu'à un certain endroit, et d'une certaine manière, sous peine d'être déshonoré.
Le torero redevenu maître de h juridiction^ con^me on dit en argot tauromachlque , s'établit solidehient sur ses talons et fit plusieurs passes avec là hàuleta pouir forcer le lalireatt à balssei* la tète.
Que pouvait lui dire ce jeune hotiattié, — 6ô drôle, — à qui elle souriait si doucement, ***• pensait Juanchô, oubliant qu'il avait devant lui un advetsaiHe redoutable , ^ involontairetofettt il i^leva les yeux.
Le taul-eau, profitant dé cette dlstractiôh, fondit stir l'homme ; celui-ci, pris de court, fil tin saùtert arriéine, el, par un mouvement presque machinal, porta son estocade au hasard ; le fer entra de quelques pouces ; mais^ poussé dans un endroit défavorable, il rencontra l'os et^ Secoué par la bête furieuse, rejaillit de la blessure avec Me fusée de sang et alk retomber à quelques pas plus loin.— Jiancho était désarmé et le taureau plein de vie ; toar ce feoup perdu n'avait fait qu'exaspérer sa rage. Les chulo^ accoururent faisant onduler leurs capes roses et bleues.
Militona avait légèrement pâli, la vieille poussait des
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aïe et des hélas ! et gémissait comme un cachalot échoué.
Le public, à la rue de la maladresse incokieevable de Juancho f se mit â faire un de ces triomphants vabarmes dans lesquels excelle le peuple espagnol i c'était un ouragan d'épithètes outrageuses, de vociférations et malédictions. « Fuera» fuera, criait-on de toutes parts^ le chien, le voleur, l'assassin ! Aux présides I à Geuta ( Gâtef une si belle bête, boucher maladroit ! bourreau ! )» et tout ce que peut suggérer en pareille occasion TexUbërantîe méridionale toujours portée aux éxtrémesi
Cependant^ Juancho se tenait debout sous ce déluge d'injures : se mordant les lèvres et déchirant de sa main restée libi*è la dentelle de son jabot« Sa manche ouverte par la cx)rne du taureau laissait voir sur son bras une longue rayure violette. Un miement il chancela, et Ton put croire qu'il allait tomber suffoqué par la violence de son émotion ; mais il se remit bien vite^ courut à son épée comme ayant arnêté un projet dans son esprit» la ramassa, la fit passer sous son pied pour en redresser la lame fléchie» el se posa de manière à tourner le dos à la partie de la place où se trouvait Militona.
Sur un signe qu'il fit, les chulos lui amenèrent le taureau en l'amusant de leurs capes, el celte fois, débarrassé de toute préoccupation» il porta à l'animal une eskicnde de haut en bas dans toutes les règles^ et que le grand Moiitck de Chiclana lui-même n'eût pas désavouée.
L'épée plantée au défaut de l'épaule s'élevait avoc sa poignée en croix entre les cornes du taureau et rapf^ekît ces gravures gothiques où l'on voit saint Hubert è genoux devant un cerf portant un crucifix dans ses ramures.
L'animal s'agenouilla pesamment devant JUakicho comm^
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rendant hommage à sa supériorité, et après une courte convulsion roula les quatre sabots en Tair.
— Juancho a pris une brillante revanche ! quelle belle estocade! je Taime mieux qu'Aijona et le Chiclanero, qu'en pensez-vous, senorita? dit Andrès tout à fait enthousiasmé à sa voisine.
— Pour pieu. Monsieur, ne m'adressez plus un mol, répondit Militona très-vite, sans presque remuer les lèvres et sans détourner la tête.
Ces paroles étaient dites d'un ton si impératif et si suppliant à la fois, qu' Andrès vit bien que ce n'était pas le « finissez » d'une fillette qui meurt d'envie que l'on continue.
Ce n'était pas la pudeur de la jeune fille qui lui dictait ces paroles , les essais de conversation d' Andrès n'avaient rien qui méritât une telle rigueur, et les manolas, qui sont les grisettes de Madrid, sans vouloir en médire, ne sont pas, en général d'une susceptibilité si farouche.
Un effroi véritable, le sentiment d'un danger qu' Andrès ne pouvait comprendre, vibraient dans cette phrase brève, décochée de côté et qui paraissait être elle-même un péril de plus.
— Serait-ce une princesse déguisée ? se dit Andrès assez intrigué et incertain du parti qu'il devait prendre. Si je me tais, j'aurai l'air d'un sot ou tout au moins d'un don Juan médiocre ; si je persiste, peut-être attirerai-je à celle belle enfant quelque scène désagréable. — Aurait-elle peur de la duègne ? Non, puisque celte aimable gaillarde a dévoré toutes mes pastilles, elle est un peu complice, et ce n'est pas elle que redoute mon infante. Y aurait-il ici autour quelque père, quelque frère, quelque mari ou quelque amant jaloux!
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Personne ne pouvait être rangé dans aucune de ces catégories parmi les gens qui entouraient Militona ; ils avaient des airs effacés et des physionomies vagues : évidemment nul lien ne les rattachait à la belle manola.
Jusqu'à la fin de la course, Juancho ne regarda pas une seule fois du côté du tendido et dépêcha les deux taureaux qui lui revenaient avec une maestria sans égale ; on Tapplaudit aussi furieusement qu'on l'avait sifflé.
Andrès, soit qu'il jugeât prudent de ne pas renouer l'entretien après cette phrase, dont le ton alarn^é et suppliant l'avait touché, soit qu'il ne trouvât pas de manière heureuse de rentrer en conversation, n'adressa plus un mot à Militona, et même il se leva quelques minutes avant la fin de la course.
En enjambant les gradins pour se retirer, il dit tout bas quelques mots à un jeune garçoli à t)hy9ionômie intelligente et vive et disparut.
Le petit drôle^ lors(|ue le publie sortit, eût soin de marcher dans la foule, sans affectation et de l'air le plus dégagé dil monde, derrière Militona et la duègne.-^ Il les laissa remonter toutes deux dans leur cale&in, puis^ ayant r&ir de céder â un mouvement de gaminerie lorsque la voiture s'ébranla sur ses grandes roues écarlates^ il se suspendit à la caisse des pieds et des mains, en chantant a tue^ tête la chanson populaire des taureaux de Puerto.
La voiture s'éloigna danô un tourbillon de bruit et de poussière.
— Bonj se dit Andrès qui vit d'une allée du Prado où il était déjà parvenu, passer le calesin à toute vitesse avec le muchacho hissé par derrière, — je saurai ce soir l'adresse de celte charmante créature^ et que le duo de Bellini me soit léger!
Le jeune garçon devait venir rendre compte de sa mission à don Andrès qui l'attendait en fumant un cigare dans, une allée du Prado, aux environs du monument élevé aux victimes du 2 mai.
Tout en poussant devant lui les bouffées de tabac qui se dissipaient en bleuâtres spirales, Andrès faisait son examen de conscience, et ne pouvait guère s'empêcher de reconnaître qu'il était sinon amoureux, du moins trèsvivement préoccupé de la belle manola. — Quand même la beauté de la jeune fille n'eût pas suffi pour mettre en feu le cœur le moins inflammable, l'espèce de mystère que semblait annoncer son effroi quand Andrès lui avait adressé la parole après l'accident arrivé à Juancho, ne pouvait manquer de piquer la curiosité de tout jeune homme un peu aventureux : à vingt-cinq ans, sans être don Quichotte de la Manche , l'on est toujours prêt à défendre les princesses que l'on suppose opprimées.
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FéJiciana, la demoiselle si bien élevée, que devenaitelle à travers tout cela? Andrès en était assez embarrassé, mais il se dit que son mariage avec elle ne devant avoir lieu que dans six mois, cette légère amourette aurait le temps d'être menée à bien, rompue et oubliée avant le terme fatal, et que d'ailleurs rien n'était si facile à cacher qu'une intrigue de ce genre, Féliciana et la jeune fille vivant dans des sphères à ne jamais se rencontrer. — Ce serait sa dernière folie de garçon ; — car dans le monde on appelle folie aimer une jeune fille gracieuse et charmante, et raison épouser une femme laide, revêche, et qui vous déplaît ; — après il vivrait en ermite, en sage, en vrai martyr conjugal.
Les choses ainsi arrangées dans sa tête, Andrès s'abandonna aux plus agréables rêveries. Il était tenu, par dona Féliciana Vasquez de los Rios à un régime de bon ton et d'amusement de bon goût qui lui pesait fort , bien qu'il n'osât protester; il lui fallait se conformer à une foule d'habitudes anglaises, au thé, au piano, aux gants jaunes, aux cravates blanches, au verni, sans circonstance atténuante, à la danse marchée , aux conversations sur les modes nouvelles, aux grands airs italiens, toutes choses qui répugnaient à son humeur naturellement libre et gaie. Malgré lui le vieux sang espagnol s'insurgeait dans ses veines contre l'envahissement de la civilisation du Nord.
Se supposant déjà l'amant heureux de la manola du cirque, — quel homme n'est pas un peu fat, au moins en pensée ? — il se voyait déjà dans la petite chambre de la jeune fille, débarrassé de son frac , et faisant une collation de pâtisseries, d'oranges, de fruits confits, arrosée de flacons de vin de Péralta, et de Pedro Jiménès plus
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oiu jimm légitimes que la tia aurait été chercher à la boutiqu3 de vins généreux }a plus proche.
Preppit m l^opel de kilo teipt au jus de réglisse , la h|e^^ eufault Timl^t dan« la mince feaille quelques brjn^ ie tabac coupés d'uu trabueo, et lui offrait ui^b cig^reite lojuroée avec la plu3 classique perfe^u.
PiiOSy repoussant la table du fûed , elle allait décrocher du mur uue guitare qu'^elle remettait à sou galant, et une p^re de castagoetl^ d^ bois de grenadier, qu'elle s'ajustait mn. poijuses ea serrant la gauce qui les noi^ de ses petites dents 4^ nacre, et se mettait à danser w^ uns snnplesfiie m une e^essix^ admirables une de cies vieilles danses espagnoles ou l'Arabie a laissé sa langueur br^lanAe et «a passion mysf^ieuse , en murmurant d'iine yoix entreciM^pée quelque ancien couplet de Seguidille, infiobéxent et bizarre, mais d'une poésie pénétrante.
Pendant qu'Andrès s'abandonnait à ses voluptueuses rêveries avec tant de bonne jfoi, qu'il marquait la m^ sur^ des casitagnettes en faisant craquer ses j^as^eç^ k soleil baissait rapidement et les ombres devenaient lonr gués. -^ Vheure du dîner approchait; car aujourd'hui , à Jltadrid, les personnes bien situées se mettent à table à l'heure de Paris ou de Londres, et le messager d'A^d^ ne revenais pas; quand m^e la jeune fille ejOit Ipgéii l'exi^émité ^^ppnsée de la ville, à la porte San-Mcbim m San-Gerimon , le jeune drôle eût eu le t^nps , et bi«i^ au-delà, de faille deux fois la course, surtout en considérât que , dans la pcemlère partie du voys^e , il était p^^ cbé sur l'arrière^train de la voiture,.
Ce retacd itQnna et contraria vivemi^nt Andrés^ ^ ne savait où reitrouver son émissaire, et .qu^ ^oy^t ainsi se ter^^iner au débu^ une aventure qui promettait d'être pi-
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quânte. Comment se remettre sur la piste une fois perdue, quand on ne possède pas le plus petit indice pour se guider, pas un détail, pas même un nom, et qu'il faut compter sur le hasard décevant des rencontres?
— Peut-être est-il arrivé quelque incident dont je ne puis me rendre compte ; attendons encore quelques minutes , se dit Ândrès.
Profitant de la permission d'ubiquité accordée aux conteurs, nous suivrons le calesin dans sa course rapide. U avait d'abord longé le Prado , puis s'était enfoncé dans la rue de San-Juan , ayant toujours l'émissaire d' Andrès accroché des pieds et des mains à ses ressorts, ensuite il avait gagné la rue de los Desamparados. Au milieu à peu près de cette rue , le calesero , sentant de la surcharge , avait envoyé au pauvre Perico , avec une dextérité extrême , un coup de fouet bien sanglé à travers la figure qui l'avait forcé à lâcher prise.
Lorsque après s'être frotté les yeux tout pleurants de douleur il eut recouvré la faculté de voir, le calesin était déjà au bout de la rue de la Fé, et le bruit de ses roues sur le pavé inégal allait s'affaiblissant. — Perico, excellent coureur comme tous les jeunes Espagnols, et pénétré de l'importance de sa mission, avait pris ses jambes à son cou , et il eût assurément rattrapé la voilure, si celle-ci eût roulé en ligne droite; mais, à l'extrémité de la rue, elle fit un coude, et Perico la perdit de vue un instant,. Quand il tourna l'angle à son tour, le calesin avait disparu. — Il était entré dans ce lacis de rues et de ruelles qui avoisinent la place de Lavapiés. Avait-il pris la rue del Povar ou celle de Santa- Inès, celle de las Damas ou de San-Lorenzo? C'est ce que Perico ne put démêler ; il les parcourut toutes en
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espérant voir le calesin arrêté devant quelque porte : i) fut trompé dans son espoir; seulement il rencontra sur la place la voiture qui revenait à vide et dont le conducteur^ faisant claquer son fouet comme des détonations de pistolet par une sorte de menace ironique ^ se hâtait pour aller prendre un autre chargement.
Dépité de n'avoir pu faire ce qu'Andrôs lui avait demandé^ Perico s'était promené quelque temps dans les rues où il présumait que le calesin avait déposé ses deux pratiques» pensant, avec cette précoce intelligence des passions qu'ont les enfants méridionaux , qu'une si jolie fille ne pouvait manquer d'avoir un galant et de se mettre à la fenêtre pour le regarder venir , ou de sortir pour l'aller retrouver s'il ne venait pas, le jour des taureaux étant consacré à Madrid aux promenades , aux parties fines et aux divertissements ; ce calcul n'était pas dénué de justesse. En effet, bien des jolies têtes souriaient^ encadrées aux fenêtres» et se pendbaient sur les balcons ,^ mais aucune n'était celle de la manola qu'on l'avait chargé de suivre. — De guerre lasse I après s'être lavé les yeux à la fontaine de Lavapiès» il redescendit vers le Prado pour rendre compte à don Andrés de sa mission. S'il ne rapportait pas l'adresse précise, il était du moins à peu près certain que la belle demeurait dans une des quatre rues dont nous avons cité les noms; et, comnoe elles sont très-courtes , c'était déjà moins vague que de la chercher dans tout Madrid.
S'il fût resté quelques minutes de plus, il aurait vu un second calesin s'arrêter devant une maison de la rue dd Povar, et un homme, soigneusement embossé, et k manteau sur les yeux , sauter légèrement à bas de la voiture, et s'enfoncer dans l'allée. Le mouvement du
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saut dérangea les plis de la cape qui laissa briller un éclair de paillon , et découvrit des bas de soie étoiles de quelques gouttelettes de sang^ et tendus par une jambe nerveuse. ^
Vous avez sans doute déjà reconnu Juancho. En effet , c'était lui. Mais pour Perico, aucun lien ne rattachait luancho à Militona , et sa présence n'eût pas été un indice de l'endroit où demeurait la jeune fille. D'ailleurs» luancho pouvait rentrer chez lui. C'était même la version la plus vraisemblable. Après une course aussi dramatique que celle-là, il devait avoir besoin de repos el d'appliquer quelques compresses sur l'égratignure de son bras, car les cornes du laureau sotit venimeuses et font des blessures lentes à guérir.
Perieo se dirigea d'un pas allongé du côté de l'obélisque du Deux-'Mai^ où Andrès lui avait donné rendeêvoHs. Autre anicrocte. ^- Andrès n'était pas seul. Dona Féliciana, qui était sortie pour quelque emplette avec une de ses amis, qu'elle reconduisait, avait aperçu de sa voiture son fiancé se promenant avec une impatience nerveuse; elle était descendue, ainsi que son amie, et, «'approchant d' Andrès, elle lui avait demandé si c'était pour composer un sonnet ou un madrigal qu'il errait ainsi sous les arbres à l'heure où les mortels moins poétiques se livrent à leur nourriture. — Le malheureux Andrès , pris en flagrant délit de commencement d'intrigue, ne put s'empêcher de rougir un peu et balbutia quelques galanteries banides; il enrageait dans son âme, bien que sa bouche sourit. Perieo, incertain, décrivait autour du groupe des cercles embarrassés; — tout jeune qu'il était, il avait compris qu'il ne fallait pas donner à un jeune hme» Fadresse d'une manda devant une jeune per-
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sonne si bien habillée à la française. — Seulement il s'étonnait en lui-même qu'un cavalier qui connaissait de si belles dames à chapeaux prît intérêt à une manola en mantille.
— Que nous veut donc ce garçon, qui nous regarde avec ses grands yeux noirs comme s*il voulait nous avaler?
— n attend sans doute que je lui jette le bout de ce cigare éteint, répondit Andrés en joignant Faction à la parole et en faisant un imperceptible signe qui voulait dire , reviens, quand je serai débarras|é.
L'enfant s'éloigna et tirant un briquet de sa poche, fit du feu et se mit à humer le havane avec la componction d'un fumeur accompli.
Mais Andrès n'était pas au bout de ses peines. Féliciana se frappa le front de sa main étroitement gantée, et dit, comme sortant d'un rêve : « Mon Dieu, j'étais si préoccupée tantôt de notre duo de Bellini , que j'ai oublié de vous dire que mon père, don Geronimo, vous attend à dîner ; il voulait vous écrire ce matin , mais comme je devais vous voir dans l'après-midi , je lui ai dit que ce n'était pas la peine. Il est déjà bien tard , ditrelle en consultant une petite montre grande comme l'ongle ; montez en voiture avec nous , nous mettrons Rosa chez elle , et nous retournerons à la maison ensemble.
Si Ton s'étonne de voir une jeune personne si bien élevée prendre un jeune homme dans sa voiture , nous ferons observer que sur le devant de la calèche était assise une gouvernante anglaise, raide comme un pieu, rouge comme une écrevisse , et ficelée dans le plus long des corsets , dont l'aspect suffisait pour mettre en fuite les amours et les médisances.
11 n'y avait pas moyen de reculer ; après avoir présenté
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la main à Féliciana et à son amie pour les aider à monter, il prit place sur le devant de la calèche, à côté de miss Sarah, furieux de n'avoir pu entendre le rapport de Perico qu'il croyait mieux renseigné, et avec la perspective d'une soirée musicale indéfiniment prolongée.
Comme nous pensons que la description d'un diner bourgeois n'aurait rien d'intéressant pour vous, nous irons à la recherche de Militona , espérant être plus heureux dans nos investigations que Perico.
Militona demeurait, en effet, dans une des rues soupçonnées par le jeune espion d'Andrès. Vous dire le genre d'architecture auquel appartenait la maison qu'elle habitait avec beaucoup d'autres , serait fort difficile , à moins que ce ne fût à l'ordre composite. La plus grande fantaisie avait présidé au percement des baies , dont pas une n'était pareille. Le constructeur semblait s'être donné pour but la symétrie inverse , car rien ne se correspondait dans cette façade désordonnée, les murailles, presque toutes hors d'aplomb, faisaient ventre et paraissaient s'affaisser sous leurs poids; des S et des croix de fer les contenaient à peine, et, sans les deux maisons voisines, un peu plus solides, où elle s'épaulait, elle serait tombée infailliblement au travers de la rue ; au bas , le plâtre écaillé par larges plaques , laissait voir le pisé des murs ; le haut , mieux conservé , offrait des traces d'ancienne peinture rose, qui paraissait comme la rougeur de cette pauvre maison honteuse de sa misère.
Près d'un toit de tuiles tumultueux et découpant sur l'azur du ciel un feston brun , édenté §a et là, souriait une petite fenêtre, encadrée d'un récent crépi de chaux; une cage, à droite, contenait une caille, une autre, à gauche, d'une dimension presque imperceptible, ornée de
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perles de verre rouge et jaune, servait de palais et de cellule à un grillon. — Car les Espagnols, à qui les Arabes ont laissé le goût des rhyAmes persistants, aiment beaucoup les chants monotones, frappés à temps égaux, de la caille et du grillon. -—Une jarre de terre poreuse, suspendue par les anses à une ficelle, et couverte d'une sueur perlée, rafraîchissait Teau à la brise naissante du soir, et laissait tomber quelques geuttes sur deux pots de basilic placés au-dessous. *<- Cette fenêtre, c'était celle de la chambre de Miiitona. De la rue un observateur eût deviné tout de suite que ce nid était habité par un jeune oiseau ; la jeunesse et la beauté exercent leur empire, môme sur les choses inanimées, et y posent involontairement leur cachet.
Bi vous ne craignez pas de vous engager avec nous dans cet escalier aux marches calleuses, à la rampe miroitée, nous y suivrpns Miiitona, qui monte en sautillant les degrés rompus avec toute l'élasticité d'un jarret de dix-huit ans ; elle nage déjà dans la lumière des étages supérieurs tandis que la tia Âldonza, retenue dans les limbes obscures des premières marches, pousse des ban de saint Joseph et se pend désespérément des deux mains à la corde grasse.
La belle fille, soulevant un bout de sparterie jetée devfknt une de ces portes de sapin à petits panneaux multipliés, si communes à Madrid, prit sa clé et ouvrit.
Une si pauvre chambre ne pouvait guère tenter les voe leurs et n'exigeait pas de grandes précautions de fermeture ; absente, l^ilitona la laissait ouverte, mais, quand elle y était, elle la fermait soigneusement. Il y avait alors un trésor dans ee minée taudis, sinon pour les voleurs,, du moins pour les amoureux.
BULITONA. 43
Une simple couche de chaux remplaçait gur la muraille le papier et la tenture ; un miroir dont Tétamage rayé ne reflétait que fort imparfaitement la charmante figure qui le consultait; une statuette en plâtre de saint Antoine accompagnée de deux vases de verre bleu, contenant des fleurs artificielles ; une table de sapin, deux chaises et un petit lit recouvert d'une courte-pointe de mousseline avec des volants découpés en dents de loup formaient tout rameublement. N'oublions pas quelques images de Notre- Dame et des saints, peintes et dorées sur verre avec une naïveté byzantine ou russe, une gravure du Deux-Mai, — l'enterrement de Daoiz et Vélarde, — un picador à cheval d'après (joya, -^ plus un tambour de basque faisant pendant à une guitare : par un mélange du sacré et du profane, dont l'ardente foi des pays vraiment catholiques ne s'alarme pas, entre ces deux instruments de joie et de plaisirs s'élevait une longue palme tirebouchonnée, rapportée de l'église le jour de Pâques-Fleuries.
Telle était la chambre de Militona, et bien qu'elle ne renfermât que les choses strictement nécessaires à la vie, elle n'avait pas l'aspect aride et froid de la misère; un rayon joyeux l'illuminait; le rouge vif des briques du plancher était gai à l'œil, aucune ombre difforme ne trouvait à s'accrocher» avec ses ongleâ de chauve-souris, dans ces angles d'une blancheur éclatante, aucune araignée ne tendait sa toile entre les solives du plafond ; tout était frais, souriant et clair dans cette pièce meublée de quatre murs; en Angleterre c^eût été le dénûment le plus profond, en £3pagne c'était presque l'aisance et plus qu'il n'en fallait pour être aussi heureux qu'en paradis.
La vieille était enfin parvenue à se hisser jusqu'au haut 4e Vescalier ; elle entra dans le charmant réduit et s'affaissa
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sur une des deux chaises que son poids fit craquer d'une manière alarmante.
— Je t'en prie, Militona, décroche-moi la jarre, que je boive un coup ; j'étouffe, j'étrangle ; la poussière de la place et ces damnées pastilles de menthe m'ont mis le feu au gosier.
— Il ne fallait pas les manger à poignées, tia, répondit la jeune fille avec un sourire en inclinant le vase sur les lèvres de la vieille.
Aldonza but trois ou quatre gorgées, passa le dos de sa main sur sa bouche et s'éventa en silence sur une rhythme rapide.
— A propos de pastilles, dit-elle après un soupir, quels regards furieux lançait Juancho de notre côté; je suis sûre qu'il a manqué le taureau parce que ce joli monsieur te parlait; il est jaloux comme un tigre ce Juancho, et s'il a pu le retrouver, il lui aura fait passer un mauvais quart d'heure. — Je ne donnerais pas beaucoup d'argent de la peau de ce jeune homme, car elle court risque d'être fendue par de fameuses estafilades. Te rappelles-tu la belle aiguillette qu'il a levée sur ce Luca, qui voulait t'offrir un bouquet à la romeria de San-Isidro?
— J'espère que Juancho ne se portera à aucune de ces fâcheuses extrémités; j'ai prié ce jeune homme de ne plus m'adresser la parole, d'un ton si suppliant et si absolu, qu'il n'a plus rien dit à dater de ce moment ; il a compris mon effroi et en a eu pitié. Mais quelle affreuse tyrannie d'être ainsi poursuivie de cet amour féroce !
— C'est ta faute, dit la vieille, pourquoi es-tu si jolie? Un coup secr, frappé à la porte comme par un doigt de
fer, interrompit la conversation des deux femmes. La vieille se leva et alla regarder par le petit judas
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grillé, et fermé d'un volet, pratiqué dans la porte» à hauteur d'homme» selon l'usage espagnol.
A l'ouverture parut la tête de Juancho,. pâle sous la teinte bronzée dont le soleil de l'arène l'avait revêtue.
Aldonza entre-bâilla la porte et Juancho entra. Son visage trahissait les violentes émotions qui l'avaient agité dans le cirque ; on y lisait une rage concentrée» car pour cette âme entichée d'un grossier point d'honneur, les bravos n'effaçaient pas les sifflets ; il se regardait comme déshonoré et obligé aux plus téméraires prouesses pour se réhabiliter dans l'opinion publique et vis-à-vis de luimême.
Mais ce qui l'occupait surtout, et t5e qui portait sa fureur au plus haut degré, c'était de n'avoir pu quitter l'arène assez tôt pour rejoindre le jeune homme qui paraissait si galant auprès de Militona ; où le retrouver maintenant? — Sans doute il avait suivi la jeune fille, — il lui avait parlé encore.
A cette idée, sa main tâtait machinalement sa ceinture pour y chercher son couteau.
Il s'assit sur l'autre chaise. Militona, appuyée à la fenêtre, déchiquetait la capsule d'an œillet rouge effeuillé ; la vieille s'éventait par contenance ; un silence gênant régnait entre les trois personnages ; ce fut la vieille qui le rompit.
— Juancho, dit-elle, votre bras vous fait-il toujours souffrir ?
Non, répondit le torero, en attachant son regard pro- ; fond sur Militona.
— Il faudrait y mettre des compresses d'eau et de sel,
continua la vieille pour ne pas laisser tomber aussitôt la
conversation.
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Mais Juaneho ne fit aucune réponse, et, comme doniiné par une idée fixe, il dit à Militona :
— Quel était ce jeune homme placé à côté de vous à la course de taureaux?
— C'est la première fois que je le rencontre j je ne le copnais pas.
— M^is vous voudriez le connaître?
— î.a supposition est polie. -r-Eh bieal quan4 cela serait?
— Si cela était, je le tuerais, ce charmant garçon en bottes vernies, en gants blancs et an frac.
— Juaneho, vous parlez comme un insensé ; vous aî-je donné le droit d'être jaloux de moi? — Vous m*aiwez> dites-vous; est-ce 'ma faute et faut-il parce qu'il vous a pris fantaisie de me trouver jolie, que je me mette à vous adorer sur-le-champ?
— Ça, c'est vrai, elle n'y est pas forcée, dit la vieille ; — mais pourtant, à vous deux vous feriez un be^ii couple ! jamais main plus fine ne se serait posée sur un bras plus vigoureux, et si vous dansiez ensemble une cachucha au jardin de Las Delicias, ce serait à monter sur les chaises.
-r- Aî-je fait la coquette avec vous, Juaneho? vous ai-je attiré par des œillades, des sourires et des mines penchées?
— Non, répondit le torero d'une voix creuse.
— Je ne vous ai jamais fait de promesses ni permis de concevoir d'espérances ; je vous ai toujours dit : oubliezmoi. — Pourquoi me tourmenter et m'offenser par vos violences que rien ne justifie? — Faudra-t-il donc, parce que je vous ai plu, que je né puisse laisser tomber un regard qui ne soit un arrêt de mort? — FerezTVOUS tou-
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jours la solitude autour de moi? — Vous avez estropié ce pauvre Luca, un brave garçon qui m'amusait et me faisait rire, et Wessé grièvement Ginès, votre ami, parce qu'il m'avait effleuré la main ; croye;&-vous que tout cela arrange beaucoup ¥0$ affaires? Aujourd'hui vous faites des extravagances dans le cirque; pendant que vous m'espionnez, vous laissez arriver les taureaux sur vous, at donnez une pitoyable estocade!
^— Mais c'est que je t'aime, Militona, de toutes les forces de mon âme, avec toute la fougue de ce sang qui calcine mes veines; c'est que je ne vois que toi au monde, et que la corne d'un taureau m^entrant dans la poitrine ne me ferait pas détourner la tête quand tu souris à une autre homme ; je n'ai petei les manières douces, c^est vrai, car j'ai passé ma jeunesse à lutter corps i corps avec les bêtes farouches; tous les jours je tue et m'expose à être tué ; je ne puis pas avoir la douceur de ces petits jeunes gens délicats et minces comme des femmes, qui perdent leur temps à se faire friser et à lire les journaux! — Au moins si tu n'es pas à moi, tu ne seras pas à d'autre! reprit Juancho après une pause, en frappant la table avec force, et comme résumant par ce coup de poing son monologue intérieur.
Et là-dessus il se leva brusquement et sortit en grommelant :
— Je saurai bien le trouver et lui mettre trois pouces de fer dans le ventre.
Retournons maintenant auprès d'Andrès qui, piteusement planté devant le piano, fait sa partie dans le duo de Bellini avec un luxe de notes fausses à désespérer Feliciana. Jamais soirée élégante ne lui avait inspiré plus
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d'ennui, et il donnait à tous les diables la marquise de Benavidôs et sa tertulia*
Le profil si pur et si fin de la jeune manola, ses cheveux de jaiSy son œil arabe, sa grâce sauvage, son costume pit^ toresque, lui faisaient prendre un plaisir médiocre aux douairières en turban qui garnissaient le salon de la marquise. Il trouva sa fiancée décidément laide, et sortit tout à fait amoureux de Militona.
Comme il descendait la rue d'Alcala pour retourner chez lui, il se sentit tirer par la basque de son habit; c'était Perico qui, ayant fait de nouvelles découvertes, tenait à lui rendre compte de sa mission, et aussi peut-être à toucher le douro promis.
— Cavalier, dit l'enfant, elle demeure dans la rue del Povar, la troisième maison à droite. Je l'ai vue tantôt à sa fenêtre qui prenait la jarre à rafraîchir l'eau.
Ce n'est pas le tout de connaître le nid de la colombe^
se dit don Andrôs en s'éveillant après un sommeil que
rimage de Militona avait traversé plus d'une fois de sa
gracieuse apparition, il faut encore arriver jusqu'à elle ;
comment s'y prendre? Je ne vois guère d'autre moyen
que de m'aller établir en croisière devant sa maison , et
d'observer les tenants et les aboutissants. Mais si je vais
dans ce quartier, habillé comme je suis, — c'est-à-dire
comme la dernière gravure de mode de Paris, — j'attirerai
l'attention, et cela me gênerait dans mes opérations de
reconnaissance. Dans un temps donné, elle doit sortir ou
rentrer; car je ne suppose pas qu'elle ait sa chambrette
approvisionnée, pour six mois, de dragées et de noisettes ;
je l'accosterai au passage avec quelque phrase galamment
tournée, et je verrai bien si elle est aussi farouche à la
conversation qu'elle l'était à la place des Taureaux. Allons
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au Rastro acheter de quoi nous transformer de fashionable en manolo; ainsi déguisé, je n'éveillerai les soupçons d'aucun jaloux et d'aucun frère féroce, et je pourrai, sans faire semblant de rien, prendre des informations sur ma belle.
Ce projet arrêté, Andrès se leva, avala à la hâte une tasse de chocolat à Feau , et se dirigea vers le Rastro, qui est comme le temple de Madrid : l'endroit où l'on trouve tout, excepté une chose neuv0f II se sentait tout heureux et tout gai ; l'idée que la jeune fille ne pouvait pas l'aimer ou en aimer un autre ne lui était pas venue : il avait cette confiance qui trompe rarement, car elle est comme la divination de la sympathie; l'ancien esprit d'aventure espagnol se réveillait en lui. Ce travestissement l'amusait, et quoique l'infante à conquérir ne fût qu'une manda, il se promettait du plaisir à se promener sous sa fenêtre en manteau couleur de muraille : le danger que l'effroi de la jeune fille faisait pressentir ôtait à cette eonquéle œ qu'elle pouvait avoir de vulgaire.
Tout en forgeant dans sa tôte ces mille et mille stratagèmes qui s'écroulent les uns sur les autres et dont aucun ne peut servir à l'occasion» Andrès arriva au Rastro.
C'est un assez curieux endroit que le Rastro. Figurezvous un plateau montueux, une espèce de butte entourée de maisons cbétives et malsaines, où se pratiquent toutes sortes d'industries suspectes.
Sur ce tertre et dans les rues adjacentes sa tiennent des marchands de bric-à-brac de bas aloi, fripiers, mai^ chauds de ferraille, de ebiffons, de verres ca^, de tout ce qui est vieux, sale, déchiré, hors de service. Le^ taches et les trous, les fragments méconnaissables, le tesson de la borne, le olou du ruisseau trouvent là des
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acheteurs ; c'est un singulier mélange où les haillons de tous les états ont des rencontres philosophiques ; le vieil habit de cour dont on a décousu les galons coudoie la veste de paysan aux parements multicolores ; la jupe à paillettes désargentées de la danseuse est pendue à côté d'une soutane élimée et rapiécée. Des étriers de picador sont mêlés à des fleurs faussas, à des livres dépareillés, à dos tableaux noirs et jaunes, — à des portraits qui n'intéressent plus personne. — Rabelais ou Balzac yous feraient làrdessus une énumération de quatre pages.
Cependant, en remontant vers la place, il y a quelques boutique^ un peu plus relevées où Ton trouve des habits qui, sans être neufs, sont encore {t'opres et peuvent être portés par d'autres que des sujets du royaume picaresque.
Ce fut dans une de ces boutiques qu'Andrôs entra. Il y choisit un costume de manolo assez frais, et qui avait dâ, dans sa primeur, procurer à son heureux possesseur bien des conquêtes dans la red San-Luis, la rue del Barqi|illo et la place Santa-Ana : ce costume se composait d'un chapeau à cime tronquée, à bords évasés en turban et garnis de velours, d'une veste ronde tabac d'Espagne, à petits boutons, de pantalons larges, d'une grande ceinture de soie et d'un manteau de couleur sombre. Tout cela était usé juste à point pour avoir perdu son lustre, mais ne manquait pas d'une certaine élégance.
Andréa s'étant contemplé dans une grande glace de Venise à biseau, entourée d'un cadre magnifique, et vepue là on ne sait d'où, se trouva à son gré. £n effet, il avait ainsi une tournure délibérée, svelte, faite pour charmer lesoeauFs sensibles de Lavapfès.
Après avoir payé et fait mettre les habits à part, il dit
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au marchand qu'il reviendrait le soir se costumer dans sa boutique, ne voulant pas qu'on le vit sortir de chez lui travesti.
En revenant, il passa par la rue del Povar ; il reconnut tout de suite là fenêtre entourée de blanc et la jarre suspendue dont Perico lui avait parlé; mais rien ne semblait indiquer la présence de quelqu'un dans la chambre; un rideau de mousseline, soigneusement fermé, rendait la vitre opaque au dehors.
Elle est sans doute sortie pour aller vaquer à quelque ouvrage; elle ne rentrera que la journée finie, car elle doit être couturière, cigarera, brodeuse ou quelque chose approchant, se dit l^ndrès, et il continua sa route.
Militona n'était pas sortie, et, penchée sur la table, elle ajustait les différentes pièces d'un corsage de robe étalé sous ses yeux. — Quoiqu'elle ne fit rien de mystérieux, le verrou de sa porte était poussé, sans doute dans la crainte de quelque invasion suLite de Juancho, que l'absence de la tia Aldonza aurait rendue plus dangereuse.
Tout en travaillant, elle pensait au jeune homme qui la regardait la veille, au Cirque, avec un œil si ardent et si velouté, et lui avait dit quelques mots d'une voix qui résonnait encore doucement à son oreille.
— Pourvu qu'il ne cherche pas à me revoir?
Et pourtant cela me ferait plaisir qu'il le cherchât. — Juancho engagerait avec lui quelque affreuse querelle, il le tuerait peut-être ouïe blesserait dangereusement comme tous ceux qui ont voulu me plaire ; — et même, quand je pourrais me soustraire à la tyrannie de Juancho, qui m'a suivie de Grenade à Séville, de Séville à Madrid, et qui me poursuivrait jusqu'au bout du monde pour m'empôcher de donner à un autre le cœur que je lui refuse, à
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quoi cela m'avancerait-il? Ce jeune homme n'est pas de ma classe ; à ses habits Ton voit qu'il est noble et riche, il ne peut avoir pour moi qu'un caprice passager : il m'a déjà oubliée sans doute.
Ici la vérité nous oblige à confesser qu'un léger nuage passa sur le front de la jeune fille, et qu'une respiration prolongée, qui pouvait se prendre pour un soupir, gonfla sa poitrine oppressée.
— U doit sans doute avoir quelque maîtresse, quelque fiancée, jeune, belle, élégante, avec de beaux chapeaux et de grands châles. Comme il serait bien avec une veste brodée en soie de couleurs, à boutons de filigrane d'argent, des bottes piquées de Ronda, et un petit chapeau andalous ! Quelle taille fine il aurait, serré par une belle ceinture de soie de Gibraltar! se disait Militona continuant son monologue, où, par un innocent subterfuge du cœur, elle revêtait Andrès d'un costume qui le rapprochait d'elle.
Elle en était là de sa rêverie, lorsque Aldonza, qui habitait la même maison, heurta à la porte.
— Tu ne sais pas, ma chère, dit-elle à Militona, cet enragé de Juancho, au lieu d'aller panser son bras, s'est promené toute la. nuit devant ta fenêtre, sans doute pour voir si le jeune homme du cirque rôdait par là : il s'était fourré dans la tête que tu lui avais donné rendez-vous. Si cela avait été vrai, cependant? Comme ce serait commode! Aussi, pourquoi nel'aimes-tu pas, ce pauvre Juancho? il te laisserait tranquille.
— Ne parlons pas de cela, je ne suis pas responsable de l'amour que je n'ai provoqué en rien.
— Ce n'est pas, poursuivit la vieille, que le jeune cavalier de la place des Taureaux ne soit très-bien de sa
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personne» et tressant; il m'a offert la botte de pastilles avec beaucoup de gr&cs et tous les égards dus à mon sexe ; mais Juancho m'intéresse» et j'en ai une peur de tous les diables 1 II me regarde un peu comme ton chaperon» et serait capable de me rendre responsable de ta préférence pour un autre. U te surveille de si prés» qu'il serait bien difficile de lui cacher la moindre chose.
— A vous entendre, on croirait que j'ai déjà une affaire réglée avec ce monsieur» dont je me rappelle à peine les traits» répondit Militona en rougissant un peu.
— Si tu l'as oublié» il se souvient de toi, lui» je t'en réponds; il pourrait faire ton portrait de mémoire; il n'a pas cessé de te regarder tout le temps de la course ; on eôl dit qu'il était en extase devant une Notre-Dame.
En entendant ces témoignages qui confirmaient Famour d'Andrès » Militona se pencha sur son ouvrage sans rien répondre ; un bonheur inconnu lui dilatait le cœur.
Juancho, lui» était bien loin de ces sentiments tendres; enfermé dans sa chambre garnie d'épées et de devises de taureaux qu'il avait enlevées au péril de sa vie pour les offrir à Militona» qui n'en avait pas voulu» il se laissait aller à ce rabâchage intérieur des amants malheureux : il ne pouvait comprendre que Militona ne l'aimât point; cette aversion lui paraissait un problème insoluble et dont il cherchait en vain l'inconnue. N'était-il pas jeune, beau» vigoureux » plein d'ardeur et de courage ; les plus blanches mains de l'Elspagne ne l'avaient^elles pas applaudi mille fois ; ses costumes n'étaient^ils pas brodés d'autant d'or» enjolivés d'autant d'ornements que ceux des plus galants toreros ; son portrait ne se vendait-il pas partout lithographie» imprimé dans les foulards avec une auréole de couplets laudatifs comme celui des maîtres de l'art?
MILITOMÂ. 56
Qui, Montas excepté 9 poussait plus bravement une estocade et faisait agenouiller plus vite un taureau? — Personne, -r- L'or, prix de^son sang, roulait entre ses doigts comme le vif-argent. Que lui manquait-il donc? — Et il se cherchait avec bonne foi un défaut qu'il ne se trouvait pas; et il ne pouvaif s'expliquer cette antipathie, ou tout au moins cette froideur, que par un amour pour un autre. — Cet autre, il le poursuivait partout ; le plus frivole motif excitait sa jalousie et sa rage ; — lui qui faisait reculer les bétes farouches, il se brisait contre la persistance glacée de cette jeune fille. L'idée de la tuer pour faire cesser le charme lui était venue plus d'une fois. Cette frénésie durait depuis plus d'un an , c'est-à-dire depuis le jour où il avait vu Militona, — car son amour, comme toutes les fortes passions, avait acquis tout de suite son développement : — Tiromensité ne peut grandir.
Pour rencontrer Andrés, il s'était dit qu'il fallait fréque^ter le salon du Prado, les théâtres del Circo et del PriQ0ipe, les cafés élégants et les autres lieux de réunion des gens comme il faut; et, bien qu'il professât un profond dédain pour les habits bourgeois, et fût ordinairen^ent vêtu en majo, une redingote, un pantalon noir et un Qhapeau rond étaient posés sur une chaise : -^ il était allé les acheter le matin sous les piliers de la calle Mayor, précisément à Theure où Andrés faisait son emplette au R^lro : Tun pour arriver à l'objet de sa haine, l'autre pour arriver à l'objet de son amour avaient pris le même moyen,
Féiiciana, à qui don Andrés ne manqua pas d'aller faire sa visite à Theure ordinaire avec l'exactitude d'un amant criminel, lui fit d'amers reproches sur les notes fausses et les distractions sans nombre dont il s'était rendu
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coupable la veille chez la marquise de Benavidès. — C'était bien la peine de répéter si soigneusement ce duo, de le chanter tous les jours , pour faire un fiasco à 1« soirée solennelle. Andrès s'excusa de son mieux. Ses fautes avaient fait briller d'un éclat plus vif l'imperturbable talent de Féliciana» qui n'avait jamais été mieux ei voix, et qui avait chanté à rendre jalouse la Ronconi da théâtre del Circo : et il n'eut guère de peine à la calmer; ils se séparèrent fort bons amis.
Le soir était venu, et Juancho, revêtu de ses habits modernes qui le rendaient méconnaissable, parcourait d'un pas saccadé et fiévreux les avenues du Prado, regardant chaque homme au visage, allant, venant, tâchant d'être partout à la fois ; il entra dans tous les théâtres, fouilla de son œil d'aigle l'orchestre, les avant-scènes eC les loges; il avala toutes sortes de glaces dans les cafés, se mêla à tous les groupes de politiqueurs et de poètes dissertant sur la pièce nouvelle, sans pouvoir découvrir rien qui ressemblât à ce jeune homme qui parlait d'un air si tendre à Militona le jour des taureaux, par l'excellente raison qu' Andrès, qui était allé se costumer chez le marchand, prenait le plus posément du monde, à cette heurelà, un verre de limonade glacée dans une orchateriade c/it</as (boutique d'orgeat), située presque vis-à-vis la maison de Militona, où il avait établi son quartier d'observation, avec Perico pour éclaireur. — Au reste, Juancho aurait passé devant lui sans le regarder; l'idée ne lui serait pas venue d'aller chercher son rival sous la veste ronde et le sombrero de calana d'un manolo. — Militona, cachée dans l'angle de la fenêtre, ne s'y était pas trompée une minute; mais l'amour est plus clairvoyant que la haine. — En proie à la plus vive anxiété, elle se deman-
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dait quels étaient les projets du jeune homme, en s'établissant ainsi dans cette boutique, et redoutait la scène terrible qui ne saurait manquer de résulter d'une rencontre entre Juancho et lui.
AndrôSy accoudé sur la table, examinait avec une attention de mouchard épiant un complot les gens qui entraient dans la maison. — Il passa des femmes, des hommes, des enfants, des gens de tout âge, d'abord en grand nombre, — car la maison était peuplée de beaucoup de familles, et puis, à intervalles plus éloignés ; peu à peu la nuit était venue, et il n'y avait plus à rentrer que quelques retardataires.
Militona n'avait point paru.
Andrès commençait à douter de la bonté des renseignements de son émissaire, lorsque la fenêtre obscure s'éclaira et fit voir que la chainbre était habitée.
Il avait la certitude que Militona était bien dans sa chambre , mais cela ne l'avançait pas à grand'chose ; il écrivit quelques mots au crayon sur un papier, et, appelant Perico qui rôdait aux alentours, lui dit de l'aller porter à la belle manola.
Perico, se glissant sur les pas d'un locataire qui rentrait, s'engagea dans l'escalier noir, et tâtant les murs, finit par arriver au palier supérieur. La lueur qui filtrait par les interstices des ais lui fit découvrir la porte qui devait être celle de Militona ; il frappa deux coups discrètement ; la jeune fille entre-bâilla le guichet, prit la lettre et referma le petit volet.
« Pourvu qu'elle sache lire, » dit Andrès, en achevant sa boisson glacée et en payant sa dépense au Valencien, inaître de l'orchateria.
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Il se leva et marcha lentement sous la fenêtre. — ^ Yoid c0 que sa lettre contenait :
(( Un homme qui ne peut vous oublier, et qui ne le voudrait pas, cherche à vous revoir; mais d'après les quelques mots que vous lui avez dits au cirque^ et ne sachant pas votre vie, il aurait peur, en ressayant, de vous caus^^ quelque contrariété. Le péril qui ne serait que pour lui ne l'arrêterait pas. Éteignez votre lampe et jetez-lui vofae réponse par la fenêtre, d
Au bout de quelques minutes la lampe disparut, la fenêtre s'ouvrit, et Militona, en prenant sa jarre, fit tomber un des pots de basilic qui vint se briser en éclat à quelque distance de don Andrès.
Dans la terre brune qui s'était répandue sur le pavé, brillait quelque chose de blanc ; c'était la réponse de Militona.
Andrès appela un sereno (garde de nuit) qui passait avec son fallot au bout de sa lance, et le pria de baisser ga lanterne, à la lueur d6 laquelle il lut ce qui suit, écrit d'une main tremblante et en grosses lettres désordonnées.
•-*• Éloignez-vous...; je n'ai pas le temps de vous en écrire plus long. — Demain je serai à dix hedres dans relise de San48idro. Mais^ de grftce, partez : il yira de votre vie. »
— Merci^ brave homme, dit Andrès en mettant un réal dans la main du sereno^ vous pouvez continuer votre route.
La rue était tout à fait déserte, et Andrès se retirait à pas lents, lorsque l'apparition d'un homme enveloppé dans un manteau^ sous lequel le manche d'une guitare dessinait un angle aigu, éveiUa sa curioùté et la fit se blottir dans un coin obscur.
MILITONA. 59
L'homme rejeta les pans de son manteau sur ses épaules, ramena sa guitare par devant, et commença à tirer des cordes ce bourdonnement rhythmé qui sert de basse et d'accompagnement aux mélodies des sérénades et des séguidilles.
Il était évident que ces préludes bruyants avaient pour but d'éveiller la belle en Thonneurdequi ce bruit se commettait; et, comme la fenêtre de Militona restait fermée, l'homme réduit à se contenter d'un auditoire invisible, malgré ce dicton espagnol qui prétend qu'il n'est pas de femme si bien endormie à qui le frémissement d'une guitare ne fasse mettre le ne2 à la fenêtre , après deux hum 1 hum ! profondtoieftt sonores , conimença à chanter les couplets suivants avec un fort accent andalous :
Enfant aux airs d'impératrice.
Colombe au regard de faucon.
Tu me hais, mais c'est mon caprice De me planter sous ton balcon.
Là, je veux, le pied sur la borne.
Pinçant les nerfs, tapant le bois, Faire luire à ton carreau morne Ta lampe et ton front à la fois.
Je défends à toute guitare De bourdonner aux alentours.
Ta rue est à moi. — le la barre Pour y chanter seul mes amours.
Et je coupe les deux oreilles Au premier râcleur de jambon Qui, devant là chambre où tu veilles, Braille un couplet mauvais ou bon.
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Dans sa gaine mon couteau bouge ; Allons 1 Qui veut de l'incarnat?
A son jabot qui veut du rouge Pour faire un bouton de grenat?
Le sang dans les veines s'ennuie»
Car il est fait pour se montrer, Le temps est noir, gare la pluie!
Poltrons, hâtez-vous de rentrer.
Sortez, vaillants^ sortez, bravaches, L'avant-bras couvert du manteau.
Que sur vos faces de gavaches J'écrive des croii au couteau.
Qu'ils s'avancent! Seuls ou par bande.
De pied ferme je les attends.
A ta gloire il faut que je fende Les naseaux de ces capitans.
Au ruisseau qui gêne ta marche Et pourrait salir tes pieds blancs.
Corps du Christ! je veux faire une arche Avec les côtes des galants?
Pour te prouver combien je t'aime, Dis, je tûrai qui tu voudras :
J'attaquerai Satan lui-même Si pour linceul j'ai tes deux draps.
Porte sourde. — Fenêtre aveugle!
Tu dois pourtant ouïr ma voix ; Comme un taureau blessé je beugle, Des chiens excitant les abois ! .
Au moins plante un clou dans ta porte :
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Un clou pour accrocher mon cœur, A quoi sert que je le remporte Fou de rage, mort de langueur?
Peste, quelle poésie farouche, pensa Andrés; voilà de petits couplets qui ne pèchent pas par la fadeur. Voyons si Militona , car c'est en son honneur qu'a lieu ce tapage nocturne, est sensible à ces vers élégiaques, composés par Matamore, don Spavento Fracasse ou Tranchemontagne. C'est probablement là le terrible galant qui lui inspire tant de peur. On s'effraierait à moins.
Don André», ayant un peu avancé la tête hors de l'ombre où il s'abritait, fut atteint par un rayon de lune et dénoncé aux regards vigilants de Juancho.
— Bon ! je suis pris, dit Andrès, faisons bonne contenance.
Juancho, jetant à terre sa guitare, qui résonna .lugubrement sur le pavé, courut et s'avança sur Andrès, dont la figure était éclairée et qu'il reconnut aussitôt.
— Que venez-vous faire ici à cette heure? dit-il d'une voix tremblante de colère.
— J'écoute votre musique ; c'est un plaisir délicat.
— Si vous l'avez bien écoutée, vous avez dû entendre que je défends à qui que ce soit de se trouver dans cette rue quand j'y chante.
— Je ^uis très-désobéissant de ma nature, répondit Andrès avec un flegme parfait.
— Tu changeras de caractère aujourd'hui.
— Pas le moins du monde, — j'aime mes habitudes.
— Eh bien, défends-toi ou meurs comme un chien, cria Juancho en tirant sa navofa et en roulant son manteau sur son bras.
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Ces mouvements furent imités par Andrès, qui se trouva en garde avec une promptitude qui démontrait une bonne méthode , et qui surprit un peu le torero , car Andrès avait longtemps travaillé sous un des plus habiles maîtres de Séville» de même qu'on voit à Paris de jeunes élégants étudier la canne, le bâton et la savate, réduits en principes mathématiques par Lecour et Boucher.
Juancho tournait autour de son adversaire, avançant comme un bouclier son bras gauche défendu par plusieurs épaisseurs d'étoffes , le bras droit retiré en arrière pour donner plul de jet et de détente au coup; tour à tour il se relevait et s'affaissait sur ses jarrets plies ; se grandissant comme un géant, se rapetissant comme un nain, mais la pointe de son couteau rencontrait toujours la cape roulée d' Andrès prêt à la parade.
Tantôt il faisait une brusque retraite, tantôt une attaque impétueuse; il sautait à droite et à gauche, balançant sa lame comme un javelot, et faisant mine de la lancer.
Andrès, à plusieurs reprises, répondit à ces attaques par des ripostes si vives, si bien dirigées, que tout autre que Juancho n*eût pu les parer. C'était vraiment un beau combat et digne d'une galerie de spectateurs érudits; mais par malheur toutes les fenêtres dormaient et la rue était complètement déserte. Académiciens de la plage de San-Lucar, du Potro de Cordoue, de l'Albaycin de Grenade et du barrio de Triana, que n'étiez-vous là pour juger ces beaux coups!
Les deux adversaires, tout vigoureux qu'ils étaient, commençaient à se fatiguer ; la sueur ruisselait de leurs tempes, leurs poitrines haletaient comme des souffle.ts de forge, leurs pieds trépignaient la terre plus lourdement, leurs sauts avaient moins d'élasticité.
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Juancho avait senti la pointe du couteau ^'Andrès pénétrer dans sa manche , et sa rage s'en était accrue ; tentant un suprême effort, au risque de se faire tuer il s'élança comme un tigre sur son ennemi.
Andrès tomba à la renverse, et sa chute fit ouvrir la porte mal fermée de la maison de Militonâ, devant laquelle avait lieu la bataille. — Juancho s'éloigna d'un pas tranquille. Le sereno qui passait au bout de la rue cria : Rien de nouveau, — onze heures et demie, — temps étoile et serein.
Juancho s'était éloigné a la voix du garde de nuit sans s'assurer si Andrès était mort ou seulement blessé : il croyait Tavoir tué, tant il était sûr de ce coup pour ainsi dire infaillible. — La lutte avait été loyale, et il ne se sentait aucun remords : le sombre plaisir d'être débarrassé de son rival dominait chez lui toute autre considération.
L'anxiété à,G Militona pendant cette lutte dont le bruit sourd l'avait attirée à la fenêtre, ne saurait se peindre : elle voulait crier, mais sa langue s'attachait à son palais, la terreur lui serrait la gorge de sa main de fer; chancelante, éperdue, à demi folle, elle descendit l'escalier au hasard, .ou plutôt se laissa glisser sur la rampe comme un ror[»s inerte. Elle arriva juste au moment où Andrès tombai l et repoussait par sa chute le battant mal clos de la pork'.
Heureusement Juancho ne vit pas le mouvement plein de désespoir et de passion avec lequel la jeune fille s'était
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précipitée sur le corps d' Andrès, car, au lieu d'un meurtre, il en aurait commis deux.
Elle mit la main sur le cœur d'Andrès et crut sentir qu'il battait faiblement; le sereno passait, répétant son refrain monotone; Militona l'appela à son secours, — l'honnête gallego accourut, et mettant sa lanterne au visage du blessé, il dit : — Eh! tiens, c'est le jeune homme à qui j'ai prêté mon fanal pour lire une lettre ; et il se pencha pour réconnaître s'il était mort ou vivant.
Ce sereno aux traits fortement caractérisés, à la physionomie rude, mais bonne, cette jeune fille d'une blancheur de cire et dont les sourcils noirs faisaient encore ressortir la mortelle pâleur; ce corps inanimé dont elle soutenait la tête sur ses genoux, formaient un groupe à tenter là brosse de Rembrandt. La lumière jaune de la lanterne frappait ces trois figures de reflets bizarres et formait au centre de la scène cette étoile scintillante que le peintre hollandais aime à faire briller dans ses rousses ténèbres; mais peut-être aurait-il fallu un pinceau plus pur et plus correct que le sien pour rendre la suprême beauté de Militona, qui semblait une statue de la Douleur agenouillée près d'un tombeau.
Il respire, dit le sereno après quelques minutes d'examen, voyons sa blessure. Et il écarta les habits d'Andrès toujours évanoui. Ah 1 voilà un fier coup, s'écria-t-il avec une sorte d'étonnement respectueux ; porté de bas en haut selon toutes les règles : c'est bien travaillé. Si je ne me ^mpe, ce doit être l'ouvrage d'une main sévillane. Je me connais en coups de couteau, j'en ai tant vu. Mais Ti*allons-nous faire de ce jeune homme, il n'est pas transportable, et, d'ailleurs, où le porterions-nous, il ne peut ^ nous dire son adresse?
66 MILITONA.
— Montons-le chez moi, dit Militona, puisque je suis venue la première à son secours... il m'appartient.
Le sereno appela en poussant le cri de ralliement un confrère à son aide, et tous deux se mirent à gravir avee précaution le rude escalier. Militona les suivait, soutenant le corps de sa petite main, et tâchant d'éviter les secousses au pauvre blessé, qui fut posé doucement sur le petit lit virginal) à la couverture de mousseline dentelée.
L'un des sePMiosalla chercher un chirurgien, et Fautie, pendant que Militona déchirait quelque linge pour faire des bandelettes et de la charpie, tâtait les poches d'Andrès pour voir s'il ne s'y trouvait pas quelque carte ou quelque lettre qui pût servir à constater son identité. Il ne trouva rien. Le chifibn de papier sur lequel Militona ptévapait Andrès du danger qu'il courait, était tombé de sa pocha pendant la lutte, et le vent l'avait emporté bien loin ; ainsi jusqu'au retour du blessé à la vie, nulle indication ne pouvait mettre la police sur la voie.
Militona raconta qu'elle avait entendu le bruit d'une querelle, puis un homme tomber, et ne dit pas autra chose. Bien qu'elle n'aimât pas Juancho, elle ne l'aurait pas dénoncé pour un crime dont elle était la cause involontaire. Les violences du torero, quoiqu'elles l'effrayassent, prouvaient une passion sans bornes, et même lorsqu'on ne la part$ige p£^, on est toujours secrètement flatté de l'inspirer.
Enfin, le ehirurgien arriva et visita la blessure, qui n'a^ vait rien de très-grave : la lame du couteau avait glissé sur une côte. La force du coup et la rudesse de la chute, jointes à la perte de sang, avaient étourdi Andrès, qui revint à lui dès que la sonde toucha les bords de la plaie. Le premier objet qu'il aperçut en ouvrant les yeux ce fut Mili-
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tona qui tendait une bandelette au chirurgien. La tia Aldonza, accourue au bruit , se tenait debout de l'autre côté du chevet et marmottait à demi-voix des phrases de condoléance.
Le chirurgien, ayant achevé le pansement, se retira et dit qu'il reviendrait le lendemain.
AndrèSy dont les idées commençaient à se débrouiller, promenait un regard encore vague sur ce qui l'entourait; il s^étonaait de se trouver dans cett^ chambre blanche, sur ce chaste petit lit, entre un ange et une sorcière ; son évanouissement formait une lacune dans ses souvenirs, et il ne s'expliquait pas la transition qui l'avait amené de la rue où tout à l'heure il se défendait contre la navaja de Juancbo, dans le frais paradis habité par Militona.
— Je t'avais bien dit que Juancho ferait quelque malheur. Quel regard furieux il nous lançait! ça ne pouvait manquer ! Nous voilà dans de beaux draps ! et quand il apprendra que tu as recueilli ce jeune homme dans ta chambre.
— Pouvais-je le laisser mourir sur ma porte, répondit Militona, moi qui suis cause de son malheur? Et, d'ailleurs, Juancbo ne dira rien, il aura fort à faire pour échapper au châtiment qu'il mérite.
— Ah ! voilà le malade qui revient à lui, fit la vieille ; regarde, ses yeux s'entr'ouvrent, un peu de couleur reparaît aux joues.
— N'essayez pas de parler, le chirurgien l'a défendu, dit la jeune fille, en voyant qu'Andrès essayait de balbutier quelques mots, et, avec ce petit air d'autorité que prennent les garde-malades, elle posa sa main sur les lèvres pâles du jeune homme.
Quand l'aurore, saluée par le chant de la caille et du
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grillon, fit pénétrer sa lueur rose dans la chambrette, elle éclaira un tableau qui eût fait rugir Juancho de colère : Militona, qui avait veillé jusqu'au matin au chevet du lit du blessé, brisée par la fatigue et les émotions de la nuit, s'était endormie, et sa tête flottante de sommeil avait cherché, à son insu, un point d'appui au coin de l'oreiller sur lequel reposait Andrès. Ses beaux cheveux s'étaient dénoués et se répandaient en noires ondes sur la blancheur des draps, et Andrès, qui ne dormait pas, en enroulait une boucle autour de ses doigts.
Il est vrai que la blessure du jeune homipe et la présence de la tia Aldonza, qui ronflait à l'autre bout de la chambre à faire envie à la pédale de l'orgue de Notre-Dame de Séville, empêchaient toute mauvaise interprétation.
Si Juancho avait pu se douter qu'au lieu de tuer son rival, il lui avait procuré un moyen d'entrer chez Militona, d'être déposé sur ce lit qu'il ne regardait qu'avec des frissons et des pâleurs, lui , l'homme au cœur d'acier et au bras de fer, de passer la nuit dans cette chambre où il était à peine admis le jour, et devant laquelle il errait à travers l'ombre, irrité et grondant, il se serait roulé par terre de rage, et déchiré la poitrine avec ses ongles.
Andrès, qui cherchait à se rapprocher de Militona, n'avait pas pensé à ce moyen dans tous ses stratagèmes.
La jeune fille se réveilla, renoua ses cheveux toute honteuse, et demanda au malade comment il se trouvait :
— Bien, répondit celui-ci, en attachant sur la belle enfant un regard plein d'amour et de reconnaissance.
Les domestiques d'Andrès, voyant qu'il n'était pas rentré, crurent qu'il avait fait quelque souper joyeux ou qu'il était allé à la campagne, et ne s'inquiétèrent pas autrement.
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Felieiana attendit vainement la visite accoutumée. An>drès ne parut pas. Le piano en souffrit. Felieiana» contrariée de cette absence, frappait les touches avec des mouvements saccadés et nerveux ; car en Espagne ne pas aller voir sa novia à Theure dite est une faute grave qui vous fait appeler ingrat et perfide. Ce n'est pas que Felieiana fût éprise bien violemment de don Andrès, la passion n'était pas dans sa nature et lui eût paru une chose inconvenante, mais elle avait Thabitude de le voir, et à titre de future épouse le regardait déjà comme sa propriété ; elle alla vingt fois du piano au balcon, et contrairement à la mode anglaise, qui ne veut pas qu'une femme regarde à la fenêtre, elle se pencha dans la rue pour voir si don Andrès n'arrivait pas.
Je le verrai sans doute au Prado ce soir, se dit Felieiana, ^r manière de consolation, et je lui ferai une verte semonce.
l^e Prado, a sept heures du soir, en été, est assurément iiae des plus belles promenades du monde ; non qu'on ne puisse trouver ailleurs des ombrages plus frais, un site plus pittoresque, mais nulle part il n'existe une animation plus vive, un mouvement plus gai de la population.
Is Prado s'étend de la porte des Récollets à la porte d'Atocha, mais il n'est guère fréquenté que dans la portion comprise entre la rue d'Alcala et la rue de San-Geronimo. Cet eindroit s'appelle le Salon, nom assez peu champêtre pour une promenade. -^ Des rangées d'arbres trapus qu'on écime pour forcer le feuillage à s'étendre, versent une ombre avare sur les promeneurs.
La chaussée réservée aux voitures est bordée de chaises comme le boulevard de Gand, et de candélabres dans le goût de ceux de la place de la Concorde, qui ont remplacé
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les jolies potences de fer à volutes élégamment enroulées, qui naguère encore supportaient les lanternes.
Sur cette chaussée se pavanent les voitures de Londres et de Bruxelles, les tilburys, les calèches, les landaux aux portières armoriées, et quelquefois aussi le vieux carrosse espagnol traîné par quatre mules rebondies et luisantes.
Les élégants se penchent sur leurs trotteurs anglais ou font piaffer leurs jolis chevaux andalous àla crinière nattée de rouge, au col arrondi en gorge de pigeon, aux mouvements onduleux comme les hanches d'une danseuse arabe. De temps en temps passe au galop un magnifique barbe de Cordoue noir comme Tébène -et digne de manger de Forge mondé dans une auge d'albâtre aux écuries des califes, ou quelque prodige de beauté, une vierge de Murillo détachée de son cadre et trônant dans sa voiture avec un chapeau de Beaudrand pour auréole. ^
Dans le Salon proprement dit, fourmille une foule incessamment renouvelée, une rivière vivante avec des courants en sens contraires, des remous et des tourbillons, qui se meut entre des quais de gens assis.
Les ihantilles de dentelles blanches ou noires encadrent de leurs plis légers les plus célestes visages qu'on puisse voir. — La laideur est un accident rare. — Au Prado, les laides ne sont que jolies ; les éventails s'ouvrent et se ferment avec un sifflement rapide, et les agours (bonjours) jetés au passage, sont accompagnés de gracieux sourires ou de petits signes de main ; c'est comme le foyer de l'Opéra au carnaval, comme un bal masqué à visage découvert.
De l'autre côté, sous les allées qui longent le parc d'Artillerie et le Musée de peinture, à peine flânent quelques fumeurs misanthropiques qui préfèrent à la chaleur
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et au tumulle de la foule la fraîcheur et la rêverie du soir.
Feliciana, qui se promenait en voiture découverte à côté de don Geronimo, son père, cherchait vainement des yeux son fiancé , parmi les groupes de jeunes cavaliers; il ne vint pas, selon son habitude, caracoler près de la voiture. — Et les observateurs s'étonnèrent de voir la calèche de dona Feliciana Vasquez de los Rios faire quatre fois la longueur de la chaussée sans son escorte ordinaire.
Au bout de quelque temps, Feliciana ne voyant pas Andrès à Tétat équestre , pensa qu'il se promenait peutêtre pédestrement dans le Salon , et dit à son père qu'elle avait envie de marcher.
Trois ou quatre tours faits dans le Salon et l'allée latérale la convainquirent de l'absence d' Andrès.
Un jeune Anglais recommandé à don Géronimo vint le saluer et commença une de ces conversations laborieuses que les habitants de la Grande-Bretagne ont seuls la persévérance de poursuivre avec les gloussements et les intonations les plus bizarres à travers les langues qu'ils ne savent pas.
Feliciana, qui entendait assez couramment le Vicai/re de yVakefield^ venait au secours du jeune insulaire avec une obligeance charmante, et prodiguait les plus doux sourires à ses affreux piaulements. — Au théâtre del Circo , où ils se rendirent ensuite , elle lui expliqua le ballet et lui fit la nomenclature des loges... Andrès ne se montra pas encore.
En rentrant Feliciana dit. à son père :
— On n'a pas vu Andrès aujourd'hui.
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— C'est vrai , dit Geronimo, je vais envoyer chez lui. Il faut qu'il soit malade.
Le domestique revint au bout d'une demi-heure , et dit:
— M. Andrès de Salcedo n'a pas paru chez lui depuis hier.
Le lendemain se passa sans apporter de nouvelles d'Andrès. On alla chez tous ses amis. Personne ne l'avait vu depuis deux jours :
Cela commençait à devenir étrange.* On supposa quelque voyage subit pour affaire d'importance. Les domestiques, interrogés par don Geronimo, répondirent que leur jeune maître était sorti Tavant-veille , à six heures du soir, après avoir dîné comme à l'ordinaire , sans avoir fait aucun préparatif, ni rien dit qui pût faire soupçonner un départ. — Il était habillé d'une redingote noire, d'un gilet jaune de piqué anglais, et d'un pantalon blanc, comme pour aller au Prado.
Don Geronimo , fort perplexe , dit qu'il fallait visiter la chambre d'Andrès pour voir s'il n'avait pas laissé sur quelque meuble une ettre explicative de sa disparition.
Il n'y avait chez Andrès d'autre papier que du papier à cigarettes.*
Comment justifier cette absence incompréhensible?
Par un suicide?
Andrès n'avait ni chagrins d'amour, ni chagrin d'argent , puisqu'il devait épouser bientôt celle qu'il aimait , et jouissait de cent mille réaux de rente parfaitement assurés. D'ailleurs, comment se noyer au mois de juin dans le Manzanarès, à moins d'y creuser un puits?
Par un guet-apens ?
Andrès n'avait pas d'ennemis, ou du moins on ne lui en connaissait pas. Sa douceur et sa modération écartaient ridée d'un duel ou d'une rixe où il aurait succombé ; ensuite l'événement eût été connu , et , mort ou vivant, Andrès eût été rapporté chez lui.
Il y avait donc là-dessous quelque mystère que la police seule pouvait éclaircir.
Geronimo, avec la naïveté des honnêtes gens, croyait à l'omniscience et à l'infaillibilité de la police ; il eut recours à elle.
La police , personnifiée par l'alcade du quartier , mit ses lunettes sur son nez, consulta ses registres, et n'y trouva rien à dater du soir de la disparition d' Andrès , qui pût se rapporter à lui. La nuit avait été des plus calmes dans la très-noble et très-héroïque cité de Madrid : sauf quelques vols avec effraction ou escalade, quelque tapage dans les mauvais lieux, quelques rixes d'ivrognes dans les cabarets, tout avait été le mieux du monde.
— D y a bien , dit le grave magistrat avant de refermer son livre , un petit cas de tentative de meurtre aux environs de la place de Lavapiès.
— Oh! Monsieur, répondit Geronimo déjà tout alarmé, pouvez-vous Èie donner quelques détails?
— Quel vêtements portait don Andrès de Salcedo la
dernière fois qu'il est sorti de chez lui? deoianda Tofficier de police avec un air de réflexion profonde.
— Une redingote noire, répondit Geronimo, plein d'anxiété.
— Pourriez-vous affirmer, continua l'alcade, qu'elle fût précisément noire , et non pas tête de nègre , vertbronze , solitaire , ou marron , par exemple -^ la nuance est très-importante.
— Elle était noire, j'en suis sûr, je l'affirmerais sur l'honneur. — Oui , devant Dieu , et les hommes , la redingote de mon gendre futur était de cette couleur... distànguée , comme dit ma fille FeHciana.
— Vos réponses dénotent une éducation soignée, ajouta le magistrat en manière de parenthèse. Ainsi, vous êtes sûr que h redingote était noire?
— Oui, digne magistrat, noire, telle est ma convietton , et personne ne m'en fera changer.
— La victime portait une veste fonde, dite marseillaise et de couleur tabac d'Espagne. A la rigueur, la nuit, une redingote noire pourrait passer pour une veste brune, se disait le magistrat paraissant se consulter lui-même. Don Geronimo, vos souvenirs vont-ils jusqu'à se rappeler le gilet que don Andrès avait ce soir-là?
— tJn gilet de piqué anglais jaune.
— Le blessé portait un gilet bleu à boutons de filigrane ; le jaune et le bleu n'ont pas beaucoup de rapport ; cela ne concorde pas très-bien ; et le pantalon , Monsieur, s'il vous plaît?
—T Blanc, Monsieur, de coutil de fil, à sous-pied, ajusté sur la botte. Je tiens ces détails du valet de chambre qui a aidé Andrès dans sa toilette le jour fatal.
-« Le procès-verbal marque pantalon large de drap
76 MILITONA.
gris, souliers blancs de peau de veau. — Ce n'est pas cela. — Ce costume est celui d'un majo, d'un petitmaitre de la classe du peuple qui aura reçu ce mauvais coup à la suite de quelque bataille en Tbonneur d'une donzellei jupon court. Malgré toute la bonne volonté du monde I nous ne saurions reconnaître M. de Salcedo dans ce personnage. Voici , du reste , le signalement du blessé, relevé avec beaucoup de ^soin par le sereno : — figure ovale 9 menton rond, front ordinaire , nez moyen, pas de signes particuliers. Reconnaissez-vous M. de Salcedo à ce portrait?
— Pas le moins du monde , répondit avec conviction don Geronimo... Mais comment retrouver la trace d'An-
— Ne vous inquiétez pas, la police veille sur les citoyens, elle voit tout, elle entend tout, elle est partout; rien ne lui échappe; Argus n'avait que cent yeux, elle en a mille et qui ne se laissent pas endormir par des airs de flûte. Nous retrouverons don Andrès , fût-il au fond des enfers. Je vais mettre deux agents en route, les plus fines mouches qui aient jamais existé , Argamasilla et Covachuelo, et dans vingt-quatre heures nous saurons à quoi nous en tenir.
Don Geronimo remercia , salua et sortit plein de confiance. Il retourna chez lui et fit le récit de la conversation qu'il avait eue avec la police à sa fille , qui n'eut pas un instant l'idée que le manolo blessé rue del Povar pût être son fiancé.
Feliciana pleurait la perte de son novio avec la réserve d'une demoiselle bien née ; car il serait indécent à une jeune personne de paraître regretter trop vivement un homme. De temps à autre , elle portait à ses yeux son
mouchoir bordé de dentelles pour essuyer une larme qui germait péniblement dans le coin de sa paupière. Les duos délaissés traînaient mélancoliquement sur le piano fermé : signe de grande prostration morale chez Feliciana. Don Geronimo attendait avec impatience que les vingtquatre heures fussent écoulées pour voir le triomphant rapport de Covachuelo et d*Argamasilla.
Les deux spirituels agents allèrent d'abord à la maison d'Andrès , et firent causer adroitement les valets sur les habitudes de leur maître. Ils apprirent que don Andrès prenait du chocolat le matin , faisait la sieste à midi , s'habillait sur les trois heures, allait chez dona Feliciana Yasquez de los Rios , dînait à six heures et rentrait se coucher vers minuit, après la promenade ou le spectacle , — ce qui donna profondément à réfléchir aux deux agents. Ils surent aussi qu'en sortant de chez lui , Andrès avait descendu la rue d'Alcala jusqu'à la calle Ancha de Peligros — ce détail précieux leur fut donné par un portefaix asturien qui se tenait habituellement devant la porte.
Ils se transportèrent rue de Peligros , et parvinrent à découvrir qu' Andrès y avait effectivement passé l'avantveille, à six heures et quelques minutes , — de fortes présomptions pouvaient faire croire qu'il avait suivi son chemin par la rue de la Cruz.
Ce résultat important obtenu , fatigués par la violente contention d'esprit qu'il avait fallu pour y parvenir , ils entrèrent dans un ermitage , c'est ainsi qu'on appelle les cabarets à Madrid , et se mirent à jouer aux cartes en sablant une bouteille de vin de Manzanilla. — La partie dura jusqu'au matin.
Après un court sommeil ils reprirent leurs recherebes et parvinrent à suivre rétrospectivement Andrès jusqtraux
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enviroas du Ra$tro ; là ils perdirent ses traces , personne ne pouvait plus leur donner de nouvelles du jeune homme en redingote noire , en gilet de piqué jaune, en pantalon blanc. Évaporation complète! •<— Tous Tavaient vu aliw, nul ne Tavait vu revenir... ils ne savaient que penser; Andrès ne pouvait cependant avoir élé escamoté en plein jour dans un des quartiers les plus populeux de Madrid; à moins qu'une trappe ne se fût ouverte sous ses pieds et refermée aussitôt, il n'y avait pas moyen d'expliquer cette suppression de personne.
Ils errèrent longtemps aux alentours du Rastro, interrogèrent quelques marchands, et n'en purent tirer rien autre chose. Ils s'adressèrent même à la boutique où Andrès s'était travesti, mais c'était la femme qui les reçut, et c'était le mari qui avait vendu les habits ; elle ne put donc leur donner aucun renseignement, et d'ailleurs ne comprit rien aux questions ambiguës qu'ils lui firent; sur leur mauvaise mine, elle les prit même pour des voleurs, quoiqu'ils fussent précisément le contraire, et leur ferma la porte au nez d'assez mauvaise humeur, tout en regardant s'ils ne lui manquait rien.
— Tel fut le résultat de la journée. — * Don Geronimo retourna à la poli.ce, qui lui répondit gravement qu'on était sur la trace des coupables, mais (j^u'il ne fallait rien compromettre par trop de précipitation. ^- Le brave homme, émerveillé, répéta la réponse de la police i Féli* ciana qui leva les yeux au ciel, poussa un soupir et ne crut pas se permettre une exclamation trop forte pour la circonstance en disant : Pauvre Andrès l
Un fait bizarre vint compliquer cette ténébreuse affaire. Un jeune drôle d'une quinzaine d'années environ avait déposé dans la maison d' Andrès un paquet assex gros, et
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s'était précipitamment retiré, en jetant cette phrase : Pour remettre à M. Salcedo.
Cette phrase, si simple en apparence, parut une infernale ironie lorsqu'on ouvrit le paquet.
U renfermait, — devinez quoi ? — la redingote noire, le gilet piqué jaune, le pantalon blanc de Tinfortuné Andrès, et ses jolies bottes vernies à la tige de maroquin rouge. On avait poussé le sarcasme jusqu'à rouler seg gants de Paris Tun dans l'autre, avec beaucoup de soin.
A ce fait étrange et sans exemple dans les annales du mme, Argamasillaet Covachuelo restèrent frappés de stu^ peur ; Fun leva les bras au ciel, l'autre les laissa pendre flasquement le long de ses hanches, dans une attitude découragée ; le premier dit : ô tempora / et le second : 6 mores I
Qu'on ne s'étonne pas d'entendre deux alguazils parler latin : Argamasilla avait étudié la théologie, et Covachuelo le droit ; mais ils avaient eu des malheurs. Oui n'en a pas eu?
Renvoyer les habits de la victime à son domicile, fort proprement plies et ficelés, n'était-ce pas un raffinement de perversité rare ? Joindre la raillerie au crime : quel beau texte pour le discours du fiscal I
Cependant l'examen des habits envoyés rendit encore l6s dignes agents plus perplexes.
Le drap de la redingote était parfaitement intact ; aucun trou triangulaire ou rond, accusant le passage d'une lame ou d'une balle, ne s'y montrait. Peu^étre la victime avait-elle été étouffée? Alors il y aurait eu lutte ; le gilet et le pantalon n'auraient pas eu cette fraîcheur; ils seraient tordus, fripés, déchirés, on ne pouvait supposer qu'Andrès de Salcedo se fût déshabillé lui-même avec précau-
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tion avant la perpétration du crime et livi^ tout nu aux poignards de ses assassins pour ménager ses bardes : — c'eût été une petitesse I
II y avait ^ment de quoi casser contre les murs des têtes plus fortes que celles d' Argamasilla et de Covachuelo.
Govachuelo, qui était le plus logicien des deux, après s*étre tenu pendant un quart d'heure les tempes à deux mains pour empêcher Tintensité de la méditation de faire éclater son front de génie, émit cette idée triomphante :
— Si le seigneur Andrès de Salcedo n'est pas mort, il doit être vivant, car ce sont les deux manières d'ôtre de rhomme; je n'en connais pas une troisième.
Argamasilla fit un signe de tête en manière d'adhésion.
S'il vit, ce dont j'ai la persuasion, il ne doit pas aller sans vêtement, more ferarum. Il n'avait aucun paquet en sortant de chez lui ; et comme voilà ses habits, il doit en avoir acheté d'autres nécessairement, car il n'est pas supposable que dans cette civilisation avancée un homme se contente du vêlement adamique.
Les yeux d'Argamasilla lui sortaient des orbites tant il écoutait, avec une attention profonde, le raisonnement de son ami Covachuelo.
— Je ne pense pas que don Andrès eût fait préparer d'avance les habits dont il serait revêtu plus tard dans une maison du quartier où nous avons perdu ses traces, il doit avoir acheté des nippes chez quelque fripier, après avoir renvoyé ses propres vêtements.
— Tu es un génie, un dieu, dit Argamasilla en serrant Covachuelo sur son cœur ; permets que je t'embrasse : à dater de ce jour, je ne suis plus ton ami, mais ton séide, ton chien, ton mameluk. Dispose de moi, grand homme, je te suivrai partout. Ah ! si le gouvernement était juste,
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au lieu d'être un simple agent de police, tu serais chef politique dans les plus importantes villes du royaume. Mais les gouvernements ne sont jamais justes !
— Nous allons fouiller toutes les boutiques des fripiers et des marchands d'habits tout faits de la ville, nous examinerons leurs registres de vente, et nous aurons , de cette manière, le nouveau signalement du seigneur Salcedo. Si le portier avait eu l'idée d'arrêter ou de faire arrêter le muchacho qui a remis le paquet, nous aurions su par lui qui l'envoyait, et d'où il venait. Mais les gens qui ne sont pas de la partie ne pensent à rien , et nul ne pouvait prévoir cet incident. Allons, en route, Argamasilla, tu vas visiter les tailleurs de .la Calle-Major ; moi, je confesserai les fripiers du Rastro.
Au bout de quelques heures les deux amis faisaient leur rapport à l'alcade.
Argamasilla raconta minutieusement et compendieusement le résultat de ses recherches. Un individu revêtu du costume de majOf paraissant fort agité, avait acheté et payé sans faire d'observation sur le prix (signe d'une grande préoccupation morale), un frac et un pantalon noirs, chez un des principaux maîtres tailleurs établis sous les piliers de la CiJle-Major.
Covachuelo dit qu'un marchand du Rastro avait vendu une veste, un gilet et une ceinture de manolo à un homme en redingote noire et en pantalon blanc, qui selon toute probabilité, n'était autre que don Andrôs de Salcedo en personne.
Tous deux s'étaient déshabillés dans Tarriôre boutique et étaient sortis revêtus de leurs nouveaux costumes, qui, vu la classe de la société à laquelle ceux qui les portaient semblaient appartenir, étaient à coup sûr des d^ise-
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mants. — Dans quel but, le même jour, et.presqu'à la même heure, un homme du monde avait-il pris la veste de majOf et un mc^o le frac d'un homme du monde ? c'08tce que les faibles moyens d'agents subalternes comme les pauvres Argamasilla et Covacfauelo ne sauraient décider, mais que devinerait infailliblement la haute perspicacité du magistrat devant lequel ils avaient Fbonneur de parler.
Quant à eux, sauf meilleur avis, ils pensaient que cette disparition mystérieuse, cette coïncidence singulière de travestissements, ces habits renvoyés par manière de défi, toutes ces choses d'une étrangeté. inexplicable devaient se rattacher à quelque grande conspiration ayant pour but de mettre sur le trône Espartero ou le comte de Montemolin. Sous ces habhs d'emprunts, les coupables étaient sans doute partis pour aller rejoindre, dans l'Aragon ou la Catalogne, quelque noyau carliste , quelque reste de guérilla cherchant à se réorganiser. — L'Espagne dansait sur un volcan ; — mais, si l'on voulait bien leur accorder une gratification, ils se chargeaient, à eux deux, Argamasilla et Covachuelo, d'éteindre ce volcan, d'empêcher les coupables de rejoindre leurs complices, et promettaient, sous huit jours, de livrer la liste des conjurés et les plans du complot.
L'Alcade écouta ce rapport remarquable avec toute l'attention qu'il méritait, et dit aux deux agents :
— Avez-vous quelques renseignements sur les démarches faites par ces deqx individus après leur travestisseriient réciproque ?
— Le majo, habillé en homme du monde, a été se promener dans le salon du Prado, est entré au théâtre del
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Cireo, et a pris une glace au café de la Bourse, répondit Argamasilla.
— L'homme du monde, habillé en majo, a fait plusieurs tours sur la place de Lavapiôs et dans les mes adjacentes, flânant, lorgnant les manolas aux fenêtres, ensuite il a bu une limonade à la neige, dans un orchatma de chufds^ déposa Covaehuelo.
— Chacun a pris le caractère de son costume, dissimulation profonde, infernale habileté, dit Talcade ; l'un voulait se populariser et sonder les sentiments de la classe basse ; l'autre voulait assurer la haute de la sympathie et de la coopération populaires. Mais nous sommes là, nous veillons au grain ! Nous vous prendrons la main dans le sac, messieurs les conspirateurs, carlistes ou ayacuchos, progressistes ou retardataires. Ha 1 ha ! Argus avait cent yeux, mais le police en a mille qui ne dorment pas.
Cette phrase était le refrain du digne homme, son dada, son Lilia Burello. Il trouvait avec raison qu'elle remplaçait fort majestueusement une idée quand l'idée lui manquait.
— Argamasilla et Covaehuelo, vous aurez votre gratification. Mais ne savez-vous pas ce que sont devenus vos deux criminels, car ils le sont, après les allées et les venues exigées par leurs funestes projets?
— Nous l'ignorons, car il faisait déjà sombre, et comme nous ne pouvons obtenir sur des démarches extérieures et passées que des témoignages oculaires et peu détaillés, nous avons perdu leurs traces à dater de la nuit.
-^ Diable ! c'est fâcheux, reprit l'alcade.
-*<- Oh I nous les retrouverons, s'égarent les deux pdis avee enthousiasme.
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Don Geronimo revint dans la journée pour savoir s*ily avait des nouvelles.
Le magistrat le reçut assez sèchement; et comme don Geronimo Vasquez se confondait en excuses et demandait pardon d'avoir été sans doute importun, il lui dit :
— Vous devriez bien ne pas vous intéresser si ostensiblement à don Andrès de Salcedo; il est impli(iué dans une vaste conspiration dont nous sommes à la veille de saisir tous les fils.
— Andrès conspire ! s'écria don Geronimo, lui !
— Lui, répéta d'un ton péremptoire l'officier de police. — Un garçon si doux, si tranquille, si gai, si inoffensif!
— U feignait la douceur comme Brutus contrefaisait k folie, moyen de cacher son jeu et de détourner l'attention. Nous connaissons cela, nous autres vieux renards. Ce qui pourrait lui arriver de mieux c'est qu'on ne le retrouvât pas. Souhaitez-le pour lui.
— Le pauvre Geronimo se retira très-penaud et trèshonteux de son peu de perspicacité. Lui qui connaissait Andrès depuis l'enfance et l'avait fait sauter tout petit sur ses genoux, il ne se doutait pas le moins du monde qu'il avait recueilli dans sa maison un conspirateur d'une espèce si dangereuse. Il admirait avec terreur la sagacité effrayante de la police, qui, en si peu de temps, avait découvert un secret qu'il n'avait jamais soupçonné, lui qui pourtant voyait tous les jours le criminel, et l'avait méconnu au point de vouloir en faire son gendre.
L'étonnement de Feliciana fut au comble lorsqu'elle apprit qu'elle avait été courtisée avec tant d'assuidité par le chef d'un complot carliste aux immenses ramifications. — Quelle force d'âme il fallait qu'eût don Andrès pour ne rien laisser transparaître de ces hautes préoccupations
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politiques, et répéter avec tant de flegme des duos de Bellini. — Fiez-vous donc après cela aux airs reposfe, aux mines tranquilles, aux yeux sereins, aux bouches souriantes 1 Qui eût dit qu'Andrès qui ne prenait feu que pour les courses de taureaux, et ne paraissait avoir d'autre opinion que de préférer Sevilla à Rodrigues, le Ghiclanero à Aijona, cachait de si vastes pensées sous cette frivolité apparente?
Les deux agents se livrèrent à de nouvelles recherches et découvrirent que le jeune homme blessé et recueilli par Militona était le même qui avait acheté des habits au Rastro. Le rapport du sereno et celui du fripier concordaient parfaitement. Veste chocolat, gilet bleu, ceinture rouge, il n'y avait pas à s'y tromper.
Cette circonstance dérangeait un peu les espérances d'Argamasilla et de Govachuelo relativement à la conspiration. La disparition d'Andrès leur eût été plus conmiode. La chose avait Tair de se réduire à une simple intrigue amoureuse, à une innocente querelle de rivaux, à un meurtre pur et simple, ce qu'il y a au monde de plus insignifiant. Les voisins avaient entendu la sérénade ; tout s'expliquait.
Govachuelo dit en soupirant :
— Je n'ai jamais eu de bonheur :
Argamasilla répondit d'un ton larmoyant :
— Je suis né sous une étoile enragée.
Pauvres amis ! flairer une conspiration et mettre la main sur une méchante petite rixe suivie seulement de blessures graves 1 C'était navrant.
Retournons à Juancho que nous avons abandonné depuis son combat au couteau contre Andrès. Une heure
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après il était retourné, à pas de loup, sur le théâtre de la lutte, et à sa grande surprise il n'avait pas retrouvé le corps à la place où il était certain de l'avoir vu tomber; son adversaire s'était-il relevé et traîné plus loin dans les convulsions de l'agonie? — Avait-il été ramassé par les serenos? c'est ce qu'il ne pouvait savoir. Devait-il, lui Juancho, rester ou s'enfuir? — Sa fuite le dénoncerait» et d'ailleurs l'idée de s'éloigner de Militona, de la laisser libre d'agir à son caprice, était insupportable à sa jalousie. La nuit était obscure, la rue déserte, personne ne l'avait vu. Qui pourrait l'accuser?
Cependant, le combat avait duré assez longtemps pour que son adversaire le reconnût, car les toreros comme les acteurs ont des figures notoires ; — et s'il n'était pas mort sur le coup, comme l'on pouvait le supposer, peut-être l'avait-il dénoncé. Juancho, qui était en délicatesse avec la police pour ses vivacités de couteau, courrait risque, s'il était pris, d'aller passer quelques étés dans les possessions espagnoles en Afrique, à Ceuta ou à Melilla.
Il s'en alla donc chez lui, fit sortir dans la cour son cheval de Cordoue, lui jeta une couverture bariolée sur le dos et partit au galop.
Si un peintre eût vu passer dans les rues ce robuste cavalier pressant des jambes ce grand cheval noir, à la crinière échevelée, à la queue flamboyante, qui arrachait des aigrettes d'étincelles au pavé inégal, et filait le long des murailles blanchâtres sur lesquelles son ombre avait de la peine à le suivre, il eût fait une figure d'un effet puissant, car ce galop bruyant à travers la ville silencieuse, cette hâte à travers la nuit paisible, étaient tout un drame : mais Les peintres étaient couchés.
Il eut bientôt atteint la route de Caravanchel, dépassé
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le pont de Ségovie, et s'élança à fond de train dans la eampagne sombre et morne.
Déjà il était à plus de quatre lieues de Madrid, lorsque la pensée de Mililona se présenta si vivement à son esprit qu'il se sentit incapable d'aller plus loin. — Il crut que son coup n'avait pas été bien porté et que son rival n'avait peutrétre qu'une légère blessure ; il se le figura guéri aux genoux de Militona souriante.
Une sueur froide lui baigna le front ; ses dents s'engrenèrent les unes dans les autres sans qu'il pût les desserrer; ses genoux convulsifs serrèrent si violemment les flancs de son cheval que la noble bête, les côtes ployées, manquant de respiration, s'arrêta court. Juancho soufl*rait comme si on lui eût plongé dans le cœur des aiguilles rougies au feu.
Il tourna bride et revint vers la ville comme un ouragan. Quand il arriva, son cheval noir était blanc d'écume. Trois heures du malin venaient de sonner; Juancho courut à la rue del Povar. — La lampe de Militona brillait encore, chaste et tremblante étoile, à l'angle d'un vieux mur. Le torero essaya d'enfoncer la porte de l'allée, mais en dépit de sa force prodigieuse il ne put en venir à bout. Militona avait soigneusement baissé les barres de fer à l'intérieur. Juancho rentra chez lui, brisé, malheureux à faire pitié, et dans l'incertitude la plus horrible, car il avait vu deux ombres sur le rideau de Militona. S'était-il donc trompé de victime?
Quand il fit grand jour, le torero, embossé dans sa cape elle chapeau sur les yeux, vint écouter les différentes versions qui circulaient dans le voisinage sur l'événement de la nuit ; il apprit que le jeune homme n'était pas mort, et que, déclaré non transportable, il occupait la chambre
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de Militona, qui l'avait recueilli, action charitable dont les commères du quartier la louaient fort. Malgré sa vigueur, il sentit ses genoux chanceler et fut forcé de s'appuyer à la muraille ; son rival dans la chambre et sur le lit de Militona ! Le neuvième cercle d'enfer n'aurait pu inventer pour lui une torture plus horrible.
Prenant une résolution suprême, il entra dans la maison et commença à gravir l'escalier d'un pas lourd et plus sinistrement sonore que celui de la statue du commandeur.
Arrivé au palier du premier étage, Juancho, chancelant, éperdu, s'arrêta et demeura comme pétrifié ; il avait peur âe lui-même et des choses terribles qui allaient se passer. Cent mille idées lui traversèrent la tête en une minute. Se contenterait-il de trépigner son rival et de lui faire rendre ce qui lui restait de son souffle abhorré? Tuerait-il Militona ou mettrait-il le feu à la maison ? Il flottait dans un océan de projets horribles, insensés, tumultueux. Pendant un court éclair de raison, il fut sur le point de descendre et avait même déjà fait une demi-conversion de corps; mais la jalousie lui enfonça de nouveau son épine empoi-^ sonnée dans le cœur, et il recommença à gravir la rude échelle.
Certes, il eût été difficile de trouver une nature plus robuste que celle de Juancho : un col rond comme m\e colonne et fort comme une tour rattachait sa tête puissïinle
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à ses épaules athlétiques ; des nerfs d'acier s'entre-croisaient sur ses bras invincibles, sa poitrine eût défié les pe^ toraux de marbre des gladiateurs antiques ; d'une main il aurait arraché la corne d'un taureau, et pourtant la violence de la douleur morale brisait toute cette force phy- j sique. La sueur baignait ses tempes, ses jambes se déro- 1 baient sous lui, le sang montait à sa tête par folles vagues, et il lui passait des flammes dans les yeux. A plusieurs reprises, il fut obligé de s'accrocher à la rampe pour ne pas tomber et rouler comme un corps inerte, à travers Tescalier, tant il souffrait atrocement de Tâme.
A chaque degré, il répétait, en grinçant comme une bête fauve :
— Dans sa chambre l... dans sa chambre !... Et machinalement il ouvrait et il fermait son long couteau d'Albacète qu'il avait tiré de sa ceinture.
Il arriva enfin devant la porte, et là, retenant sa respiration, il écouta.
Tout était tranquille dans l'intérieur de la chambre, et Juancho n'entendit plus que le sifflement de ses artères et les battements sourds de son cœur.
Que se passait-il dans cette chambre silencieuse , derrière cette porte, faible rempart qui le séparait de son ennemi 1 — Militona, compatissante et tendrement inquiète, se penchait sans doute vers la couche du blessé pour épier son sommeil et calmer ses souffrances.
— Oh ! se dit-il, si j'avais su qu'il ne fallait qu'un coup de couteau dans la poitrine pour te plaire et t'attendrir, ce n'est pas à lui , mais à moi que je l'aurais donné ; dans ce funeste combat, je me serais découvert exprès pour tomber mourant devant ta maison. Mais tu m'aurais laissé me tordre sur le pavé sans secourir mon agonie ; car je ne suis
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pas un joli moasieiir à gants blancs et à redingote pincée^ moi 1 Cette idée réveillant sa fureur, il heurta violemment. Andrès tressaillit sur sa couche de douleur ; Militona» qui était assise près de son lit, se leva droite et pâle comme poussée par un ressort ; la lia Aldonza devint verte, et fit un signe de croix en baisant son pouce.
Le coup était si bref, si fort, si impératif, qu'il n'y avait pas moyen de ne pas ouvrir. Un autre coup pareil à celuilà, et la porte tombait en dedans.
C'est ainsi que frappent les convives de marbre, les spectres qu'on ne peut chasser, tous les êtres fatals qui surviennent aux dénoûments; la Vengeance avec son poignard, la Justice avec son glaive.
La tia Aldonza ouvrit le judas d'une main tremblante, et par le trou carré aperçut la tête de Juancho. j
Le masque de Méduse, blafard au milieu de sa chevelure vipérine et verdâtre, n'eût pas produit un effet plus terrible sur la pauvre vieille; elle voulut appeler, mais aucun son ne put s'exhaler de sa gorge aride ; elle resta les doigts écartés, les prunelles fixes, la bouche ouverte avec son cri figé, comme si elle eût été changée en pierre.
Il est vrai que la tête du torero, ainsi encadrée, n'avait rien de rassurant : une auréole rouge cernait ses yeux; il était livide, et ses pommettes, abandonnées par le sang, . faisaient deux taches blanches dans sa pâleur ; ses narines, dilatées, palpitaient comme celles des bêtes féroces flairant une proie; ses dents mordaient sa lèvre toute gonflée de leurs empreintes. La jalousie, la fureur et la ven» geance combattaient sur cette physionomie bouleversée.
— Notre-Dame d'Almudena, marmotta la vieille, si vous nous sauvez de ce péril, je vous dirai une neuvaine et vous
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donnerai un cierge à festons et à poignée de velours.
Tout courageux qu'il fût, Andrôs éprouva ce sentiment de malaise que les hommes les plus braves ressentent en face d'un péril contre lequel ils sont sans défense ; il étendit machinalement la main comme pour chercher quelque arme.
Voyant qu'on n'ouvrait pas, Juancho appuya son épaule et fit une fesée ; les ais crièrent et le plâtre commença à se détacher autour des gonds et de la serrure.
Militona se posant devant Andrôs, dit d'une voix ferme et calme à la vieille, folle de terreur :
— Aldoiiza, ouvrez, je le veux.
Aldonza tira le verrou, et se rangeant contre le mur, elle renversa le battant de la porte sur elle, pour se couvrir comme le belluaire qui lâche un tigre dans l'arène, ou le garçon de toril donnant la liberté à une bète de Gaviriaou de Colmenar.
Juancho qui s'attendait à plus de résistance entra lentement, un peu déconcerté de n'avoir pas trouvé d'obstacles. Mais un regard jeté sur Andrès, couché sur le lit de Militoiia, lui rendit tonte sa colère.
Il saisit le battant de la porte, auquel se cramponnait de toute sa force la tia Aldonza, qui croyait sa dernière heure arrivée, et la referma malgré tous les efforts de la pauvre femme; puis il s'appuya le dos à la porte et croisa les bras sur sa poitrine.
Grand Dieu ! murmura la vieille, claquant des dents, il va nous massacrer ici tous les trois. Si j'appelais au secours par la fenêtre. Et elle fit un pas de ce côté. Mais Juancho, devinant son intention, la rattrapa par un pan de sa robe, et, d'un mouvement brusque, la replaqua au mur avec un morceau de jupe de moins.
MILITONA. 93
— Sorcière, n'essaie pas de crier, ou je te tords le ool comme à un poulet, et je te fais rendre ta vieille âme au diable ! Ne te mets pas entre moi et Tobjet de ma colère, ou je t'écraserai en allant à lui. Et en disant cela, il montrait Andrès, faible et pâle, et tâchant de soulever un peu sa tôte de dessus Toreiller.
La situation était horrible ; cette scène n'avait fait aucun bruit qui pût alarmer les voisins. Et, d'ailleurs, les voisins, retenus par la terreur qu'inspirait Juancho, se seraient plutôt enferraiés chez eux qu'ils n'auraient eu Fidée d'intervenir dans un semblable débat ; aller chercher la police ou la force armée demandait beaucoup de temps, et il aurait fallu que quelqu'un du dehors fût prévenu, car il n'y avait pas moyen de songer à s'échapper de la chambre fatale.
Aussi le pauvre Andrès, déjà frappé d'un coup de couteau, affaibli parla perte de son sang, n'ayant pas d'armes et hors d'état d'en faire usage quand il en aurait eu, embarrassé de linges et de couvertures, se trouvait à la merci d'un brutal ivre de jalousie et de rage , sans qu'aucun moyen humain pût le défendre. Tout cela parce qu'il avait regardé le profil d'une jolie manola à la course de taureaux. 11 est permis de croire qu'en ce moment il regrettait le piano, le thé et les mœurs prosaïques de la civilisation. Cependant, il jeta un regard suppliant à Militona, comme pour la prier de ne pas essayer une lutte inutile, 6t il la trouva si radieusement belle dans la blancheur de son épouvante, qu'il ne fut pas fâché de l'avoir connue même à ce prix.
Elle était là debout, une main appuyée sur le bord du lit d' Andrès, qu'elle semblait vouloir défendre, et Tautre étendue vers la porte avec un geste de suprême majesté :
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— Que venez-vous faire ici, meartrier ? dit-elle à Joancho d'une voix vibrante, il n'y a qu'un blessé dans eette chambre où vous cherchez un amant ! retirez-vous sur-lechamp. N'avez-vous pas peur que la plaie se mette à saigner en votre présence ? N'est-ce pas sfôsez de tuer, faut-il «acore assdmner I
La jeune fille accentua ce mot d'une façon singulière et l'accompagna d'un regard si profond, que Juancho se troubla, rougit, pâlit,, et sa physionomie de féroce devint inquiète. Après un silenC/C, il dit d'une voix entre-coupée :
'— ' Jure-moi sur les reliques de Monte-Sagrado, et sur l'image de Notre-Dame-del-Pilar, par ton père qui fut ofl héros, par ta mère qui fut une sainte, que tu n'aimes pas ce jeune homme et je me retire aussitôt !
Andrès attendit avec anxiété la réponse de Militona.
Elle ne répondit pas.
Ses longs cils noirs s'abaissèrent sur ses joues que co* lorait une imperceptible rougeur.
Bien que ce silence pût être un arrêt de mort pour lai, Andrès, qui avait attendu la réponse de Mili^na avec anxiété, se sentit lecœur inondé d'une satisfaction indicible.
— • Si tu neveux pas jurer, continua Juancho, affirmele-moi simplement. Je te croirai ; tu n'as jamais menti ; mais tu gardes le silence, il faut que je le tue. Et il s'avança vers le lit, son couteau ouvert. — Tu l'aimes !
— Eh bien ! oui, s'écria la jeune fille avec des yeux étincelants et une voix tremblante d'une colère sublime. S'il doit mourir à cause de moi, qu'il sachedu moms qu'il est aimé ; qu'il emporte dans la tombe ce mot, qui sera sa récompense et ton supplice. ^
Juancho, d'un bond, fut à côté de Militona, dont il saisit vivement le bras.
BULITONA. 95
— Ne répète pas ce que tu viens de dire, ou je ne réponds plus de moi, et je te jette, avec ma navaja dans le KCBur, sur le corps de ce mignon.
— Que m'importe? dit la courageuse enfant. Crois-tu que je vivrai s'il meurt?
Andrès, par un effort suprême, essaya de se relever sur son séant. Il voulut crier ; une écume rose monta h ses lèfvres ; sa plaie s'était rouverte. Il retomba évanoui sur soB oreiller.
— Si tu ne sors pas d'ici, dit MiHionâ en voyant Andrès en cet état, je croirai que tu es vil, infâme et lâche ; je croirai qœ lu aurais pu sauver Domingœz lorsque le iaareaH s'est agenouillé sur sa poitrine, et que tu ne Tas pas fait parée que tu étais bassement jaloux.
— Militona ! Militona I vous avez le droit de me haïr, quoique jamais femme n'ait été aimée par un homme comme vous p^r moi ; mais vous n'avez pas le droit de me mépriser. Rien ne pouvait arracher Dominguez à la mort!
— Si vous ne voulez pas que je vous regarde comme un assassin, retirez-vous tout de suite.
— Oui, j'attendrai qu'il soit guéri, répondit Juancho d'un ton sombre ; soignez-le bien !.... J'ai juré que moi vivant vous ne seriez à personne.
Pendant ce débat, la vieille, entrebâillant la porte, avait été sonner l'alarme dans le voisinage et requérir main-forte.
Cinq ou six hommes se précipitèrent sur Juancho, qui sortit de la chambre avec une grappe de vtmchajchos suspendue après lui ; il les secoua et les jeta contre les murs, comme le taureau fait des chiens, sans qu'aucun pût mordre et l'arrêter.
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Puis il s'enfonça d'un pas tranquille dans le dédale des rues qui entourent la place de Lavapiès.
Cette scène aggrava l'état d'Andrès , qui fut pris d'une fièvre violente et délira toute la journée , toute la nuit et le jour suivant. Militona le veilla avec la plus délicate et la plus amoureuse sollicitude.
Pendant ce temps-là, Ârgamasilla et Covachuek), comme nous l'avons raconté à nos lecteurs , par leurs industrieuses démarches étaient parvenus à découvrir que le manolo blessé rue del Povar n'était autre que M. de SalcedOy et l'alcade du quartier avait écrit à donGeronimoy que le jeune homme auquel il s'intéressait avait été retrouvé chez une manola de Lavapiès qui l'avait recueilli y à moitié mort , devant sa porte et couvert , on ne savait pourquoi , d'un vêtement de majo.
Feliciana, à cette nouvelle, se posa cette question , à savoir si une jeune fiancée peut aller voir, en compagnie de son père ou d'une parente respectable, son fiancé dangereusement blessé? N'y a-t-il pas quelque chose de choquant à ce qu'une demoiselle bien élevée voie prématurément un homme dans un lit? Ce spectacle, quoique rendu chaste par la sainteté de la maladie , n'est-il pas de ceux que doit se refuser une vierge pudique? — Mais cependant , si Andrès allait se croire abondonné et mourait de chagrin ! Ce serait bien triste.
Mon père, dit Feliciana, il faudra que nous allions voir ce pauvre Andrès.
— Volontiers, ma fille, répondit le bonhomme ; j'allais te le proposer.
Grâce à la force de sa constitution et aux bons soins de Militona , Andrès fut bientôt en voie de guérison ; il put parler et s'asseoir un peu sur son séant ; le sentiment de sa situation lui revint : elle était assez embarrassante.
11 présumait bien que sa disparition devait avoir jeté Feliciana , don Geronimo et ses autres amis dans une inquiétude qu'il se reprochait de ne pas faire cesser; et pourtant il ne se souciait guère de faire savoir à sa novia qu'il était dans la chambre d'une jolie fille, pour le compte de laquelle il avait reçu un coup de navaja ; cette confession était difficile , et cependant il était impossible de ne pas la faire.
L'aventure aurait pris des proportions toutes différentes de celles qu'il avait voulu d'abord lui donner ; il ne s'agissait plus d'une intrigue légère avec une fillette sans conséquence. Le dévoûment et le courage de Militona la
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plaçaient sur une tout autre ligne. Que dirait-elle lorsqu'elle apprendrait qu'Andrès avait engagé sa foi? — L'idée du courroux de Feliciana touchait moins le jeune blessé que celle de la douleur de Militona. Pour l'une il s'agissait d'une impropriété^ pour l'autre d'un désespoir.
— Cet aveu d'amour si noblement jeté en face d'un danger suprôme devait-il avoir une telle récompense? Ne fallait-il pas qu'il protégeât désormais la jeune fille contre les fureurs de Juancho, qui pouvait revenir à la charge et recommencer ses violences?
Andrôs faisait tous ces raisonnements et bien d'autres;
— tout en réfléchissant , il regardait Militona , qui y assise près de la fenêtre, tenait en main quelque ouvrage, car une fois le trouble des premiers moments passé , elle avait repris sa vie laborieuse.
Une lumière tiède et pure l'enveloppait comme d'une caresse et glissait avec des frisons bleuâtres sur les bandeaux de ses magnifiques cheveux roulés en natte derrière sa tête; un œillet placé près de la tempe piquait cette ébène d'une étincelle rouge. Elle était charmante ainsi. Un. coin de ciel bleu; sur lequel se dessinait le feuillage du pot de basilic , veuf de son pendant , lancé à la rue le soir du billet, servait de fond à sa délicieuse figure.
Lie grillon et la caille jetaient leur note alternée, et une vague brise, se parfumant sur la plante odorante , apportait dans la chambre un arôme faible et doux.
Cet intérieur aux murailles blanches garni de quelques gravures populaires grossièrement coloriées , illuminé par la présence de Militona , avait un charme qui agissait sur Andrès. Cette chaste indigence, cette nudité virginale plaisaient à l'âme; la pauvreté innocente et fière a sa
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poésie. Il faut donc réellement si peu de chose pour ]a vie d'un être charmant I
En comparant cette chambre si simple à l'appartement prétentieux et de mauvais goût de dona Feliciana , Andrès trouva la pendule, les rideaux , les statuettes et les petits chiens de verre filé de sa fiancée encore plus ridicules.
Un tintement argentin se fit entendre dans la rue.
C'était le troupeau des chèvres laitières qui passaient en agitant leurs sonnettes.
— Voilà mon déjeuner qui arrive, dit gaîment Militona en posant son ouvrage sur la table, il faut que je descende pour l'arrêter au passage , je vais aujourd'hui prendre un pot plus grand , puisque nous sommes deux et que le médecin vous a permis de manger quelque chose
— Vous n'aurez pas en moi un convive difficile à nourrir , répondit Andrès en souriant.
— Bah ! l'appétit vient en mangeant lorsque le pain est blanc et le lait pur, et mon fournisseur ne me trompe pas.
En disant ces mots , elle disparut en fredonnant à mivoix un couplet de vieille chanson. Au bout de quelques minutes elle revint les joues roses, la respiration haute d'avoir monté si vite les marches du raide escalier , tenant sur la paume de sa main le vase plein d'un lait écumant.
— J'espère , monsieur , que je ne vous ai pas laissé longtemps seul. Quatre-vingts marches à descendre et surtout à monter !
— Vous êtes vive et preste comme un oiseau. Tout â l'heure ce noir escalier devait ressembler à l'échelle de Jacob.
100 BnUTOIfA.
— Pourquoi ! demanda Militona avec la plus parfaite naïveté 9 ne se doutant pas qu'on lui tendait un madrigal.
— Parce qu'il en descendait un ange, répondit Andrès en attirant à ses lèvres une des mains de Militona qui venait de faire deux parts du lait.
— Allons, flatteur, mangez et buvez ce qui vous revient ; vous m'appelleriez archange que vous n'en auriez pas davantage.
Elle lui tendit une tasse brune, à demi-pleine, avec un petit quartier de ce délicieux pain mat et serré, d'une blancheur éblouissante, particulier à l'Espagne.
— Vous faites maigre chère, mon pauvre ami, mais puisque vous avez pris un habit d'enfant du peuple, il faut vous résoudre aussi au déjeuner qu'aurait fait celui dont vous avez revêtu le costume : cela vous apprendra à vous déguiser.
En disant cela elle soufflait la mousse légère qui couronnait sa tasse, et buvait à petites gorgées. — Une jolie raie blanche marquait au-dessus de sa lèvre rouge la hauteur atteinte par le lait.
— A propos, dit-elle, vous allez m'expliquer, maintenant que vous pouvez parler, pourquoi vous que j'ai rencontré à la place des Taureaux, pincé dans une jolie redingote habillé à la dernière mode de Paris, je vous ai retrouvé devant ma porte vêtu en manolo. Quand étiezvous déguisé? Ici ou là-bas? Bien que je n'aie pas grand usage du monde, je crois que la première forme sous laquelle je vous ai vu était la vraie. Vos petites mains blanches qui n'ont jamais travaillé le prouveraient.
— Vous avez raison, Militona, le désir de vous revoir et la crainte d'attirer sur vous quelque danger, m'avaient
MILITONA. 101
fait prendre cette veste, cette ceinture et ce chapeau; mes vêtements habituels auraient trop vite appelé l'attention sur moi dans ce quartier. Avec les autres je n'étais qu'une ombre dans la foule où nul œil ne pouvait me reconnaître que l'œil de la jalousie.
— Et celui de l'amour, reprit Militona en rougissant. Votre travestissement ne m'a pas trompé une minute : j'aurais cru que la phrase que je vous avais dite au Cirque vous aurait arrêté ; je le désirais, car je prévoyais ce qui n'a pas manqué d'arriver, et pourtant j'eusse été fâchée d'être trop bien obéie.
— Et ce terrible Juancho, me permettez-vous quelques questions sur son compte?
— Ne vous ai-je pas dit, sous la pointe de son couteau , que je vous aimais? Nai-je pas ainsi répondu d'avance à tout? répliqua la jeune fille en tournant vers Andrès ses yeux illuminés d'innocence, son front radieux de sincérité.
Tous les doutes qui avaient pu s'élever dans son esprit, à l'endroit de la liaison du torero et de la jeune fille, s'éva* nouirent comme une vaine fumée.
— Du reste, si cela peut vous faire plaisir, cher malade, je vous raconterai mon histoire et la sienne en quatre mots. Commençons par moi. Mon père, obscur soldat, a été tué pendant la guerre civile en combattant comme un héros pour la cause qu'il croyait la meilleure. Ses hauts faits seraient chantés par les poètes si, au lieu d'avoir eu pour théâtre quelque gorge étroite de montagne dans une sierra de l'Aragon, ils avaient été accomplis sur quelque champ de bataille illustre. Ma digne mère ne put survivre à la perte d'un époux adoré, et je restai orpheline à treize ans, sans autres parents au monde
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qu'Aldonza, pauvre elle-même, et qui ne pouvait m'èm d'un ^^rand secours.
Cependant 9 comme il me faut bien peu, j'ai vécu du travail de mes mains sous ce ciel indulgent de l'Espagne, qui nourrit ses enfants de soleil et de lumière ; ma pios grande dépense, c'était d'aller voir les lundis la eouise de taureaux; car nous autres, qui n'avons pas, comme les demoiselles du monde, la lecture, le piano, le théâtre et }es soirées, nous aimons ces spectacles simples et grandioses où le courage de l'homme l'emporte sur l'impétaosité aveugle de la brute. Là, Juancho me vit, et conçut pour moi un amour insensé, une passion frénétique. Malgré sa mâle beauté, ses costumes brillants, ses exploits surhumains, il ne m'inspira jamais rien... Tout ce qu'il faisait, et qui aurait dû me toucher, augmentait mon aversion pour lui.
Cependant il avait une telle adoration pour moi que souvent je me trouvais ingrate de ne pas répondre ; mais l'amour est indépendant de notre volonté; Dieu nous l'envoie quand il lui plaît. — Voyant que je ne l'aimais pas, Juancho tomba dans la méfiance et dans la jalousie ; il m'entoura de ses obsessions, il me surveilla, m'épia et chercha partout des rivaux imaginaires. Il me fallut veiller sur mes yeux et sur mes lèvres ; un regard, une parole, devenaient pour Juancho le prétexte de quelque affreuse querelle ; il faisait la solitude autour de moi et m'entourait d'un cercle d'épouvante que bientôt nul n'eût osé franchir.
— Et que j'ai rompu à jamais, je l'espère, car je ne pense pas que Juancho revienne à présent.
— Pas de si tôt du moins , car il doit se cacher pour éviter les poursuites jusqu'à ce que vous soyez guéri.
MILITONA. 103
Mais vous, qui ôtes-vous ? Il est bien temps de le demander, n'est-ce pas? r
— Andrès de Salcedo est mon nom. J'ai assez de fortune pour ne faire que ce qui me parait honorable, et je ne dépends de personne au monde.
— Et vous n'avez pas quelque novia bien belle, bien parée, bien riche? dit Hilitona avec une curiosité inquiète.
Andrès aurait bien voulu ne pas mentir, mais la vérité n'était pas aisée à dire. Il fit une réponse vague.
Militona n'insista pas, mais elle pâlit un peu et devint rêveuse.
— Pourriez-vous me faire donner un bout de plume et un carré de papier? je voudrais écrire à quelques amis, qui doivent ê(re inquiets de ma disparition, et les rassurer sur mon sort.
La jeune fille finit par trouver au fond de son tiroir une vieille feuille de papier à lettre, une plume tordue, et une écritoire où l'encre desséchée formait comme un enduit de laque.
Quelques gouttes d'eau rendirent à la noire bourbe sa fluidité primitive, et Andrès put grifibnner, sur ses genoux, le billet suivant adressé à don Geronimo Vasquez de los ^os :
a Mon futur beau-père,
« Ne soyez pas inquiet de ma disparition, un accident, qui n'aura pas de suites graves me relient pour quelque temps dans la maison où l'on m'a recueilli. J'espère, dans quelques jo.urs, pouvoir aller mettre mes hommages aux pieds de dona Feliciana.
a ANDRÈS DE SALCEDO. »
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Cette lettre, passablement machiavélique, n'indiquait pas l'adresse de la maison , ne précisait rien , et laissait à celui qui l'avait écrite la latitude de colorer plus tard ks circonstances de la teinte nécessaire ; elle devait suffire pour calmer les craintes du bonhomme et d& Felidana et faire gagner du temps à Andrès, qui ne savait pas Geronimo si bien instruit, grâce à la sagacité d'ArgamasiUa ^ de Covachuelo.
La tia Aldonza porta la missive à la poste, et Andrés, tranquille de ce côté-là, s'abandonna sans réserve aux sensations poétiques et douces que lui inspirait cette pauvre chambre rendue si riche par la présence de Bfilitona.
n éprouvait cette joie immense et pure de l'amour vrai qui ne résulte d'aucune convention sociale, où n'entrait pour rien les flatteries de l'amour-propre, l'orgueil delà conquête et les chimères de l'imagination, de cette amour qui naît de l'accord heureux de la jeunesse, de la beauté et de l'innocence : sublime trinité !
Le brusque aveu de Militona, au dire des raffinés qui dégustent l'amour comme une glace par petites cuillerées, et attendent pour le mieux savourer... qu'il soit fondu, aurait dû enlever à Andrés bien des nuances, bien des gradations charmantes par sa soudaineté sauvage. Une fenune du monde eût préparé six mois l'effet de ce mot ; mais Militona n'était pas du monde.
Don Geronimo ayant reçu la lettre d'Andrès, la porta à sa fille, et lui dit d'un air de jubilation :
— Tiens, Feliciana, une lettre de ton fiancé.
Feliciaua prit d*un air assez dédaigneux le papier que lui tendait son père, fit la remarqua qu'il n'était nullement glacé, et dit :
— Une lettre sans enveloppe et fermée avec un pain i cacheter ! Quelle faute de savoir-vivre ! mais il faut pardonner quelque chose à la rigueur de la situation. Pauvre Ândrès ! quoi ! pas même un cahier de papier à lettres Victoria ! pas même un bâton de cire d'Alcroft Regents'quadrant I Qu'il doit être malheureux! A-t-on idée d'une feuille de chou pareille, sir Edwards, ajouta-4-elle en passant, après l'avoir lue, la lettre au jeune gentleman du Prado fort assidu dans la maison depuis l'absence d'Andrès.
— Ho! gloussa péniblement l'aimable insulaire, les sauvages en Australie font mieux que cela ! c'est l'enfance de l'industrie ; à Londres, on ne voudrait pas de ce chiffon pour envelopper les bougies de suif.
106 MILITONA.
— Parlez anglais, sir Edwards, dit Feliciana ; vous savez que j'entends cette langue.
— No ! je aime mieux perfectionner moi dans l'espagnol, langage qui est le vôtre.
Cette galanterie fit sourire Feliciana. Sir Edwards lui plaisait assez. Il réalisait bien mieux qu'Andrès son idéal d'élégance et de confortable. C'était, sinon le plus civil, du moins le plus civilisé des hommes. Tout ce qu'il portait était fait d'après les procédés les plus nouveaux et les plus perfectionnés. Chaque pièce de ses vêtements relevait d'un brevet d'invention et était taillée dans une étoffe patentée imperméable à l'eau et au feu. Il avait des canifs qui étaient en même temps des rasoirs, des tire-bouchons, des cuillers, des fourchettes et des gobelets ; des briquets se compliquant de bougies, d'encriers, de cachets et de bâtons de cire; des cannes dont on pouvait faire une chaise, un parasol, un pieu pour une tente et même une pirogue en cas de besoin, et mille autres inventions de ce genre, enfermées dans une quantité innombrable de ces boîtes à compartiments que charrient avec eux du pôle arctique à Téquateur les fils de la perfide Albion, les hommes du monde à qui il faut le plus d'outils pour vivre.
Si Feliciana avait pu voir la table-toilette du jeune lord, elle eût été subjuguée tout à fait. Les trousses réunies du chirurgien, du dentiste et du pédicure ne comptent pas plus d'aciers de formes alarmantes et singulières. — Andrès, malgré ses essais de hîgh life *, avait toujours été bien loin de cette sublimité.
— Mon père, si nous allions faire une visite à notre cher Andrès, sir Edwards nous accompagnerait, cela serait moins
1 Homme du bel air. (Note de Véditeur,)
MILITONA. 107
formel, car j'ai beau être sa tiancée, raclion d'aller voir un jeune homme blesse toujours les convenances ou tout au moins les froisse.
— Puisque je serai là avec sir Edwards, quel mal peutil y avoir? répondit Geronimo, qui ne pouvait s'empêcher de trouver sa fille un peu bégueule. — Si d'ailleurs tu penses qu'il ne soit pas régulier d'aller voir toi même don Andrès, j'irai seul, et te rapporterai fidèlement de ses nouvelles.
— Il faut bien faire quelque sacrifice à ceux qu'on aime, reprit Feliciana, qui n'était pas fâchée de voir les choses par ses propres yeux.
Mademoiselle Vasquez, quelque bien élevée qu'elle fût, n'en était pas moins femme, et l'idée de savoir son fiancé, pour lequel elle n'avait du reste qu'une passion très-modérée, chez une manola qu'on disait jolie, l'inquiétait plus qu'elle n'aurait voulu en convenir vis-à-vis d'elle-même. L'âme féminine la plus sèche a toujours quelque fibre qui palpite, pincée par l'amour-propre et la jalousie.
Sans trop savoir pourquoi, Feliciana fit une toilette exorbitante et tput,à fait déplacée pour la circonstance : pressentant une lutte, elle se revêtit de pieds en cap de la plus solide armure qu'elle put trouver dans l'arsenal de sa garderobe, non que, dans son dédain de bourgeoise riche, elle crût pouvoir être battue par une simple manola, mais instinc^ tivement elle voulait l'écraser par l'étalage de ses splendeurs, et frapper Andrès d'une amoureuse admiration. Elle choisit un chapeau de gros de Naples couleur paille, qui faisait paraître encore plus mornes ses cheveux blonds et sa figure fade ; un mantelet vert-pomme garni de dentelles blanches sur une robe bleu de ciel ; des bottines lilas et des gants de filet noir brodés de bleu. Une ombrelle rose en-
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tourée de dentelles et un sac allourdi de perles d*acier complétaient réquipemenl.
Toutes les couturières et toutes les femmes de chambre du monde lui eussent dit : Mademoiselle, vous êtes mise à ravir !
Aussi lorsqu'elle donna un dernier coup d'oeil à b glace de sa psyché, sourit-elle d'un air fort satis&st; jamais elle n'avait ressemUé davantage à la poupée d'on journal de modes sans abonnés.
Sir Edwards, qui donnait le bras àFelicianay n'était pas ajusté dans un style moins précieux ; son chapeau prescpie sans bord, son habit aux basques rognées, son gilet quadrillé bizarrement, son col de chemise triangulaire, sa cravate de satin improved Moreen pnmdatian fÎBdsait un digne pendant aux magnificences étalées par la fille de don Geronimo.
Jamais couple mieux assorti n'avait cheminé côte à côte ; ils étaient faits l'un pour l'autre et s'admiraient réciproquement.
On arriva à la rue del Povar, non sans de nombreuses plaintes de Feliciana sur le mauvais état des pavés, sur î'étroitessedes rues, l'aspect maussade des bâtisses, lamentations auxquelles le jeune Anglais faisait chorus en vantant les larges trottoirs de dalles ou de bitume, les immenses rues et les constructions correctes de sa ville natale.
— Quoi I c'est devant cette masure que l'on a ramassé M. de Salcedo déguisé et blessé ? Que pouvait-il venir faire dans cet affreux quartier ? dit Feliciana d'un air de dégoût.
— Etudier philosophiquement les mœurs du peuple ou essayer sa force au couteau, comme à Londres je me fais, pour placer des coups de poing nouveaux, des querelles
MILITONA. 109
dans le Temple et dans Cheapside, répondit le jeune lord, dans son jargon hispano-britannique.
— Nous allons bientôt savoir ce qui en est, ajouta don Geronimo.
Les trois personnages s'engouffrèrent dans Tallée de la pauvre maison si fort méprisée par la superbe Feliciana, et qui pourtant renfermait un trésor qu'on chercherait souvent en vain dans des hôtels magnifiques.
Feliciana, pour franchir Tallée, tenait sa jupe précieusement ramassée dans sa main. Si elle eût connu Tagrafe- Page, elle eût en ce moment apprécié tout le mérite de cette invention.
Arrivée à la rampe, elle frémit à Tidée de poser sur celte corde huileuse son gant d'une fraîcheur idéale, et pria sir Edwards de lui prêter de nouveau l'appui de son bras.
Une voisine officieuse ouvrait la marche. — La périlleuse ascension commença.
Lorsque don Geronimo eut répondu • : Gente de paz (gens tranquilles) au qui vive effrayé de la tia Aldonza, toujours en transes depuis l'algarade de Juancho, la porte s'ouvrit, et Andrès, déjà troublé par l'accent de cette voix connue, vit entrer d'abord sir Edwards, qui formait l'avant-garde, puis don Geronimo, et enfin Feliciana, dans l'éclat fabuleux de sa toilette supercoquentieuse.
Elle s'était réservée pour le bouquet de ce feu d'artifice de surprise, soit par instinct de la gradation des effets, soit qu'elle craignîtd'inonder trop subitement l'âme d'Andrès d'un bonheur au-dessus de ses forces, ou bien encore parce qu'il n'eût pas été convenable d'entrer la première dans une chambre où se trmivait un jeune homme couché.
Son entrée ne produisit pas le coup de théâtre qu'elle en attendait. Non-seulement Andrès ne fut pas ébloui, il
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n'eut pas l'air inondé de la félicité la plus pure ; il ne versa pas de larmes d'attendrissement à Tidée du sacrifice surhumain de monter trois étages, que venait de faire en sa faveur une jeune personne si habillée ; mais encore ub sentiment assez visible de contrariété se peignit sur sa figure.
L'effet avait été raté aussi complètement que possible.
A Faspect de ces trois personnes, Militona s'était levée, avait offert une de ses chaises à don Geronimo, avec b déférence respectueuse qu'une jeune fiUe modeste a toojours pour un vieillard, et fait signe à la tia AldoiiM de présenter l'autre à mademoiselle Vasques.
Celle-ci, après: avoir écarté la jupe de sa mirifique robe bleu de ciel, comme si elle eût craint de la salir, se laissa tomber sur le siège de joncs en poussant un soupir d'essoufflement et en s'éventant avec son mouchoir.
— Comme c'est haut! j'ai cru que je n'aurais jamais assez de respiration pour arriver.
— La senora était sans doute trop serrée, dit Militona d'un air de naïveté parfaite.
^ Feliciana, qui, bien que maigre, se laçait au cabestan, répondit de ce ton aigre-doux, que les femmes savent prendre en pareille circonstance :
— Je ne me serre jamais.
Décidément, l'affaire s'engageait mal. La jeune fille du monde n'avait pas l'avantage.
Militona» avec sa robe de soie noire à la mode espagmde, ses jolis bras découverts, sa fleur posée sur l'oreille» faisait paraître encore plus ridicules la recherche et le luxe de mauvais goût de la toilette de Feliciana.
La senora Feliciana Vasquez de losïUoz avait l'air d'um
MILITONA. m
femme de chambre anglaise endimanchée ; Militona d'une duchesse qui veut garder incognito.
Pour réparer son échec, la fille de Geronimo essaya de déconcerter la manola en faisant peser sur elle un regard suprêmement dédaigneux ; mais elle en fut pour ses peines, et finit par baisser les yeux devant le r^ard clair et modeste de Touvrière.
— Quelle est cette femme? se dit Militona : la sœur d'Andrès?oh! non; elle lui ressemblerait; «lie n'aurait pas cet air insolent.
— Eh bien ! Andrès, dit Geronimo d*uoe vwx affectueuse, en s'approdiant du lit, vous Tavez échappé belle ! Comment vous trouvez-vous maintenant!
— Assez bien, répondit Andrès, grâce aux bons soins de mademoiselle.
— Que nous récompenserons convenablement de ses peines, interrompit Feliciana, par quelque cadeau, une montre d'or, une bague ou tout autre bijou à son choix.
Cette phrase bénigne avait pour but de faire descen- <ire la charmante créature du piédestal où la posait sa beauté.
Militona ainsi attaquée prit un air si naturellement royal et eut une telle fulguration de majesté , que mademoiselle Vasquez demeura tout interdite.
Edwards ne put s'empêcher de murmurer :
— Itis a very pretty gvrl *, — oubliant que Feliciana comprenait l'anglais.
Andrès répondit d'un ton sec :
— De pareils services ne se paient pas.
— Oh I sans doute, reprit Geronimo. Qui parle de payer !
' Cest qne très-jolie fille. (Note de VédUeur.)
112 MILITONA.
c'est un simple témoignage de gratitude, un souvenir de reconnaissance, voilà tout.
—Vous devez être bien mal ici, cher Andrès, continua mademoiselle Vasquez, en détaillant de Tœil tout ce qui manquait au pauvre logis.
— Monsieur a eu la bonté de ne pas se plaindre, dit Militona en se retirant du côté de la fenêtre comme pour laisser le champ libre à l'impertinence de Feliciana et lui dire tacitement : « Vous êtes chez moi, je ne vous chasse pas ; je ne le puis, mais je trace une ligne de démarcation entre vos insultes et ma patience d'hôtesse, m
Commençant à être assez embarrassée de sa contenance, Feliciana fouettait la pointe de sa bottine avec le bout d'ivoire de son ombrelle.
Il se fit un moment de silence.
Don Geronimo rechercha à l'angle de sa tabatière une pincée de polvo smllano (tabac jaune) qu'il porta à son nez vénérable avec un geste d'aisance qui sentait le bon vieux temps.
Sir Ewards, pour ne pas se compromettre, prit un air bête si parfaitement imité, qu'on aurait pu le croire véritable.
La tia Aldonza, les yeux écarquillés, la lèvre tombante, admirait dévotement la vertigineuse toilette de Feliciana: ce tapage de bleu de ciel, de jaune, de rose, de vertpomme, de lilas, la faisait tomber dans un ébahissemenl naïf. Jamais elle ne s'était trouvée face à face avec de pareilles splendeurs.
Quant à Andrès, il enveloppait d'un long regard de protection et d'amour Militona, qui, placée à l'autre bout de la chambre, rayonnait de beauté, et il s'étonnait d'avoir jamais eu l'idée d'épouser Feliciana, qu'il trouvait ce
MILITONA. 113
qu'elle était réellement : le produit artificiel d'une maitresse de pension et d'une marchande de modes. Militona se disait à elle-même :
— C'est singulier ! moi qui n'ai jamais haï personne, dès le premier pas que cette femme a fait dans cette chambre, j'ai senti un tressaillement comme à l'approche d'un ennemi inconnu ; — qu'ai-je à craindre? Andrès ne l'aime pas, j'en suis sûre ; je l'ai bien vu à ses yeux. Elle n'est pas jolie, et c'est une sotte ; autrement serait-elle venue ainsi attifée voir un malade dans une pauvre maison ! Une robe bleu de ciel et un mantelet vert-pomme, quel manque de sensibilité! Je la déteste, cette grande perche... Que vientelle faire ici ? Repêcher son novio ; car c'est sans doute quelque fiancée. Andrès ne m'avait pas parlé de cela... Oh! s'il l'épousait, je serais bien malheureuse! mais il ne Tépousera pas, c'est impossible ! Elle a de vilains cheveux blonds et des taches de rousseur, et Andrès m'a dit qu'il n'aimait que lescheveux noirset les teintsd'une pâleur unie. Pendant ce monologue, Feliciana en faisait un autre de son côté. Elle analysait la beauté de Militona avec le violent désir de la trouver en défaut sur quelque point. A son grand regret, elle n'y trouva rien à redire. Les femmes, comme les poètes, s'apprécient à leur juste valeur et connaissent leur force véritable , sauf -à n'en convenir jamais. Sa mauvaise humeur s'en augmenta, et elle dit d'un ton assez aigre au pauvre Andrès :
*- Si voire médecin ne vous a pas défendu de parler, racontez-nous donc un peu votre aventure, — car c'est une aventure, — que nous ne savons que d'une manière fort embrouillée.
— Ho ! tâchez de raconter l'histoire romanesque , ajouta l'Anglais.
114 MILITONA.
— Tu veux le faire bavarder et tu vois Wen qu'il est encore très-faible, interrompit Geroninoo avec une bonhomie paternelle.
— Cela ne le fatiguera pas beaucoup, et, au besoin, mademoiselle pourra venir a son aide, elle doit savoir toutes les circonstances.
Ainsi interpellée, Militona se rapprocha du groupe.
— J'avais eu la fantaisie, dit Andrès, de me déguiser en manolo pour courir dans les anciens quartiers et jouir de Taspect animé des cabarets et des bals populaires, car, vous le savez, Feliciana, j'aime, tout en admirant la civilisation, les vieilles coutumes espagnoles. — En passant par cette rue, j'ai rencontré un farouche donneur de sérénades, qui m'a cherché querelle et m'a blessé dans un combat au couteau, loyalement et dans toutes les règles. Je suis tombé, et mademoiselle m'a recueilli demi-mort sur le seuil de sa maison.
— Mais savez-vous bien, Andrès, que cela est fort romantique et ferait un sujet de complainte admirable, en poétisant un peu les choses : — Deux farouches rivaux se rencontrèrent sous le balcon d'une beauté... — et en disant cela elle regardait Militona et riait d'un méchant sourire forcé, — ils se cassent leur guitare sur la tête et se tracent des croix sur la figure. Cette scène, gravée sur bois et placée en tête de la romance, produirait le plus bel effet ; ce serait à faire la fortune d'un aveugle.
— Mademoiselle, dit gravement Militona , deux lignes plus bas et la lame entrait dans le cœur.
— Certainement, mais comme toujours, elle a glissé de manière à ne faire qu'une blessure intéressante...
— Qui ne vous intéresse guère, en tous les cas, répliqua la jeune fille.
MILITONA. 115
— Elle n'a pas été reçue en mon honneur, et je ne puis y prendre un si vif intérêt que vous; cependant, vous voyez que je viens rendre visite à votre blessé. Si vous voulez, nous veillerons chacune notre tour : ce sera charmant.
— Jusqu'à présent je l'ai veillé seule, et je continuerai, répondit Militona.
— Je sens qu'à côté de vous je puis paraître froide ; mais il n'est pas dans mes mœurs de recueillir des jeunes gens chez moi , môme pour une légère égratignure à la poitrine.
— Vous l'auriez laissé mourir dans la rue de peur de vous compromettre ?
— Tout le monde n'est pas libre comme vous ; on a des ménagements à garder ; celles qui ont une réputation ne sont pas bien aise de la perdre.
— Allons, Feliciana, tu dis des choses qui n'ont pas le sens commun ; tu t'emportes à propos de rien, dit le conciliant Geronimo. Tout cela est purement fortuit ; Andrès n'avait jamais vu mademoiselle avant l'accident ; ne va pas prendre de la jalousie et te mettre martel en tête sans le moindre motif.
— Une fiancée n*est pas une maîtresse, continua majestueusement Feliciana sans prendre garde à l'interruption de son père.
Militona pâlit sous cette dernière insulte. Un lustre humide illumina ses yeux, son sein gonfla, ses h-wc^ gonflèrent, un sanglot fut près de jaillir de sa gorge ; mais elle Se contint, et ne répondit que par un regard chargé d'un mépris écrasant.
— Allons-nous-en, mon père, ma place n'est pas ici ; je ne puis m'arrêter plus longtemps chez une fille p^nJun,
116 MILITOMA.
— Si ce n*est que cela qui vous fait sortir , restez , Mademoiselle, dit Andrès en prenant Militona par la main. Dona Feliciana Vasquez de Los Bios peut prolonger sa visite à madame Andrès de Salcedo, que je vous présente, je serais désolé de vous avoir fait commettre une inconvenance.
— Gomment ! s'écria Geronimo, que dis-tu, Andrès? un mariage arrangé depuis dix ans! es-tu fou ?
— Au contraire, je suis raisonnable, répondit le jeune homme ; je sais que je n'aurais pu faire le bonheur de votre fille.
— Chimères, fantaisies d'écervelé. Tu es malade, tu as la fièvre, continua Geronimo, qui s'était habitué à l'idée d'avoir Andrès pour gendre.
— Ho 1 ne vous inquiétez pas, dit l'Anglais en tirant Geronimo par la manche. Vous ne manquerez pas de gendres: votre fille est si belle et s'habille d'une façon si superbe 1
— Vos fortunes se convenaient si bien , poursuivit Geronimo...
— Mieux que nos cœurs, répondit Andrès. Je ne pense pas que ma perte soit bien vivement sentie par mademoiselle Vasquez.
— Vous êtes modeste, répliqua Feliciana, mais, pour vous ôler tout remords, je veux vous laisser cette persuasion. Adieu, soyez heureux en ménage. — Madame, je vous salue.
Militona répondit par une révérence pleine de dignité à l'inclination de tète ironique de Feliciana.
— Venez, mon père ; sir Edwards, donnez-moi le bras. L'Anglais, interpellé, arrondit gracieusement son bras
en anse d'amphore, et ils sortirent très-majestueusemenl.
MILITONA. 117
Le jeune insulaire rayonnait. Cette scène avait fait
naître dans son esprit des espérances qui jusqu'alors
n'avaient pu ouvrir leurs ailes. — Feliciana, pour laquelle
il brûlait d'une flamme discrète, était libre ! Ce mariage
projeté depuis si longtemps venait de se rompre : « Oh !
se disait-il en sentant sur sa manche le gant étroit de la
jeune fille, épouser une Espagnole, c'était mon rêve ! une
Espagnole à l'âme passionnée, au cœur de flamme et qui
fasse, le thé dans mes idées... Je suis de l'avis de lord
Byron : arrière les pâles beautés du Nord; j'ai juré à
moi-même de ne me marier qu'avec une Indienne, une
Italienne ou une Espagnole. J'aime mieux l'Espagnole à
cause du romancero et de la guerre de l'indépendance;
j'en ai vu beaucoup qui étaient passionnées, mais elles ne
faisaient pas le thé selon mes principes, commettaient des
impropriétés vraiment choquantes ; au lieu que Feliciana
est si bien élevée ! Quel effet elle fera à Londres, aux bals
d'Almack et dans les raouts fashionables ! Personne ne
voudra cmire qu'elle est de Madrid. Oh! que je serai
heureux! Nous irons passer les étés avec notre petite
famille, à Calcutta ou au cap de Bonne-Espérance, où j'ai
un cottage. Quelle félicité 1
Tels étaient les songes d'or que faisait tout éveillé sir Edwards en reconduisant Mademoiselle Vasquez chez elle.
De son côté, Feliciana se livrait à des rêveries analogues ; sans doute elle éprouvait un assez vif dépit de la scène qui venait de se passer, non qu'elle regrettât beaucoup Andrès, mais elle était piquée d'avoir été prévenue. 11 y a toujours quelque chose de désagréable à être quittée même par un homme à qui l'on ne tient pas, et, depuis qu'elle connaissait sir Edwards, Feliciana avait envisagé
118 MILITONA.
SOUS un jour beaucoup moins favorable rengagement qui la liait à Andrès.
La rencontre de son idéal personnilié dans sir Edwards lui avait fait comprendre qu'elle n'avait jamais aimé don Andrès !
Sir Edwards était si bien l'Anglais de ses rêves! l'Anglais rasé de frais, vermeil, luisant, brossé, peigné, poncé, en cravate blanche dès l'aurore, l'Anglais waterprdof et mackmtosh ! l'expression suprême de la civilisation !
Et puis, il était si ponctuel ! si précis, si mathématiquement exact au rendez-vous ! 11 en aurait remontré aux plus fidèles chronomètres! Quelle vie heureuse une femme mènerait avec un être pareil ! se disait tout bas mademoiselle Feliciana Vasquez de los Rios.
— J'aurais de l'argenterie anglaise, des porcelaines de •Wegwood, des lapis dans toute la maison, des domestiques poudrés ; j'irais me promener à Hyde-Park, à côté de mon mari conduisant son four in hand, L^ soir, au théâtre de la reine, j'entendrais de la musique italienne dans ma loge tendue de damas bouton d'or. Des daims familiers joueraient sur la pelouse verte de mon château, et peut-être aussi quelques enfants blonds et roses : des enfants font si bien sur le devant d'une calèche, à côté d'un King's-Charles authentique !
Laissons ces deux êtres si bien faits pour s'entendre continuer leur route, et revenons rue dél Povar retrouver Andrès et Militona.
La jeuuo tillt^, rq»rès le départ de Feliciana, de don Geroniiuo et do sir Edwards, s'était jetée au col d'Andrès avet; uju^ i^iriision de sanglots et de larmes, mais c'étaient d4*s laroios dejoii^ it de bonheur qui ruisselaient douce-
MILITONA. 119
ment en perles transparentes sur le duvet de ses belles joues sans rougir ses divines paupières.
Le jour baissait, les jolis nuages roses du couchant pommelaient le ciel. Dans le lointain Ton entendait bourdonner les guitares, ronfler les panderos sous les pouces des danseuses, frissonner les plaques de cuivre des tambours de basque, et babiller les castagnettes. — Les aïe! et les hola! des couplets de fandango jaillissaient par bouffées harmonieuses du coin des rues et des carrefours, et tous ces bruits joyeux et nationaux formaient comme un vague épithalame au bonheur des deux amants. La nuit était venue tout à fait, et la tête de Miliiona reposait toujours sur Tépaule d'Andrès.
Nous avons un peu perdu de vue notre ami Juancho. Il serait convenable d'aller à sa recherche, car il était sorti de la chambre de Militona dans un état d'exaspération qui touchait la démence. En grommelant des malédictions et en faisant des gestes insensés, il avait gagné, sans savoir où il allait, la porte de Hierro, et ses pieds l'avaient mené au hasard à travers la campagne.
Les environs de Madrid sont arides et désolés, une couleur terreuse revêt les murailles des misérables constructions clair-semées le long des routes, et qui servent à ces industries suspectes et malsaines que les grandes villes rejettent hors de leur sein. — Ces terrains décharnés sont constellés de pierres bleuâtres qui grossissent à mesure qu'on approche du pied de la Sierra de Guadarrama, dont les cimes, neigeuses encore au commencement de l'été, apparaissent à l'horizon comme de petits
MILITONA. 121
iuages blancs pelotonnés. A peine voit-on, çà et là, uelque trace de végétation. Les torrents desséchés rayent B sol d'affreuses cicatrices : les pentes et les collines n'ofreot aucune verdure et forment un paysage en harmonie ivec tous les sentiments tristes. — La gaité s'y éteindrait, nais au moins le désespoir ne s'y sent raillé par rien .
Au bout d'une heure ou deux de marche, Juancho, ployant sous le poids de sa pensée, lui que n'eussent pas îourbé les portes de Gaza, enlevées par Samson, se laissa tomber à plat-ventre sur le revers d'un fossé, s'appuya mrles coudes en se tenant le menton et les joues avec les mains, et demeura ainsi immobile, dans un état de prostration complète.
Il regardait défiler, sans les voir, les chariots, dont
les bœufs, effrayés de voir ce corps couché sur le bord
de la route, faisaient, en passant près de lui, un écart
qui leur attirait un coup d'aiguillon de la part de leurs
conducteurs; les ânes chargés de paille hachée, et retenue
par des cordelettes de jonc ; le paysan à physionomie de
bandit lièrement campé sur son cheval, la main sur la
cuisse et la carabine à l'arçon de la selle ; la paysanne,
à l'air farouche, traînant après soi un marmot en pleurs ;
le vieux Castillan, coiffé de son casque de peau de loup ;
le Manchègue , avec sa culotte noire et ses bas drapés, et
toute cette population errante qui apporte de dix lieues
au marché trois pommes vertes ou une botte de piment.
Il souffrait atrocement, et des larmes, les premières
qu'il eût versées, tombaient de ses joues brunes sur la
terre indifférente qui les buvait comme de simples gouttes
de pluie. Sa robuste poitrine, gonflée par des soupirs
profonds, soulevait son corps. Jamais il n'avait été si
pialheureux ; le monde lui semblait près de finir ; il ne
122 MILlTONiL
voyait plus de but à la création et à la vie. Qu'allait-fl faire désormais?
— Elle ne m'aime pas, elle en aime un autre , se répétai l Juancho, pour se démontrer cette vérité fatale que sob cœur refusait d'admettre. Est-ce possible? est-ce croyable? elle si fièrcy si sauvage, avoir pris tout à coup une passion pour un inconnu, tandis que moi, qui ne vivais que pour elle, qui la suivais depuis deux ans comme son ombre, je n'ai pu obtenir un mot de pitié, un sourire indulgent ; je me trouvais à plaindre alors, mais c'était le paradis à côté de ce que je souffre aujourd'hui. Si elle ne m'aimait pas, au moins elle n'aimait personne.
Je pouvais la voir ; elle me disait de m'en aller, de œ plus revenir, que je l'ennuyais, que je la fatiguais, que je l'obsédais, qu'elle ne pouvait souffrir plus longtemps m tyrannie ; mais au moins, quand je m'en allais, elle restait seule ; la nuit, j'errais sous sa fenêtre, fou d'amour, iw de désirs ; je savais qu'elle reposait chastement sur son petit lit virginal : je n[avais pas la crainte de voir deuJ ombres sur son rideau ; malheureux,, je savourais celle douceur amère, que nul n'était mieux partagé que moi. Je ne possédais pas le trésor, mais aucun autre n'en avait la clé.
Et maintenant, c'est fini, plus d'espoir! Si elle me repoussait quand elle n'aimait personne, que sera-ce à présent que sa répulsion contre moi s'augmente de toute sa sympathie pour un autre? Oh l je le sentais bien! aussi comme j'écartais tous ceux qu'attirait sa beauté ; eomme je faisais bonne garde autour d'elle 1 Ce pauvre Luca el ce pauvre Ginès , comme je vous les ai arrangés, et cela pour rien 1 et j'ai laissé passer l'autre, le vrai, le dang^ reux! celui qu'il fallait tuerl Main maladroite, esclave,
MILITONA. 123
obécile, qui n*as pas su faire ton devoir, sois punie I En disant cela , Juancho mordit sa main droite si •uellement que le sang fut près de jaillir.
— Quand il sera guéri , je le provoquerai une seconde as , et je ne le manquerai plus. Mais si je le tue, jamais lilitona ne voudra me revoir; de toute façon elle est erdue pour moi. C'est à en devenir fou; il n'y a aucun loyen. — S'il pouvait mourir naturellement par quelque alastrophe soudaine, un incendie, un écroulement de laison, un tremblement de terre, une peste. Oh! je l'aurai pas ce bonheur-là. — Démons et furies 1 Quand i pense que cette âme tharmante , ce corps si parfait, ces >eaux yeux , ce divin sourire , ce cou rond et souple , ette taille si mince , ce pied d'enfant , tout cela c'est à ui ! 11 peut lui prendre la main et elle ne la retire pas ; aire pencher vers lui sa tête adorée qu'elle ne détourne pas avec dédain. Quel crime ai-je commis pour être puni le la sorte. Il y a tant de belles filles en Espagne qui ne demanderaient pas mieux que de me voir à leurs genoux ! Quand je parais dans l'arène, plus d'un cœur palpite sous une jolie gorge ; plus d'une main blanche me salue d'un signe amical. Que de Sévillanes, de Madrilègnesetde Grenadines m'ont jeté leur éventail , leur mouchoir , la fleur de leurs cheveux , la chaîne d'or de leur cou, transportées d'admiration pour mon courage et ma bonne mine ; eh bien ! je les ai dédaignées ; je n'ai voulu que celle qui ne voulait pas de moi, entre ces mille amours j'ai choisi une haine ! Entraînement invincible I destin fatal ! Pauvre Rosaura , toi qui avais pour moi une si naïve tendresse à laquelle je n'ai pas répondu, insensé que j'étais, comme tu as dû souffrir 1 — Sans doute je porte aujourd'hui la peine du chagrin que je t'ai fait. Le monde est
124 MILITONA.
mal arrangé : il faudrait que tout amour fit naître son pareil ; alors on n'éprouverait pas de pareils désespoirs. Dieu est méchant ! C'est peut-être parce que je n'ai pas fait brûler de cierges devant l'image de Notre-Dame que j'ai éprouvé de telles disgrâces. Ah I mon Dieu 1 mon Dieu ! que faire ? Jamais je ne pourrai vivre une minute tranquille sur cette terre I Dominguez est bien heureux que le taureau l'ait tué, lui qui aimait aussi Militonal J'ai pourtant fait ce que j'ai pu pour le sauver ! Et elle qui m'accusait de l'avoir abandonné dans le péril ! car non-seulement elle me hait , mais encore elle me méprise. ciel I c'est à devenir fou de rage !
Et en disant ces mots , il se releva d'un bond et reprit sa course à travers les champs.
Il erra ainsi tout le jour, la tête perdue , l'œil hagard, les poings contractés ; des hallucinations cruelles ki représentaient Andrès et Militona se promenant ensemble, se tenant la main, s'embrassant, se regardant d'un aîrde langueur, sous les aspects les plus poignants pour un cœur jaloux ! Toutes ces scènes se peignaient de couleurs si vives, s'empreignaientd'une réalité si frappante, qu'il s'élançaplus d'une fois en avant, comme pour percer Andrès, mais H n'atteignait que l'air et se réveillait tout surpris de sa vision.
Les formes des objets commençaient à se confondre à sa vue , il se sentait les tempes serrées ; un cercle de fer lui pressait la tête , ses yeux brûlaient , et malgré la sueur qui ruisselait sur sa figure et les rayons d'un soleil de juin, il avait froid.
Un bouvier dont la charrette avait versé, la roue ayant [msïio sur une grosse pierre, vint lui taper sur l'épaule et
lui ail :
— Homme , vous me paraissez avoir des bras robustes.
)u1ez-vous m'aider à relever ma charrette ? — Mes luvres bêtes s*épuisent en vain.
Juancho s'approcha , et sans mot. dire se mit en devoir î relever la charrette, mais les mains lui tremblaient, !S jambes flageolaient , ses muscles invaincus ne répondent plus à l'appel. 11 la soulevait un peu et la laissait itomber, épuisé , haletant.
— Au juger, je vous aurais cru la poigne plus solide uecela, dit le bouvier, étonné du peu de succès des [forts de Juancho.
Il n'avait plus de forces, il était malade.
Cependant, piffué d'honneur par la remarque du bouier, et orgueilleux de ses muscles comme un gladiateur [u'il était , il réunit, par une projection de volonté tffrayante, tout ce qui lui restait de vigueur et donna un ilan furieux.
La charrette se retrouva sur ses roues comme par enchantement, sans que le bouvier y eût mis la main. La secousse avait été si violente que la voiture avait failli i^erser de l'autre côté.
— Comme vous y allez , mon maître ! s'écria le bouvier émerveillé; depuis l'hercule d'Ocana, qui emportait les grilles des fenêtres , et Bernard de Carpio , qui arrêtait les meules de moulin avec le doigt , on n'a pas vu un gaillard pareil 1
Mais Juancho ne répondit pas , et tomba éliranoui tout de son long sur le chemin , comme tombe un corps mort, pour nous servir de la formule dantesque.
— Est-ce qu'il se serait brisé quelque vaisseau dans
le corps ? dit le bouvier tout effrayé. N'importe, puisque
c'est en me rendant service que l'accident lui est arrivé ,
je vais le charger sur ma charrette et je le déposerai à
126 MILITONA.
San-Agustin , ou lAen à Alcobendas dans quelque»!-
berge.
L'évanouissement de Juancho dura peu, bien qu'on n'eût employé pour le faire cesser ni sels ni esprits, choses dont les bouviers sont généralement dépourvus ; mais le torero n'était pas une petite maîtresse.
Le bouvier le couvrit de sa mante. Juancho' avait la fièvre et il éprouvait une sensation inconnue jusqu'alors à son corps de fer — la maladie 1
Arrivé à la posada de San-Agustin , il demanda un lit et se coucha.
Il dormit d'un sommeil de plomb , de ce sommeil invincible qui s'empare des prisonniers indiens au milieu des tortures que leur inflige l'ingénieuse cruauté des vainqueurs , et dont s'endorment les condamnés à mort ie matin du jour de leur exécution.
Les organes brisés refusent à Tâme de lui donner les moyens de souffrir.
Ce néant de douze heures sauva Juancho de la folie ; il se leva sans fièvre, sans mal de tête, mais faible coname dans la convalescence d'une maladie de six mois. Le sol se dérobait à ses pieds, la lumière étonnait ses yeux, le moindre bruit l'étourdissait ; il se sentait l'esprit creux et l'âme vide. Un grand écroulement s'était fait en lui. — A la place où s'élevait autrefois son amour il y avait un gouffre que rien désormais ne pouvait remplir.
Il resta un jour dans cette auberge et se trouvant mieux, car son énergique nature reprenait le dessus, il se fit donner un cheval et se dirigea vers Madrid , rappelé par cet instinct étrange qui ramène aux spectacles douloureux : il éprouvait le besoin d'inonder ses blessures de poison , d'élargir ses plaies et de se retourner lui-
MILITONA. 127
même le couteau dans le cœur; il était trop loin de son malheur, il voulait s*en rapprocher, pousser son martyre jusqu'au bout, s'enivrer de son absinthe, se faire oublier la cause du mal par l'excès de la souffrance.
Pendant que Juancho promenait sa douleur, des alguazils le cherchaient de tous côtés, car la voix publique le désignait comme étant celui qui avait donné le coup de couteau au seigneur Andrès de Salcedo. — Celui-ci, comme vous le pensez bien , n'avait pas porté plainte ; c'était bien assez d'avoir pris au pauvre Juancho celle qu'il aimait, sans encore lui prendre la liberté ; Andrès ignorait même les poursuites dirigées contre le torero.
Argamasilla et Covachuelo, cet Oreste et ce Pylade de l'arrestation , s'étaient mis en campagne pour découvrir et arrêter Juancho , mais ils procédaient avec beaucoup de délicatesse, vu les mœurs notoirement farouches du compagnon : on pouvait même croire, et des envieux qui jalousaient la position des deux amis l'affirmaient hautement, que Covachuelo et Argamasilla prenaient des informations pour ne pas se rencontrer avec celui qu'ils étaient chargés de prendre ; mais un espion maladroit viut dire qu'on avait vu entrer le coupable dans la place des Taureaux d'un air aussi calme que s'il n'avait rien sur la conscience.
Il fallut donc s'exécuter. — Tout en marchant à l'endroit désigné , Argamasilla disait à son ami :
— Je t'en prie -en grâce, Covachuelo, ne fais pas d'imprudence ; modère ton héroïsme ; tu sais que le gaillard a la main leste ; n'expose pas la peau du plus grand homme de police qui ait jamais existé à la furie d'un brutal.
— Sois tranquille , répondit Covachuelo , je ferai tous ines efforts pour te conserver ton ami. Je ne serai brave
qu'à la dernière extrémité, lorsque j'aurai épuisé tous les moyens parlementaires.
Juanchoy en effet, était entré dans le cirque afin de voir les taureaux qu*on venait d'enfermer pour la course du lendemain , plutôt par la force de l'habitude que par un dessein bien arrêté.
Il y était encore et traversait l'arène, lorsque Ai^amasilla et Covachuelo arrivèrent suivis de leur petite escouade.
Covachuelo , avec la plus grande politesse et les formules les plus cérémonieuses , notifia à Juancho qu'il eût à le suivre en prison.
Juancho haussa dédaigneusement les épaules et poursuivit son chemin.
Sur un signe de l'alguazil , deux agents se jetèrent sur le torero, qui les secoua comme un grain de poussière qu'on fait tomber de sa manche.
Toute la bande se rua alors sur Juancho , qui en envoya trois ou quatre rouler à quinze pas les quatre fers en l'air; mais comme le nombre fiflit toujours par l'emporter sur la force personnelle , et que cent pygmées ont raison d'un géant, Juancho, tout en rugissant, s'était peu à peu rapproché du toril , et là , se débarrassant par une brusque secousse des mains qui s'accrochaient à ses habits , il en ouvrit la porte, se précipita dans ce dangereux asile et s'y enferma, — à peu près comme ce belluaire qui, poursuivi par des gardes du commerce , se réfugia dans la cage de ses tigres.
Les assaillants essayèrent de le forcer dans cette retraite; mais la porte qu'ils tâchaient d'enfoncer se renversa tout à coup , et un taureau, chassé de son compartiment par Juancho , s'élança tête basse sur la troupe effrayée.
Les pauvres diables n'eurent que le temps bien juste
de sauter par-dessus les barrières; l'un d'eux ne put éviier un large accroc à ses chausses.
— Diable ! dirent Argamasilla et Covachuelo , cela va devenir un siège dans les règles.
— Tentons un nouvel assaut.
Cette fois 9 deux taureaux sortirent ensemble et fondirent sur les assaillants ; mais comme ceux-ci se dispersèrent avec la légèreté que donne -la peur, les bêles farouches, ne voyant plus d'ennemis humains, se tournèrent Tune contre l'autre , croisèrent leurs cornes, et, le muffle dans le sable , firent de prodigieux efforts pour se renverser.
Covachuelo cria à Juancho, en tenant avec précaution le battant de la porte :
— Camarade, vous avez encore cinq taureaux à lâcher : nous connaissons vos munitions. — Après cela, il faudra vous rendre, el vous rendre sans capitulation. Sortez de votre propre mouvement, et je vous accompagnerai à la prison avec tous les égards possibles, sans menottes ni poucetles, dans un calesin à vos frais, et je ne ferai aucune mention sur le rapport de la résistance que vous avez faite aux agents de l'autorité, ce qui aggraverait votre peine ; suis-je gentil ?
Juancho, ne voulant pas disputer plus longtemps une liberté qui lui était indifférente, se remit aux mains d'Argamasilla et de Covachuelo, qui le conduisirent à la prison de la ville avec tous les honneurs de la guerre.
Lorsque les clés eurent fini de grincer dans les serrtiitis, il s'étendit sur son grabat et se dit : — Si je la tuais ! ne songeant plus qu'il était au cachot.
— Oui, c'est ce que j'aurais dû faire le jour m j'ai trouvé Andrès chez elle. Ma vengeance eût été cunij^lrte;
oh ! quelle atroce augoisse il eût souffert en voyant sa nmtresse poignardée sous ses yeux ; faible , cloué au lit, m pouvant la défendre, car je ne l'aurais pas tué, lui! je n'aurais pas commis cette faute ! — Je me serais savvé dans la montagne ou livré à la justice. — Je serais tranquille, maintenant, d'une façon ou d'une autre. Pour que je puisse vivre, il faut qu'elle soit morte; pour qu'elle puisse vivre, il faut que je meure ; j'avais ma navaja à la main, un coup et tout était fini ; mais elle avait daifô les yeux une lueur si flamboyante, elle était si désespérément belle que je n'ai plus eu ni force , ni volonté, ni courage, moi qui fais baisser la paupière aux lions quand je les regarde dans leurs cages, et ramper les taureaux sur le ventre comme des chiens battus.
Ëh quoi 1 j'aurais déchiré son sein charmant, fait sentir à son cœur le froid de l'acier, et ruisseler sur sa blancheur son beau sang vermeil ! — Oh ! non, je ne commettrai pas cette barbarie. Il vaudrait mieux l'étouffer avec son oreiller, comme fait le nègre à la jeune dame de Venise dans la pièce que j'ai vue au théâtre dei Circo. — Mais pourtant, elle ne m'a trompé, elle ne m'a pas fait de faux serment; elle a toujours été vis-à-vis de moi d'une * froideur désespérante. — C'est égal, je l'aime assez pour avoir droit de mort sur elle !
Telles étaient, à quelques variantes près, les idées qui occupaient Juancho dans sa prison.
Andrès revenait à la santé à vue d'oeil ; il s'était levé , et appuyé sur le bras de Militona, avait pu faire le tour de la chambre et aller respirer l'air à la fenêtre ; bientôt ses forces lui avaient permis de descendre dans la rue et d'aller chez lui faire les dispositions nécessaires pour son prochain mariage.
MILITONA. 131
Sir Edwards, de son côté, s'était déclaré; il avait demandé dans les règles la main de Feliciana Vasquez de os Rios à don Geronimo, qui la lui avait accordée avec împressement. Il s'occupait de la corbeille et faisait venir ie Londres des robes et des parures d'une richesse fabuleuse et d'un goût exorbitant. Les cachemires choisis dans la gamme jonquille, écarlate et vert-pomme eussent défié les investigations de M. Biétry. — Ils avaient été rapportés de Lahore, cette métropole des châles, par sir Edwards lui-même, qui possédait une ou deux fermes dans les environs ; ils étaient faits avec le duvet de ses propres chèvres ; l'âme de Feliciana nageait dans la joie la plus pure.
Militona, quoique bien heureuse aussi, n'était pas sans quelques appréhensions ; elle avait peur ^'être déplacée dans le monde où son union avec Andrès allait la faire entrer. Chez elle une maîtresse de pension n'avait pas détruit l'ouvrage de Dieu, et l'éducation, remplacé l'instinct; elle avait le sentiment du bien, du Beau, de toutes les poésies de l'art et de la nature, mais rien que le sentiment. Ses belles mains n'avaient jamais pétri l'ivoire du clavier ; elle ne lisait pas la musique, quoiqu'elle chantât d'une voix pure et juste; ses connaissances littéraires se bornaient à quelques romances , et , si elle ne faisait pas de fautes en écrivant, il fallait en remercier la simplidté de l'orthographe espagnole.
•^ Oh ! se disaitrelle, je ne veux pas qu' Andrès rougisse de moi. J'étudierai, j'apprendrai, je me rendrai digne de lui. Pour belle, il faut bien croire que je le suis, ses yeux Die le disent; et quant aux robes, j'en ai assez fait pour les savoir porter aussi bien que les grandes dames. Nous ifons dans quelques villes où nous resterons jusqu'à ce
132 MIUTONA.
que la pauvre chrysalide ait eu le temps de déployer ses» ailes et de se changer en papillon. — Pourvu qu'il ne in'arrive pas quelque malheur! ce ciel trop bleu m*effraie. Et Juancho, qu*est-il devenu? Ne fera-t-il pas encore quelque tentative insensée?
— Oh! pour cela, non, répondit la lia Aldonza à cette réflexion de Militona achevée à haute voix. Juancbo esi en prison, comme accusé de meurtre sur la personne de M. de Salcedo, et vu les antécédents du gaillard, son affaire pourrait prendre mauvaise tournure.
— Pauvre Juancho ! je le plains maintenant. Si Andrh ne m'aimait pas, je serais si malheureuse!
Le procès de Juancho prenait une mauvaise tournure. Le fiscal présentait le combat nocturne sous forme de giiet-apens et d'homicide n'ayant pas donné la mort jwf cause indépendante de la volonté de Juancho. La chose, ainsi considérée, devenait grave.
Heureusement Andrès, par les explications et le mouvement qu'il se donna , réduisit l'assassinat à un simple duel, à une arme autre, il est vrai , que celle employée par les gens du monde, mais qu'il pouvait accepter, puisqu'il en connaissait le maniement. La blessure, d'ailleurs, n'avait rien eu de grave, il en était parfaitement rétabli» et, dans cette querelle, il avait eu, en quelque sorte, les premiers torts. Les résultats en avaient été trop heureux pour croire les avoir payés trop cher d'une égratignure.
Une accusation d'assassinat dont la victime se porte bion et plaide pour le meurtrier ne peut pas être soutenue longtemps, même par le fiscal le plus altéré de vindicte publique.
Âui^si Juancho fut-il relâché au bout de quelque temps» avec ie regret de devoir sa liberté à l'homme qu'il haïssait
MILITONA. 133
le plus sur terre, et dont à aucun prix il n*eût voulu recevoir un service.
En sortant de la prison, il dit d'un air sombre": — Maintenant, me voilà misérablement Hé par ce bienfait. Je suis un lâche et uh infâme, ou désormais cet homme est sacré pour moi. Oh! j'aurais préféré aller aux galères ; dans dix ans je serais revenu et je me serais vengé.
A dater de ce jour, Juancho disparut* Quelques personnes prétendirent l'avoir vu galoper du côté de TAndalousie sur son cheval noir. Le fait est qu'on ne le rencontra plus dans Madrid.
Militona respira plus à Taise; elle connaissait assez Juancho pour ne plus rien craindre de sa part.
Les deux mariages se firent en même temps et à la même église. Militona avait voulu faire elle-même sa robe de mariée; c'était son chef-d'œuvre; on l'aurait dit taillée dans les feuilles d'un lis: ^le ^t û bien faite, que personne ne la remarqua.
Felidaoa avait une toilette extravagante de richesse. En sortant de l'église, tout le monde disait de Feliciana : Quelle belle robe ; et de Militona : Quelle charmante personne!
Non loin de Tancien couvent de Sanlo-Domingo, dans le quartier de TAntequerula de Grenade , sur le penchant de la colline, s'élevait une maison d'une blancheur élincelante qui brillait comme un bloc d'argent entre le vert foncé des arbres qui Tentouraienl.
Par-dessus les" murailles du jardin débordaient comme d'une urne trop pleine, de folles guirlandes de vigne et àe plantes grimpantes qui retombaient en larges nappes du côté de la rue.
A travers la grille de la porte on apercevait d'abord une espèce de péristyle, orné d'une mosaïque de cailloux de différentes couleurs, ensuite une cour intérieure, nnpaâ) pour nous servir de l'expression propre d'une architecture évidemment moresque.
Ce patio était entouré de sveltes colonnes de marbre blanc d'un seul morceau, de la plus gracieuse proportion,
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jont les chapiteaux, d'un corinthien capricieux, portaient, 3ntremêlées à leurs volutes, des inscriptions en lettres arabes fleuries où brillaient encore quelques restes de dorure.
Sur ces chapiteaux retombaient des arcs évidés eu cœur, pareils à ceux de TAlhambra qui formaient, sur les quatre faces de la cour, une galerie couverte.
— Au milieu, dans un bassin bordé de vases de fleurs et de caisses d'arbustes, grésillait un mince jet d'eau qui couvrait de perles les feuilles lustrées et semblait chuchoter, de sa voix de cristal, quelque amoureux secret à l'oreille des myrthes et des lauriers-roses.
Un tendido de toile plafonnait la cour et en faisait comme un salon extérieur où régnait une ombre transparente et une fraîcheur délicieuse.
Au mur était accrochée une guitare, et sur un canapé de crin traînait un large chapeau de paille, orné de rubans verts.
Tout homme en passant par cette rue et en jetant l'œil dans cet intérieur, quelque mauvais observateur qu'il fût, n'eût pu manquer de dire : là vivent des gens heureux. Le bonheur illumine les maisons et leur donne une physionomie que n'ont pas les autres. Les murailles savent sourire et pleurer; elles s'amusent ou elles s'ennuient; elles sont revêches ou hospitalières , selon le caractère de l'habitant qui leur sert d'âme : celles-ci ne pouvaient être animées que par de jeunes amants, ou de nouveaux époux.
Puisque la grille n'est pas fermée, poussons-la et pénétrons dans l'intérieur.
Au fond du patiOy une autre porte, ouverte aussi, nous donnera entrée dans un jardin qui n'est ni français ni
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anglais, et dont le type n'existe qu'à Grenade; une \me forêt vierge de myrtbes, d'orangers, deg^nadiers, de lauriers-roses, de jasmins d'Espagne, de pistachiers, de sycomores, de térébinthes, dominée par quelque cyprès séculaire s'élevant silencieusement dans le bleu du ciel comme une pensée de mélancolie au milieu de la joie.
A travers ces fouillis de fleurs et de parfums s'éJ«flgaient en fusées d'argent les eaux du Darro, amenées du sommet de la montagne par les merveilleux travaui hydrauliques des Arabes.
Des plantes rares s'épanouissaient en gerbe dans de vieux vases moresques , aux ailes découpées à jour , au galbe plein de sveltesse, constellé de versets du Coran.
Mais ce qu'il y avait de plus remarquable était une allée de lauriers aux troncs polis, aux feuilles métalliques, le long de laquelle régnaient deux bancs à dossiers et à sièges de marbre ^ et couraient deux ruisseaux d'une eau diamantée dans une rigole d'albâtre.
Au bout de cette allée , sur le pavé de laquelle le prodigue soleil de l'Andalousie pouvait à peine jeter quelques ducats d'or à travers le réseau serré des feuilles, s'élevait un petit bâtiment de forme élégante , une espèce de pavillon de ceux qu'on appelle, à Grenade, tocador ou mirador , et d'où l'on jouit d'une vue étendue et pittoresque.
L'intérieur du mi/rador était un bijou de ciselure moresque. La voûte de celles que les Espagnols désignent sous le nom de mediornaranja (demi-orange) offrait une si prodigieuse complication d'arabesques et d'ornements, qu'elle semblait plutôt un madrépore ou un gâteau d'abeilles, que l'œuvre de la patience humaine; les grottes à cristallisations offrent seules cette abondance de stalactites sculptés.
Au fond , dans le cadre de marbre de la fenêtre , qui s'ouvrait sur un abîme, étincelait le plus splendide tableau qu'il soit donné à Tœil humain de contempler.
Sur les premiers plans , à travers un bois de lauriers énormes , parmi des rochers de marbre et de porphyre , le Genil accourt , par sauts et par bonds , de la Sierra , et se dépêche d'aller retrouver Grenade et le Darro; plus loin, s'étend la riche Vega avec sa végétation opulente, et tout au fond , mais si prés qu'il semble qu'on puisse les toucher, lés montagnes de la Sierra-Nevada.
Dans ce moment, le soleil se couchait et teignait les cimQs neigeuses d'un rose à qui rien ne peut se comparer : un rose tendre et frais, lumineux et vivant, un rose idéal, divin , d'une nuance introuvable ailleurs qu'au paradis, ou à Grenade, un rose de vierge écoutant pour la première fois un aveu d'amour.
Un jeune homme et une jeune femme, appuyés l'un près de l'autre au balcon, admiraient ensemble ce sublime spectacle : le bras du jeune homme reposait sur la taille de la jeune femme , avec le chaste abandon de l'amour partagé.
Après quelques minutes de contemplation silencieuse , la jeune femme se releva et fit voir un visage charmant , qui n'était autre , comme nos lecteurs l'ont sans doute deviné, que celui de madame Andrès de Salcedo, ou Miliiona, si ce nom, sous lequel ils l'ont connue plus longtemps , leur plaît davantage.
U n'est pas besoin de dire que ce jeune honuiif^ rUiit An'drès.
Aussitôt le mariage conclu, Andrès et sa feminB vXmmt partis pour Grenade, où il possédait une maison venonl ^'héritage d'un de ses oncles. Feliciana avAii suivi sî^
Edwards à Londres. Chaque couple cédait ainsi à son instinct : le premier cherchait le soleil et la poésie, le second la civilisation et le brouillard.
Ainsi qu'elle Tavait dit, Militona n'avait pas voulu entrer tout de suite dans le monde, où son union avec Andrés lui donnait droit de tenir un rang ; elle aurait craint de faire rougir Andrès par quelque charmante ignorance , et dans cette heureuse retraite elle était venue oublier les étonnements naïfs de la pauvreté.
Elle avait gagné singulièrement au physique et au moral. Sa beauté , qu'on aurait pu croire parfaite , avait augmenté. Quelquefois dans Tatelier d'un grand sculp* teur, on voit une statue admirable qui vous semble finie, mais l'artiste trouve encore moyen d'ajouter de nouvelles perfections à ce que l'on croyait achevé.
Il en était ainsi de la beauté de Militona : le bonheur lui avait donné le suprême poli ; mille détails charmants étaient devenus d'une délicatesse exquise par les recherches et les soins que permet la fortune. Ses mains, d'une forme si pure, avaient blanchi, les quelques maigreurs causées par le travail et le souci du lendemain , s'étaient comblées. Les lignes de son beau corps ondulaient plus moelleuses , avec la sécurité de la femme et de la femme riche. Son heureuse nature s'épanouissait en toute liberté et jetait ses fleurs, ses parfums et ses fruits; son esprit vierge recevait toutes les notions et se les assimilait avec une facilité extrême. Andrès jouissait du plaisir dé voir naître, pour ainsi dire, dans la femme qu'il aimait, une femme supérieure à la première.
Au lieu du désenchantement de la possession, il trouvait chaque jour à madame de Salcedo une qualité nouvelle, un charme inconnu, et s'applaudissait d'avoir eu
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le courage de faire ce que le monde appelle une sottise , e*est-à-dire d'épouser , étant riche , une jeune fille sage, admirablement belle et passionnément amoureuse de lui.
Ne devrah-ce pas être pour les gens qui ont de la fortune une espèce de devoir de retirer de l'ombre et de la misère les belles filles vertueuses, les reines de beauté Bans royaume, et de les faire monter sur le trône d'or qui leur est dû ?
Rien ne manquait à la félicité d'Andrôs et de Militona. Seulement, elle pensait quelquefois au pauvre Juancho, dont personne n'avait plus entendu parler; elle aurait bien voulu que son bonheur rie fît le désespoir de personne, et l'idée des souffrances éprouvées par ce malheureux la troublait au milieu de sa joie : — 11 m'aura sans doute oubliée , se disait-elle comme pour s'étourdir ; il sera allé dans quelque pays étranger , loin, bien loin.
Juancho avait-il , en effet, oublié Militona? La chose est douteuse. Il n'était pas si loin que le pensait la jeune femme, car au moment où elle s'abandonnait à cette pensée, si elle eût regardé à la crête du mur, du côté du précipice, elle eût vu, à travers le feuillage, scintiller une prunelle fixe, phosphorescente comme celle d'un tigre, qu'elle eût reconnu à son éclat.
— Veux-tu venir faire notre promenade au Généralife ? dit Andrès à madame de Salcedo , respirer les parfums amers des lauriers-roses et entendre miauler les paons sur les cyprès de Zoraïde et de Chaîne-des-Cœurs ?
— Il fait encore bien chaud , mon ami , et je ne suis pas habillée, répondit la jeune femme.
— ^ Comment , tu es charmante avec ta robe blanche , toD bracelet de corail , et la fleur de grenade qui éclate à
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ton oreille. Jette une mantille là-dessus, et les rois maures seront capables de ressusciter, quand tu traverseras l'Alhambra.
Militona sourit, ajusta les plis de sa mantille, prit son éventail, cet inséparable compagnon de la femme espagnole, et les deux époux se dirigèrent du côté du Généralife, situé, comme chacun sait, sur une éminence reliée à celle que couronnent lés tours rouges de rA]hambra par un ravin, le plus pittoresque qui soit au monde, et où serpente un sentier bordé d'une végétation luxuriante dans lequel nous dévancei'ons. de quelques pas monsieur et madame de Salcedo, qui s'avancent lentement sous la voûte de feuillage et en se tenant par le bout de la main et en balançant leurs bras comme des enfants joueurs.
Derrière le tronc de ce figuier, dont les feuilles vertes et sombres font comme une nuit sur le sentier qui s'étrangle, est-ce une erreur? il nous semble avoir vu luire comme le canon d'une arme à feu, comme l'éclair de cuivre d'un tromblon qui s'abaisse.
Un homme est couché à plat-ventre dans les lentisques et les azeroliers comme un jaguar à l'affût de sa proie et qui mesure en pensée le saut qu'il doit faire pour lui tomber sur les épaules : c'est Juancho, qui vit depuis deux mois à Grenade, caché dans les tanières de Troglodytes des Gitanes, creusés le long des escarpements de Monte- Sagrado, où sont les caves des martyrs. Ces deux mois l'ont vieilli de dix ans ; il a le teint noir, les joues creuses, les yeux ardents, comme un homme qui dévore une pensée Unique, — cette pensée est celle de tuer Militona I
Vingt fois déjà, car il rôde sans cesse autour d'elle, invisible et méconnaissable, épiant l'occasion, il aurait
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pu meure à exécution son projet, mais toujours au moment le cœur lui avait manqué.
£n venant à son embuscade, car il avait remarqué que tous les jours^ à peu près à la même heure, Andrès et Militona passaient par ce chemin, il s'était juré par les serments les plus formidables d'accomplir sa funeste résolution, et d'en finir une fois pour toutes.
Il était donc là, son arme chargée à côté de lui, épiant, écoutant les bruits de pas dans le lointain, se disant pour raison suprême et dernier encouragement au meurtre :
— Elle a tué mon âme, je puis bien tuer son corps ! Un son de voix rieuses et claires se fit entendre au bout
du sentier.
Juancho tressaillit et devint livide ; puis il arma le chien du tromblon.
— N'est-ce pas, disait Militona à son mari, on dirait le sentier qui mène au paradis terrestre; ce ne sont que
fleurs et parfums, chants d'oiseaux et rayons Avec un
chemin pareil, on serait fâché même d'arriver au plus bel endroit !
Elle était, en disant ces mots, parvenue près du figuier fatal.
— Qu'il fait bon, qu'il fait frais ici ! Je me sens toute légère, toute heureuse.
La gueule du tromblon invisible était orientée parfaitement dans la direction de sa tête qui n'avait jamais été plus rose et plus souriante.
— Allons, pas de faiblesse, murmura Juancho, en mettant le doigt sur la gâchette de la détente. Elle est heureuse, elle, vient de le dire, jamais moment ne fut plus favorable. Qu'elle meure sur cette phrase!
C'en était fait de Militona : la bouche du tromblon,
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caché par le feuillage, touchait presque à son oreille : une seconde de plus, et cette tête charmante allait voler en éclats ; et toute cette beauté ne former qu'un mélange de sang, de chair et d'os broyés.
Au moment de briser son idole, le cœur de Juancho se gonfla ; un nuage passa sur ses yeux ; cette hésitation ne dura que l'espace d'un éclair, mais elle sauva madame de Salcedo, qui ne sut jamais quel péril elle avait couru et qui acheva sa promenade au Généralife avec la plus parfaite tranquillité d'esprit.
Allons, décidément, je suis un lâche, dit Juancho eo s'enfuyant à travers les broussailles, je n'ai de courage que contre les taureaux et les hommes.
Quelque temps après, la renommée se répandit d'un torero qui faisait des prodiges d'adresse et de valeur; jamais on n'avait vu témérité pareille : il disait venir d'Amérique, de Lima, et en ce moment donnait des représentations à Puerlo-de-Santa-Maria.
Andrès, qui se trouvait avec sa femme à Cadix, où il avait été dire adieu à un ami en partance pour Manille, eut le désir, bien naturel pour un aficionado comme lui, d'aller voir ce héros toromachique ; Militona, quoique douce et sensible, n'était pas femme à refuser une semblable proposition, et tous deux descendirent sur la jetée, afin de prendre le bateau à vapeur qui fait la traversée de Cadix à Puerto, ou, à son défaut, .une de ces petites barques qui ont un œn ouvert, peint de chaque côté de leur taille-mer, ce qui donne à leur proue une apparence de visage humain des plus singulières.
Il régnait sur le port une activité et un mouvement extraordinaires ; les patrons des barques s'arrachaient les pratiques, et passaient alternativement des flatteries aux
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menaces; les cris, les jurons, les quolibets croisaient leurs feux roulants, et de minute en minute, un esquif, livrant au vent sa voile latine, était emporté comme une' plume de cygne sur le bleu cristal de la rade.
Andrès et Militona prirent place à la poupe de Tune l'elles, dont le patron fredonnait gaîment, en tendant le coude à la jeune femme pour la faire monter à son bord, le vers de la chanson des taureaux de Puerto :
Levez un pen ce petit piedt
Cadix présente un aspect admirable du côté de la mer et mérite tout à fait les éloges que Byron lui adresse dans ses strophes. On dirait une ville d'argent posée entre deux coupoles de saphir : c'est la patrie des belles femmes, et ce n'est pas faire un médiocre éloge de Militona que de dire qu'elle y était regardée et suivie sur l'Alameda de plusieurs attentifs.
Aussi, c'est qu'elle était adorable avec sa mantille de dentelles blanches, sa rose dans les cheveux, son mouchoir de col assujéti aux épaulettes par deux camées, son corsage garni de passementeries et de franges aux poignets et aux entournures, sa jupe aux larges volants, ses bas à jour plus minces que des toiles d'araignées, enfermant une jambe faite au tour, ses jolis souliers de salin chaussant le pied le plus mignon du monde et dont on eût pu dire, comme dans la chanson espagnole : Si la jambe est une réalité, le pied est une illusion.
En changeant de fortune, Militona avait conservé son amour pour les modes et les usages espagnols; elle ne s'était faite ni française, ni anglaise, et quoiqu'elle pût avoir desTîhapeaux aussi jaune-soufre que qui que ce soit
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dans la Péninsule, elle n'abusait pas de celle facilité. Le coslume que nous venons de décrire montre qu'elle s'inquiétait assez peu des modes de Paris.
Cette population vêtue de couleurs brillantes, car le noir n'a pas encore envahi tout à lait TAndaloosie, qui fourmillait sur la place, ou s'attablait à l'auberge de Visu- Alégre et dans les cabarets voisins en attenéant la cmtx, formait un spectacle des plus gais et des plus animés.
Aux mantilles se mêlaient ces beaux châles écarlales, et posés sur la tête, qui encadrent si bien les visages d'une pâleur mate des femmes de Puerto-de-Santa-Maria el de Xérès-de-la-Frontera. Les majos, laissant pendre ua »ouchdr de chacune des poches de devant de leur veste, se dandinaient et prenaient des poses en s'appuyant sur leur vara, espèce de canne bifurqua, ou s'adressafent des iodaluçades dans leur patois désossé, et presque entièremeoi composé de voyelles.
L'heure de la course approchait, et chacun se dirigeait du côté de la place en racontant des merveilles du torero, qui, s'il continuait et n'était pas embroché subitement-tout vif, ne tarderait pas à dépasser Montés lui-m^e, car il avait certainement tous les diables au corps.
Andrès et Militona s'assirent dans leur loge et la course commen^.
Ce fameux torero était vêtu de noir; sa veste toute garnie de jais et d'ornements de sœe avait une richesse sombre en harmonie avec la physionomie farouche et presque sinistre de celui qui la portait, une ceinture jaune tournait autour de ses flancs maigres; dans cette cfaarpeate, il n'y avait que des muscles et des os.
Sa figure brune était coupée de deux ou trois rides ffacées plutôt par l'ongle trandbant d'un souci que par lesoe
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des années; car, bien que la jeunesse eût disparu de ce masque, l'âge mûr n'y avait pas mis son empreinte.
Ce visage 9 cette tournure ne semblaient pas inconnue à Andrès ; mais cependant il ne pouvait démêler ses sou^ venirs.
Militona n'avait pas hésité un seul instant. Malgré son peu de ressemblance avec lui-même, elle avait tout de suite reconnu Juancho !
Ce profond changement opéré en si peu de temps l'effraya, en lui montrant quelle passion terrible était celle qui avait ravagé à ce point cet homme de bronze et d'acier.
Elle ouvrit précipitamment son éventail pour cacher sa figure et se rejeter en arrière en disant à Ândrès d'une voix brève : c'est Juancho !
Mais elle s'était reculée trop tard ; le torero l'avait vue ; il lui fit de la main comme une espèce de salut.
— Tiens! c'est Juancho, reprit Andrès; le pauvre diable est bien changé, il a vieilli de dix ans. Ah ! c'est lui qui est la nouvelle épée dont on parle tant : il a repris le métier.
— Mon ami, allons-nous-en, dit Militona à son mari, je ne sais pourquoi je me sens toute troublée ; il me semble qu'il va se passer quelque chose de terrible.
— Que veux-tu qu'il arrive, répondit Andrès, si ce n'est les chutes de picadores et les éventrements de chevaux obligatoires?
— Je crains que Juancho ne fasse quelque extravagance, ne se laisse aller à quelque acte de fureur.
— Tu as toujours ce méchant coup de navaja sur le cœur. Si tu savais le latin, et heureusement tu l'ignores, je le dirais que cela ne peut arriver d'après la loi, 7Wîi bis
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in idem. D'ailleurs, ce brave garçon a dû avoir le temps de se calmer.
Juancho fit des prodiges ; il agissait comme s'il eût été invulnérable à la façon d'Achille ou de Roland; il prenait les taureaux par la queue et les faisait valser ; il leur posait le pied entre les cornes et les franchissait d'un saut; il leur arrachait les devises, se plantait droit devant eux^ et se livrait, avec une audace sans exemple aux plus dangereux manèges de cape.
Le peuple enthousiasmé applaudissait avec frénésie et disait qu'on n'avait jamais vu course pareille depuis le Cid de Campeador.
La quadrille des toreros, électrisée par l'exemple, semblait ne plus connaître aucun péril. Les picadores s'avançaient jusqu'au milieu de la place ; les banderilleros posaient leurs flèches entourées de découpures de papier, sans en manquer une. Juancho secondait tout le monde à temps, savait distraire la bête farouche et l'attirer sur lui. — Le pied avait glissé à un chulo, et le taureau allait lui ouvrir le ventre, si Juancho ne l'avait fait reculer au péril de sa vie.
Toutes les estocades qu'il donnait étaient portées de haut en bas entre les épaules de la bête; entrées jusqu'à la garde, et les taureaux tombaient foudroyés à ses pieds sans que le cachelero ait eu besoin de venir terminer leur agonie avec son poignard.
— Tudieu! disait Andrès, — Montés, le Chiclanero, Arjona, Labi et les autres n'ont qu'à se bien tenir, Juancho les dépassera tous si ce n'est déjà fait.
Mais une semblable fête ne devait pas se renouveler ; ■Tiiancho atteignit cette fois aux plus hautes sublimités de Vari; il fit des prodiges qu'on ne reverra plus. Mililona
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elle-même ne put s'empêcher de l'applaudir ; Audrès trépignait ; le délire était au comble ; des exclamations frénétiques saluaient chaque mouvement de Juancho.
On lâcha le sixième taureau.
Alors il se passa une chose extraordinaire, inouïe; Juancho, après avoir manège supérieurement le taureau et fait des passes de muleta inimitables, prit son épée et au lieu de l'enfoncer dans le col de Tanimal, comme on s'y attendait, la jeta en Tair avec tant de force qu'elle fut se planter dans la terre en pirouettant à vingt pas de lui.
— Que va-t-il faire? s'écria-t-on de toutes parts. Ce n'est plus du courage, c'est de la folie ! quelle nouvelle invention est-ce là? Va-t-il tuer le taureau en lui donnant une croquignole sur le nez?...
Juancho lança sur la loge où se trouvait Militona un regard ineffable où se fondaient tout son amour et toutes ses souffrances, et resta immobile devant le taureau.
L'animal baissa la tête. La corne entra tout entière dans la poitrine de l'homme et ressortit rouge jusqu'à la racine.
Un colossal cri d'horreur composé de mille voix monta vers le ciel.
Militona se renversa sur sa chaise, pâle comme une morte. Pendant cette minute suprême elle avait aimé Juancho !
FIN DE MILITONA.
La marquise de Champrosé est à sa toilette ; ses femmes raccommodent. Le galant édifice de sa coiffure touche à sa fin. Des houppes de cygne s'échappe un nuage de poudre à la maréchale dont la marquise préserve ses yeux en tenant cachée sa charmante figure dans un cornet de maroquin vert-pomme, au grand désespoir de M. Tabbé, qui proteste contre celte éclipse.
Enfin l'opération est terminée! Les cheveux blond cendré de la marquise relevés en hérisson sur le sommet de la tête, crêpés en neige sur chaque face, ont disparu sous cette poussière blanche qui s'allie si bien aux tons de pastel de sa peau. Un long repentir, faiblement bouclé, descend le long de son col et vient jouer sur sa poitrine un peu découverte.
Madame de Champrosé abaisse le fatal cornet, et son joli visage, frais comme une rose pompon, apparaît' dans
tout son éclat; l'abbé ne se sent pas d'aise, il s'est levé brusquement de la duchesse où il était étendu et papillonne dans la chambre.
Dans sa joie, il heurte les meubles, renverse les porcelaines, gêne les femmes, fait japper le petit chien et glapir le sapajou effrayés de sa turbulence; il jette au loin le malencontreux cornet, qu'il appelle l'éteignoir des grâces, et va se placer au bon point pour détailler les charmes de la marquise.
— Au vrai, marquise, dit l'abbé dans son enthousiasme, cette coiffure vous sied à ravir ; les amours onl pétri votre teint, et vous avez aujourd'hui les yeux d'un lumineux particulier.
— Vous trouvez, l'abbé, répond la marquise en minaudant et en jetant un coup d'œil à sa glace, entourée de dentelles, posée sur sa toilette; cependant, j'ai passé une nuit affreuse, et j'ai une migraine horrible.
— Je souhaiterais à la baronne de ces migraines-là, qui vous mettent la joue en fleur et vous font plus fraîche qu'Hébé : la vraie migraine a l'œil battu et le teint plus jaune qu'un coing, et je m'inscris en faux contre la vôtre.
— Eh bien ! soit, je n'ai pas eu la migraine, mais j'ai des vapeurs.
— Par la cerise de votre bouche, par les roses de vos pommettes, par le brillant humide de vos prunelles, je soutiens que vous allez au mieux et que vos vapeurs sont de pures chimères.
— L'abbé, vous êtes d*une barbarie insoutenable. Je suis mourante, et vous me brutalisez de compliments à brûle-pourpoint sur ma fraîcheur et mon air de santé.
Allons, dites-moi tout de suite que je suis potelée et rou-
geaude; comparez-moi à quelque divinité mythologique de plafond qui a des joues de pomme d*api et des appas de nourrice.
— Là, là, ne vous fâchez point : j'avais mal vu et vous admirais d'habitude et de confiance. Je m'aperçois, en effet, que vous avez une mine d'enterrement et de lendemain de bal.
Allons, tendez-moi votre petite main blanchette, que je vous tâte le pouls; je me pique un peu de médecine, et je donne des avis qui ne sont pas à mépriser.
D'un air languissant qui fait un contraste parfait avec les lis et les roses de son teint, madame de Champrosé tend a l'abbé, qui le prend délicatement entre le pouce et l'index, un joli bras fait au tour qui sort d'un sabot de dentelle.
L'abbé parait écouter et compter les pulsations avec une attention profonde, et si sa bonne figure rebondie où le rire a creusé deux fossettes pouvait se prêter à une expression grave, il eût semblé sérieux en ce moment.
La marquise le regarde, émue, retenant sa respiration, de l'air de quelqu'un qui attend son arrêt.
— Êtes-vous convaincu maintenant, dit-elle, en voyant la mine pleine de componction de l'abbé?
— HemI hem! fit î'abbé, voilà un pouls qui ne dit rien de bon; cette gentille veine bleue ne se comporte pas bien sous mon pouce. Elle est capricieuse en diable.
— Serais-je gravement malade? soupira la marquise.
— Oh! non pas, répliqua l'abbé d'un ton rassurant, il ne s'agit pas ici de ces grosses maladies comme rhumes, fièvres ou fluxions de poitrine, qui regardent Tronchin ou Bordeu, mais je vous soupçonne véhémentement d'avoir le moral afl^eclé.
— Le moral, c'est cela I s'écria la marquise enchantée d'être si bien comprise.
— Il y a là-dessous quelque peine de cœur, continue l'abbé, et Cupidon a fait des siennes. Ce petit dieu malin ne respecte pas toujours les marquises.
A cette assertion, madame de Champrosé prit un air suprêmement dédaigneux, et dit à l'abbé :
— Des peines de cœur, fi donc ! me prenez-vous pour quelqu'un de bas lieu, ou bien ai-je l'air d'une griselte amoureuse ?
— Ce n'était qu'une supposition. Je la retire.
-— J'ai peur que vous ne voyiez depuis quelque temps mauvaise compagnie, et que vous ne donniez dans la fréquentation des bourgeois, pour m'accuser de pareilles choses.
— Peut-être le veuvage vous pèse-t-il, et avez-vous de ces mélancolies qui viennent d'être seule le soir dans un vaste hôtel.
— Décidément votre esprit est en baisse, dit la marquise en modulant un petit éclat de rire clair, argentin, vibrant, plein d'une naïve insolence de grande dame.
— Alors, qu'avez-vous donc, car les diagnostics me trompent et ma science est en défaut ?
— Je m'ennuie, répond la marquise avec un air d'accablement et en se laissant aller sur son fauteuil.
A ce mot, la figure de l'abbé prit une expression d'étonnement extrême : ses fossettes se comblèrent, et ses yeux restèrent fixés sur madame de Champrosé pleins d'inquiétude et d'interrogation : le dix-huitième siècle ne s'ennuyait pas avec ses magots, ses porcelaines, ses trumeaux tarabiscotés, -ses petits soupers, ses faciles conquêtes, ses couplets égrillards, ses gouaches libertines,
ses sophas, ses tabatières, ses nymphes, ses carlins et ses philosophes.
Il n'avait guère le temps de s'attrister, ce joyeux dixhuitième siècle! Aussi le mot de la marquise consternat-il Tabbé et lui parut-il incompréhensible.
— Qu'une marquise riche de deux cent mille livres de renies, et charmante, veuve à dix-huit ans du mari que voilà, fit l'abbé en tendant la main vers un pastel ovale où grimaçait sous le harnais du dieu Mars une figure jaune, sèche, ridée et plus que sexagénaire, dise qu'elle s'ennuie, cela manque de toute vraisemblance.
— Cela est pourtant...
— Vous dont l'existence coule parmi les Ris, les Jeux et les Plaisirs, vous ennuyer !
— Que pourrai -je faire pour sortir d'un état si funeste?
— Si vous changiez votre sapajou contre un ouistiti, et votre carlin contre un gredin ?
— C'est une idée que vous me donnez là : j'essaierai ; mais j'ai bien peur que ce moyen ne me suffise pas.
— A votre place, je renouvellerais la tenture de ce cabinet ; le bleu a quelque chose de trop langoureux qui pousse à la rêverie ; une nuance plus égayée conviendrait mieux à la situation de votre âme : rose tendre, par exemple.
— Oui, rose tendre glacé d'argent, cela me tirerait un peu de mes idées noires ; je manderai mon tapissier. En attendant, trouvez-moi quelque chose qui m'amuse.
— Voulez-vous que je vous fasse la lecture? la table est couverte de brochures, de livres et d'anas de toutes sortes d'auteurs. Ce n'est pas que je fasse le moindre cas de ces grimauds, de ces gratte-papier ; mais quelquefois,
15 G Jh^\N
parmi les saugrenuités que ces espèces tirent de leurs cervelles biscornues, il se trouve des drôleries dont on peul rire sans conséquence.
Voici le Grdot^ YÉctimoire, les Matines de Cythèrt^ dit Tabbé en feuilletant les volumes. Vous plairait-il d'eotendre le discours où la fée Moustache, métamorphosée eo taupe par la rancune du génie Jonquille , énuraère à Tanzaï Néadarné les perfections du prince Cormoran, son amoureux? C*est un beau morceau.
' La marquise de Champrosé fit un signe d'assentiment, s'arrangea dans sa bergère, allongea sur un tabouret ses petits pieds chaussés de mules qu'une chinoise n'eût pas trouvées trop grandes, et parut i:ésignée à l'audition du chef-d'œuvre.
L'abbé commença le panégyrique de Cormoran, par Moustache, d'un ton minaudier et supercoquentieux :
« C'était le plus beau danseur du monde. Personne ne faisait la révérence de meilleure grâce ; il devinait toutes les énigmes, jouait bien tous les jeux, tant de force que d'adresse, depuis le trou-madame jusqu'au ballon. Sa figure était charmante et empaquetée, si l'on peut le dire, dans les agréments les plus rares ; il savait accompagner de toutes sortes d'instruments une voix charmante qu'il avait.
» Outre les talents que je viens de nombrer, il faisait joliment des vers. Sa conversation enjouée et sérieuse satisfaisait également par ses grâces et sa solidité. Austère avec la prude, libre avec la coquette, mélancolique avec la tendre, il n'y avait pas à la cour une dame dont il n'excitât la jalousie.
» La supériorité de son esprit ne le rendait pas insociable; complaisant avec finesse, il savait se plier à tout; il
possédait mieux que pas un le jargon brillant, et il n'y avait personne qui ne fût comblé de l'entendre ; et, quoique cet être farouche, intitulé le bon sens, n'agit pas toujours civilement avec ce qu'il disait, l'élégance insoutenable de ses discours faisait qu'il n'y perdait rien, ou que le bon sens caché derrière une multitude miraculeuse de mots placésau mieux, aurait paru d'une insipidité affadissante à ses sectateurs les plus absurdes, s'il eût été vêtu moins légèrement. ))
Un imperceptible bâillement, réprimé par politesse, contracta la mâchoire de madame de Champrosé, qui d'abord avait §ouri aux aimables qualités de Cormoran. « En effet , continua l'abbé , la raison est vulgaire : elle parait toujours ce qu'elle est ; elle craint de se noyer dans l'enjouement, et ne manque pas de faire un saut en arrière quand une idée singulièrement tournée se présente ou qu'une imagination lumineuse se place commodément dans le cœur.
» Après cela, si elle triomphe, c'est d'une façon si insultante pour l'humanité, l'amour-propre le mieux élevé y trouve tant de décri, y perd tant de ses grâces, prend si mauvaise opinion de lui-même, qu'il faudrait qu'il fût bien ridicule pour ne pas lui rompre en visière. »
— Grâce 1 abbé, dit la marquise, en laissant voir toutes ses belles dents blanches dans un bâillement coquet.
Ce que vous lisez là est sans doute le plus joli du monde, mais je n'y saurais rien comprendre et n'ai guère envie de m'y efforcer.
Le volume fut replacé sur la table. On annonça des visites : le petit chevalier de Verteuil, le gros commandeur de Livry; le financier Bafogne, un Midas qui n'avait
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pas d'oreilles d'âne, bien qu'il les méritât, et qui changeait en or tout ce qu'il touchait....
On s'accorda à trouver l'œil de madame de Champrosé légèrement battu et sa mine inquiétante, quoique toujours jolie ; seulement le petit chevalier se récria et dit qu'il était déshonorant, pour la jeunesse française, qu'une charmante marquise se mourût d'ennui au milieu du joyeux règne de Louis XV, le bien-aimé.
Il fut décidé qu'une promenade serait de bon effet, et que l'air du boudoir, chargé de parfum d'ambre, portait aux nerfs, causait des vapeurs et faisait donner dans mille bizarreries, que le grand air dissiperait infailliblement ; le chevalier promit d'être de la dernière folie, le commandeur jura de ne point parler de ses conquêtes ; Bafogne prétendit qu'il comprendrait les turlupinades du chevalier en se les faisant répéter seulement trois fois; quant à l'abbé, une affaire l'appelait ailleurs, il devait retrouver la compagnie chez le garde, au pont tournant, où l'on dînerait en revenant du Cours-la-Reine, avant d'aller à l'Opéra.
Ce qui fut dit fut fait : Ton attela les quatre chevaux soupe de lait à la calèche lilas tendre, vernie par Martin, qui , par sa coupe , représentait la conque de Vénus.
La marquise étala ses grâces languissantes sur les coussins de velours blanc, le chevalier dit des choses de l'autre monde en termes d'une singularité piquante et d'un inattendu merveilleux : il déchira le tiers et le quart, la cour et la ville , raconta des histoires scandaleuses avec des détails d'une vivacité incroyable et juste assez gazés pour ne pas forcer la pudeur de la marquise à se réfugier derrière l'éventail.
Le commandeur allait commencer le récit d'une de ses
bonnes fortunes avec une demoiselle de l'Espalier, mais il
s'arrêta à temps : le financier ne fut que suffisamment
stupide pour l'emploi.
Le cocher coupa toutes les voitures avec une insolence
inouïe, et qui sentait son cocher de bonne maison, sûr de ses maîtres. Tout alla au mieux. Le garde s'était surpassé ; les mets furent déclarés exquis , et les vins de choix , par Tabbé , qui se piquait d'être gourmet et de ne laisser point surprendre sa religion en pareille matière.
A rOpéra, les Indes galantes furent chantées avee moins de cris que d'habitude, grâce aux critiques de Jean- Jacques Rousseau, citoyen de Genève, qui avait tym(»anisé dans ses écrits le urlo francese^ et les danseurs exécutèrent un ballet où le sentiment de l'amour était peint par des attitudes voluptueuses, mais décentes, qui jetaient une douce langueur dans l'âme et arrivaient au cœur par le chemin des. yeux; et cependant, lorsque madame de Champrosé rentra chez elle, assez tard dans la soirée , elle s'ennuyait toujours !
La marquise avait-elle donc une de ces humeurs atrabilaires et sauvages , un des ces esprits insociables qui prennent tout au rebours et se forgent dans la solitude de .lugubres chimères ?
On ne peut mieux née , et ayant toujours vécu dans l'extrèmement bonne compagnie, débarrassée des préjugés gothiques d'une vertu ignoble qui l'eût empêchée de demander le bonheur au plaisir, madame de Champrosé ne donnait pas dans le travers des idées romanesques ; pourtant elle ne pouvait se dissimuler qu'elle connaissait d'avance les plaisanteries du chevalier et les ariettes des Indes galantes.
Bien des fois déjà elle était allée se promener au Coursla-Reine en calèche découverte , précédée de son coureur Almanzor, Basque dératé et léger comme un cerf. Ce n'était pas non plus la première fois qu'elle soupait chez le garde, et , sans avoir l'esprit tourné aux nouveautés de
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mauvais goût , la marquise eût souhaité quelque divertissement d'un régal plus vif.
Lorsque Justine vint pour mettre sa maîtresse au lit , elle lui trouva Tair extrêmement abattu , et en femme de chambre favorite à qui la fidélité de ses services donne des droits à une certaine familiarité, elle hasarda quelques questions auxquelles la marquise répondit avec cette ouverture de cœur d'une personne qui souffre et se veut soulager de sa peine en la contant : veuve depuis deux ans d'un homme pour qui l'extrême différence d'âge ne lui permettait d'avoir que du respect, la marquise de Champrosé, sans avoir eu personne en pied, s'était laissé faire la cour d'assez près, et peut-être Justine, si elle n'eût été la discrétion même, eût-elle pu affirmer que si sa maitresse ressemblait à quelque femme de l'antiquité, assurément ce n'était point à la belle Arlhémise, veuve de Mausole.
Après avoir écouté leTécit des douleurs de sa maîtresse, Justine dit avec le ton le plus respectueux :
— 11 semble que madame n'a pas d'amant en ce moment-ci.
— Non , ma pauvre Justine , répondit madame de Champrosé , d'un air découragé.
— C'est la faute de madame , car les soupirants ne lui manquent pas, et j'en sais un tas des mieux situés, qui font le pied de grue devant ses perfections.
— Oh ! sans doute , on n'est point encore laide à faire peur, dit la marquise en lançant un coup d'œil à un trumeau de glace.
— Le chevalier de Verteuil est fou de madame.
— Combien de louis l'a- 1- il donnés pour me le
souffler dans le tuyau de Toreille , à mon coueber ou à mon lever ?
— Madame sait que je suis le désintéressement même. La passion du chevalier me touche, voilà tout. Mais s*0 ne plait pas à madame , il y a encore le commandeur de Livry qui Tadore.
— Oui , il m'aime un peu plus que Rose ou la Desobry. Que le chevalier et le commandeur perdent la téie pour moi , cela m'est bien égal si je ne la perds pas pour eux.
Je voudrais aimer quelqu'un de jeune , de frais , de pur , de naïf 9 qui croie encore au sentiment et dont je sois la première flamme ; il m'ennuie de partager avec les filles d'Opéra et les impures 1
— Ce que madame demande là est bien difficile, répondit Justine , pour ne pas dire impossible.
— Et pourquoi cela , Justine ?
— MM. les ducs, marquis, vicomtes et chevaliers n'ont pas les mérites qu'il faut pour aimer de la sorte que madame désire.
— Tu crois ?
— Oh ! j'en suis sûre ; les femmes se jettent à leur tête par vanité, coquetterie ou intérêt : ils ont leurs poches pleines de poulets , de miniatures et de tresses de cheveux, et puis, comme dit madame, l'Opéra est un lieu terrible pour la commodité de soupirs.
— Ainsi, à ton avis, Justine, les gens de qualité ne sont point capables d'une flamme au goût dont je la voudrais ?
— En aucune façon ; et, à moins que madame la marquise ne déroge , j'ai bien peur qu'elle ne puisse se satisfaire l'imagination.
— Déroger ; y penses-tu , Justine ?
— Ce n'est point un conseil que je donne, c'est une éflexion que Je ftris.
— Je ne saurais descendre plus bas qu'un baron.
— Les barons manquent totalement de naïveté , et il y n a qui sont pires que des ducs.
— Eh bien ! je choisirai mon soupirant parmi les icuyers.
— Les écuyers se font si retors par les morales qui îourent !
— Je ne pnis cependant pas aimer un roturier.
— Un roturier seul vous aimera.
— Quelle folie étrange !
— L'amour est notre richesse , à nous gens de rien qui ne possédons ni titres, ni châteaux, ni carrosses, ni diamants , ni petites maisons au faubourg.
— Comme tu dis cela?
— n faut nous en tenir à Tamour ; le plaisir est trop cher.
— Tu as donc un amoureux bien épris , bien tendre , bien fidèle ?
— Puiscpie madame le dît , je ne la démentirai pas.
— Sans doute quelque prince de la livrée , mon couleur \lmanzor, ou Azolan , le chasseur du marquis ?
— Pardonnez-moi , madame , des domestiques de g^Bde maison deviennent presque aussi vicieux que des maîtres.
— Qui est-ce donc?
— Un pauvre garçon très-ordinaire , courtaud de bou- ^ue de son état , qui n'a d'autre beauté qu'une santé vermeille , et d'autre mérite que de m'aimer comme une
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— Cet amour-là est le bon. Que tu dois être heureuse !
— Oui y surtout les jours où madame n'a pas besoin de moi et m'accorde la permission de sortir. Ce soir, par exemple , si vous m'en donniez le congé , j'irais à un petit bal, au Moulin-Rouge, pour les noces de ma cousine.
— Est-elle jolie , ta cousine ?
— Comme un cœur ! Des yeux bleus , des cils longs comme le doigt et un air de rosière.
— Quelles gens y aura-t-il à ce bal ?
— Oh ! des gens très-huppés, des bourgeois ayani pignon sur rue , des fils et des filles de marchands , des clercs d'huissier et de procureur ; il y aura un violon, un fifre et un tambourin ; on soupers, et le matin on ira cueillir des lilas dans les près Saint-Gervais.
— Tu me donnes envie d'aller à ce bal, cela me distrairait. Quelle drôle de mine doivent avoir tous ces gens-là!
— Si cela pouvait amuser madame, rien ne serait plus aisé ; je lui mettrais un de mes costumes et la ferais passer pour une de mes amies.
Avec mon fourreau et mon casaquin de poult de soie rayé rose et blanc , un fichu de linon , un chignon plat et un bavolet de dentelles, elle sera parfaitement déguisée et cependant toujours belle.
— Flatteuse, et tu crois que tes habits m'iront bien?
— Nous sommes à peu près de même taille, seulement madame a le corsage plus fin que moi , mais avec un pli et deux épingles ou arrangera cela.
Madame de Champrosé, éveillée par le piquant d'une fantaisie , n'était plus la femme nonchalante de tout à l'heure ; elle avait quitté son air languissant et ses poses endormies. Son œil brillait; sa petite narine rose frémissait.
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Elle aidait elle-même Justine à tirer, sur sa jambe faite m tour, de fins bas gris de perle à coins rouges; à îhausser des souliers mignons ornés de petites boucles l'argent. Le savant édifice, élevé le matin avec tant de ;oins et de travail, fut démoli en quelques coups de peigne. Madame de Champrosé n'en fut pas moins jolie.
Le déshabillé de Justine se trouvait aller au mieux à la narquise ; car en ce temps-là les femmes de chambre , se [nodelant sur les soubrettes de comédie , se permettaient l'être aussi bien faites que leurs maîtresses , quelquefois mieux , ce qui n'était point le cas de Justine; car madame la marquise de Champrosé ne devait point ses charmes aux ressources mystérieuses d'une toile savante.
Elle n'avait rien à cacher, rien à réparer, et restait jolie même pour sa soubrette, à rencontre de ces héros qui n'en sont plus pour leurs valets de chambre.
Justine envoya chercher une voilure de place qu'on fil approcher de la petite porte du jardin, et la marquise, bien emmitouflée d'une calèche en taffetas gorge de pigeon, dont le capuchon lui rabattait sur les yeux, s'élança joyeuse dans le char de louage, dont le cocher fouetta les baridelles dans la direction du Moulin-Rouge , croyant emmener deux femmes de chambre allant en partie fine.
A peu près à l'heure où madame de Champrosé venait de quitter son hôtel, déguisée en grisetle endimanchée, un souper avait lieu chez la Guimard , célèbre sujet de TAcadémie royale de musique et de danse.
Ce souper réunissait plusieurs seigneurs des plus beaux noms de France, qui ne dédaignaient pas de venir se délasser chez cette belle damnée , comme l'appelle M. deMarmontel, de Tennui que leur avaient causé des sociétés plus décentes.
La salle à manger , décorée avec un goût, qui faisait honneur à l'esprit de Tillustre impure , et une richesse qui faisait honneur à la magnificence de M. de S***, réunissait tout ce qu'un luxe délicat peut mettre au service d'uiJii ëii^gance raffinée : les marbres les plus précieux avaient été rassemblés à grands frais pour en revêtir les lambris ou des dorures placées à propos, mais sans cette
surcharge qui sent son traitant et son financier, encadraient des peintures ajustées à la destination du lieu , et dues au pinceau moelleux et léger de M. Fragonard , l'élève des grâces et le peintre ordinaire de Terpsychore ; de petits culs nus d'amour /ouettés de rose entassaient dans des corbeilles les dons de Cérès, de Bacchus et de Pomone ; Tun d'eux même acceptait des mains d'Amphi- Irite différents poissons de couleurs variées, entre autres un homard qui lui pinçait le doigt et lui faisait faire la plus gentille grimace du monde ; des guirlandes de fleurs elde fruits d'une touche spirituelle autant que fraîche rattachaient entre eux ces médaillons auxquels leur auteur avait mis tous ses soins, par reconnaissance pour son aimable protectrice.
bi table était servie avec une délicatesse inouïe : ce n'étaient que raretés , primeurs, mets exquis à profusion : te vin d*Aï et de Sillery, ce vin vraiment français qui rit dans la fougère et semble pétiller de bons mots , refroi- Aissûi au milieu de la glace dans des urnes d'argent ciselées par Germain, et, fréquemment renouvelé, animait la gaîlé des convives.
l)es personnes moins habituées à de pareilles magnifi- Cftûces auraient oublié la bonne chère pour contempler te surtout, merveille de Clodion, où ce statuaire, qui exceUe âans ces sortes d'ouvrages, s'était vraiment surpassé.
Ce surtout de bronze doré représentait l'histoire de la ï^yiaphe Syrinx poursuivie à travers les roseaux par le S^d dieu Pan ; l'exempte du dieu libertin était suivi P^ une foule d'oBgipans, de satyres et de faunes qui agaçaient, lutinaient, embrassaient et renversaient les nyjXH P^es compagnes de Syrinx, sur des joncs et des fouillées formant de jolis motifs d'ornement.
Ces tigurines avaient une liberté dans rexécution, une volupté dans les attitudes, une passion dans les gestes qui les faisaient paraître vivantes, et décelaient chez le sculpteur un grand feu d'imagination et une facilité merveilleusement tournée aux choses de galanterie ; les nymphes surtout étaient charmantes ; leur pudeur, bien qu'effarouchée, n'avait rien d'outrageusement sauvage.
Dans son trouble, elle faisait les trahisons les plus utiles aiL\ charmes qu'elle essayait de cacher. Les roseaux et les herbages, se fermant ou s'ouvrant à propos, laissaient tout voir sans montrer rien.
Dans les figures de ces nymphes, les conjiaisseurs prétendaient reconnaître les traits de plusieurs des beautés à la mode (celte supposition n'avait rien d'invraisemblable) , et , dans les masques des satyres et des œgipaiis, ceux de traitants, de financiers, et même de certains vieux seigneurs fort connus par leur luxure.
La société n'était pas des plus nombreuses , mais elle était choisie ; quatre ou cinq hommes, et à peu près autant de femmes, la composaient.
Comme nous l'avons dit , les hommes appartenaient au plus grand monde, aux familles les mieux situées à la cour; quant aux femmes, c'étaient des impures , des damnées, des comédiennes, pour qui la scène n'était qu'un prétexte, car on ne sait pas pourquoi la bonne 'compagnie , lorsqu'elle veut se divertir, est forcée d'avoir recours à ia mauvaise, ce qui ferait croire que le vice a plus d'agréments que la vertu , conclusion que doit réprouver fe morale.
La Guimard présidait le souper avec cette grâce spirituelle, cette volupté et ce feu qui faisaient d'elle la grande
prêtresse du plaisir, religion qui comptait biei\ peu d'athées dans ce galaot dix-huitième siècle.
Sa maigreur célèbre s'expliquait par FenUàinement de la danseuse, qui avait bien voulu sacrifier quelquesunes des rondeurs de la femme à la légèreté de son art : cette maigreur, qui n'avait rien de désagréable, ne se tra* duisait que par des élégances , des grâces et des finesses. Sa taille, dégagée d'appas superflus, s'enchâssait naturel* lement dans un corsage fluet comme le corps d'un papil* loQ , doat sa ju|»e étincelante semblait former les ailes.
Sa main frêle et diaphane se jouait dans des bagues de diamants qu'ujne petite fille de dix ans n'eût pu mettre à son doigt.
Sa poitrine, intrépidement décolletée, étalait les plus délicieux néants , et l'on peut dire que jamais le rien ne fut plus joli.
Son col mince et blane avait beaucoup de noblesse et lui faisait porter la tête comme un oiseau ou comme une fleur.
Ce qu'il avait fallu de millions jetés au vent et de fortunes absorbées pour arriver à cette ardente maigreur, on pouvait le supputer dans les yeux dévorants illuminés de fantaisies impossibles qui animaient cette figure, dont le fard rougissait, sans l'altérer, la pâleur délicate.
Beaucoup de fejnmes ont eu le goût du luxe et des plaisirs , la Guimard en avait le génie. .
Les trois autres avaient ce teint de pastel fait d'un nuage rose et blanc veiné d'azur, cet œil en coulisse tout chargé de moquerie et de désir, ce nez irrégulier, ni grec ni romain, plein de caprice et d'esprit ; celle bouche en cœur prête pour le baiser ou le sarcasme , ces fossettes où les ris donnent l'hospitalité aux amours, cette physiono-
mie mobile, éveillée et piquante si bien en accord avec b mœurs, les arts et les modes du temps, et dont le type est aujourd'hui perdu.
Leur ajustement, de la plus charmante folie, plein de nœuds de rubans et de papillons de pierreries et de fleurs, égayait les yeux par ses couleurs agréables et tendres, car, vu la saison , ces dames étaient en habit de printemps vert-pomme, rose et bleu de ciel ; la Guimard, seule, était en blanc, comme une vestale, sans doute par antiphrase ; il n'y avait de coloré dans toute sa personne que ses lèvres et le haut de ses pommettes.
Toute la lumière se concentrait sur elle et semblait la désigner comme reine de la fête.
M. Fragonard, lui-même, s'il eût voulu faire un tableau de cette fête, n'eût pas autrement disposé les groupes el contrasté les nuances.
Certes, si l'on demandait à un jeune homme et même à un homme d'âge mûr, s'il connaît un moyen plus agréable de tuer le temps que de faire un excellent souper dans une salle éclairée par un incendie de bougies, avec les plus gens d'esprit de la cour et les plus jolies femmes de l'Opéra et de la Comédie , il répondrait que non , el que rien n'est comparable au plaisir de porter des santés à la plus belle avec du vin de Champagne , assis entre deux nymphes brillamment parées, dont le rire éclate et dont la joue rougit sous le fard*, d'aise et de plaisir.
Eh bien ! ce divertissemenl paraissait très-peu réjouir le vicomte de Caudale, qui, renversé sur sa chaise, attendait d'un air triste et nonchalant que la mousse qui écumait dans le cornet de cristal de son verre se fût éteinte pour le porter à ses lèvres, et répondre à la santé que la belle Guimard, debout, et sa jolie main appuyée sur la table, venait de porter en ces termes :
— A monsieur le vicomte de Caudale, autrement dit le Beau ténébreux.
— Oui, à la santé du nouvel Amadis des Gaules I crièrent en chœur les autres convives en tendant leurs verres du côté du vicomte de Caudale.
Le vicomte, après avoir choqué son verre avec celui de chaque convive, le vida silencieusement et le reposa près de lui.
— Ce cher vicomte, dit en souriant une jolie femme,
dont rœil déjà vif était allumé par une touche de fard placée à propos sous la paupière, ce cher vicomte, a-t-il reçu quelque mauvaise nouvelle ? Est-ce que, par hasard, Toncle dont il hérite et qui paraissait sentir le ridicule qu'il y a de ne pas mourir à soixante-dix ans, aurait renvoyé ses médecins et se remettrait à vivre ?
— Tais-toi, Cidalise, reprit une grande fille en taffetas vert-pomme glacé d'argent et qui faisait avec sa voisine un contraste parfait; monsieur de Caudale n'est point encore si bas percé qu'il en soit à soupirer après les héritages; cet incomparable fils de famille mange à même sa légitime, et il a encore de quoi être aimé à l'Opéra pendant un lustre.
— Oh ! dit Cidalise, quand il n'aura plus d'argent, on lui fera crédit et on l'aimera sur billets payables avec la dot de sa femme.
~ Et moi, dit une blonde fort jolie en se penchant à l'oreille du vicomte avec un abandon voluptueux, je l'aimerai pour rien.
— C'est bien cher, Rosette, répondit Candale en donnant une petite tape amicde sur l'épsule nue et frémissante de la jeune femme. Je préférerais, je crois, dans une extrémité pareille, déclarer ma Qamme à Cidalise en engageant mes héritages futurs sur papier timlnré; mais rassurez-vous, je ne suis pas bieaucoup plus ruiné qu'à l'ordinaire, et j'ai toujours qudques milliers de louis en réserve pour les choses inutiles.
— Alors qu'avez-vous donc , Candale , dit la Guimarf intervenant dans la conversation ; vous êtes d'un morne inouï, et l'on ne vous reconnaît pas?
Vous, d'habitude si vif aux reparties, vous donneïdîffls la gravité à faire peur, et vous vous tenez à ce souper
comme quelqu'un de robe siégeant sur les fleurs de lis. Nous ne jugeons personne, mon cher.
— C'est vrai que ce pauvre Caudale a la plus piteuse mine du monde, et fait piètre contenance devant les flacons et les beautés, cria de l'autre bout de la table le marquis de Valnoir, qui se sentait déjà de ses nombreuses libations à Bacchus, et s'était plusieurs fois fait donner de l'éventail sur les doigts par une voisine peu sévère pourtant.
— Je vais le confesser, moi, dit la blonde Rosette en prenant le vicomte par la main, et en l'entraînant vers une riche paphos qui se contournait sur ses pieds rocaille, au fond de la salle, et offrait aux entretiens amoureux toutes les facilités désirables.
— Cher frère, il faut d'abord vous mettre à genoux, c'est l'attitude obligée au tribunal de la pénitence, dit Rosette avec un air de componction tout à fait édifiant.
— Je n'y dérogerai pas, répondit le vicomte, surtout lorsque le confesseur a l'œil si tendre et la voix si douce.
Et il s'agenouilla devant Rosette, qui pencha vers lui sa tête charmante.
— Quel remords vous agite, que vous portez de par le monde cette physionomie lugubre et pitoyable?
Quelle conquête avez-vous manquée, à quelle innocence, à quel mari avez-vous fait grâce dans un moment devenu ridicule? car ce sont là des fautes dont on ne se console point.
— Je n'ai rien de ce genre à me reprocher. D'innocence, je n'en ai rencontré nulle part. Quant aux époux, ils sont trop Vulcains pour qu'on en ait pitié ; ma conscience est donc en règle de ce côté-là.
— Dès que vous n'avez point commis de ces péchés-là,
je vous absous, et il n'est pas nécessaire que vous restia agenouillé ; prenez place à côté de moi, et baisez ma main pour toute pénitence.
Caudale se releva et posa galamment ses lèvres sur là main fine et potelée de Rosette.
— Alors , expliquez-moi cette physionomie funèbre.
Si ce n'est pas le remords qui Fassombrit, c'est le chagrin, et quel chagrin pouves-vous avoir ? un amour malheureux? Il ne doit pas y en avoir pour vous.
— Vous me flattez ; mais je n'ai point les oonditions qu'il faut pour ce malheur-là , puisque je n'aime personne.
— 8avez-vou8 que ce n'est ni galant ni français ce qoe vous venez de dire, monsieur?
Apprenez qu^à Paris un homme du monde est toujours censé amoureux de la femme à laquelle il parle.
— Vous n'êtes pas une femme» puisque vous êtes mon confesseur.
— Nullement. Vous vous êtes relevé et nous causons. Fi I monsieur le vicomte! Je suis femme, et trè^-femme.
— Eh bien 1 petite, si j'étais amoureux de toi, ce n'est pas oe^la qui me rendrait triste, car tu ne me recevrais pas en tigresse d'Hiroanie, si j'en crois ce que tu me chudiotais tout à Fheure à Toreille.
— Qu'ai-je donc dit tout à l'heure?
— Que tu m'aimerais quand même je serais ruiué.
— Oui ; mais comme vous n'êtes pas ruiné , je ne vous aime plus ; j'aurais fait cette générosité à votre indigence.
Nous qui recevons toujours, il nous plah quelquefois de donner ; c'est une douceur non pareille.
Et, en disant cela, la voix enjouée et moqueuse de
Rosette avait pris un ton d'attendrissement, et ses beaux yeux bleus s'étaient illuminés d'une douce lueur dont Candâle fut frappé.
— Quel regret j'ai de ne pas être aussi pauvre qu'un poète î J'ai bien envie, pour me mettre dans l'état qu'il faut pour être aimé de vous, de jouer toutes les nuits.
— Vous pourriez gagner.
— De marier des rosières, de doter des académies, de faire faire des cascades dans le jardin de mon château, ce qui ruine même les rois.
— Tout cela ne serait pas nécessaire, continua Rosette en faisant bouffer sa jupe étalée, si vous m'aimiez un peu, je me résignerais à souffrir votre richesse ; mais vous n'avez pas la moindre flamme à mon endroit.
— C'était vrai tout à l'heure ; maintenant , peut-être, ce ne l'est plus, répondit Caudale en se rapprochant de Rosette autant que le permettait le panier, et en saisissant sa main qu'elle abandonna sans résistance.
— Eh bien ! savez-vous le secret de Caudale ? cria le marquis de Valnoir en s'avancent d'un pas mal assuré, que maintenait encore l'habitude de l'ivresse, vers le groupe qui s'était isolé pendant quelque temp^ du tumulte général de l'orgie.
— Oui, je le sais, répondit Rosette en se levant et sans retirer la main que tenait le vicomte ; il m'a confié ses malheurs, et je vous le ramène tout consolé.
— Peste! quelle consolatrice, il faudra lui confier la guérison des désespoirs, grommela le marquis de Valnoir en reconduisant d'un air ironique le couple vers la table.
Le vicomte de Caudale, s'il n'était pas guéri radicalelï^ent de sa tristesse, avait l'air à coup sûr beaucoup moins
mélaL que, son œil avait repris du brillant, et il répondit uvec beaucoup de grâce et d'esprit à toutes le» plaisanteries qu'on lui lançait des quatre coins de la table^j et la Guimard avoua que les malfaisantes vapeurs qui offusquaient la gai té du jeune gentilhomme étaient dissipées complètement, et qu'elle reconnaissait son Candale d'autrefois.
Une santé générale fut votée en l'honneur de Rosette, qui avait opéré ce miracle, et les verres furent vidés religieusement jusqu'à la dernière goutte, grâce à la vigilante police du marquis de Yalnoir qui mettait une solennité ponctuelle à ces sortes de libations, et ne permettait à personne d'être moins ivre que lui.
Au milieu de la bacchanale qui suivit cette santé, sans que personne prît garde à eux, tant chacun était occupé de ses propres affaires, Candale et Rosette s'éclipsèrent.
Rosette, qui ne devait s'en aller que plus tard avec l'amie qui l'avait amenée, monta dans le vis-à-vis du vicomte de Candale.
Ce genre de char semble avoir été inventé par l'Amour pour la facilité des aveux et des larcins galants; beaucoup d'amants timides y ont dû au hasard d'un choc un bonheur qu'ils n'eussent point eu l'audace de demander.
Le pied rencontre le pied, le genou, frôle le genou, les mains se touchent, les bouches et les joues viennent audevant les unes des autres. Pour peu que l'énorme cocher, plus ivre que de coutume, coupe brusquement un ruisseau, peu de vertus sortent d'un vis-à-vis comme elles y sont entrées.
Rosette, comme on a pu le voir, n'était pas d'une vertu bien farouche, et Candale ne péchait pas par un rigorisme outré ; eh bien ! nous pouvons affirmer, ce qui
ET JEANNETTE. il!
ne paraîtra croyable à personne, que, pendant li 'tajet, qui fut assez long, le cocher du vicomte étant trop Spirituel pour pousser ses chevaux quand son maître était en visà-vis avec une jolie femme, Caudale ne se permît pas la moindre liberté, bien que Rosette se penchât souvent vers lui et montrât son émotion par ses soupirs étouffés et le mouvement de sa gorge qui faisait trembler son bouquet.
Oui, ce fait invraisemblable au dix-huitième siècle se produisit ce soir-là.
Caudale remit Rosette chez elle sans lui avoir pris un seul baiser; et la quitta après Tavoir saluée au seuil de son appartement.
Lorsqu'il fut remonté dais sa vdtnre, il dit en bâillant:
-** Dieux! que ces filles et ces soupers m'assomment! Mais comment vais-je finir ma nuit ?
Si j'essayais de m'encanailler un peu et d'aller incognito à ce bal dont Bonnard m'a parlé, et oà il doit se trouver quelques jolis minois de la bourgeoisie et du peuple, {dus frais que tous ces museaux eél^l^res, lustrés de pommade et de fard, qui semblent s'être polis comme les idoles sous les baisers des dévols!
Rosette, à qui pareille aventure n'était jamais arrivée, s'abandpnna toute rêveuse aux mains de ses femmes, qui l'aceommodérent, et se coucha dans une solitude dont elle paraissait étonnée et chagrine^.
— Ah! Candale! Candale! murmura-t-elle en s'endormant.
Madame de Champrosé, que nous avons laissée en fiacre avec sa fidèle Justine, s'amusa fort des cahots du sapin qui vacillait sur ses ressorts fatigués, et pendant le trajet qui dura longtemps, bien que le cocher, grassement payé, fouettât ses deux rossinantes avec toute la conscience imaginable, elle poussait de petits cris mêlés de rire chaque fois que la machine chancelante penchait d'un côté ou d'un autre, suivant les inégalités d'un pavé détestable» car monseigneur le lieutenant de police s'occupait beaucoup plus alors de chercher des histoires scandaleuses pour l'amusement du roi son maître, que de la commodité des citadins.
Enfin, Ton arriva, car on finit toujours par là, même quand on est parti en fiacre.
Un petit Savoyard, porteur d'un falot, tendit galamment le coude aux dames, qui descendirent par le marchepied glissant avec une maladresse affectée, qui leur laissa le temps de faire voir aux gens attroupés à la porte une cheville bien tournée et un bas bien tendu.
Le bal était commencé, les fenêtres Ae la guinguette du Moulin-Rouge, vivement illuminées, montraient que les ordonnateurs de la fêle, quoique bourgeois, n'avaient pas lésiné sur Thuile, fournie d'ailleurs par quelques-uns d'entr'eux, qui exerçaient la noble profession d'épicier : des tapissiers avaient apporté des banquettes et des festons de fleurs de papier, de sorte que la salle n'avait pas si mauvaise grâce qu'on eût pu se l'imaginer d'abord.
L'orchestre, grimpé sur un tréteau recouvert d'une housse passementée de paillon, occupait l'embrasure d'une porte dont on avait enlevé les battants : il se composait d'un violon qui, après avoir raclé sa partie au spectacle d'Audinot ou des Grands Danseurs du roi , n'était pas fâché de gagner un petit écu de trois livres, dans le reste de sa nuit, à faire danser des bourrées et des rigodons ; d'un tambourin , qui marquait fortement la mesure pour la rappeler à des oreilles disposées à la mettre en oubli ; et d'une flûte, qui ne se permettait qu'un nombre suffisant de couacs.
Certes, M. Rameau, qui sait inventer de si savantes combinaisons musicales, eût pu trouver cet orchestre un peu maigre et barbare, mais il suffisait de reste à ce qu'on exigeait de lui : il suppléait au nombre par le zèle; le violon grattait les boyaux de son instrument avec furie, 61 faisait les démanchés les plus extravagants du monde, accompagnés de grimaces de possédé; la flûte gonflait ses joues comme un suppôt d'Éole dans le ballet des vents, cl soufflait dans son turlututu de manière à se rendre la face du plus beau cramoisi ; le tambourin, agitant ses bras en démoniaque, battait sa peau d'âne à la crever, et tous trois, de peur de perdre la mesure, la battaient fortement du pied, comme des ménétriers de village, et
faisaient lever un nuage de poussière de la j^anche qui les supportait.
Un broc de vin où ils buvaient tour à tour de larges lampées, était placé à côté de ces Am[dblons, et ThôCedu Moulin-Bouge le rempUssaiC complaisamment, «jast appris par expérience que rien n'est salé comme la musique, à en juger par l'altération inextinguible des musiciens.
Cette harmonie qu'on entendait de l'escalier divertissait madame de Champrosé qui, jouant elle-même fort proprement du clavecin, étsôt à même de distinguer les licences que cet orchestre sauvage se permettait avec les règles de la musique.
Dans le trajet, madame de Champrosé avait permis et recommandé à Justine de ne la point traiter avec un respect qui n'eût pas été naturel entre couines.
Elle lui ordonna même de la tutoyer, et comme, elle ne pouvait pas s'appeler de son nom véritable, elle avait choisi celui de Jeannette comme simple, pastoral et cdodide au possible.
Quand Justine parut, accompagnée de Jeannette, tout le monde se précipita vers elle avec beaucoup d'empressement ; elle présenta sa fausse cousine le plus naturellement du monde, et les galanteries de l'assemblée éclatèrent en compliments qui, pour être mal tournés, n'eu furent pas moins acceptés avec plaisir : les dieux, les rois et les jolies femmes avouent tout dans ce genre, et madame la marquise trouva que ces petits bourgeois étaient plus gens de goût qu'on ne le supposait : un peu de balourdise, en matière de madrigal, ne nuit pas toujours, cela prouve la sincérité. Trop de facilité inspire /a défiance.
ET JEANNETTE. I8l
Aussi madame de Champrosé, qui élait peu flattée d'entendre Tabbé ou le commandeur la comparer à Hébé, rougit-elle de plaisir en entendant un jeune tils de droguiste de la rue Sainte-Avoie dire en passant près d'elle : Quelle joue de pêche ! — On y mordrait I
Il est vrai qu'on ne pouvait rien voir de plus joli, de plus mignon, de plus frais et de plus fin que la fausse Jeannette.
Quoiqu'elle portât Thabit de cour avec un air de princesse et la noble impudence d'une personne des mieux nées, le simple costume de la grisette lui seyait encore mieux.
Le cotillon lui donnait encore plus de grâce que le panier de six aunes.
Débarrassée de tous les attifets que la mode entasse, elle en était cent fois plus charmante : ses beaux cheveux, d'un blond cendré, au lieu d'être crêpés, pommadés, étages en édifice extravagant sur carcasse de fil de fer et surchargés de nœuds, de plumes, de fleurs et de papillons de porcelaine, à peine nuages d'un ciel de poudre, retombaient sur un col blanc en large chignon, et, relevés à la chinoise sur le haut de la tête, marquaient les sept pointes et découvraient un front poli et d'une forme parfaite.
Madame de Champrosé n'était pas de ces ennuyeuses beautés à la grecque ou à la romaine, qui sont meilleures pour le marbré que pour l'amour. Ses yeux charmants, pleins d'esprit, animaient une physionomie éveillée, bien que capable, à cause de son extrême jeunesse, de jouer la naïveté en perfection.
Son nez, à la Roxeîane, manquait heureusement de ces régularités qu'on célèbre, mais qui ne plaisent ix)int ;
quant à sa bouche, c était, pour le dessin, une miniature de l'arc de Cupidon, et pour la couleur, une de ces cerises doubles que Jean-Jacqties Rousseau jetait du ha^itde Tarbre sur le sein de mademoiselle Gallet.
Quoique fort grande dame, elle n'avait rien d'invrûsemUable en grisette.
Son pied était bien petit et son soulier bien nûgnon ; mais il est reconnu que les grisettes parisiennes, qui trottent comme des perdrix, valent, pour la petitesse du pied 9 les marquises andalouses, et laettent beaucoup de coquetterie à se chausser.
Pour les mains, dont les doigts effilés et roses dépasse^ une petite mitaine de filet noir , leur délicatesse s'expliquait naturellement.
Mademoiselle Justine n'avait^le pas dit que sa cousine était ouvrière en dentelles, et, certes, ce n'est pointa entrelacer des fils d'Arachné que l'on peut s'érailler les doigts et se casser les ongles.
Jeannette devint tout de suite l'héroïne du bal ; à peine pouvait-elle s'asseoir sur la banquette appuyée à la muraille, à côté de Justine , qu'elle était aussitôt invitée : un gdant avait été lui chercher un gros bouquet de roses du roi , qu'elle tenait en dansant , et dont elle avait placé un bouton sur son sein, à l'endroit où les pointes de son fichu se rejoignaient.
Dorât , le poète mousquetaire , eût dit que c'était pour parfumer la fleur. Un autre, clerc d'huissier de son étal, lui avait fait le régal de deux oranges et d'un éventail de papier vert, au dos duquel était gravé un air d'Ernehnde.
Ces galanteries réjouissaient fort Jeannette, qui recevait tout d'un air riant , et s'amusait- des gros rouleipents d'yeux et des grands soupirs du jeune droguiste et du
troisième clerc; elle iie s'étail pas imaginé que ces espèces ressemblassent autant à des hommes que cela.
Ces bourgeois et petites gens que jusqu'alors elle avait à peine entrevus du haut de son carrosse , fourmillant dans la crotte ou éclaboussés par son cocher, ou fuyant sous un déluge de pluie , la surprenaient par des façons presque humaines ; elle n'aurait pas cru que ces animauxlà sussent s'exprimer en langage intelligible , dire des choses sensées et même galantes.
Elle éprouvait le même étonnement que si son carlin eût un jour, au lieu de japper, pris subitement la parole, ou que son sapajou se fût mêlé â la conversation, et encore cela l'eût beaucoup moins surprise : son carlin était si intelligent et son sapajou si spirituel ! ayant été élevés par M. rabbé.
Ce n'est pas que madame de Champrosé eût des hauteurs affectées et fût méprisante le moins du monde ; elle n'était pas entichée de sa noblesse , ne parlait jamais de ses aïeux , et se souciait fort peu de son arbre généalogique; mais elle n'avait jamais été en rapport avec d'autres gens que ceux de sa classe, qui tous se croyaient d'une argile choisie et d'un sang particulier.
Elle remarqua que le troisième clerc d'huissier avait la jambe aussi bien tournée que celle du chevalier de Verteuil, qui la dandinait perpétuellement pour la faire remarquer.
Ce qui l 'étonna profondément , c'est que le fils du droguiste, bien qu'il ne rît pas à tout propos et hors de tout propos, avait les dents d'un aussi bel orient que les perles <iom M. l'abbé tirait si fort vanité , qu'il eût ri en apprenant les nouvelles les plus désastreuses.
— Ces maroufles sont aussi bien faits que des geulilsliommes et ne disent pas beaucoup plus de sottises, pensa madame de Champrosé , en acceptant une invitation pour la contredanse suivante.
Entraînée par l'élan et la naïveté du plaisir général, la fausse Jeannette s'abandonnait de tout cœur à la danse el tendait sans façon ses pâles mains aristocratiques aux pattes rougeaudes de ses compères , lorsqu'il s'agissait de former lii ronde, surprise d'avoir, malgré son extrêmement bonne t^ûssance, la trivialité de s'amuser elle-même comme une personne de peu ou de rien.
On eilt dit qu'avec les paniers, les diamants et le rouge, elle avait dépouillé cette langueur qui ne s'attache qu'auJ g(Mis qui sont de qualité, et dédaigne les constitutions \Au% massives de la bourgeoisie.
L'admiration naïve de ces patauds la flattait ; si elle n'était pas des plus finement exprimée, elle avait du moins le mérite de la sincérité.
Pour toutes ces bonnes gens, elle n'était que Jeannette, cousine d'une femme de chambre, soubrette en haut lieu, il est vrai , mais nullement titrée.
Là , point de marquisat autre que celui de ses beaux yeux , et point de richesses que celles de son corsage.
Elle fut heureuse de ne pas décheoir en prenant l'anonyme , qui n'est pas favorable à beaucoup de personnes , même des plus haut placées.
Elle dansait la gavotte, le menuet, la bourrée, en tâchant de ne pas laisser trop voir les grâces que lui avait apprises Marcel , et de se restreindre aux naturelles, qui lui allaient encore mieux.
Cependant , quoiqu'elle s'amusât fort , elle n'avait encore rien vu qui répondit particulièrement à son projet , et parmi ces bonnes figures .elle n'en trouvait pas une qui lui produisit l'effet désiré.
Les coups de foudre étaient à la mode , en ce temps où Von avait beaucoup abrégé les formalités gothiques dont s'entourait la pruderie de nos aïeux, et il était convenu que les cœurs faits l'un pour l'autre pouvaient s'entendre à première vue sans se faire languir par tous ces soins mortels.
Mais madame de Ghamprosé , quelque désir qu'elle eût d'être foudroyée , ne trouvait pas un tel charme à la conversation de l'aimable droguiste présomptif et aux œillades du délicieux troisième clerc d'huissier, qu'elle ne jouît de sa parfaite liberté d'esprit et de cœur ; et , comme dans une figure de la contredanse , Justine , en passant auprès <Je sa maîtresse, semblait l'interroger de l'œil et lui de-
mander si sa fantaisie avait fait un choix parmi ces galants, d'un imperceptible mouvement de tête elle lui fit signe que non.
Si elle restait insensible, elle avait fait d'eflfroyaWes ravages dans les cœurs de cette petite bourgeoisie , et les beautés du lieu , qui brillaient d'un éclat passable avant le lever de Fastre nouveau , se trouvaient presque à d^ni éteintes par sa lumière.
Mesdemoiselles Javotte, Nanette et Denise, presque abandonnées de leurs adorateurs habituels, restaient dans une solitude maussade , comme si elles eussent été douairières ou des aïeules destinées par la multitude de leurs automnes à faire tapisserie de haute-lice le long de la muraille.
Elles avaient pourtant de fortes couleurs sur leurs joues de pommes d'api , des corsages remplis à craquer , et des bas de soie à coins rouges tirés sur leurs jambes dodues , et s'étonnaient qu'une petite personne , à peine potelée , presque pâle, pût lutter contre de si robustes appas et des avantages si palpables.
Pour ramener à elles leurs amoureux envolés , elles faisaient les avances les plus marquées , louchaient à force d'œillades en coulisse , riaient bruyamment d'un rire un peu jaune, et même Denise, en passant près du jeune droguiste, qui jusque-là s'était posé sur le pied de son soupirant ordinaire , et acquitté fort régulièrement de cet office, ne put s'empêcher, pour ramener à elle une attention qui s'éloignait, de lui faire ce qu'en termes vulgaires on appelle un pinçon ; mais le passionné droguiste, qui parlait en ce moment à Jeannette , aussi stoïque que le petit garçon Spartiate qui se laissait ronger le ventre par le renard, ne témoigna point par un cri ou par un geste qu'il eût la
chair tordue par des doigts qui ne manquaient pas de vigueur et â qui la colère en eût donné quand même ils eussent été faibles.
n ne retourna même pas la tête, et Denise fut obligée de revenir à sa banquette sans recueillir de sa démarche l'aumône d'un coup d'œil ou le fruit d'un sourire.
En vain Javotte étendait le pied aux yeux du troisième clerc et faisait briller sa boucle de marcassite ou de cailloux du Rhin pour s'attirer le compliment que le jeune suppôt de Thémis ne manquait pas de lui faire à cette occasion, cela ne servit de rien, les regards du clerc étaient trop occupés ailleurs pour s'abaisser jusque-là , et mademoiselle Javotte en fut pour ses frais de coquetterie.
Nanette , qui d'ordinaire n'avait pas le temps de s'asseoir, tant elle était poursuivie, perdit au moins une demi-douzaine de contredanses.
Bien que personne dan||Celtej*éunion , ne soupçonnât la qualité de la marquise, on BÛt dit4|ue la force de la naissance et du sang plus pur produisait son effet sur ces braves gens , qui , certes , avaient , à l'endroit de la fausse Jeannette , des attentions et des délicatesses involontaires que ne leur eût pas inspirées une grisette d'égale beauté.
Plaire à ces espèces n'était pas le but de la marquise, bien qu'elle fût flattée de l'admiration qu'elle inspirait.
Des reines , dit-on , et des plus sévères , ont été quelquefois plus sensibles aux grossiers compliments d'un matelot qu'aux madrigaux étudiés des courtisans et des poètes de cour.
11 y a, dans certaines brutalités , quelque chose qui ne déplaît pas aux personnes les plus délicates, et madame de Champrosé jouissait délicieusement des compliments adressés à Jeannette.
La grisette répondait à la marquise de la sincérité des galanteries du chevalier, du commandeur et de Tabbé.
Cependant, tourner des têtes de roturiers ne lui suffisait pas, elle aurait voulu être touchée elle-même de caprice ou de passion , et ne pas borner son escapade à de simples rigodons dans une guinguette.
L'air modeste de la mariée, chez qui la pudeur modérait Tamour et qui cherchait à contenir Tardeur de son jeune époux, dont les baisers bruyants, accueillis par les rires de rassemblée, la faisaient rougir jusqu'au blanc des yeux, ramenait l'imagination de la marquise à des idées de bonheur simple et vraj comme la nature le dispense à ceux qui ne méconnaissent pas ses lois.
Elle songeait à cette main tordue par la goutte, dans laquelle elle avait mis sa main au sortir du couvent , à cette figure morne, ridée et froide du marquis de Champrosé , espèce de momi^djssppli^e par l'ambition et la débauche, qu'elfe^'Svait'trouvée si laide et si ridicule sans perruque , sous le baldaquin de son lit de noces , et elle ne pouvait pas s'empêcher de dire que la cousine de sa femme de chambre était mieux traitée par l'hymen qu'elle ne l'avait été elle-même.
Il est vrai que le marié n'avait pas soixante quartiers, mais il n'avait pas soixante hivers , ce qui est une compensation.
Pendant que la marquise faisait ces réflexions, en s'éventant de son éventail de papier vert avec une aisance qui eût pu la trahir à des yeux plus expérimentés , le fils du droguiste et le troisième clerc , méditant des aveux dont la rédaction compliquée s'embrouillait dans leur tête , restaient fichés devant elle comme des pieux , avec l'air le plus pileux et le plus risible du monde ; madame
de Champrosë s*en amusait sous cape , et, par une malicieuse cruauté , ne les aidait pas le moins du monde , en sorte qu'ils roulaient des yeux comme des nègres qui ont une pendule dans le ventre.
Justine, voyant sa maîtresse ainsi bloquée, vint à elle, et , lui prenant le bras , fit quelques tours dans le bal en causant à voix basse.
— Madame s'est-elle ennuyée au bal de ma cousine , et que lui semble de ces petites gens ?
— Non , je me suis amusée comme une femme qui danse , et ces bourgeois me semblent assez joyeux.
— Est-ce là tout?
— Oui.
— Le fils du droguiste est pourtant bien vu dans la me Sainte-Avoie , et les plus jolies filles ne dédaignent pas son coup de chapeau.
— C'est possible, mais il ne m'inspire nullement l'envie de déroger.
— Et le troisième clerc ?
— A tout ce qu'il faut pour passer second clerc , rien de plus.
— Je suis désolée que madame en soit pour ses frais de dérangement.
— J'ai presque envie de faire avancer le fiacre et de retourner à l'hôtel.
— Si madame me permettait de lui donner un conseil , ce serait de rester encore un peu.
— Tu t'amuses donc beaucoup?
— Je ne m'amuses pas si madame s'ennuie , mais ce sera peut-être lorsque nous serons parties que ce qun nous cherchons arrivera.
On attend encore quelques jeunes gens, et d'ailleurs,
d'un bal comme d'un feu d'artifice , le plus beau c'est la fin , le bouquet.
Madame de Champrosë se rendit A de si bonnes raison? et n'eut pas tort, comme on le verra tout h l'heure.
Comme la vie est faite et que le train du monde e>i bizarre !
Si madame de Charaprosé avait quitté sa place un quart d'heure t)lus tôt , elle n'eût jamais été amoureuse.
Les prévisions de Justine ne tardèrent pas à se justifie?, et montrèrent toute la sagesse de cette femme de chambre modèle , que M. de Marivaux n'eût pas manqué d'intro • duire dans une de ses comédies sous le nom de Lisette; et madame de Champrosé n'eut qu'à se louer d'avoir écouté le conseil de sa suivante. ,
Le bal était à peu près à la moitié d'un bal raisonnable, c'est-à-dire à deux heures du matin, et déjà l'on passait les rafraîchissements, consistant en cidre doux, vin de Suresnes et châtaignes grillées à la poêle , lorsqu'il se fit un grand bruit à la porte , et un personnage , qui paraissait d'importance, opéra son entrée d'une façon superbe et triomphante : c'était l'intendant du marquis de***, qui, bon prince ce soir-là, ne dédaignait pas devenir se dérider un instant , et se reposer des soucis de la grandeur dans celte petite fête.
L'intendant, qui frisait la cinquantaine, avait une
irogne vermeille sous sa petite perruque à boudins serrés, qui montrait que le culte de Bacchus possédait en lui un desservant plein de ferveur , en même temps que ses mollets nerveux y enfermés dans des bas chinés , et sa carrure qui se moulait dans un large habit marron , montraient qu'il était encore , malgré son âge , un vert-galant, et ce qu'on appelle à Cythère un payeur d'arrérages.
Ce personnage, auquel toute l'assemblée marquait beaucoup de déférence, et à qui on donnait du M. deBonnard gros comm^ le bras, en amenait un autre qu'il annonça sous le nom modeste de M. Jean , un parent de province qui venait à Paris dans l'espoir d'entrer commis aux gabelles, par sa toute-puissante protection.
« Il est un peu timide, ajouta à cette explication reçue avec toute la bénignité possible le majestueux M. de Bonnard, secouant d'un air d'aisance aristocratique, à la manière de grands seigneurs , qu'il tâchait de singer, quelques grains de tabac d'Espagne arrêtés aux plis de son jabot ; mais j'espère que ces dames ne le traiteront pas trop en provincial et voudront être indulgentes pour les débuts d'un jeune garçon tout frais débarqué par le coche d'Auxerre , et qui ne demande pas mieux que de se former aux belles manières de Paris. »
Cette petite harangue terminée, maître Bonnard pirouetta sur son talon avec assez de prestesse, et, croyant avoir fait tout ce qu'il fallait pour son protégé , l'abandonna à lui-même, — lâchant le coq parmi les poulettes, — et s'en alla dire des gaudrioles aux mères et pincer la joue aux filles, d'un air semi-paternel, semi-libertin, dont le secret est perdu.
M. Jean, que Jeannette regardait de son coin avec beaucoup d'attention, n'avait pas autant de disgrâce
]u*on aurait pu Tattendre d'un provincial; il se tenait même avec assez d'aisance, surtout en pensant à rembarras qu'il devait éprouver de se trouver seul dans un bal où il ne connaissait âme qui vive , au milieu de bourgeois ayant pignon sur rue, de droguistes, de clercs d'huissier, de femmes de chambre de grandes maisons, mises comme des princesses , et de marchandes cossues, toutes vêtues de soies flamboyantes et portant des coques de perles aux oreilles ; il avait la taille bien prise pour une taille de province ; son habit de droguet tourterelle à boutons d'acier, sur une veste de soie rayée lilas, ne faisait pas trop mauvaise figure pour avoir été coupé dans une petite ville.
Le nouveau venu , à ce que remarqua Jeannette , avait la jambe belle et le pied petit, et son soulier, ciré à l'œuf, où scintillait une boucle d'acier, le chaussait à merveille.
Quant à sa figure , il avait une physionomie charmante, à laquelle ne nuisait pas un certain air d'ingénuité que les femmes, même les moins usagées, ne haïssent pas de trouver aux jeunes gens ; son œil , quoique doux, ne manquait pas de feu , et à la vivacité de son regard , on devinait que, s'il n'eût été retenu par sa timidité, il se fût montré aisément spirituel ; cette timidité n'allait cependant pas jusqu'à cette bêtise qui étrangle les débutants, leur fait commettre bévues sur bévues , et les rend les plus ridicules du monde.
Quoique de province , il ne paraissait pas éprouver ces vertiges de niaiserie qui poussent un malheureux jeune homme brûlant d'inviter une jolie cousine dont il est amoureux , comme il convient , à demander pour la contredanse un affreux laideron qu'il abhorre.
19 i - JEAN
Il alla , de Fair le plus humblement poli , mais toutefois sans trop de confusion , inviter du premier coup, la plus jolie, la plus élégante et la plus fêlée du bal, c'està-dire mademoiselle Jeannette en personne.
Ce coup d'éclat stupéfia trois ou quatre dadais à tournure d'échalas , à cheveux de filasse et a mains rouges, qui tournaient depuis une heure autour de Jeannette comme des hérons en peine, changeant de patte de temps en temps, et méditant le projet chimérique et fabuleux d'inviter la belle ouvrière en dentelles pour la prochaine.
Un soupir plein de mélancolie s'échappa de la poitrine des quatre imbéciles , qui , bien que nés rues du Puitsqui-Parle, de la Femme-sans-Tête , de l'Homme-Armé et du Petit-Musc, ne purent s'empêcher d'envier la facilité avec laquelle ce petit gringalet débarqué d'Auxerre se présentait aux jolies filles.
L'aimable droguiste, qui croyait n'avoir pas produit une impression désagréable sur mademoiselle Jeannette, et qui , depuis le commencement du bal , se torturait l'esprit pour en tirer des madrigaux et des compliments qui ne sentissent pas trop leur rue Sainte-Avoie , ne vit pas entrer dans la lice ce nouveau concurrent sans en éprouver du déplaisir.
Car on a beau dire que l'amour-propre aveuge l'homme, il n'aveugle pas assez les droguistes pour ne pas leur faire redouter la présence d'un joli garçon auprès de l'objet de leur préférence.
Le troisième clerc ne put s'empêcher non plus de regarder d'un œil farouche et de maudire in petto M. Bonnard d'avoir amené ce jouvenceau propret et tiré à quatre épingles, qui réussissait, au boutd'une phrase, mieux que
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lui au bout de deux heures de soins et de galanteries, car le sourire avec lequel Jeannette accueillit la demande de M. Jean avait quelque chose de si gracieux, de si doux et de si bienveillant, que le bazochien en éprouva de la jalousie ; il n'avait jamais obtenu, lui, que de petits sourires du bout des lèvres et comme accordés par grâce , et pourtant sa gaîté intarissable eût déridé les morts, et cette soirée avait été pour lui la soirée suprême.
M. Jean prit délicatement mademoiselle Jeannette par le bout de ses jolis doigts, et la conduisit à sa place dans la danse.
11 ne s'acquitta pas mal des figures , ne se montra nullement emprunté , et si M. Bonnard n'avait pas dit que ce jeune homme arrivait de province depuis peu , l'on ne s'en serait vraiment pas douté.
— Vous n'avez jamais vu Paris, monsieur Jean ? dit Jeannette à son partenaire dans l'intervalle d'une contredanse .
— Non , mademoiselle , c'est la première fois que je viens dans cette grande ville.
— Et que vous en semble : répond-elle à ce que vous imagîliez ?
— Oui et non : j'y trouve des monuments superbes qui attestent la puissance de nos rois et la richesse des particuliers; mais tout cela mêlé à tant de misère, de boue et de fumée , que je ne sais pas si je dois admirer ou blâmer.
Ce que j'ai vu de plus remarquable à Paris, jusqu'à présent , c'est vous , soit dit sans vous flatter.
— Oh ! si vous n'avez vu que moi de remarquable , c'est qu'il n'y a pas longtemps que vous êtes débarqué, et
VOUS n'avez pas eu le temps de pousser vos observations bien loin.
— J'ai trouvé 1 Je ne chercherai plus. Quoique de province, je sais apprécier la beauté, la décence et les grâces, ce qu'elles valent.
— Taisez-vous, vilain flatteur, vous allez me faire rougir.
— Quel plus joli fard pourrait colorer vos joues que le sang de votre cœur ému par l'accent honnête d'un garçon qui vous aime?
— A qui je plais , je le veux bien... Quoique modeste, on sait qu'on n'est point faite à inspirer de l'horreur; mais comment pouvez-vous dire que vous m'aimez...! Vous me connaissez à peine depuis une heure.
— Une heure ! il n*en faut pas tant. Je ne vous ai pas plutôt aperçue, que j'ai senti là que je vous appartenais.
Je ne vous connais pas, grands dieux ! N'ai-je pas vu l'expression céleste de votre regard, la grâce charmante de votre sourire , entendu le son argenté de votre voii ?
N'ai-je pas touché votre main avec une pression légère? N'ai-jepas, en dansant, respiré votre bouquet parfumé par votre sein ? ne sais-je pas que vous avez les cheveux blonds, la taille souple et nonchalante, que vous dansez â ravir ?
Qu'aurai-je appris de plus sur vous, quand je vous aurai suivie pas à pas pendant plusieurs mois , comme votre chien ou comme votre ombre ?
Une existence claire et limpide comme la vôtre se pénètre d'un seul coup d'oeil.
— Vous croyez ? répondit la fausse Jeannette, qui ne put réprimer un imperceptible sourire à ces dernières paroles de M. Jean ; j'ai des yeux bleus et les cheveux blonds, comme
TOUS l'avez très-bien remarqué; mais qui vous dit que je le sois pas perfide, acariâtre, méchante, insupportable? Foute jeune fille est charmante au bal, et la danse adoucit les caractères les plus revêches.
— Calomniez-vous à plaisir ; les divinités peuvent seules mal parler d'elles , sans blasphémer ; mais vous ne me ferez pas changer d*avis.
— Eh bien ! soit ; je suis un composé de perfections ; je ne contesterai pas là-dessus avec vous , quoiqu'il y ait bien de l'exagération dans ce que vous venez de dire.
Mais, de tout cela, il ne s'ensuit pas que je dois accepter voire amour aussi vite qu'il est né.
— Oui vous demande cela ? Je veux , si vous me le permettez, vous prouver combien peut être durable un sentiment qui n'a eu besoin que d'une minute pour naître et d'une heure pour'le développer.
— Oh 1 je vous en préviens , si cette fantaisie née avec le bal ne meurt pas avec lui, et si vous vous souvenez de la petite ouvrière en dentelles que le contraste de plusieurs laiderons vous a fait trouver gentille, vous serez obligé de me faire une cour dans les règles, de filer le parfait amour comme un héros de romans d'autrefois, et il n'est pas dit qu'au bout de toutes ces épreuves je ne vous rie au nez et ne vous fasse une belle révérence en vous disant : votre servante.
Un nouveau rigodon interrompit cette conversation à propos , et Justine qui se tenait discrètement à Vécarl et chaperonnait assez négligemment sa prétendue nièce, comprit bien vite , avec cette profonde entente du cœur humain en général , et de celui de leur maîtresse en particulier qu'ont les femmes de chambre dignes de ce nom, que madame de Champrosé s'intéressait à M. Jean d'une façon assez suivie , et n'était pas loin de voir son vœu exaucé.
Le bal tirait à sa fin ; les ménétriers, fatigués de racler, de souffler et de taper leurs instruments , tâchaient vainement de réveiller un reste d'ardeur en profitant des pauses de la musique pour s'humecter le gosier; le sommril et l'ivresse les gagnaient ; les quinquets commenraient à manquer d'huile ; et les bougies, arrivées à leur lin, menaçaient de faire éclater leurs bobèches.
L'Aurore, qui venait de quitter la couche du vieux Tithon , jetait à travers les rideaux ses tons de pastel bleuâtres.
Quelqu'un de bien avisé proposa, avant de rentrer se coucher, d'aller dans les prés Saint-Gervais voir le lever de Taurore , boire du lait chez le nourrisseur, et cueillir des lilas. — On était au commencement de mai , qui est Tépoque de ces fleurs si chères aux Parisiens , et dont ils admirent avec raison les jolis thyrses violets.
La proposition fut accueillie conime elle le méritait , et tout le bal , même les gens d'âge plus mûr , à qui le lit aurait mieux convenu qu'une course dans la rosée, partit avec des cris de joie pour les fameux prés , une des plus fraîches verdures des environs de Paris.
M. Jean offrit son bras à mademoiselle Jeannette , qui l'accepta , sous la sauvegarde toutefois de Justine , qui répondait de sa vertu.
Le droguiste offrit le sien à Denise, qui, tout heureuse de reprendre son captif, ne jugea pas à propos d'entrer dans des récriminations inutiles.
Le troisième clerc fut tout heureux que Nanette , la belle aux boucles de marcassite , voulût bien marcher à côiéde lui, et ainsi appareillée, la bande s'enfonça couple à couple dans les petits sentiers qui séparent les massifs odorants.
Parmi ces groupes, la plupart d'amants et de fiancés, quelques baisers, grâce aux détours des allées, avaient été pris et rendus , car ces choses-là ne se gardent pas.
M. Jean , lui , n'osa pas s'émanciper jusqu'à de telles hardiesses; mais il serra quelquefois contre son cœur le bras de madame de Champrosé , pour laquelle il fit la plus énorme gerbe de lilas blancs et violets que jamais grisette
ait emportée des prés Saint-Gervais dans sa mansarde. Il avait renversé pour elle toute la corbeille de Flore.
C'eût été un charmant sujet de tableau pour M. Lancrety peintre des fêtes galantes , que ces groupes d'amoureux qui se perdaient exprès dans les étroites allées.
Ces jupes de soie et de pékin, aux couleurs riantes, tranchant sur le fond de la verdure; ces corsages, qui sans être échancrés avec la noble impudence des femmes de la cour, laissaient apercevoirou plutôt deviner des charmes naissants , mais déjà mûrs pour Tamour ; ces bras jetés nonchalamment autour des tailles; ces têtes rapprochées, sous prétexte de se parler bas ; ces lèvres adressant à la joue la confidence destinée à Toreille ; tout cela ^invitait le pinceau d'un artiste accoutumé à sacrifier aux Grâces , et formait un coup d'oeil aussi agréable pour les yeux que pour le cœur.
Un peu en arrière , marchaient des groupes de parents et de personnes entre deux âges, les papas, en grand habit à la française à larges basques , à gros boutons miroitants, d'une coupe pleine de bonhomie, la main fortement appuyée sur la canne à bec de corbin , le lampion carrément enfoncé sur la tête; les mamans, dodues et vermeilles , encore appétissantes, vêtues de leurs robes de noces rélargies et d'étoffes à grands ramages et à grandes fleurs, à la mode au commencement du règne , écoutant les gaudrioles de leurs compères en guignant leurs filles du coin de l'œil , bien qu'elles fussent sûres de la sagesse de leurs enfants.
Ces groupes, que le peintre eût pu colorer de tons plus chauds et plus mûrs, faisaient ressortir à merveiUe toute cette jeunesse, éclatante et fraîche, que l'aurore baignait de sa lueur rose, l'aurore, cette jeunesse du jour!
M. Lancret eùl assurément mis Jean et Jeannette au scntre de sa composition.
Pour se garder de la fraîcheur. Jeannette avait jeté sur ses épaules la calèche de taffetas gorge de pigeon ; mais la soie avait glissé, et comme elle penchait la tête, on voyait Ba nuque blanche et polie, où brillaient quelques petits cheveux folletséchappés au peigne d'acier qui mordait son chignon ; elle se tenait serrée contre M. Jean, pour éviter les branches emperlées de rosée qui dégouttaient sur sa robe et semblaient vouloir lui barrer le passage pour la retenir plus longtemps.
C'était, du moins , la raison qu*elle se donnait à ellemême ; car il était sûr qu'elle pesait sur le bras de M. Jean plus que ne l'exigeaient un chemin parfaitement uni et sa légèreté naturelle.
Pour se donner une contenance , elle faisait prendre a sa Ggure un bain de fleurs en la plongeant dans la grosse touffe qu'on avait cueillie pour elle, noyant ainsi les roses dans les lilas.
On arriva chez le nourrisseur , qui se hâta de traire ses vaches, étonnées de voir leur étable envahie par celle joyeuse troupe, et qui retournaient la tète tandis que leur lait écumeux tombait dans des jattes d'une propreté fabuleuse.
Comme le nourrisseur n'avait pas une quantité de tasses suffisante, Jean et Jeannette, qui formaient un couple que déjà l'on ne séparait plus, tant la nature les avait bien assortis, n'eurent qu'une tasse pour eux deux; Jeannette but la première , et Jean put retrouver sur le bord de la coupe l'empreinte des lèvres charmantes de la jeune ouvrière en dentelles.
Les vieux et M. de Bonnard se firent. api)orler du vîn,
préférant le jus de la vigne à ce régal arcadique et fait pour des morveux sevrés depuis peu de temps.
Puis enfin Ton se sépara.
Au moment de se quitter, M. Jean demanda s'il aurait le bonheur de revoir mademoiselle Jeannette, et celle-ci s*étaiit consultée quelques minutes avec Justine, lui répondit qu'elle irait le surlendemain reporter de l'ouvrage à une pratique , et que si M. Jean se voulait trouver rue Saint-Martiâ, à trois heures du soir, on pourrait faire un bout de chemin ensemble.
Puis, le fiacre qui les avait amenées vint les reprendre, et madame de Champrosé, rentrant dans son appartement par Tescalier dérobé, qui ne manquait jamais aux maisons même les plus vertueuses du dix -huitième siècle, se livra, sous le ciel armorié de son lit, à un sommeil que traversa plus d'une fois l'image de M. Jean.
La belle dormeuse s*éveilla à midi passé, heure qui n'avait rien d'invraisemblable , et avant laquelle il était rare qu'elle sonnât jamais.
Pour tout le monde, excepté pour la fidèle Justine, elle avait bien réellement passé la nuit à Fhôtel , et qui que ce soit au monde ne pouvait soupçonner son équipée, à laquelle personne d'ailleurs n'avait le droit de trouver à redire, puisqu'elle était veuve et libre de ses actions ; mais il est si facile de faire ce que l'on veut en gardant les bienséances les plus étroites, qu^il n'y a que les maladroits qui s'ôlent volontairement ce vernis de bonne réputation toujours agréable et nécessaire.
La discrétion de Justine était assurée ; la marquise po^* sédait un secret, que pour tout au monde sa femme Je chambre n'eût voulu voir divulguer ; en outre , une renio ^sez considérable promise à Justine, au bout d'un cer-
tain nombre d'années, si l'on était content d'elle , répondait de sa fidélité.
Madame de Champrosé ne risquait donc rien avec elle.
Les rideaux doubles et les volets rembourrés qui protégeaient ce temple du sommeil contre la lumière et le bruit furent ouverts, et Phœbus, admis au petit lever de la marquise, vint lui faire sa cour et papillonner dans la ruelle.
Justine leva sa maîtresse un peu fatiguée, ou plutôt allanguie de ses prouesses du bal, car Terpsychore, qui donne de si fortes courbatures aux hommes, n'a pu parvenir encore à lasser véritablement une femme, tant ce sexe charmant et léger est fait pour la danse.
Un bain était préparé ; Justine y plongea sa maîtresse, et si quelque indiscret se fût trouvé là, sans être couronné de bois de cerf et dévoré par les chiens, comme Actéon, il eût vu des appas bien plus parfaits que ceux de Diane, car il n'est point croyable qu'une déesse vraiment bien faite se fût gendarmée à ce point d'avoir été surprise nue; il fallait qu'elle y perdit et ne se souciât point qu'on fit de ses charmes un détail qui ne leur eût point été favorable.
Ce n'était pas le cas de madame de Champrosé, de qui l'on pouvait dire que la parure ne lui ajoutait rien, et même qu'elle lui ôtait.
Quand le corps de madame de Champrosé se fut dé* roulé dans l'eau parfumée et tiède, une conversation s'établit entre la maîtresse et la suivante : on pense bien qu'il y fut question de M. Jean.
— N'as-tu pas remarqué, disait la marquise à Justine, combien ce jeune homme diffère des autres qui se trouvaient là? et ne trouves-tu pas qu'il a le meilleur air du monde?
— Je suis de l'avis de madame, répondit la complai*
saille Justine; ce garçon paie effectivemenl de mine.
— D n'est point emprunté ni gauche dans ses manières.
— Oh! pour cela, non ; il a les façons fort bonnes.
— 11 s'exprime agréablement ; ses mots, pour être simples, n'en sont pas moins choisis.
— Pour cela , je m'en rapporte à l'avis de madame, qui s'y connaît mieux que moi ; et d'ailleurs ce jeune homme parlait trop bas et trop près de l'oreille de mademoiselle Jeannette pour que je l'entendisse.
— Penses-tu qu'il soit amoureux de moi ?
— Je crois que madame n'a pas besoin de mes lumières là-dessus.
— Il m'a dit des galanteries ; il m'a fait même une déclaration ; mais ce n'est point assez : je veux savoir s'il sent à mon endroit une de ces passions fortes et soutenues, comme tu disque les roturiers en éprouvent.
— Autant que je puis me fier à mes faibles connaissances, M. Jean me semble avoir dans le cœur le germe d'un amour véritable.
— Le germe seulement?
— Un peu de vertu et de résistance feraient de cela une de ces passions dont je parlais à madame, et qui n'existent point dans le grand monde.
— Justine, il me paraît que vous êtes un peu bien impertinente ; il semblerait, à ton dire, que nous autres, duchesses et marquises , nous n'ayons pas la défense qu'il faut dans les choses d'amour.
— On n'est pas grande dame pour se gêner en tout, et Jes règles de morale, faites pour les petites gens, n'ont rien qui doive gêner les personnes de qualité ; mais je voulais insinuer que c'était peut-être grâce à cela que les
marquis, vicomtes et chevaliers ne sont amoureux que superficiellement.
— Ainsi donc, si je veux être aimée de M. Jean, tu me conseillerais la vertu?
— Je n'aurais pas osé dire cela formellement à madame, de peur de lui paraître ridicule ; mais telle est mon idée.
— Quelle fille singulière tu fais, Justine! tu as vraiment des imaginations de Tautre monde ; mais je m'y conformerai, ne fût-ce que pour voir.
— Madame veut-elle sortir de son bain ?
— Oui ; roule-moi dans un peignoir , et porte-moi à mon lit; nous continuerons la conversation.
Quand madame de Champrosé se fut établie sur les oreillers que Justine faisait pouffer d'une main légère, l'entretien se poursuivit de la sorte entre la maîtresse et la femme de chambre :
— Justine, cela contrariera peut-être tes idées de vertu, mais j'ai donné rendez-vous à M. Jean , rendez-vous en plein vent, il est vrai, et qui ne peut tirer à conséquence ; mais un rendez-vous, enfin.
— Madame, je ne vous blâmerai point de cela. Puisque vous désiriez poursuivre cette aventure, il ne fallait pas en perdre tout d'abord la trace.
Sans ce rendez-vous comment aurions-nous retrouvé M. Jean, que nous ne connaissons pas, à moins de le demander à M. Bonnard, qui le connmt.
— Tu as l'esprit judicieux , Justine , mais ce projet, quoique bien conçu, ne laisse pas que d'être assez embarrassant à l'exécution.
— Que madame la marquise daigne se reposer sur moi des détails et des fatigues de l'exécution ; je m'eil vais lui dérouler mon plan de campagne : d*abord il me faudrait vingt-cinq louis.
— Prends-les. Il y a de Tor dans le tiroir du petit bureau en bois de rose , là-bas, près de la fenêtre.
— Je les ai.
-^ Continue, maintenant.
— Avec ces vingt-cinq louis, je vais louer une jolie chambre très-virginale et très-modeste, et je la garnirai de meubles tels que peut les avoir une ouvrière en dentelles qui a les doigts agiles et à qui l'ouvrage ne manque pas ; car si vous voulez voir plus tard M. Jean avec un peu plus de commodité et de mystère que dans la rue, vous ne pourrez, à moins de détruire complètement son illusion, le recevoir à Thôtel de Champrosé , où votre suisse ne serait pas médiocrement étonné de s'entendre jeter un nom si uni.
— Tu raisonnes à merveille , cette chambre me paraît le plus nécessaire du monde.
— Je l'arrêterai dans la journée , puisque madame en tombe d'accord ; il faudrait ensuite un trousseau complet : fourreaux, déshabillés, casaquins, cornettes, car la garderobe de madame de Champrosé, toute bien fournie qu'elle soit, ne peut servir à mademoiselle Jeannette. Abondance de bien nuit quelquefois.
— Tu es sententieuse comme un philosophe ; mais tu as raison : ce qui n'arrive pas toujours aux philosophes.
Le trousseau est accordé; mais que tout cela soit de bon goût. Je ne veux pas pousser le travestissement jusqu'à n'être pas jolie.
208 JRAN
— Soyez tranquille, on vous aura des toiles fines qui' ne vous blesseront point, des milleraies rose et blanc, oh blanc et bleu, des indiennes à petits bouquets et autres étoffes printannières fraîches et de peu de prix, que la saison autorise, et comme madame est blonde, et que ses cheveux sans poudre vont paraître davantage, il lui faudra de petits bonnets simples et coquets, où, vu l'état de Jeannette, nous pourrons mettre de la dentelle.
— Ce sera charmant-, dit en frappant ses petites mains Tune contre Tautre, la marquise déjà tout enthousiasmée de ces toilettes, dont Tidée lui souriait comme à un gourmet celle d'un repas de pain bis, de crème et de fraises fait sur Therbe, au printemps, devant quelque métairie.
— Madame serait du dernier mieux, même en torchon ; elle pare tout ce qu'elle porte, et d'ailleurs les cboses n'ont pas toujours besoin de coûter beaucoup pour être jolies, et elle ne sera pas, je l'espère, trop rebutée de sa garde-robe de grisette.
— Ce qui va me coûter beaucoup, ce sera de ne pas être chaussée de soie.
—y II y a ôfis bas de fil ou de coton, si fins que madame ne s'apercevra pas delà différence.
l'on pourrait même risquer le bas de soie sans pécher contre la vraisemblance, car quelques-unes d'entre les plus huppées des grîsettes se permettent cette coquetterie.
— Tu me rassures ; mais comment nous arrangeronsnous demain pour aller à ce rendez-vous ? Je ne puis sortir d'ici à trois heures en grisette.
— Assurément, non ; mais madame n'a qu'à smb faire conduire par son carrosse à quelque église ou à quelque magasin ayant une double issue où un fiacre nous atten-
ET JEANiNETTE. 209
dra ; nous y monterons, et nous irons à la chambre de Jeannette, où j'habillerai madame de façon à lui faire croire qu'elle n'a jamais fait toute sa vie que de la dentelle.
Les choses ainsi convenues, Justine leva la marquise de Champrosé, et, après l'avoir remise aux mains des autres femmes pour finir de l'accommoder, la quitta après lui avoir demandé le congé de sortir.
L'abbé fut introduit et admis comme de coutume à faire sa cour ; malgré les souffrances que devait lui causer l'amour qui le brûlait, il avait le teint rose et paraissait très-frais pour un homme rôti, calciné, tombé en cendres ; le chevalier ne tarda pas à paraître, suivi du commandeur, qui précédait le financier, de sorte que la ménagerie familière de madame de Champrosé se trouva au grand complet.
Ils furent tous enchantés de voir la marquise dans de meilleures dispositions, qu'ils attribuèrent d'un commun accord à l'influence salutaire de la promenade au Coursla-Reine.
Mais pas un parmi ces hommes perspicaces ne devina jue la fraîchpur de madame de Champrosé venait de ce [u'elle avait passé la nuit au bal, et le feu de ses prunelles le ce qu'elle n'aimait aucun d'eux,
Justine ne perdit pas de temps, et, en effet, il n'y en ivait pas à perdre, puisque tout devait être prêt pour le endemàin.
Elle loUà près d'une ^lise une chambre et tin cabinet iort convenables, au prix de cent cinquante livres par an, lont elle paya sur-le-champ un quartier ; puis, elle alla [îhez un marchand de nleubles d'occasion, où elle acheta ce qu'il fallait pour garnir les appartements de mademoiselle JeailYiette, àyarit soin de ne rien choisir que de trèspropre, mais qui n'eût point l'air trop neuf ; et, avec l'aide de deux garçons tapissiers assez adroits, elle eut bientôt mis le nid en état de recevoir l'oiseau.
Elle se t)rocura aussi, chez une lingère de ses amies, du linge tout fait et assez bon, et quatre couturières largement payées eurent bientôt coupé, bâti et cousu les étoffes qu'elle leur avait livrées, sur un patron à la taille de madame de Champrosé.
Le lendemain tout se passa comme il avait été réglé.
Sortie de chez elle, daris sa voiture et avec les habits de sa condition, madame de Champrosé se fit conduire à l'église de Saint-R., entra par une porte, se déroba par une autre , et trouva dans le fiacre qui l'attendait une mante que Justine y avait mise pour qu'elle la pût jeter sur son costume de grande dame, et monter à la chambrette sans qu'on la remarquât.
L'escalier était un peu raide et fait en échelle de moulin, une grosse rampe de bois le bordait d'un côté, et, de l'autre, une corde aidait à l'ascension .
Il y avait loin de là à Tescalier de Thôtel de madame de Champrosé» si commodément ménagé par le sieur Ledoux, architecte de la favorite, orné de bas-reliefs représentant des bacchanales d'enfants, par Lecomte, et côtoyé d'une rampe ouvrée et fleuronnée par le célèbre serniriei Amour ; mais ce contraste plut à la marquise» qui posai! en chancelant, sur les marches raboteuses, un pied habitué «à fouler des degrés de marbre et des tapis moelleux.
En entrant dans la chambre, madame de Champrosé fut on ne peut plus satisfaite du zèle de Justine, car ce petit asile, tout en ne dépassant en rien la médiociité, avait tout ce qu'il fallait pour nicher convenablement l'innocence ou l'amour.
Si madame de Champrosé eût été philosophe (mais elfe ne l'était pas), elle eût pu faire mille réflexions fastidieuses sur la folie des mortels qui se tourmentent de mille manières pour acquérir un luxe qui n'est point nécessaire au bonheur.
£n effet, cet intérieur que le peintre Chardin, si vanté j à bon droit par M. Diderot, eût aimé à reproduire, fonnaft avec sa boiserie grise, son carreau recouvert d'un lapis usé, sa cheminée de faux marbre surmontée d'un ca* maïeu , sa fenêtre aux vitres étroites et dont quelques» unes avaient un bouillon au milieu, son pot de faïenci de Vincennes où trempe une fleur, sa lumière sobit^ tranquille, discrète, concentrée sur la table à ouvrage, ui fond tout aussi favorable à la beauté de la marquise qiH son opulent boudoir encombré de cabinets de laque, 4 magots de la Chine, de biscuits de Sèvres, d'impostes è Boucher, de gouaches de Baudouin et de mille superfluitflS coûteuses.
Le mobilier était dès plus simples, mais Justine n'avait ien oublié.
Une couchette de bois prdinaire, peinte en gris et réchampie de blanc, se cachait à demi sous de pudicjues rideaux de perse ; quelques chaises à pieds de biche, une bergère en velours d'Utrecht vert un peu passé, un peu miroité, mais sans tache ni déchirure, où Ton eût pu jurer que la grand'mère s'était assise pendant dix ans ; une commode en marquetterie à dessus de marbre, à tiroirs garnis de poignées de cuivre focaille, une petite table bien luisante, bien cirée, à faire honneur à la propreté d'une ménagère flamande, et sur laquelle étaient placés les planchettes, les écheveaux de fil , les pelotes d'épingles et les bobines qui servent à faire la dentelle ; un trumeau garni de sa glace, car il faut bien à la fillette la plus modeste et la plus pauvre un bout de miroir pour se regarder, composaient un ameublertient qui fit voir plus lard à madame de Champrosé qu'il ne fallait pas de grandes dépenses pour loger le bonheur.
La fenêtre, car cette chambre avait été celle d'une véritable grisette, était entourée d'un cadre de pois de senteur, de liserons et de capucines, les uns en fleur, les autres en train de faire, eh attendant mieux, grimper leurs feuilles découpées en cœur, et d'entortiller leurs vrilles après les ficelles tendues par une main prévoyante.
Cette fenêtre donnait sur les jardins d'un vaste hôtel du voisinage, et, par cet accident heureux, la fenêtre de Jeannette échappait à ces horizons de Paris composés d'angles de toits, de tuyaux de cheminées, de grands murs maussades délavés par la pluie, et qui ne sont pas faits à souhait pour le plaisir des yeux.
Les cimes des marronniers, panachées de fleurs, on-
doyaient, et le zéphyr en apportait Tamer parfum sur le bout de son aile.
L'examen du logis achevé, Ton procéda à la toilette qui fut faite en un tour de main : il ne s'agissait que de changer de robe et de coiffure , d'aller du composé au simple.
Grâce à l'habileté consommée de Justine» la métamorphose fut complète.
Il n'est peut-être pas si aisé que Ton croit de changer une marquise en grisette ; le contraire serait peut-être plus facile.
Aussi Justine a-t-elie avoué plus tard que cette toilette avait été son coup de génie , son œuvre suprême, et elle a dit que pas une des grandes toilettes de madame ne lui avait coûté de si vifs efforts de conception , et ne lui aval! semblé plus impossible à exécuter.
Madame de Champrosé jeta un coup d'oeil dans la glace, qu'elle n'avait pas regardée jusque-là, cédant à la prière de Justine qui lui avait demandé de ne point se mirer en détail, mais d'une seule fois pour jouir delà surprise du changement à vue.
La marquise fut à la fois étonnée et ravie ; elle se trouvait une beauté inconnue ; quoique plus charmante que jamais, elle se reconnaissait à peine : tout en elle était changé, jusqu'à la couleur des cheveux et du teint; par l'absence de rouge et de poudre, l'air, l'expression n'étaient plus les mêmes; au lieu de cette grâce piquante, de ce grand air, insolence de la beauté , elle avait une physionomie douce , modeste, virginale , presque enfantine , car cette simplicité fraîche la rajeunissait de deux ou trois ans ; elle était une fois plus belle qu'au bal de la vAîlle , où , vêtue des habits de Justine , elle avait néces-
sairement pris quelque chose de moins pur et de moins distingué, car les habits se moulent sur le caractère, et l'âme de ceux qui les portent leur font prendre certains plis , et Justine avait une âme de femme de chambre.
— Madame voit qu'elle peut perdre sa fortune sans risque pour sa beauté, et que ses charmes ne sont ni chez la marchande de modes ni chez le bijoutier, dit Justine avec un légitime sentiment d'orgueil ; tout ce que madame porte ne vaut pas trente livres.
— Mais aussi, c'est Justine qui m'a habillée, répondit madame Champrosé, rendant le compliment à sa camériste.
Mais il est plus de trois heures. Donne-moi ce petit car- Ion, et conduis-mois jusqu'à l'angle de la rue Saint-Martin , où tu m'abandonneras à mon sort.
Le travestissement achevé , madame de Champrosé descendit Tescalier, suivie de sa fidèle camériste , qui la soutenait par le coude avec une sollicitude obséquieuse.
Cela sembla singulier à la marquise, de marcher ellemême dans la rue ; c'était la première fois qu'elle se trouvait en contact avec le pavé de Paris, si boueux, si inégal, si glissant , et pourtant si plein de charmes pour l'observateur et le moraliste, qui savent y glaner mille anecdotes bizarres ou philosophiques.
Elle voyait le peuple de plain-pied , elle qui jusqu'alors ne l'avait aperçu que du haut de son carrosse, et s'étonnait parmi beaucoup de figures tristes et hâves, sur lesquelles la misère ou le malheur avaient laissé leur empreinte, d'en rencontrer plusieurs qui ne différaient pas beaucoup des visages ayant leurs grandes et petites entrées à Versailles.
Contrairement aux habitudes des grisettes qui trottent menu et se faufilent à travers les embarras y la marquise marchait avec une gaucherie adorable ; elle hésitait à chaque pas et semblait essayer chaque pavé, comme une danseuse novice qui tâte la corde de sa semelle frottée de blanc d'Espagne.
Les voilures l'effrayaient et lui arrachaient de petits cris.
Le cœur lui battait fort comme celui de toute jolie femme qui va en aventure, et , sans donner dans les rigueurs des Vestales, la marquise n'avait pas tellement Thabitude de ces équipées qu'elle n'en éprouvât quelque émotion.
Il est vrai que les médisants eussent pu dire que madame de Champrosé n'avait pas vingt ans, et que sans doute elle se formerait, comme la duchesse de B., la baronne de C. et la présidente de T.
Tout en marchant elle se représentait la hardiesse de sa démarche, qui lui avait paru toute simple en projet, tant il y a loin du projet à l'exécution.
Le rêve est toujours charmant,, mais la réalité a ses exigences grossières, faites pour blesser les âmes délicates, que la même situation pensée n'effraierait pas.
Les passants la regardaient sous le nez avec un air de curiosité et un sans façon qui l'eussent indignée , si Justine ne lui avait rappelé à propos que ces œillades, impertinentes pour madame de Champrosé, ne devaient pas offenser mademoiselle Jeannette allant porter de l'ouvrage en ville.
Au bout de quelques rues, la fausse Jeannette, mieux entrée dans l'esprit de son rôle, sautillait sur les pavés sans moucheter de boue ses jolis bas de soie gris de perle, el soutenait assez bien les madrigaux un peu vifs des aniaïf'urs qui croisaient son chemin.
Justine» hardie et délurée comme une soubrette de comédie, formait Taile et ramère-garde, et empêchait te brusques entreprises des jeunes libertins et de ces virillards luxurieux qui n'ont pas changé de caractère Aefm le bain de Suzanne.
On arriva de la sorte rue Saint-Martin , lieu du rendezvous.
Là, Justine dut quitter madame de Champrosé, car il n'est pas d'usage que les grisettes aient des dames de compagnie ou des suivantes lorsqu'elles m)ttent par h ville.
Cependant elle ne s'éloigna pas tout i fait el se tint à l'écart , en observation , pour accourir en cas où son assistance serait nécessaire.
Madame de Champrosé , quand Justine l'eut qoitlée, bien qu'elle fût au milieu d'une rue populeuse, se trouva aussi seule qu'au milieu d'un désert d'Afrique ou d'Aflwrique, et, prenant son courage à deux mains, se mit à raser les maisons comme une hirondelle furtive.
Sa solitude ne fut pas de longue durée. M. Jean, bien que l'heure indiquée par le rendez-vous n'eût pas soniw encore à l'horloge de la paroisse, faisait depuis longtemps pied de grue, car si l'exactitude est la politesse des m, la politesse des amoureux consiste à devenir galants, a l'on n'arrive pas trop tôt , l'on arrive trop tard.
M. Jean, qui avait aperçu de loin mademoiselle Jeannette, tout en semblant examiner avec beaucoup d'attention , pour se donner une contenance , un barbouilleur qui ornait d'une couche de peinture l'enseigne du Chai qui pêche, s'avança d'un pas vif, mais mesuré, vers b belle ouvrière en dentelles qu'il salua très-respectueusement lorsqu'il se trouva nez à nez avec elle.
Jeannette joua rétonnement, lorsque M. Jean lui parla, ^mme si cette rencontre eût été l'effet du hasard» et la plus aimable rougeur vint colorer ses joues; car bien qu'elle fût du inonde , madame de Champrosé avait cette particularité de rougir à la moindre émotion.
Lorsque Justine vit M. Jean cheminer auprès de mademoiselle Jeannette , et le couple remonter vers le boulevard d'un air de parfaite intelligence » elle crut que sa surveillance devenait inutile et se retira discrètement pour laisser le champ libre à sa maîtresse.
Kîen n'était plus charmant que ce groupe : on eût dit rAmour déguisé en commis cherchant a faire la conquête de Psyché travestie en grisette.
En les voyant passer , les hommes disaient : Qu'elle est jolie ! Les femmes : qu'il est bien fait 1 c'est Cupidon » c'est Vélius !
Et chacun se souhaitait une telle maîtresse , chacune un tel amant.
La rue Saint-Martin , qui voit voltiger le long de ses boutiques tant de gentilles ouvrières et d'agréables coureurs d'aventures , semblait émerveillée de tant de grâces. En effet, il était difficile.de rêver quelque chose de plus charmant que Jeannette ; la venue de M. Jean , bien qu'elle l'attendît , avait fait épanouir spontanément sur ses joues deux bouquets de roses que Flore eût enviés pour sa corbeille ; un feu modeste animait ses prunelles bleues voilées sous de longs cils blonds , comme sous un éventail d'or, et son sein, agité par les battements de son cœur, soulevait le linon de son corsage.
Quant à M. Jean, il avait, sous se& habits simples et propres, un air de distinction à faire douter de la vertu de sa mère 9 car il était difficile de supposer qu'un pareil
Adonis fut sorti d'un souche provinciale, et il fallait rjue quelqu'un du bel air, en passant par là, eût conté fleui— rette à madame Jean.
C'était le raisonnement que se faisait madame de Champrosé, persuadée de la roture de M. Jean.
Quant au lecteur il ne s'étonnera pas de la bonne mine du jeune homme, en se rappelant l'ennui du vicomte de Caudale au souper de la Guimard, sa froideur avec Rosette dans le vis-à-vis, et le caprice qui lui avait pris d'aller au MouKn-Rouge terminer sa nuit par des plaî— sirs de moins bon ton, mais plus vifs.
— J'avais peur que vous ne vinssiez pas, dit Jean , entrant en matière sans trop d'embarras.
Un regard de Jeannette contenant un doux reproche, et qu'il était impossible de traduire autrement que : « Vous saviez bien que je viendrais, » fut sa seule réponse.
— Le cœur me battait fort, car il y a plus d'une heure que je fais semblant de regarder les enseignes des bouli— ques.
— Je n'étais cependant pas en retard, répliqua Jeannette en levant son doigt effilé vers le cadran de l'église, devant laquelle le couple passait en ce moment.
L'amour avance toujours, et pour lui les horloges les mieux réglées retardent quand elles ont à sonner des rendez-vous.
— Monsieur Jean, vous êtes d'une galanterie...
— Galant, non; amoureux, oui. Les beaux messieurs du grand monde sont galants, ils savent dire mille impertinences aimables! mais nous autres petites gens nous sommes passionnés et sincères; ce n'est pas notre esprit, c'est notre cœur qui parle.
A ces paroles, débitées avec feu, madame de Champrosé
pensa que Justine avait eu raison de prétendre qu'en amour il fallait déroger pour trouver un cœur neuf au sentiment et capable d'aimer de la bonne façon.
— Eh bienl oui, j'admets que vous êtes amoureux; mais il ne faut pas gesticuler de manière à nous faire regarder des passants.
— Pardon, mademoiselle, permettez-moi de vous offrir le bras : à marcher près de vous, j'ai l'air d'un inconnu qui cherche à vous aborder, et qui peut-être vous importune. .
Si vous l'acceptez, vous êtes sous ma sauvegarde, et si votre beauté attire encore les regards, du moins ma présence les forcera d'être respectueux.
La marquise de Champrosé, qui sentait que ce raisonnement était juste, et qui s'y serait rendue quand même il' n'eût pas été juste, appuya le bout de sa main délicate et gantée d'une petite mitaine de filet sur la manche bien brossée de M. Jean ; ainsi appuyée, elle marcha d'un pied plus sûr sur le pavé glissant, et parvint bientôt au boulevard.
— Mais je voudrais bien retourner chez moi, répondit du ton le plus naïf et le plus modeste du monde Jeannette, qui n'était pas fâchée de prolonger ainsi le rendezvous et donner d'une façon naturelle son adresse à M. Jean.
— Chez vous? rien de mieux; mais où est-ce chez vous?
Jeannette nomma la rue.
Seulement, comme elle ne connaissait nullement les rues de Paris, n'étant jamais sortie qu'en voiture, il lui fut impossible d'en trouver le chemin.
Il eût paru invraisemblable à quelqu'un de moins
amoureux et de moins préoccupé que M. Jean, qu'une ouvrière en dentelles ne sût pas le chemin de. sa maison; la jeune femme donna pour excuse qu'elle sortait fort peu et habituellement en compagnie d'une amie qui savait mieux s'orienter qu'elle à travers la grande ville, et que, ce jour-là, elle ne l'avait pas amenée pour une cause que M. Jean apprécierait sans doute.
Ce n'était pas à notre jeune homme de trouveî cette excuse mauvaise ; il s'en contenta.
Quant à lui, sa position de provincial nouveau débarqué le dispensait de rien connaître aux rues de Paris ; il n'y avait d'autre moyen que de demander sa route de carrefour en carrefour, ce qui serait fort ennuyeux, ou bien de prendre une voiture de place, et il faut avouer que tout modeste et réservé que fût M. Jean, la perspective d'un tôteà^téte un peu moins eii plein vent, dans ce boudoir roulant qu'on appelle un fiacre, lui souriait très-fort.
Il proposa ce dernier moyen à Jeannette qui l'accepta, non sans rougir un peu, mais elle commençait à être un peu lasse, car de sa vie elle n'avait autant marché.
Trouver un fiacre, ce ne fut pas long ; il en flânait un par là, la caisse peinte en bleu perruquier et doublée en vieux velours d'Utrecht jaune. En amour, souvent un fiacre vaut un bosquet de Cythère.
Nos deux amants y montèrent, et dans le trajet qui malheureusement n'était pas long, Jean, avec une hardiesse respectueuse, s'était emparé de la main de mademoiselle Jeannette, qui ne Tavait pas trop disputée, et en couvrait les ongles roses de baisers.
La voiture s'arrêta, et un : déjà I naïf s'échappa des lèvres de madame de Champrosé. Exclamation qui dut charmer beaucoup M. Jean, car elle pouvait passer pour un aveu, ou tout au jnoins pour la préface d'un aveu.
M. Jean, qui avait donné la main à mademoiselk- Jeunnette pour descendre du fiacre, n'avait pas lâclié les jolis petits doigts qu'il tenait pressés délicatemept entrQ les siens.
22i JEAN
La stricte bienséance eût peut-être voulu qu'il saluât et se retirât; mais M. Jean, quoique de province et le plus respectueux du monde dans ses façons, n'était pas homme à lâcher le toupet de l'occasion lorsqu'il le tenait.
11 suivit Jeannette pour l'aider k monter l'escalier, bien qu'elle prétendit le pouvoir faire aisément toute seule, les grisettes n'ayant point d'écuyer pour leur tendre le poing.
Avec une instance douce quoique opiniâtre, M. Jean, en dépit de la révérence que lui fit Jeannette, arrivée à sa porte, pénétra dans la chambre d'un air si candide, si décent, si réservé, que madame de Cbamprosé ne le put trouver mauvais.
— Ahl que dira Justine, pensa la marquise, dès la seconde entrevue, l'ennemi est déjà dans la place et mon cœur bat la chamade^
Un peu fatiguée de sa course et plus émue qu'elle n'osait se l'avouer, madame de Cbamprosé se laissa tomber dans l'antique bergère, s'éventant de son mouchoir, quoiqu'il ne fit pas très-chaud.
Prenant un petit tabouret, M Jean vint s'établir aux pieds de Jeannette, ce qui n'était pas si gauche, se dit la marquise, pour quelqu'un d'Auxerre ; car cette position si respectueuse en apparence, et qui se peut prendre visà-vis des reines, a cet avantage de ne se prêter pas moins aux audaces qu'aux adorations.
C'est d'un grand slratégiste dans la guerre de l'amour que de s'y mettre tout d'abord, et les Polybes de la chose l'ont toujours conseillé. C'est donc un coup de maître que de débuter ainsi.
— Vous êtes bien logée, mademoiselle Jeannette, dit M. Jean, en promenant son regard autour de lui.
— Oui y fit négligemment Jeannette, il y a assez de place pour travailler et pour chanter.
— Et pour aimer!
— Oh ! pour cela, je n'en sais rien ; ma tante Ursule avait des principes. Avec sa mine rébarbative, elle recevait les galants de Turc à Maure.
Maltieureusement, elle est morte Tannée passée ! Pauvre tante ! Et ici Jeannette éleva vers le plafond, qui représente le ciel dans^ les scènes d'intérieur, un œil aussi sec que possible.
— Que Dieu veuille avoir son âme, s'exclama d'un air de componction suffisante Jean, qui n'était nullement fâché du trépas de cette tante revêche, dragon qui gardait les pommes d'Hespérides, — et vous vivez seule, ici?
— Je ne vois que ma cousine Justine ; vous savez , celle qui m'a conduite au bal ; une bien bonne fille. Je ne sors dans la semaine que pour reporter mon ouvrage , et le dimanche pour aller â la messe et à vêpres.
— Où diable la vertu va-t-elle se nicher? pensa M. Jean, appliquant à la grisette le mot de Molière au mendiant.
— Ma mère et mon père sont morts lorsque j'étais toute jeune ; c'est ma tante qui m'a élevée , et maintenant que je n'ai plus que Justine, vous êtes la première personne étrangère qui ait mis le pied dans ce réduit. Ma cousine me grondera bien de vous avoir laissé entrer.
— Et moi , je vous en remercie comme d'une précieuse faveur. On ne peut voir voler la fauvette sans désirer connaître son nid. Ce me sera une satisfaction bien douce, en l)ensant à vous, de pouvoir mettre derrière votre image le fond sur lequel elle se détache habituellement.
Le jour, je vous verrai assise dans ce grand fauteuil , près de cette fenêtre I où un rayon de soleil viendra se
dorer à vos dieveux » oocupant au travail des doigts Mts pour le sceptre; la nuit, je me ret)résenterai votre tête virginale faisant des songes enfantins sur le chaste oreUler de ce petit lit bleu et blanc, et je saurai le matin quelles sont les fleurs que vous respire£ lorsque^ pour faire honte à Taurore, vous allez en vous leVatit ouvrir votre croisée«
— » Oh ! monsieur Jean j voufe parler cdmtae écrivem ceux qui font des chansons. Seriez -vous Uii auteur et méditeriez-vous une pièce pour la comédie? dit Jeadnette d'un ailrxin peu alarmé.
-^ Bassurez-vous, mademoiselle Jeannette^ je ne suis pas assez dénué de poésie pour faire îles vers.
— Oh I tant mieux, si j'aimais quelqu'un, je votidrais qu'il n'eût d'esprit que poUr moi»
-^ Ainsi donc, vous vivez contente.
— * Oui , mon travail de dentelles, qui n'a rifen de répugnant ni de pénible , et que je ferais même pat* amusement , tne dontie suffisamment de quoi vivre ; il est vrai que je vis de peu.
^— Et vous ne sentez pas qu'il vous manque quelque chose?
-^ Nullement. N'ai-j6 pas du bon lait pour mon déjeuner et une voisine officieuse qui prépare mon humble repas , car dans notre état il faut se consel-ver tes doigts nets?
Mon mobilier n'est-il pas gentil , surtout, depuis que ma tante Ursule m'a légué son fauteuil à oi*feilles et sa belle commode à poignées de cuivre? Allez, il y a peu de grisetles qui soient aiissi fières et aussi briaves qUe moi : j'ai uii déshabillé pour chaque saison , vert pour le printemps, rose pour l'été, lilas pour l'automne, fètiille-ttiorte
pour rhiver, sans compter les fourreaux pour tous les jours.
Quant aux bonnets, ce n'est pas cela qui m'embarrasse, je me fais de quoi les garnir et je me traite en bonne pratique.
En faisant cette énumération de ses richesses, Jeannette s'était levée et déployait ses robes avec un mouvement de coquetteries enfantines suprêmement bien joué ou peutêtre naturel.
Ces ajustements, quoique simples, étaient de bon goût, venaient des meilleures faiseuses et pouvaient flatter la marquise, car ils la rendaient jolie aux yeux de M. Jean.
— Vous n'avez pas besoin de tout cela pour être belle , dit galamment le jeune phénix d'Âuxerre après avoir admiré les richesses de Jeannette.
— Oh ! pas besoin ! cela est bon à dire ; mais vous ne ferez jamais croire à une jeune fille qu'un joli bonnet gâte une jolie figure, et qu'une robe neuve n'ajoute rien à une taille fine.
M. Jean, se souvenant un peu trop du vicomte de Caudale, avait sur le bout de la langue une réponse décolletée et mythologique qui eût été de mise chez la Guimard ou dans les coulisses de l'Opéra, mais qui ne convenait nullement dans la chaste mansarde d'une grisette honnête.
Aussi se borna-t-il à convenir que la ^aiure embellissait h beaiUéy axiome que les femmes ont toujours trouvé raisonnable, et qui a été mis en lumière un siècle plus tard par un célèbre faiseur d'opéras-comiques.
Cette concession faite , il revint à son idée première et continua :
— Un fauteuil à oreilles, une commode à poignées de cuivre ne remplissent pas tout un cœur, surtout un cœur
de dix-sept ans. Justine est une compagne agréable , mais être deux femmes ensemble c'est être seule. N'avez-vous pas désiré d'avoir un ami ?
— Oh ! si 9 mais ma tante Ursule m'a dit que tous les hommes étaient des enge&leurs et qu'il n'y avait pas d'amitié entre une jeune fille et un jeune homme.
— D'amitié 9 non ; mais de l'amour.
^ L'amour est un péché. '
^ Le plus charmant péché du monde et celui qui se pardonne le plus facilement dans le ciel , dit M. Jean en attirant à lui mademoiselle Jeannette, qui le repoussa d'un c( laissez-moi x> si faiblement accentué» qu'il n'en fit rien et posa un baiser sur le front rose de la jeune fille » qui se trouvait à la hauteur de ses lèvres.
Un bruit de pas dans l'escalier se fit entendre fort à propos pour la vertu de Jeannette.
M. Jean, pensant que cette occasion se retrouverait, laissa s'envoler la colombe qu'il tenait déjà par l'aile , et prit congé de l'air le plus civil du monde, après avoir pris toutefois rendez-vous pour le dimanche suivant.
Madame de Champrosé prit par cx)ntenance un livre dépareillé sur une étagère , Huon de Bordeaux , ou les quatre fils Aymon, nous ne savons plus lequel, se jeta sur le fauteuil, allongea ses pieds sur le tabouret, et attendit Justine qui ne vint pas encore , car le bruit de pas n'avait été qu'une fausse alerte.
Justine ayant vu sa maîtresse sous la sauvegarde de M. Jean , avait profité de roccasion pour aller rendre visite à ce courtaud de boutique , frais et béte , qui lui semblait le ty^ du véritable amour , et dont la solide ^[alanterie lui plaisait plus que les grâces un peu mièvres du chevalier.
S'il ne parlait pas en mots choisis , le courtaud avait auprès des femmes Téloquence qui persuade , et mademoiselle Justine le trouvait un Cicéron dans le tête-à-téte.
Aussi eurent-ils ensemble une conversation assez longue, et lorsque la femme de chambre vint retrouver madame de Champrosé dans la chambre de Jeannette» le jour étaitil entre chien et loup.
Sa maîtresse tenait en main un livre plutôt par contenance que pour s'occuper l'esprit, qu'elle avait suffisamment en éveil comme cela, car pour une femme les ro-
mans qu'elle fait sont plus amusants que ceux qu'elle lit , fussent-ils du citoyen de Genève, de M. Arouet de Voltaire ou de M. de Crébillon le fils.
La prévoyante Justine, qui avait arrangé en route une petite excuse pour rendre son absence un peu prolongée décente et plausible , n'en eut aucun besoin.
Madame de Champrosé ne s'était pas aperçue que Justine eût tardé si longtemps ; elle ne vit même pas l'œil brillant, la joue allumée de sa camériste , et sa coiifure un peu irrégulière, quoique rajustée, qui eût pu lui donner le soupçon que Justine n'avait point passé tout son temps à faire sentinelle; et d'ailleurs la marquise, bonne et indulgente, ne s'en fût pas autrement formalisée, surtout en ce moment où elle avait besoin d'elle.
— Ah ! vous voilà, Justine, dit la marquise, en sortant de sa rêverie et avec un petit cri qui indiquait plutôt la surprise que l'attente.
«-^ Je suis aux ordres de madame, répondit la soubrette en s'inclinant d'un air respectueux et contrit.
-^ Justine^ défaites-moi, dit la marquise en s'abandonnant aux mains de sa femme de chambre.
— Ce sera bientôt fait, et j'ai là tout ce qu'il faut pour rajuster madame.
L'habile Justine > en quelques tours de peigne, eut bientôt fait disparaître l'ouvrière en dentelles et remis madame de Champrosé à la place de Jeannette.
Le déshabillé à mille raies, le fichu de linon, les bas de soie gris et les petits souliers à boucles disparurent comme par enchantement, pour laisser paraître les vêtements d'une personne 'de qualité qui ne veut pas tirer TomI. ' Ainsi accoutrée, madame de Champrosé regagna^ suivie de Justine, la voilure qui l'attertdait, et 9e fit mener à son
hôtel) OÙ Bon absence , t)arfait6ment motivée, n'avait pas été remarquée.
Pendant le trajet , Justine avait respecté le silence de SA maltresse qui , le cœur agité d'émotions inconnues, se livrait délicieusement à ces douceurs nouvelles ; un frais étonnement la rendait distraite à la fois et joyeuse ; quoiqu'elle ne dit rien, sa charmante figure pétillait de pensées. Le financier et Tabbé, qui ce soir-lâ soupèrent avec elle » la trouvèrent la plus jolie du monde sans savoir pourquoi » et d'une beauté qu'on ne lui avait pas vue encore ; car cela soit dit sans vouloir faire de comparaison irres-^ pectueuse , il en est d'une femme comme d'un cheval de race : il faut les voir tous deux animés.
Et certes ) madame de Champrosé avait une âme ce soir^ lâ : elle soUrit fort agréablement au financier, et traita l'abbé beaucoup mieux que de coutume.
Elle riait de leurs plaisanteries, qui lui fournissaient un prétexte d'épancher sa gaité intérieure, comme s'ils eussent dit les choses les plus piquantes et les plus spirituelles; et cependant M. le financier Bafogne avait de l'esprit comme un coffre et de la grâce comme un sac ; et l'abbé , bien qu'il sût du latin et qu'il fût au courant du jargon des ruelles, ne promettait nullement, s'il persistait à être d'Église , d'égaler l'aigle de Meaux ou le cygne de Cambrai.
Mais, comme li^ disent certains philosophes qui ont du bon , malgré leur obscurité , rien n'existe qu'en nousmêmes ; c'est notre gaîté ou notre tristesse qui rend les horizons riants ou tristes : une personne ayant l'âme en joie trouve â se divertir là où d'autres moins heureusement disposées ne voient rien qui les puisse intéresser. Madame de Champrosé, dans l'élat d'esprit où elle était,
se fût amusée fort avec des gens de moins d'agrément q[iie l'abbé et le traitant.
Cependant à la fin ils la fatiguèrent , car le vacarme de leurs éclats de rire» devenus bruyants et incommodes, h distrayait d'une pensée trop agréable pour la vouloir perdre dans les banalités d'une conversation superficielle.
Pourindiquer à ses hôtes» disposés à prolonger la séance, que l'heure de la retraite était sonnée» elle fit quelquesunes de ces petites^mines que les gens qui sont du monde comprennent à demi-mot» quoique souvent l'idée de laisser un rival seul avec la dame de leurs pensées leur fasse faire la sourde oreille.
La marquise contracta sa bouche de rose en un joli bâillement nerveux» comprimé poliment par la paume de la main, mais assez significatif pour qui voulait l'entendre.
Comme le financier» qui s'était levé et avait pris son chapeau au second bâillement» vit que l'abbé ne bougeait pas» il se rassit avec une opiniâtreté jalouse.
Voyant Bafogne prendre position dans sa bergère» comme un homme qui s'arrange pour le reste de la nuit» et l'abbé posé vis-à-vis de lui en chien de faïence » madame de Champrosé sentit qu'ilfallait frapper un grand coup» et demanda l'heure qu'il était d'un ton de fatigue et d'ennui assez marqué.
L'abbé, qui était plus usagé que le traitant , comprit qu'il serait de mauvais goût de rester plus longtemps» et» par une manœuvre savante » saisissant le bras de Bafogne» il lui dit d'un ton leste et dégagé :
— Venez- vous» mon cherî Vous voyez bien que cette chère marquise a besoin de repos. ^
Bafogne» quoique énormément contrarié , ne put s'empêcher de faire demi-volte et de suivre la courbure de
Téchine de l'abbé dans le salut profond que celui-ci fit à ta marquise.
Ces deux messieurs partis , madame de Champrosé, sur qui Morphée semblait tout à Theure distiller ses pavots les plus forts 9 faits d'expositions de tragédies et de discours académiques y se trouva soudain plus éveillée qu'une chatte guettant un oiseau.
Elle se leva de la duchesse où elle était nonchalamment étendue avec les grâces mourantes d'une femme accablée et fit deux ou trois tours par la chambre ; puis se dirigeant vers la cheminée, elle tira le cordon de moire delà sonnette.
Au tintement argentin de la sonnette, Justine parut aussitôt, car elle sentait l'heure des conversations confidentielles arriver, et elle se tenait prête dans l'antichambre à se présenter au premier appel.
Justine était trop femme de chambre de grande maison pour ignorer combien il est avantageux pour une soubrette d'avoir voix consultative dans les choses de cœur de sa maîtresse. •
Quand elle eut défait madame de Champrosé, qui passa un grand manteau de lit de mousseline des Indes garni d'une dentelle de Malines large de trois travers de doigt , et mit sur la coin de l'oreille un petit bonnet le plus coquet du monde, dont les ailes en papillon faisaient le plus charmant effet, Justine fit mine de se retirer en adressant à sa maîtresse la question sacramentelle :
— Madame a-t-elle encore besoin de quelque chose ?
— Reste , Justine , je ne sens nulle envie de dormir, dit la marquise en se soulevant sur son joli coude rose enfoui dans un oreiller de baptiste.
— Madame a quelque chose à me dire ?
— Voyez la maligne bête , avec son air étonné. Certainement , j'ai quelque chose à te dire.
— J'écoute, répliqua la soubrette en croisant l'un sur l'autre ses bras nus ornés de mitaines.
-— Il faut que je commence moi-^môme , car tu affectes d'avoir bouche cousue : comment trouves-tu M. Jean ?
— Au mieux.
*— Il a les dents belles.
-» Fort belles.
— La taille fine.
-^ Trèfr-fine.
— - Ah çàl Justine y allons-nous faire une conversation en écho ?
— Je ne puis qu'être de l'avis de madame. M. Jean me parait un jeune homme accompli ; il a bonne grâces se met proprement et danse à ravir.
Quant à son esprit > je ne puis rien dire» car il n'a parlé qu'à mademoiselle Jeannette ; mais l'esprit n'est pas nécessaire en amour.
— Il en a, je t'assure , et du plus fin.
— Tant pis.
— Pourquoi tant pis? l'esprit ne gâte rien.
— Je croyais que madame voulait un amour dans te genre naïf.
^- Oui ; mais est-il indispensable d'être un sot pour aimer ?
— On dit : aimer comme une bête ; et les provertes sont la sagesse des nations.
— Que diable, Justine, t'ont fait ces pauvres gens d'esprit pour que tu les maltraites à tout bout de champ î
— Madame , ils ne m'ont rien fait du tout.
— Et c'est pour cela que tu préfères les bêtes î
ET lEANIŒTTE. 285
— N'esH» pas une raison ?
-^ Rassure-toi y M. Jean n'a pas cet esprit que tu erains.
— Je ne cacherai pas à madame que je Tavais sou][h çonné d'abord d'être poète , à un certain air mélancolique qu'il a.
--^ Fi donc I ses ongled sont trop nets y ses cheveux trop bien en ordre y ses bas trop bien tirés pour cela, et d'ailleurs f je n'ai rien remarqué d'amphigourique dans ses manières dé ji'exprimer.
•^ Dès que madame est sûre que ce n'est pas un grimaud de lettres « je le trouve charmant de tout point.
— Penses-tu qu'il m'aime à la façon dont je veux ?
— Je le crois » au juger, fort éperdument épris de madame , de mademoiselle Jeannette , veux-je dire...
— Ohl certes 9 il n'aurait pas la hardiesse de lever l'œil jusqu'à la marquise de Ghamprosé.
'^ Peut^tre, je lui trouve un certain brillant dans l'œil 9 et il a l'air d'avoir le cœur asseï haut.
•^ Mais il faut qu'il ignore que mademoiselle Jeannette est marquise.
— Bien n'est plus facile, car ce jeune homme ne doit pas aller dans les endroits où fréquente madame, et ne
« monte assurément pas dans les carrosses du roi.
^ D'ailleurâ, il me rencontrerait, qu'il ne me reconnaîtrait pas : tu as su faire de moi-môme deux êtres si différents, que lorsque j'ai sur le dos le casaquin de Jeannette, je ne sais vraiment plus qui je suis.
— Et quand madame le doit*elle revoir, ce beau jeune galant?
— Dimanche, jour où je suis censée n'avoir point ùi' tâche à remplir ni de besogne à faire en ville.
— Si i'osais donner un conseil à madame y je lui recommanderais 9 pour la vraisemblance du rôle y de faire un peu la farouche à l'endroit de M. Jean, lorscpi'il lui débitera des douceurs , et de lui donner un peu du buse sur les doigts s'il s'émancipe. Ce sont les façons des petites
— Gomme je vais lui dire^ finissez! d'un ton... d'opéra-comique.
— Je dis cela , madame, parce que si Jeannette, qui dans les idées de sa petite sphère doit avoir des préjugés gothiques sur la vertu , se laissait aller tout de suite à des facilités de grande dame, M. Jean pourrait bien la soupçonner marquise.
— Mais sais-tu que c'est insolent ce que tu dis là ?
— Oh ! madame ne peut pas se faire une idée de l'importance qu'on attache à ces choses parmi le menu peuple : aucune défaite n'est vraisemblable avant six semaines ou trois mois de cour ; et puis , en forçant M. Jean à filer le parfait amour comme le font les bourgeoises, madame, j'en réponds , éprouvera des choses qu'elle ne saurait concevoir aujourd'hui.
— Mon Dieu , Justine , que tu es métaphysique ce soir.
— Avez-vous eu faim quelquefois ?
— Quelle singulière question me fais-tu là !— Jamais !.. Est-ce qu'on a faim ?
— Les paysans et les ouvriers prétendent que si.
— Rien ne me ragoûte à table ; je tâte un blanc-manger, je suce une aile de perdrix , je touche à quelques drogues , je bois un doigt de crème des Barbades , et c'est tout
— Eh bien ! si madame restait un jour ou deux sans
manger, elle mordrait à belles dents dans un chignon de pain bis et le trouverait délicieux, encore qu'il fût plein de bûches et de son.
— Bon ! Et tu me conseilles la diète pour me donner deTappétit?
— Précisément.
— Il y a peut-être du vrai dans ce que tu dis là.
— Quinze jours de résistance,- et je prédis à madame qu'elle sera amoureuse comme une œuturière.
— Et M. Jean, que dira-t-il de ce régime ?
— Il s'affolera de mademoiselle Jeannette au point de faire toutes les sottises.
— Tu me dis là des choses de l'autre monde , mais qui ont un certain sens; tu fais bien de me raffermir dans ces idées, car aujourd'hui même j'ai manqué faire une faute de costume , et oublier que Jeannette n'était pas la marquise de Champrosé,
Il était temps, pour ma vertu , que tu revinsses , et peu s'en est fallu que mon roman ne commençât par le dernier chapitre; mais pour me conformer à tes plans, je serais désormais d'une pudicité hyrcanienne et bourgeoise.
Tout en tenant ces menus propos , madame de Champrosé se fit mettre au lit, et Justine se retira lorsqu'elle vit Morphée jeter sa poudre d'or dans les yeux de sa belle maîtresse , ce qui ne tarda guère.
La marquise de Champrosé n'était pas la seule qui fût préoccupée tendrement à l'endroit de M. Jean.
Rosette la danseuse pensait aussi fort assidûment au vicomte de Caudale, depuis le souper de la Guimard.
Rosette , qui avait le cœur sensible , malgré sa vie de Manon Lescaut (et il faut dire à son excuse qu'il n'était guère possible alors d'en mener une autre à l'Opéra), éprouvait des émotions assez rares pour un sujet de b danse récemment sorti de l'espalier : elle aimait !
Ce qui l'avait séduite chez le vicomte , c'était une certaine grâce triste, un vague air d'ennui qui, derrière son
esprit , faisait supposer une âme , chose dont on s'inquiétait fort peu dans ce joyeux dix-huitième siècle.
En ce temps-là il fallait pour plaire avoir la bouche en cœur, le nez au vent, le rouge à la joue, naturel ou faux, le jarret tendu, l'épée en verrouil, le claque sous le bras, la main au jabot avec un air de marquis de Moncade, offrir des pastilles de sa bonbonnière, débiter des fadeurs ou des équivoques, chanter les derniers couplets contre la favorite, être gai, vif, pimpant, superficiel et surtout rieur, car c'était Tépoque des Ris, des Jeux et des Plaisirs, qui devaient régner dans la vie comme dans les ballets et les dessus de porte*
La mélancolie, cette fleur délicate de Tâme, était con* sidérée comme une maladie qui, d'après son étymologie» regardait M. Purgon et M. Fleurant.
Aussi fallait-il à Rosette un naturel plus tendre et plus distingué pour aimer le vicomte, au moment où ses compagnes, et même des femmes d'un rang plus élevé eussent trouvé qu'il donnait dans le morne et frisait l'ennuyeuse, par faute de pointe et de montant.
Quand il était pétillant comme un feu d'artifice, sous le fourmillement des paillettes de son costume et de son esprit, et que dans le premier moment de ses conquêtes il n'avait pas reconnu le vide des plaisirs. Rosette ne s'était pas sentie touchée de son mérite comme elle le fut depuis, circonstance qui tendrait à prouver ce paradoxe énorme, que, sous le r^e de Cotillon III» à l'Opéra, une danseuse a pu avoir de l'âme, ce qui semble; tout à fait invraisemblable : ces espèces, n'aimant que l'or^ les contrats de rentes, les diamants, la vaisselle plate, les carrosses, les laquais de six pieds de haut, et autres cbcMses solides» et ne s'amusant que des plaisanteries les plus
insoutenables^ en jargon de coulisse ou de débauche.
La pauvre Rosette avait été profondément étonnée, de ce que Candale, après l'avoir reconduite en vis-à-vis, l'eût si vertueusement saluée à la porte de sa chambre, car, sans vanité, elle se croyait faite de façon à ne par mériter taat de respect, et, dans tout le règne de Louis XV, un bit semblable ne s'était peut^tre pas produit.
Rosette n'en dit rien, car cette histoire divulguée eut perdu Caudale de réputation.
Aussi le matin, très-inquiète de cette mésaventure, dk fit devant une glace l'examen détaillé de ses charmes : elle déroula ses cheveux qui étaient à pleines mains ; elle regarda ses dents en les découvrant jusqu'à leurs gencives roses.
Jamais jeune loup, égorgeant dans les bois son premier mouton, n'en eut de plus pures ; elle examina son [m\ plus uni que le satin, que le marbre, que tout ce qu'il y a d'uni au monde, et elle n'y trouva ni un pli, ni une ride, ni une gerçure, ni une tâche de rousseur, ni une vergeture ; Hébé, la déesse de la jeunesse ; Hygie, la déesse de la santé, ont à coup sûr moins de fraîcheur.
Par un heureux privilège, que le vice a plus souvent que la vertu, les joues de Rosette, malgré le fard et les baisers, conservaient cette fleur de pêche que le moindre contact enlève ; elle passa en revue ses bras, qui étaient les plus beaux du monde, et ses jambes, que tout Paris admirait, brillantes comme le marbre sous leur réseau de soie, dans les ballets de Dauberval,
Le résultat de cette inspection fut un sourire. Rosette se trouvait belle.
Elle était rassurée et se donna pour explication que Caudale avait ce soir quelque souci dans Tâme, ou bien
qu'il était fatigué, quoique le dix-huttième siècle n'admît pas que l'on pût être fatigué.
Elle prit donc une grande résolution, surtout pour une danseuse, plus adroite de ses pieds que de ses mains ; ce fut d'écrire au vicomte de Caudale !
Les danseuses et même les grandes dames du dixhuitième siècles ne brillaient pas précisément par la calligraphie et l'orthographe.
On a conservé des lettres de madame de Pompadour, de madame la Popelinière, d'un style charmant, mais écrites comme ne le feraient pas aujourd'hui des cuisinières.
Rosette n'en savait ni plus ni moins que les jolies femmes de son temps. Elle prit une grande feuille de papier et y traça en lettres longues d'un pouce, et de l'aspect le plus hiéroglyphique le billet suivant, qu'elle aurait mieux écrit en trempant le bout de son orteil dans l'encre :
« Mon cher vicomte,
» Je suis.très-inquiète de vous, car sans doute vous étiez malade l'autre soir, ou troublé de remords de conscience, lorsque vous vous retirâtes si brusquement et si maussadement. Je vous soupçonne de m'avoir celé quelque gros péché quand vous étiez à mes genoux, chez cette grande désossée de Guimard. Venez achever votre confession et ne craignez rien, la pénitence sera douce. Je suis pour vous chez moi toute la nuit et tout le jour, excepté de midi à deux heures, où je répète un pas nouveau avec des gargouillades dont vous serez content, et qui me vont mieux que les rigodons, les tambourins et les loures. » Adieu, mon cœur,
» ROSETTE, » Second sujet de danse à l'Opéra. »
<( P. S. N'est-ce pas que Guimard est trop maigre et qu'elle a Tair d'un faucheux qiiîuid elle danse ? »
Celte lettre fut portée à l'hôtel de Candale, et remise au vicomte sur une joli plateau d'argent ciselé par Réveil.
Cândale se s'étonna pas autrement des jambages hasardés et de l'orthographe fantastique du poulet qu'il déchiffra assez couramment 9 et dit au grand laquais qui attendait la réponse, avec cet air adorable de fatuité des seigneurs d'autrefois, moitié excédé, moitié protecteur:
— C'est bon, j'y passerai.
Lorsque madame de Champrosé s'éveilla, sa première pensée fut pour M.^Jean. Tous les rêves avaient été pour lui : toute la nuit, sous son ciel à baldaquin , la noble marquise s'était vue dans la petite chambre, louée par Justine, avec le costume de Jeannette, assise dans ce fauteuil qui avait si bien l'air d'avoir appartenu à une aïeule, tenant sur ses genoux l'étroite planchette de l'ouvrière en dentelles et croisant avec ses doigts menus des fils imperceptibles qui s'embrouillaient sous les baisers de M. Jean, dévotement agenouillé sur un petit tabouret devant elle.
Changeant de sphère, madame de Champrosé semblait avoir changé d'âme et de caractère ; l'obssession des galantins qui la bourraient de madrigaux fades, de compliments édulcorés , lui avait jusque-là produit l'effet de ces sucreries, de ces crèmes fouettées, de ces meringues à
la glace qui ôtent le goût des aliments sains et rassasient sans nourrir.
Trop entourée pour faire un choix, trop prévenue pour éprouver un désir, elle consumait sa vie dans une nonchalance fantasque. Les amours avait chassé l'Amour. Depuis sa rencontre avec M. Jean, TAmour avait chassé les amours.
Dés qu'elle fut habillée» le désir d'aller à la petite chambre s'empara d'elle; mais Justine, qui était prudente, malgré ses airs évaporés, représenta respectueusement à sa maitresse qu'il ne serait pas toujours facile de sortir de rhôtel incognito, et que les stratagèmes qui réussissaient bien une fois ou deux, à cause de l'imprévu, finissent par s'éventer et se découvrir.
— Madame ferait mieux de prétexter un séjour de six semaines à la campagne, dans un château quelconque.
— Rien ne serait plus facile ; mais si j'annonce que je vais dans une de mes terres, j'y serai attendue ; mes amis de Paris pourraient vouldr me rendre vidite^ et tout se découvriraili
— Aussi n'est-ce pas dans un de ses ohftteaut que je conseillerais à madame d'aller.
-^ CheB une dé mes amies la ehose serait bien plus tit^ découverte*
•^ N'ai-je t)as entendu dire à tnadaine qu'elle atait une parente en Bretagne?
— C'est vrai, je n'y pensais plus, une vieille tatite sempiternelle, perchée comme une chouette dans un ancien donjon, en compagnie d'un tas de hiboux, avec un nom qui fait saigner la bouche tant il est dur à prononcer.
On dit qu'il faut passer par une série de casse-cou
pour arriver à cette gentilhommière, qui Surplombe de de deux ou trois cents pieds sur TOcéan.
— Eh bien, madame ferait bien d'aller rendre visite à sa tante, pour un mds ou deux.
— Justine, que me dis tu là !
— La parente de madame ne vient jamais ni à Paris nia Versailles?
— Ohl non ; elle se croit encore au temps d'Anne de Bretagne et des parlements, et regarde Paris comme une Babylone d'abominations.
— C'est ce qu'il nous faut ; madame, accompagnée de la fidèle Justine, monterait en chaise de poste, s'excusant de ne pas emmener de suite, sur l'humeur quinteuse et revêche de la vieille dame, et partirait bien ostensiblement avec un grand bruit de grelots et de fouets; puis, au premier relai de poste, nous prendrions nos habits de bergère et nous rentrerions dans Paris par une autre porte.
— C'est délicieux I s'écria la marquise en frappant joyeusement ses mains l'une contre l'autre ; de cette façon, j'aurai devant moi six semaines de liberté I Justine est un vrai trésor.
— Puisque madame la marquise daigne le dire , je n'en disconviens pas, fit Justine avec une révérence comique ; je vaux bien mon prix ; et M. de Marivaux a mis dans ses pièces du Théâtre-Frangais des soubrettes qui ne sont pas de ma force.
Madame de Champrosé fit un petit signe d'assentiment, et toutes les choses se passèrent de la façon que Justine les avait réglées.
Le départ convenablement annoncé, la chaise sortit de la cour de l'hôtel, entraînée par trois vigoureux perche-
rons, au btuît d'Un tintamarre de fbuels (pil faisait pousser de pitoyables glapissements aux sylph&s fesses dans l'air.
La cliaise eut bientôt travei*sé les' rUeâ fatigeUses de h grande ville, couvrant les (ïiétons d'Uh déluge de boue, rdUant leâ éhiens, ^nVel-sànt les (ihilësophëâ qui, ft Tinstar de Jean-Jacques, tâchaient de se faire âcerëehéf pat les ëquipàgëd, ttfiU Ûê tiôUVdii" metttë dans leui^ tëuilles des dëdaïUatlëUS cëUtit» leô gétis riëhed à Tadresâë de h canaille , que ces sortes d'invectivëd déëlatDabiii3S réjouis^ sent toujëurs: -
L'en ^rtit de Ift barrière et l'eU etitrft dcuid là ëàmpagne * quoiqu'il m toinbé de la plulë dails la tnâtinëe et que les ëheâihs fussent détrempés, le eiel brillait dàus tout son éëlat^ et quelques jolis titia^ ^mmelës, hussi légëh que èëui des pMfondâ de Frilgbilài'd^ ëlraient dur le foiid d'Un bleu tëhdte aussi pur qUe éëlui de la port^Iaine de Sèvres la mieux réussie ; un feuillage d'un vert teildrt et gài^ éar le priiltëmt)s Ue faisait qUë de haltre, et Flore n'avait {)as ëricorë vu ses fleurs, châttgées en fruitsj aller remplir les cbi'beilles de Pemone j rendait rhoriron agréable et riant comme un décor champêtre peint à l'Opéra par Bouehër: le pàjnsage^ quoique moins aÉuréet vert-pomme dâUs le lointain ^ n'eli avait pas moins son charme j cdir la nature, quoique manquant de grâce et un peu grossière^ s'entend asseî bietl à tenir la paletie et à manier les pinceaux , et, si elle avait un peu d'académie^ on n'aurait rien à lui reprocher.
U est vrai que les t)ersohnages qui peuplaient ces campagnes n'étaient pas habillés en taffetas gorge de pigeon et de satin céladon, comme ceux des dessus de porte et des pastorales : les moutons qui paissaient ne méritaient guère
ET JEARNETTE. 247
Tépithete de blancs que leur prodigue madatne Deshoulières; ils paraissaient h'avoir pas été savonnés depuis longtemps, si môme ils TaVëlem jamais été; les tendres agneàun ne portaient Atl col aucune faveur rose ou bleue, et si la belle ï^hilis eût voulu en serrer un contre son Cœur, elle eût infailliblement tâché son corsage â échelle, fear rien n'était plus crotté que ces agnelets.
Ces moutons étonnèrent un peu la marquise, qui s'était fait, d*apt^ les petits vefs de M. Tabbé, et les gouaches de soti ëventaili une tout Autre idée de la race ovine.
— Qu'est-ce donc que ce tas de haillons qui chemine sur deiix grands vilains pieds plats et rouges ?
— Cela, madamCj c'est un berger.
— Ciel ! que me dis-tu là, Justine. Tu le moques! Un berger, ce pataud!... C'est itnpossible!
=— Il ne ressemble gtière à Ceux de l'Opéra.
— Et il a bien tort^ Justine. La réalité devrait Copier le fatlx;
-^ Sans doute. Marcel et Veslris, quand ils dansent la courante dans les bergerades, ont bien meilleure façon que cela.
— Et cette autre horireiir, qui va battant des dindons avec une gaule?
-^ Nous venons de voir Tircis; maintenant, hous voyons Philis.
'-^ Justine ^ tu abuses de Ce que je ne me coimais pas aux Choses de la campagne pour me dire des histoires incroyables.
Cet affreux morceaux de chair mal taillé, cette perruque de filasse emmêlée, ce teint truite, ces gros jupons rapiécés, cette affreuse cape en guenille, non, ce n'est point Philis.
— C'est Philisen personne. II y a des milliers de Philis, en France, aussi laides que cela.
— Ahl tu déranges furieusement mes idées pastorales. En conversant ainsi , madame de Champrosé penchait
sa tête tantôt à droite , tantôt à gauche, s'émerveillant de tout ce qu'elle voyait, et toute joyeuse de Vidée que tout en paraissant s'éloigner de M. Jean, elle s'en rapprochait en réalité.
Quand la chaise s'arrêta au relai , madame de Champrosé se prétendit un peu fatiguée, et demanda une chambre d'un air languissant, comme une personne qui se sent attaquée d'une indisposition qu'elle n'a pu prévoir, et voudrait ne s'être pas mise en route.
La chaise fut dételée , et madame de Champrosé dit qu'elle verrait si dans deux heures elle pourrait continuer son chemin. Comme vous le pensez bien, l'indisposition ne fit qu'augmenter, et Justine , du ton d'autorité d'une personne qui s'entend aux choses de la médecine, décida qu'il fallait rebrousser chemin, et l'on repartit, non cette fois dans la chaise de poste, mais dans une carriole louée d'avance par Justine.
Le cheval percheron , attelé à la carriole, ramena d'un joli petit train la marquise et la soubrette à la barrière Saint-Denis, où les malles furent emballées dans un fiacre, et bientôt les deux femmes se trouvèrent dans le petit logis dont M. Jean, quoiqu'il n'en eût pas l'adresse par écrit, et qu'il n'y fût venu que le soir, sut parfaitement retrouver le chemin.
On voit dans eertains eontes indiens des personnages , soit dieux, soit génies , ou tout simplement magiciens^ qui ont la facilité de changer de corps et d'existence sans changer d'âme pour cela.
Grâce à Tindustrie de Justine ^ qui avait su mettre le caprice de sa maîtresse en action, madame de Champrosé, sans talisman, sans paroles de grimoire» se trouvait dans la situation de ces personnages fabuleux.
La transformation, ou si vous Taimez mieux, la métamorphose était complète* Rien dans ce réduit ne rappelait à Jeannette la marquise de Ghamprosé. C'était une existence toute nouvelle.
n arrive souvent qu'on se déplace dans les conditions roêine les mieux réglées, mais Ton emporte toujours quelque chose de soi dans la situation qu'on traverse, ne fûtce que le vêtement, ne fût-ce que le nom ; ici tout était
différent , et madame de Champrosë ne savait plus au juste si elle était marquise ou grisette.
Un rendez-vous avait été pYis pour le dimanche. M. Jean, vous le pensez bien, n'eut garde d'y manquer.
Comme c'était jour de fête, le jeune protégé de M. Bonnard, qui était venu de bonne heure, et avait failli surprendre au lit la fausse Jeannette, habituée à se lever tard, proposa, comme c'est l'usage entre commis et grisette, une partie de compagne aux environs de Paris, avec collation de fraises, course à âne dans le bois, et diner au cabaret du Lapin-Blanc.
Ce plan fut agréé. Seulement Jeannette voulait emmener Justine ; mais celle-ci, qui préférait à la compagnie la plus aimable celle de son courtaud de boutique, garçon peu éloquent sans doute, mais expressif dans le têle-à-tôte, s'excusa en disant qu'elle avait à faire des visites qui étaient d'importance et ne se pouvaient remettre. Jean lui sut beaucoup de gré de cette éclipse, et madame de Champrosé ne lui en voulut pas.
On gagna la' barrière en fiacre ; M. Jean , encore qu'il ne fût que surnuméraire aux gabelles, paraissait avoir apporté d'Auxerre un nombre suffisant d'écus de six livres dans sa bourse de peau, et se pouvait permettre ces magnificences qui eussent effrayé et épuisé de petits clercs de la bazoche, et même des fils de droguistes.
Les environs de Paris, sans être de la beauté dont les voyageurs prétendent ceux de quelques autres villes, offrent cependant un agréable mélange de cultures, de jardins, de marais, et de bocages, où les oiseaux et les amours peuvent trouver à se nicher.
Les maisons des cultivateurs avec leurs toits rustiques, les moulins à vent tournant leur aile flasque , les guin-
j^ueltes qui rient et qui chantent, animent ce paysage qui, kins être agreste ni pittoresque, a néanmoins de jolis déails et des charmes imprévus.
Et d'ailleurs il n'y a pas besoin des ombres et des fraîîheurs de Tempe pour encadrer les amours d'une grisette }arisienne et d'un commis.
Jean et Jeannette s'en allaient donc par la campagne, e long des haies où la jeune femme apercevait toujours juelque fleurette à cueillir, le long des blés trop jeunes 3ncore pour pouvoir prêter leurs gerbes et leurs rideaux 1 l'amour.
L'on arriva ainsi en devisant au bois, où Jeannette fut hissée sur un âne, à son grand amusement, et parcourant plusieurs allées, accompagnée de Jean et de l'ânier, frappant de conserve la croupe de maître Aliboron, qui ne s'en inquiétait pas autrement et happait, tout en trottinant, quelque brindille de feuillage ou quelque tige de chardon, d'où il faisait envoler les papillons aussi empressés à courtiser la fleur épineuse que la rose dont on les peint si épris. La conversation qu'ils eurent ensemble serait difficile à rapporter. Des phrases insignifiantes prennent beaucoup de valeur par l'éclair de l'œil, le tremblement de la voix, la rougeur des joues.
Jean et Jeannette s'aimaient déjà trop pour se le dire, et jouissaient, sans avoir le besoin d'exprimer ce qu'ils sentaient, du. bonheur de se trouver ensemble, dans les champs, parmi les fleurs et la verdure, un beau jour de printemps.
Comme l'amour est une passion primitive, on la ressent peut-être avec plus de vivacité quand on se trouve au sein de la nature. Les conventions humaines et sociales s'oublient plus facilement lorsque rien de factice ne les rap-
pelle, et telle vertu qui serait restée farouche à la ville, s'humanise aux champs.
C'est pour cela que les poètes qui, sous leurs images, cachent quelquefois des idées philosophiques, ont peuplé les montagnes, les vallées, les bois et les prairies, les fontaines, d'Orcades, de Dryades, de Napées, de Limniades, de Naïades, de Pans, d'iÊgypans, de Satyres et de Faunes, fort galants et fort amoureux, et n'ont rien imaginé de semblable pour les villes.
Madame de Champrosé, cependant, ne succomba point à ce charme, et, si elle entendit les conseils des oiseaux qui se becquetaient dans leurs nids, des fleurs qui se penchaient Tune vers l'autre en entr'ouvant leurs calices, elle ne les écouta point.
Fut-ce par rigorisme ou par souvenir des recommandations de Justine , ou M. Jean , rendu timide par Témotion , ne sut-il pas profiter de l'ombre protectrice des bosquets et des facilités de la fougère ? Non.
L'état où se trouvaient les deux jeunes gens était si délicieux, qu'ils craignaient d'en sortir par quelque entreprise qui eût pu augmenter leur bonheur, mais peut-être aussi le troubler.
C'est ainsi qu'une marquise et un vicomte , déguisés l'une en grisette , l'autre en commis , mangèrent des fraises dans les bois, sans que la vertu eût à gémir que de quelques serrements de mains et de quelques baisers sur le front ou les cheveux , dont la bergère la plus prude se serait à peine formalisée. »- S'il semble étrange à qudque lecteur que M. Jean, qui avait paru plus ^f et plus délibéré à spn début, se soit alangui de la sorte, nous répondrons qu'alors il était pris de goût seulement, etque maintenant il est pris d'amour.
La sensible lectrice comprendra, tious y comptons, cette nuance délicate.
Les amoureux prétendent vivre d'air, à la fagon des sylphes dont M. Crébillon le fils et M. le comte de Gabalis racontent des choses on ne peut plus étonnantes ; mais cette assertion nous paraît fort hasardée , et il est certain que Jean et Jeannette, malgré tout le plaisir qu'ils avaient à cueillir des violettes , des fraises et des baisers dans les bois, arrivèrent avec un certain contentement au cabaret du Lapin-Blanc.
Le cabaret du Lapin-Blanc faisait assez bonne figure sur le bord de la route.
Son enseigne > connue' depuis lin temps immémorial , avait été barbouillée par un descendant fort éloigné d'Apelles, des deux c6tés d'une plaque de tôle qui brimballait au vent et qu'ombrageait une longue branche de pin ; mais l'hôtelier, peu sûr du talent de l'artiste, et se défiant de la fidélité de la représentation du lapin blanc , avait jugé à propos d'établir dans une cage une enseigne parlante où les yeux les plus ignorants ne se pouvaient tromper.
Un énorme lapin blanc, aux oreilles démesurées, aux gros yeux vermeils, brochait des babines en broutant une carotte à côté de sa fallacieuse image, qu'on aurait pu prendre pour un cheval, un cerf ou un éléphant.
La façade du Lapin-Blanc était enluminée , comme le teint d'un buveur, d'une joyeuse couche de touge qui indiquait aux desservants de la dive bouteille un temple ou tout au moins une chapelle de Bacchus.
Sur le toit de vieilles tuiles moussues où avaient fleuri quelques joubarbes se promenaient des pigeons de toutes couleurs, pauvres oiseaux de Vénus, ne prévoyant pas la
2H lEAN
(^rapaudine et les petic^ pois, et faisant l'amour comme si la broche ne tournait pas incessamment au rez-de-<^aussée..
Les poulets montraient dans la cour la même insouciance , bien que quelque gâte-sauce , veste blanche au dos, casque à mèche, coutelas au côté> sortît de temps à autre de la salle basse et en empoignât un par Taile, malgré ses piaillements, car le cabaret était bien achalandé, et la vrille de fumée de sa cheminée , qu'on voyait en spirales bleuâtres sur un fond de verdure, ne s'arrêtait jamais.
Autour de la maison s'étendaient des tonnelles en treillages formant cabinets, et toutes couvertes dehoulrfon, de vigne vierge , de rosiers grimpants et de chèvrefeuille. C'était diampètre^ rustique et galant au possible.
Les parfums des fleurs oorrigeûent è propos les arônns culinaires, plus substantiels ^ mais moins suaves » et une feuille de rose tombait dans un verre , .comme pour mêler Vénus à Bacchus.
Les deux amants s'établirent sous une de ces tonnelles^ vis^à-vis d'une table garnie d'une grosse nappe, bise fort propre, traversée d'une large raie rose, de couverts d'étain , de verres à cotes, et d'un broc d'un petit ctû d'Argenteuil assez vert^ mais naturel , et n'ayant point recule baptême, diose rare chez les cabaretiers, grands convertisseurs de vins , et qui n'en souffrent point dans leurs caves qui ne soient bons chrétiens.
Le repas fut le plus gai du monde ; les mets, quoique simples, étaient assez lûen préparés , et l'appétit leur servait de sauce.
A coup sûr, ai quelqu'un eût passé sur la route et regardé à travers les découpures du feuillage ce commis et
cette grisette mangeant et riant à belles dents, il n'eût pas soupçonné que ce commis était un vicomte , la grisette une marquise, M. Jean M. de Caudale, et mademoiselle Jeannette madame de Champrosé.
On revint à la ville par le plus joli clair de lune , et Jeannette , qui prenait tout à fait Fesprit de son rôle, salua gracieusement M. Jean au seuil de sa maison , dont elle lui referma fort proprement la porte sur le nez.
C'est ainsi que cette journée , commencée sous les auspices de Vénus, déesse de TAmour, finit sous ceux de Minerve, déesse de la Sagesse.
La pauvre Rosette attendit vainement le marquis de Candale, à qui le personnage de M. Jean rendait difficile d'en soutenir un autre ailleurs.
Elle s'étonna de ce manque de galanterie dans un gentilhomme si accompli 9 et en prit une humeur qui lui fit rabrouer fort aigrement un officier de mousquetaires, un petit-collet, et même un fermier général qui se voulait émanciper à sa toilette , quoique ces derniers soient en bonne odeur à l'Opéra , et n'y trouvent pas de cruelles, à ce que l'on prétend.
Le soir, elle dansa son pas tout de travers, perdit la mesure , confondit les temps , et risqua de se faire siffler, car elle cherchait des yeux le vicomte dans la salle, et, ne le voyant pas dans sa loge habituelle, elle tâchait de fouiller du regard les clavecins et les bonnets d'évêque où elle le soupçonnait en bonne fortune avec quelque rivale;
elle ne put rien découvrir et rentra toute dépitée dans la coulisse 9 sans môme penser au peu d'effet de la gargouil- Jade qu'elle venait d'exécuter assez mal , il faut le dire, et qui lui eût attiré, bien réussie, des applaudissements qui, certes, eussent fait enrager sop amie Guimard.
Le ^uper, qu'elle était dans l'habitude de donner après la représentation , fut le plus triste et le plus maussade du monde, quelques efforts que fissent pour l'égayer les convives et les parasites qui ne manquent jamais à ces sortes de fêtes. — Ce fut peut-être pour la première fois qu'on s'ennuya chez Rosette.
Le lendemain , voyant que Candale n'arrivait pas , elle résolut un grand coup de tête : ce fut de l'aller trouver, quoique son amour-propre de femme en pût souffrir; mais l'amour , qui est plus fort que la mort , n'a pas de peine, lorsqu'il est véritable, à l'ftnporter sur la vanité.
Elle s'habilla comme une femme qui veut être irrésistible, avec un goût, une grâce et une richesse inouïs. Il semblait que les ;fées eussent arrangé de leurs* mains les frêles merveilles de sa coiffure, et bâti sa robe avec des pétales de fleurs, tant elle était frêle et légère, quoique relevée d'agréments de toute sorte.
Son chignon à la Dubarry, invention charmante due à la favorite, et qui séduit par un air voluptueux et négligé, comme si la chevelure détachée par une main téméraire eût été relevée à la hâte ; l'épingle d'or, ayant pour tête un gros diamant, et piquée de biais, ornement que n'adoptent pas les prudes . mais qui sied à ravir, lui donnaient une physionomie de nymphe en conquête des plus agaçantes , et à laquelle le vieux Priam lui-même n'eût pas résisté , malgré les neiges de l'âge.
Elle monta dans un snperbe yis4-vis dû à la tendresse du prodigue prinoe de R..., et qui n'avait pas eoAté moins de cinquante mille livres ; magnificenoe qui ne doit point surprendre, lorsqu'on songe que la Guimardse promène à Longchamps dans une voiture aux roues côtelées d'argent et traînée par six chevaux ferrés de m^ne, rien ne semblant assez beau à ces impures qui prennent plaisir à souiller l'or pour narguer la vertu pauvre.
Rien n'était plus magnifique et plus éWgant en même temps que la voiture où monta Rosette la danseuse ; use reine ne l'aurait pas souhaitée plus luxueuse.
Outre le ohiffire de Rosette tracé en fleurs , qui formait le milieu des quatre panneaux principaux sur fond d'or, sur chacun des panneaux de cèté l'on voyait répétés^ d'une part, une corbeille garnie d'un lit de roses sur lequel deux eoloiAes se becquetaient lascivement ; de l'autre, un cœur transpercé d'une flèche, le tout enridii de carquois , de flamibeaux , de tous les attributs du diea de Paphos.
Ces emblèmes ingénieux étaient surmontés d'une guirlande en fleurs de bui^u, la plus belle chose qu^on pût voir de ses deux yeux. Le reste était proportionné.
La housse du siège du cocher, les supports des laquais par derrière, les roues, les moyeux, les marchepieds étaient autant de détails recherchés et finis, qu'on ne pouvait se lasser de contempler, et qui portaient Tempreinte des grâces de la divinité d'un char aussi voluptueux.
Chacun, en le voyant passer, s'écriait que jamais les arts n'avaient été poussés à ce degré de perfection « et que la galanterie ne pouvait aller plus loin.
Ce fut dans ce superbe équipage que Rosette sq rendit
à rh6tel de Candale , faisant Vadmiration des hommes et ]e désespoir des femmes, qui s'indignaient de ce qu'une espèce affichât un tel luxe, lorsque elles-mêmes étaient forcées de marcher à pied ou de se faire voiturer dans des carrosses de Tautre siècle, aussi surannés que ridicules, mais bien dignes de charrier ces laiderons rechignes et ces vertueuses momies.
Le suisse, colossal et convenablement vermillonné et bourgeonné, secouant la poudre de sa perruque à chaque mouvement, et faisant osciller sur le dos de sa livrée son énorme queue garnie d'un crapaud , ouvrit la porte avec empressement, et le vis-à-vis, traîné par quatre magnifiques chevaux aux crinières nattées de rose et d'argent, tourna dans la cour sablée et vint s'arrêter devant le vestibule de l'escalier qui égalait celui d'un château royal , pour la majesté et le grand goût delà décoration.
Là, un valet de pied, assis sur une banquette, et jouant aux cartes avec un piqueur, répondit au laquais de Rosette que le vicomte de Candale n'y était point.
Peu contente de cette réponse, qui déconcertait ses plus chères espérances. Rosette fit approcher le valet de pied et le voulut interroger elle-même.
— Lafleur ou Labrie? dit-elle d'un ton interrogatif.
— L.afléur, pour servir madame, répondit le valet en saluant.
— Réponds-moi franchement, Lafleur, ton maître est cliezlui?
— Non, madame, il n'y est point.
— Tu es sur qu'il ne se fait point celer?
— S'il se faisait celer pour les fâcheux, il y serait pour madame. M* le vicomte de Candale nous donne pour consigne de laisser passer les jolies femmes, répondit le ma-
raudy qui se piquait d'esprit et lisait quelquefois des nn mans dans les antichambres.
— Tu es galant, Lafleur, comme un valet de comédie. Voilà deux louis pour ton compliment.
Tu dis que ton maître t'ordonne de laisser passer les jolies femmes... à moins cependant qu'il n'y en ait d^ une chez lui.
N'est-ce pas qu'il y en a une?
— Oh ! non, madame. Lorsque M. le vicomte est en affaire réglée, il va dans sa petite maison du faubourg.
— C'est juste, dit Rosette ; où avais-je l'esprit?
— Faudra- t-il dire à M. le vicomte que madame est venue?
— Oui, n'y manque pas.
— Madame... de quoi? dit le valet avec un air malicieux, quoique plein de respect.
— Rosette tout court, ou, s'il te faut un titre, — Rosette de rOpéra — cela vaut un titre de duchesse.
— C'est bien, madame, je n'aurai garde de l'oublier, ei je vais boire les deux louis à votre santé, avec mon ami Champagne.
Rosette fit dire à son cocher de toucher vers le faubourg de ***f où se cachait la petite maison du vicomte de Caudale, qu'elle connaissait par les récits de ses compagnes, sans y être allée elle-môme, hélas !
Ce n'est pas d'ordinaire en si brillant équipage qu'on se rend à ces mystérieux asiles, mais bien en carrosse uni, avec une livrée grise, empaquetée d'une vaste thérèse ou quelque voile rabattu sur la figure, ou dans une chaise hermétiquement close qui vous jette à la porte, ouverte et refermée aussitôt, sans que le passant curieux ait pu saisir autre chose que la pointe d'une mule de satin et le
bout des doigts gantés soulevant le marteau ou tirant le pied de la sonnette.
Comme Rosette n'avait rien à ménager, ni firôre féroce, ni mari jaloux, ni protecteur en titre, elle ne risquait rien i se montrer à découvert, et s'en alla heurter bravement à la porte de la petite maison.
Un valet, couvert d'une livrée de fantaisie, et qui habitait là au cas qu'un rendez-vous de jour ou de nuit y amenât M. le vicomte, ouvrit aussitôt et introduisit Rosette dans le sanctuaire.
Ce vénérable portier de Cythère avait l'air grave, empesé, discret et pénétré de l'importance de sa place , qui n'était pas une sinécure, car jusqu'alors le vicomte avait mené joyeuse vie.
n ne parut nullement étonné de la présence de Rosette, quoiqu'il ne l'attendit pas ; mais M. de Candale avait auprès des belles des façons si persuasives et si triomphantes, que le temps lui manquait souvent pour prévenir les ministres de ses voluptés ; celui-ci pensa donc que c'était un rendez-vous impromptu , et que le vicomte allait arriver.
Cette petite maison, que rien ne décelait du dehors, et qui se cachait derrière de grands murs insignifiants, vieillis à dessein pour ne pas attirer l'œil, était une des plus élégantes du faubourg : tout y était disposé pour le plaisir et le mystère.
Quatre ou cinq pièces plafonnées en coupole et prenant le jour de haut, la composaient. Tout ce que le luxe peut inventer de rare et de voluptueux y était réuni.
Des mythologies amoureuses dues au pinceau agréable et léger de Boucher, le peintre des Grâces et des Amours, agrémentaient les plafonds et les dessus de porte.
Les lambris tourmentés et tarabiscotés avec un caprice
inouï étincelaient de dorures en or de plusieurs coiileois et représentaient des rocailles, des palmes, des fleurs entremêlées de musettes, de flûtes de Pan, de nids de eolombe, de lacs d'amqur, de flèches, de cœurs, de coupes, de flacons et autres attributs galants, sculptés avec b^ucoup d*art et de délicatesse.
L^meublement était des plus galants et des plus magnifiques. De grandes glaces semblaient prêtes à multiplier les ol^et^ charmants dont ces lieux enchanteurs avaient le privilège de recevoir la visite.
P'énormes vases de Chine en céladoB craquelé y contenaient les fleurs les plus rares, incessamment renouvelées; des tapis épais, semés de roses» y assourdissaient les pas.
Mais une partie qui avait été l'objet d'un soin tout partipuUery c'était celle des sophas, des dudiesses et des paphos.
Le sopha du boudoir, entre (^utres, d'une étoffe bleu de ciel relevé de passementerie et de glands d'argent, eût offert un logement riche et commode à l'âme d'Amanzâ, le conteur favori de Schahabam et eût pu lui fournir autant d'aventures à lui seul que tous les divans d'Agra.
La solitude de la petite ipaison û\ plaisir à Rosette qui, tout en désirant voir Candale, craignait de Vy rencontrer.
Pour laisser un signe de sa venue, elle défit un superbe brac^lpt orné d'un camée représentant Terpsychore dansant, tandis qu'Euterpe joue de la flûte, et le posa sur un oreiller du sopha, de façon à ce qu'il pût être vu et trouvé facilement; mais elle se retira après avoir regardé à sa ipoi^tre l'heure qu'il était, comme quelqu'un qui ne peut plus attendre.
— Je reviendrai, dit-elle au laquais.
— C'est bien, madame, répondit-il en s'inclinant.
En sortant de la petite maison, elle se fit conduire chez la Guimard, où le vicomte de Candale fréquentait, et qui aurait pu lui en donner des nouvelles, mais la célèbre danseuse n'avait pas vu Candale depuis le souper.
I^. de Valnoir l'avait vainement cherché pour une fête
quil donnait et où l'on devait jouer une parade amphigoorique de Collé, des plus libres et des plus divertissantes.
Rosette rentra chez elle fort mécontente et tari triste. Elle n'avait plus qu'une chose à taire, attendre que le vicomte, mû de quelque résipiscence galante, la vînt trouva' de lui-même, parti mélancolique et piteux qu'une amoureuse ne saurait admettre.
Le lendemain, elle retourna à la petite maison du bubourg et retrouva son bracelet à l'endroit où elle l'avait mis, preuve de la sagesse de Caudale.
La chose devenait grave : un vicomte de vingt-cinq ans, beau, riche... et sage. Cela n'était pas naturel.
n devait y avoir quelque passion là-dessous; le bonheur seul peut distraire du plaisir.
Après avoir erré une demi-Jieure dans cette solitude voluptueuse dont il lui eût été si doux de profiter. Rosette se retira, à la grande surprise du grisou qui ne pouvait comprendre que son maître manquât de la sorte deux rendezvous qui devaient être agréables.
Il eût compris qu'il ne fût pas venu au second, mais qu'il eût oublié le premier, cela blessait ses principes de valet don-Juan qui avait eu l'honneur d'appartenir à M. de Richelieu, et de travailler avec M. Lebel, ministre des plaisirs de Sa Majesté, aussi prit-il sur lui d'écrire à M. le vicomte ce qui se passait. Voici la missive du vénérable serviteur :
« Monsieur le vicomte,
<c J'ai toujours rempli avec beaucoup de zèle la place que monsieur a daigné me confier, et je crois m'en être montré digne. Sans vouloir en rien préjuger des intentions
de monsieur^ qui est bien le maître de faire ce qu'il lui plait, je pense qu'il est de mon devoir de l'avertir qu'il m'est venu deux fois à sa petite maison y dont j'ai la garde et la direction, une fort belle dame en grand équipage, point masquée ni cachée, et qui m'a paru être d'Opéra. Elle semblait avoir un grand désir de voir monsieur.
a n §e peut qu'entre tant d'afiaires que monsieur a sur les bras, comme de princesses, de duchesses, marquises, baronnes, présidentes et autres, il ait oublié celle-<$i. Je sais que ce ne sera pas pour monsieur un bien grand triomphe, vu qu'il a tout ce qu'il y a de plus huppé ; mais, outre que cette dame est très-bien de sa personne, elle en tient véritablement pour monsieur et s'en va le coeur bien gros. Nous qui voyons passer beaucoup d'amours, nous nous y connaissons; c'est du véritable, et j'en préviens monsieur pour qu'il en fasse comme il lui conviendra.
<c Roux, dit Hector, valet de cœur et grison de M. le vicomte. »
Cette lettre parvint à Caudale qui reconnut tout de suite Rosette à ce portrait, et se promit d'aller chez elle; mais l'homme propose et l'amour dispose, et Candale, vêtu de l'habit de droguet de M. Jean, se trouva dans la petite chambre de l'ouvrière en dentelles, au lieu d'être dans le boudoir de la danseuse comme il en avait le dessein.
Contrariée du peu de succès de ses démarches, Rosette se sentit si triste qu'elle se crut malade; elle dit qu'elle avait ses nerfs et ses vapeurs, et s'établit dans une chaise longue. Ses amies la vinrent visiter, entre autres la Guimard, qui, au fond, était line assez bonne diablesse*
Elle vit tout de suite, en femme d'expérience, quel était
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le mal de Rosette, et au lieu d'y chercher une foule de noms barbares comme un membre des quatre facultés n'eût pas manqué de le faire , elle lui dit sans autce préambule :
— Tu es amoureuse.
— Hélas I oui.
— Comment, I^élas! N'est fs^ ^moMjejm qui veut; c'est ^n bonheur qui n^ m'est arrivé qu'une (Dis, ^tje donnerais bien les mille écus d0 pension par semaine que mo dpnn0 le prinpe pour en être encore làl