PREMIERE PARTIE
Tant que dure la journée, les convois qui s'acheminent vers le cimetière de Bagneux débouchent par la rue de Fontenay, bordée de petites fhaisons, de marchands de fleurs ou d'objets funéraires, de guinguettes, de bosquets, de terrains vagues. Devant eux s'ouvre un paysage champêtre : le clocher de Ghâtillon dans un bouquet d'arbres, des coteaux boisés semés de petites maisons, des champs. Au haut de la rue, ils longent le mur du cimetière qui leur ferme l'horizon, passent sous la grande porte de fer ouverte comme une gueule insatiable, s*engagent dans l'avenue principal^
^ UiN VAllNQUEUR
entre deux doubles rangées de grêles platanes. Des d€ux côtés, un rideau d'arbustes cache en partie la végétation mensongère des couronnes de celluloïd et des croix en verroterie, dont quelques débris mêlent au gravier du trottoir des syllabes dépareillées de « regrets éternels ».
Par cette belle journée d'été, où la poussière poudrait les feuilles des platanes, un corbillard de dernière classe suivait la route habituelle; derrière, à côté d'un petit garçon d'une douzaine d'années, pâle dans ses habits noirs, Alcide Délémont paraissait s'étonner d'être là. Son énergique figure à tons de brique, traversée par une rèche moustache grisonnante coupée au ras de la lèvre, exprimait plus de contrariété que de chagrin, plus d'orgueil que de tristesse. Sous ses épais sourcils noirs, dressés en pointes rebelles, comme des virgules retournées, ses petits yeux gris d'acier couraient en tous sens, pour revenir se fixer sur la pauvre bière que décoraient deux maigres bouquets et la couronne trop riche qu'il avait achetée en passant. Il serrait les dents, d'un instinctif mouvement de défense qui tirait ses joues, faisant ainsi saillir davantage son menton rasé, carré, proéminent. Sans doute, il se demandait comment un homme de son importance, propriétaire et directeur de la Grande Bouteillerie de l'Ile Saint- Germain, pouvait se trouver là, derrière ce corbil-
UN VAINQUEUR -â
lard misérable, qu'accompagnaient avec lui un concierge, un ouvrier typographe et deux ou trois bonnes femmes, tandis qu'un peu plus loin sa iconfortable Victoria suivait au pas? Et cette question l'amenait à se remémorer des choses oubliées^ à évoquer des figures disparues : en sorte qu'une certaine émotion, que sa figure ne trahissait pas, montait pourtant dans son esprit, pareille à ces légers brouillards qui fumaient dans le ciel. Depuis bien des années il ignorait sa sœur atherine, — la dernière de la nombreuse famille dont il était l'aîné. Il gagnait déjà son pain comme « gamin », lorsqu'elle vint au monde dans une de ces maisonnettes qui dépendent de la patriarcale verrerie de Chalon-sur-Saône. Il se la rappelait enfant, parce qu'après le travail, il jouait avec elle ainsi qu'avec un petit chat, — dont elle avait les griffes promptes, les dents aiguës, les pelotonne- Iments gracieux. Elle pouvait avoir quatre où cinq ans quand il quitta le pays. Il la retrouva jeune fille, lorsqu'il revint pour l'enterrement de leur père, peu de temps avant le commencement de sa fortune : elle était blonde et délurée, jolie, coquette, capricieuse. Un peu plus tard, sa mère lui apprit qu'elle était partie avec un ouvrier. On ne la revit plus : quand la mère mourut à son tour, elle ne vint pas réclamer sa part de l'infime héritage. Elle restait pourtant en correspondance avec une de ses
k m VAINQUEUR
sœurs, Marianne, mariée à un facteur rural. Ce fut par Marianne qu'on sut qu'elle avait un enfant, et, dans la suite, que, son amant l'ayailt abandonnée après plusieurs années de vie commune, elle tenait une petite boutique de papeterie dans le quartier dB Montrouge. Marianne mourut aussi : personne ne s'inquiéta plus de Catberine. Les membres survivants de la famille travaillaient chacun pour son compte, dans des pays différents, aux colonies, en Amérique, aussi dispersés que les graines d'une plante que le vent a emportées, qui germent et se développent aux lieux où le sort les a déposées.
Une seule des sœurs. Glaire, habitait Paris.
Entrée toute jeune comme demoiselle de magasin dans un bazar de sa ville natale, elle y fit, vers sa vingtième année, la connaissance d'un jeune professeur, nommé Maximilien Romanèche, qui l'épousa. Appelé bientôt après à Paris pour enseigner l'histoire au nouveau lycée Helvétius, il fut également chargé d'un cours dans un lycée de jeunes filles. Très laborieux, il donnait en outre force répétitions pour élever ses quatre garçons, Robert, Marc, Tony et Juste. Cette famille venait de temps en temps passer le dimanche à l'usine. Délémont la trouvait trop nombreuse et bruyante : entre lui et son beau-frère, il y atàit cette incompatibilité qui sépare l'homme d'action de l'homme de pensée, surtout quand l'esprit abstrait de celui-
ci tourne dans le cercle étroit de la routine intellectuelle. Or, Romanèche était précisément de ces hommes qui peuvent augmenter à l'infini leurs connaissances positives sans élargir d'un point leur horizon. Avec son énorme boîte crânienne, sa calvitie, son vaste front qui s'évasait sur des tempes renfoncées, son teint couleur de plomb, sa barbe en avant, il était imprégné de certitudes, bourré de jugements tout faits, pédant, catégorique, perpétuellement en chaire. Bien qu'il se crût l'esprit libre, il ne revisait pas un dogme de sa foi : acerbe quand elle s'exerçait sur les choses de la religion, sa critique désarmait en touchant à la Science, au Socialisme, à la Révolution, — idoles qui remplaçaient, dans son âme désaffectée, les autels dont il la croyait délivrée, abstractions qu'il décorait de majuscules théologales et sur lesquelles il reportait sa piété. Il souffrait d'être confiné dans l'enseignement alors que sa vocation le portait vers la politique, de corriger des copies en rêvant de refaire les lois; il suivait les événements du jour avec une attention qui peut-être guettait l'occasion d'un saut dans l'inconnu, cultivait quelques relations dans la presse avancée; il fréquentait les réunions publiques sans y prendre encore la parole, en homme qui sait attendre son heure. Bien qu'il invectivât volontiers la société bourgeoise, il respectait en Délémont l'être d'énergie et de conquête,
qui asservit l'existence à ses besoins; peut-être même, de ce chef, lui porlait-il envie : sans .se l'avouer, bien entendu; en tout cas, il cherchait à l'attirer dans des discussions où il tranchait à Temporte-pièce les questions ouvrières, réformait l'économie du monde, prédisait le renversement prochain du régime capitaliste. En sorte que son beau-frère le tenait pour un de ces esprits fumeux dont les rêveries, disait-il, pourraient devenir dangereuses, si elles n'étaient heureusement trop absurdes.
Délémont causait quelquefois avec Mme Romanèche de leurs frères et sœurs disséminés à travers le monde, quand elle ou lui en recevait quelques nouvelles; jamais de Catherine. Très bienveillante, pourtant. Glaire n'eût pas mieux demandé que de retrouver cette sœur perdue en chemin ; mais elle avait trop peu d'initiative pour se mettre à la chercher, et son mari n'aurait eu garde de l'y pousser, bien que le « droit à l'amour » fût un des thèmes habituels de ses déclamations. Quant à Alcide, il ne se la rappelait qu'avec un sentiment d'humiliation, et la crainte de la voir un jour surgir en quémandeuse : jamais il ne parlait d'elle à sa seconde femme ni à ses enfants. De son côté, Catherine, dont l'existence restait précaire, ne s'adressa point à ce frère enrichi, qui n'eût pu refuser de l'aider. Elle vécut pauvre, en vendant
des crayons, des journaux, du papier dans sa boutique de Montrouge, avec son petit garçon qu'elle éleva comme elle put. Le jour où elle mourut subitement, de la rupture d'un anévrisme, ce fut la concierge de la maison qui se chargea d'aviser Délémont. La lettre, mal adressée, fut retardée : Alcide eut juste le temps d'accourir, après avoir lancé un télégramme aux Romanèche. Il arriva au moment où le convoi se mettait en marche, se hâta d'informer les Pompes funèbres qu'il en prenait les frais à sa charge, et exprima bruyamment le regret de n'avoir pas été averti à temps, en répétant :
— ... Car alors j'aurais bien fait les choses !
Dans le fait, il souffrait de conduire un deuil aussi humble. Quand un passant ôtait son chape^^u en croisant le cortège, il lui jetait furtivement un regard de côté, en tiraillant les poils de sa moustache, comme pour dire : « Oui, c'est vraip je suis là, derrière ce pauvre corbillard, à côté d'un gamin sans nom qui se trouve être mon propre neveu; je n'en suis pas fier, je l'avoue; mais je n'en suis pas moins Alcide Délémont, le maître verrier, décoré, médaillé à plusieurs expositions; et sitôt que j'aurai terminé cette désagréable corvée, je rentrerai chez moi au grand' trot de cet excellent cheval qui nous suit attelé à cette Victoria, la mienne! » Positivement, ce petit
discours se lisait dans ses yeux; et son importance éclatait. Le concierge, qui lui emboîtait le pas, se redressait, fier de la compagnie d'un homme aussi considérable. Les femmes se racontaient en chuchotant la légende de sa fortune, dont elles enflaient le chilfre. Seul, l'ouvrier typographe ne s'occupait pas de lui : il marchait tête basse, les yeux à terre, sa longue barbe rousse repliée contre sa poitrine. Lui non plus, n'avait eu la triste nouvelle qu'au dernier moment, après avoir attendu la morte toute la soirée de la veille, jour de leurs habituels rendez-vous. Il était tellement étourdi par ce coup inattendu qu'il marchait comme en un rêve. De grosses larmes coulaient par moments le long de ses joues, et se perdaient dans les flots de sa barbe : depuis six ans, il connaissait Catherine; ils venaient de décider de se marier tout de bon, parce qu'ils s'entendaient bien, et aussi pour l'amour du gamin abandonné par son vrai père. Et voilà que ces beaux projets, avec toute sa tendresse et tout son bonheur, s'en allaient ainsi, trotte-menu, vers le cimetière.
Les hommes les plus secs, les plus résolus à braver les suggestions mélancoliques des grands accidents de la vie, peuvent pourtant être atteints par cette irrésistible tristesse que dégagent la mort et les choses de la mort : c'est ainsi que, dans la détresse de la marche à travers le paysage
funèbre, une émotion presque douloureuse vint peu à peu s'ajouter à l'égoïste contrariété de Délémont. 11 pensa à ses autres sœurs, à ses autres frères, à ses parents morts, — au tronc et aux branches de l'ancien arbre familial. Jadis une épidémie de diphtérie, — tel un orage secoue un arbre trop chargé, — en avait emporté trois en quinze jours. Plus tard, Etienne, qui travaillait à Montceau, fut enlevé par un coup de grisou. En se souvenant d'eux, il revit leurs figures, effacées par la brume des années, comme celles de ces vieux daguerréotypes qu'on ne distingue plus que sous certains jeux de lumière. Quant aux survivants, Pierre, Jean, Marie, Barthélémy, Angélique, Dieu sait où ils se trouvaient, à cette heure! Des épisodes de leur enfance commune revinrent a sa mémoire. Il les revit, frimousses barbouillées, pieds nus, tignasses ébouriffées. Il respira l'air alourdi, il reconnut l'odeur de la chambre où ils poussaient ensemble, comme une nichée de chats serrés dans le même panier. 11 se rappela la longue rue dépavée qui serpente jusqu'à Pusine, les petites maisons toutes pareilles, le canal de la Saône derrière les jardinets, le buisson de groseilliers où l'on se piquait les doigts. Tout à coup sa gorge se serra : sur ce fond de grisailles, un épisode se dessinait, tragique dans sa simplicité : c'était le père, rentrant un jour avec un masque
de désespoir et criant dans la cuisine, la lête entre ses mains :
— C'est mon tour, je n'y vois plus assez... Je ne peux plus faire l'anneau... On me remet « grand garçon »... Ah! misère de nous, voici la dégringolade!...
De confus regrets se mêlèrent bientôt à ces souvenirs : comme il s'était allègrement détaché des siens, — bouture ingrate, pressée de fleurir pour son compte dans un sol meilleur! Gomme il avait secoué d'un cœur léger sa part des soucis communs! Surtout, comme il avait chassé de sa mémoire cette sœur coupable, négligée impitoyablement, et qu'il ne verrait plus!... Ces regrets, qui ne l'avaient jamais effleuré, l'étonnèrent bientôt, en prenant dans son esprit une saveur amère : il ne leur laissa pas le temps de se changer en remords, et les repoussa. Pourquoi se préoccuper d'autrui? Chacun n'a-t-il pas ses fardeaux et ses peines? Lui-même n'en avait-il pas eu largement son lot? Qu'il en dressât le bilan, au lieu d'additionner ceux des autres : il y trouverait de quoi s'attendrir plus justement! Et il se prit à calculer les fatigues accumulées de son énorme travail pour relever l'usine, — pour la créer plutôt, tant elle était déchue lorsqu'il l'acquit avec si peu de ressources; — puis pour la maintenir, si souvent à deux doigts de la ruine,
et relevée par un coup d'audace ou d'énergie, comme un vaisseau désemparé que sauve le sangfroid du capitaine! Ceux qui admiraient son effort en le mesurant aux résultats n'en pouvaient apprécier l'héroïsme : il fallait, pour cela, connaître les chagrins domestiques qui, en pesant sur sa vie, l'auraient entravée, si sa passion des affaires n'eût toujours refoulé tous les autres soucis : la longue maladie de sa femme, lentement dévorée par l'atroce cancer, puis, quand il eut va partir cette chère compagne des temps difficiles, — le seul être qu'il eût jamais aimé, — son chagrin, son abandon, son désarroi, sa solitude; — bientôt après, des ennuis sans fin avec la personne choisie pour gouverner sa maison; — les tracas que donnaient ses enfants à son inexpérience de tout ce qui n'était pas la bouteillerie; — son second mariage, enfin, ce coup ^ie dés qui l'avait tiré d'une passe difficile, mais pour installer sous son toit la discorde, la jalousie, la méfiance, tous les éléments qui peuvent empoisonner un foyer. En sorte qu'ayant atteint au delà de ses espérances ses ambitions de jeunesse, il ne jouissait point de ses conquêtes : l'usine était debout, contre vents et marées ; la prospérité de son industrie semblait établie; sa fortune augmentait de jour en jour; la considération, les honneurs même, — à preuve ce ruban rouge qui fleurissait sa boutonnière, —-
12 UN TAINQUEUR
venaient avec la richesse; mais il n'avait plus une heure de joie; mille tourments empoisonnaient sa vie; dès qu'il sortait de son bureau, il cherchait en vain la chaleur des affections naturelles, le bien-être d'une maison pleine de paix. Peut-être que, tout calculé, la misérable morte avait eu plus de bonheur que lui, avec son tempérament d'alouette, son insouciance, sa manière de cueillir partout quelque plaisir. Tout à l'heure, pendant qu'on la clouait dans son cercueil de sapin, la grosse concierge le disait, à travers ses jérémiades :
— Elle a eu bien des traverses, la pauvre femme! Mais les chagrins n'ont jamais pu l'empêcher d'être gaie. Elle me répétait souvent : « Voyez-vous, madame Durand, tout s'arrange, dans la vie : tantôt un peu mieux, tantôt un peu plus mal, ça finit toujours par s'arranger. Alors, à quoi bon se faire de la bile, dites-moi? » C'est pourquoi, malgré tout ce qui lui est arrivé, elle n'a jamais été malheureuse...
Ayant ainsi parlé, la bonne femme réfléchit un instant et reprit :
— Peut-être que si elle s'était doutée qu'elle finirait ainsi, tout à coup, et que son petit resterait seul au monde, ça lui aurait un peu changé les idées... Elle l'adorait, ce gosse qu'elle avait eu comme ça, sans y faire attention... Ah! bon Dieu
de bon sort! comment ça va-t-il s'arranger, pour celui-là?...
Était-ce vraiment bien lui, Alcide Délémont, qui s'était écrié là-dessus, comme pour donner raison à la sainte insouciance de la morte :
— L'enfant n'a rien à craindre de l'avenir, ma brave femme ; je le prends avec moi.
Cette espèce d'engagement, — un acte tout impulsif, — rétonnait et le tourmentait. En y pensant, il baissa les yeux pour examiner l'orphelin : il vit une frimousse étiolée de gamin de faubourg, pointillée d'éphélides et comme prématurément défraîchie, un front étroit, bombé sous des cheveux plats, de nuance indécise, plutôt bruns, un nez écaché, arrondi, dont la mollesse contrastait avec la carrure du menton, — lé menton proéminent des Délémont, — et de frêles épaules, et des jambes minces comme des pattes de sauterelle; dans l'ensemble, un petit êtrechétif, presque rabougri, fermé comme le sont si souvent ces enfants qu'oppresse dès la naissance un poids étranger,. qui ont pris de bonne heure l'habitude de ne rien livrer d'eux-mêmes, se méfient obscurément de la vie, roulent dans leurs silences des idées qu'on ne lit pas dans leurs yeux.
Quelle espèce d'être pouvait être ce sauvageon sans pèi^e, poussé comme une graine égarée pour prolonger dans l'avenir la faute maternelle? Mys-
i4 UiN VAINQUEUR
1ère! Pourtant il fallait l'emmener, lui ouvrir la maison, l'introduire dans la famille, expliquer ses origines, raconter l'histoire de sa mère à ses cousines; — comment, grand Dieu! — subir les regards dédaigneux dont Mme Délémont ne manquerait pas d'illustrer cet humiliant récit? De tels soucis étaient précisément de ceux que l'usinier redoutait le plus, parce qu'ils ne rentraient point dans le cercle habituel de son activité, et représentaient des difficultés, d'un autre ordre que celles qu'il dominait chaque jour.
Le convoi s'engagea parmi les tombes, puis s'arrêta. Les rites habituels s'accomplirent. De sa forte main dégantée, Alcide caressa la joue de Tenfant, qui regardait disparaître la bière dans le trou béant.
On n'avait mandé aucun prêtre, la morte ne pratiquant pas et le concierge étant libre penseur. . Quand les cordes remontèrentà vide, les invités se trouvèrent au bord de la tombe, à se regarder, comme s'ils attendaient encore quelque chose. Puis, sous les regards curieux des femmes, le concierge s'approcha de Délémont, l'air important, et demanda :
— Qu'est-ce qu'il faudra faire pour la boutique?
Le maître verrier savait jouer de la bonhomie, à l'occasion; mais il crut inutile de se mettre en
Irais pour un si mince personnage, et répondit sèchement, de ce ton impérieux que donne l'habitude du commandement, comme s'il parlait à l'un de ses surbordonnés :
— - Je m'occuperai de cela, en temps utile.
Le concierge s'attendait à plus d'aménité : froissé dans ses idées égalitaires, il recula de trois pas, en grognant. Le typographe lui succéda :
— Alors... l'enfant... Qu'est-ce qu'on en fait? La même voix brève affirma :
— Je l'emmène.
— C'est que, voilà... Si ça vous gênait, monsieur,... moi, il ne me dérangerait pas...
Délémont eut une seconde d'hésitation : que de difficultés tranchées s'il acceptait cette offre! Mais ayant deviné les relations de cet homme avec la morte, il se trouvait gêné, vis-à-vis de lui, dans sa respectabilité de bourgeois correct. Très vite, il supputa les ennuis qu'il aurait dans la suite, et refusa :
— Merci. Après tout, c'est mon neveu. Son avenir me regarde.
L'homme restait sur place, immobile et triste, comme s'il cherchait des arguments pour soutenir sa proposition. N'en trouvant aucun, il poussa un gros soupir.
— Bien sûr ! fit-il enfin... Moi, il ne m'est rien.. , Allons, adieu, petit !
Il se pencha sur l'enfant, lui posa un baiser sur le front, et rejoignit le concierge, à côté duquel il se mit^ à descendre la longue avenue bordée de platanes. L'enfant le suivit d'un long regard chargé de regrets, en retenant les sanglots qui secouaient sa poitrine. Puis, dans un éperdu besoin de protection ou de tendresse, il saisit la main de l'inconnu de la veille qui désormais serait son seul appui.
— Viens, mon garçon î dit Délémont. A propos, comment t'appelles-tu?
Une voix grêle balbutia quelque chose d'inintelligible. Délémont se pencha en tendant l'oreille :
— Tu dis?
Le murmure se répéta, à peine un peu plus distinct.
— Valentin ?... oui ? Ah ! ah ! ... Eh bien, Valentin, tu veux bien venir avec moi, n'est-ce pas?
L'enfant suivait des yeux, dans le rond-point de l'avenue, à deux cents pas en avant, les silhouettes du concierge et du typographe. Celui-ci se retourna pour lui adresser un dernier signe d'adieu. Il agita son mouchoir humide. Délémont tenait à obtenir une réponse :
— Tu comprends, expliqua-t-il, je suis ton oncle... le frère de ta maman !
Le petit continua de se taire, en serrant plus fort la main vigoureuse qui enfermait la sienne.
— Tu ne réponds pas?... Est-ce que je te ferais peur, par hasard? Je ne suis pas un ogre, je ne te veux que du bien.
Et il s'entêla à répéter sa question :
— Tu veux venir avec moi?,.. Oui?...
Les pleurs de Valentin recommencèrent, graves, silencieux, contenus, • — larmes d'une douleur qui ne peut se cacher, reste pourtant discrète et n'éclate pas tout à fait. Crainte? Émotion? Désespoir? Comment le dire? Les hommes ne lisent pas dans les cœurs des enfants, où la douleur est formée d'éléments qu'ils ont oubliés; et, ne sachant ni les comprendre ni les consoler, ils n'en sont parfois que plus émus au spectacle de leurs chagrins. Troublé par ces larmes qu'il ne pouvait sécher, Délémont chercha des paroles de compassion :
— Pauvre petit!... Mon pauvre bonhomme!... Elle était donc bien bonne, ta maman ? Tu l'aimais bien?...
— Oh ! ! !
Ce cri jaillit avec une telle ardeur, si passionnément sincère, que Délémont sentit se réveiller ses regrets : Catherine aurait-elle eu des qualités qu'aucun des siens ne soupçonnait? Le désespoir de cet enfant, le chagrin du typographe, les paroles de la concierge, tout cela rapproché de la dignité dont elle avait fait preuve en l'ignorant, — autant
J8 l!N VAINQUEUR
de signes qui contredisaient son préjugé contre elle. Peut-être que, comme tant d'autres, elle valait mieux que sa vie; peut-être qu'avec plus de pitié, moins d'égoïsme... Pour la seconde fois, il secoua ces importunes pensées, qui ne demandaient qu'à l'envahir :
— Pauvre petit! reprit-il d'un ton bienveillant... Oui, c'est un malheur... un grand malheur... Mais il faut se faire une raison ! Et tu vois qu'il faut bien que tu viennes avec moi, puisque tu n'as plus ta maman, puisque le bon Dieu te l'a prise!
Cette phrase ne sortit pas sans efforts : en fait d'idées religieuses, Délémont n'en avait que de très rudimentaires. Elles n'exerçaient aucune action sur sa vie, mais lui servaient à compléter une philosophie simple et pratique, où Dieu apparaissait au centre invisible des choses comme le moteur d'une machine compliquée dont personne excepté lui ne connaît les rouages secrets. En ce moment, il jugeait opportun de l'invoquer, pour expliquer l'inexplicable. Il ne sut jamais que ses paroles inaugurèrent un long travail dans l'âme de Valenlin, où elles prirent un sens précis qu'il ne songeait guèi?e à leur donner, et semèrent des rancunes formidables contre l'Être inconnu qui enlève leur mère aux enfants.
— Où voudrais-tu aller? poursuivit-il. Chez ce brave homme qui offre de te recueillir? Mais il ne
m VAINQUEUR 19
t'est rien, et c'est un pauvre homme : que pourrait-il pour toi?... Avec moi, c'est autre chose. D'abord, je suis ton oncle, tu comprends. Et puis jepeuxte donner un bon métier, de bonsexemples, tout ce qu'il faut pour faire ton chemin dans le monde. J'ai une jolie maison, une grande fabrique, — une bouteillerie, mon petit!... Tu auras un cousin, des cousines, tu ne seras pas seul au monde. Tu vois, c'est bien ce qu'il y a de mieux, qu'en dis-tu ?
L'enfant balbutia :
— Oui... oui...
Ses larmes coulaient toujours.
— A la bonne heure!... Il paraît que tu es raisonnable !... Allons, on fera quelque chose de toi !
La Victoria attendait à la sortie du cimetière. Jérôme, le cocher, — un beau cocher gras, luisant, garni de boutons dorés, — debout à côté du cheval, consulta des yeux son maître, qui lui fit signe de monter sur le siège. Mais en ce moment, Délémont remarqua que les yeux de Valentin, encore pleins de larmes, se fixaient sur un plateau de brioches étalées à la devanture d'une guinguette.
— -Tu as faim, peut-être?
La petite voix grêle répondit :
— Un peu !
— Hé! pourquoi ne le disais-tu pas?... Tu n'as
20 m VALNOIjEUR
pas mangé^ ce matin?... Non?... Ah! mon pauvre bonhomme !... Allons, viens !
Il l'emmena à grandes enjambées dans un des restaurants qui font face au cimetière, commanda des œufs, du jambon, du vin, un bon petit déjeuner. Valentin, qui défaillait, dévora ce qu'on lui servait; ses larmes cessèrent, son visage s'éclaira; — et son oncle lui disait en le regardant manger :
— Ça va mieux, maintenant?... Allons, bon! Et tu n'es pas long : c'est bon signe. Moi, tu sais, je n'aime pas qu'on lambine : tout ce qu'on fait, il fautle faire bien et vite!... Il n'y a rien qui m'agace comme de voir gaspiller le temps. Le temps, voistu, c'est la chose la plus précieuse : on n'en a jamais assez : je ne sais pas pourquoi les journées n'ont que vingt-quatre heures, ma parole!...
Tout à coup, les Romanèche firent irruption dans le restaurant : le mari dans une attitude de circonstance, avec une expression calculée de sa petite figure grise et des mouvements réglés qui devaient correspondre à la nuance exacte de son émolion; la femme pleurante, son bon visage enfantin tout bouffi et bouleversé. Elle embrassa son neveu, en exclamant à travers ses larmes :
— C'est toi? C'est bien toi?... le fils de Catherine?... Le fils de ma sœur... de ma pauvre sœur?... Est-ce possible !... Ah ! mon pauvre pe-
lit!... Dis-moi comment elle est morte, Alcide?... A-t-elle beaucoup souffert ? Notre pauvre sœur ! Notre pauvre sœur!.,.
L'enfant recommença à pleurer en voyant des larmes, honteux d'être surpris, par c^tte dame si désolée, à manger dans un tel moment. Quant à Romanèche, il restait debout, un mouchoir dans une de ses mains gantées de noir, son chapeau dans l'autre; les regards et les signes d'intelligence qu'il adressait à son beau-frère désapprouvaient ces manifestations de sensibilité disproportionnées aux circonstances : Claire, se disait-il, ne pensait point à sa sœur; voici qu'elle se désespère de la savoir morte, alors que vivante elle ne l'eût probablement jamais revue ! Une fois de plus, l'inconséquence humaine l'étonnait, lui qui se flattait d'être logique. Etil entreprit d'expliquer à Délémont, à voix basse, qu'ils étaient accourus dès la réception de la dépêche, que ce n'était pas leur faute s'ils arrivaient trop tard, et qu'ils avaient reconnu Jérôme, et qu'ils n'avaient pas cru devoir amener leurs fils, qui ignoraient l'existence de cette tante oubliée :
— Je n'aurais pas eu le temps de leur expliquer comme il convient cette situation anormale... Je ne sais comment vous vous y prendrez avec vos filles, vous : c'est encore plus délicat. Moi, j'ai l'intention de tout dire à mes garçons. Renseignés
trop sommairement, ils prendraient du fîiit une idée fausse : et je leur apprends à juger sainement, en pleine connaissance de cause. La science de la vie, comme les autres sciences, exige une bonne méthode, qu'on n'acquiert jamais trop tôt! Délémont répondit en racontant les détails qu'il venait d'apprendre sur Catherine : sa mort subite, sa pauvreté, la boutique fermée qu'il faudrait liquider. Romanèche s'assombrissait, en jetant des regards inquiet- sur Valentin. Une phrase le rassura :
— Quant à l'enfant, il est convenu que je m'en charge.
Aussitôt soulagé, le professeur s'écria :
— Ah! c'est très bien, c'est très beau, ce que vous faites là... C'est généreux, c'est d'un brave homme!.,,. D'ailleurs, vous le pouvez, mon cher, votre situation vous le permet...
Un pli d'amertume se mêlait déjà à la satisfaction de la première minute :
— Je dirai même qu'elle vous y oblige, ajoutat-il.
Puis il se tourna vers Valentin que sa femme cajolait, lui posa la main sur la tête dans un beau geste protecteur, lui tint un petit discours rempli de bons conseils. Et l'enfant s'étonnait de cette famille inconnue, qui semblait sortir par miracle de la tombe où dormait sa mère.
Alcide Délémont excellait à tirer parti de toutes choses. Aucun objet ne passait sous son rayon visuel sans qu'il se demandât aussitôt : a A quoi cela peut-il servir? » Par « servir », il entendait expressément servir à l'extension de ses affaires, à la prospérité de son usine ; s'il reconnaissait que l'objet en question ne pouvait « servira rien », il cessait aussitôt de s'y intéresser. De même avec les gens : chaque fois qu'il rencontrait un nouveau visage, il l'examinait d'instinct à ce point de vue spécial et, s'il croyait n'en pouvoir rien attendre, s'éloignait. Aussi ne possédait-il que des relations commerciales, fournisseurs ou clients. On ne lui connaissait pas d'amis. Jamais il n'éprouvait le besoin de causeur d'autre chose que de son industrie. La règle de son intérêt servait de mesure à
ses sentiments, gouvernait jusqu'à ses aiïections de famille : bien que sa première femme fût de complexion délicate et qu'il lui fût sincèrement attaché, il l'utilisa comme les autres, sans craindre de la fatiguer par les menus travaux qu'il ajoutait aux soins du ménage. Elle s'usa ainsi, dans une existence à la fois surmenée et monotone; mais elle n'en souffrit pas, étant de ces créatures passives qui trouvent toujours moyen de maintenir leurs désirs au niveau de leurs possibilités.
Les Délémont eurent d'abord deux filles, Alice et Estelle. Alcide les vit naître sans joie, parce que les filles, qui ne peuvent « servir à rien », représentent plutôt d'inutiles dépenses de toilette et d'éducation. Ce fâcheux calcul ne l'empêcha point de les aimer à sa manière, l'habitude aidant ; mais elles en eurent de bonne heure la vague intuition, et ne virent guère en leur père qu*un étranger qui vous nourrit, vous gronde et vous néglige. — En revanche, la naissance du petit Bernard le remplit de joie : sur la tête de l'enfant, il échafauda les rêves spéciaux que sa fantaisie pouvait concevoir : k Toi, tu sauras tout ce que je n'ai pas su, tout ce qu'il m'aurait été si utile de savoir!... Tu seras un maître verrier dans le grand style, avec de l'instruction, de l'éducation, des manières... L'âpreté de la lutte sociale et les développements de la concurrence préparent de mauvais jours aux in-
dustriels : ne crains rien, on te cuirassera pour la guerre, on te fournira d'armes et d'outils, — et tu seras un vainqueur, comme moi!... » — Devenu veuf, il décida d'abord qu'il ne se remarierait pas : une seconde femme lui semblait plus dangereuse que nécessaire à l'usine. En effet, il ne la concevait que jeune et jolie : telle, comment l'enipêcher d'aimer le plaisir, le monde, la dépense? Et que de dérangements en perspective ! Il se contenta donc d'une petite amie, de goûts modestes, à laquelle il ne demandait rien de plus que ce qu'il lui donnait, en bon comptable pour qui toutes les opérations de la vie se ramènent finalement au doit et avoir. — En même temps qu'il se casait ainsi, il engagea pour diriger son ménage la veuve d'un agent de change mort en déconfiture, Mme Mellot. Cette femme, prétentieuse, aigrie, incapable de prendre à cœur la tâche qu'elle acceptait, n'apporta dans la maison que des troubles et du mal-être. Il ne s'en soucia guère : il passait ses journées à l'usine, travaillait dans son bureau la moitié de la nuit, fermait les oreilles aux plaintes fondées de ses filles contre la gouvernante, et les yeux aux mauvais procédés dont elle se rendait chaque jour coupable, ou, forcé d'en apercevoir quelque chose, s'en allait, simplement, pour en éviter la contrariété.
C'est qu'il avait bien d'autres soucis! Partout,
dans les verreries, les fours à bassin remplaçaient les fours à creusets. Par les frais qu'elle entraînait comme par les dépenses de combustible dont elle greva son budget, cette transformation de l'industrie verrière mit brusquement en question l'existence m.ême de son usine. Il vit le moment où l'œuvre de sa vie allait s'écrouler, faute de fonds pour dominer la crise. C'est alors qu'il accepta une combinaison matrimoniale dont son beaufrère Romanèche fut la cheville ouvrière. Celle qu'il épousa ne lui inspirait aucune sympathie; mais elle lui apportait un capital qui le sauvait. 11 ne vit pas autre chose : le vaste monde, avec la complexité de ses intérêts, la variété de ses exigences, l'enchevêtrement de ses relations, n'existait dans l'esprit de cet homme que par rapport à l'usine où se concentraient ses forces, où s'absorbait son âme. Elle seule était sa norme en toutes choses : il ignorait tout ce qui ne la concernait pas; la politique même ne l'intéressait que si des traités de commerce ou des lois ouvrières en venaient favoriser ou gêner l'expansion; quanta ses affaires domestiques, elles restaient à l'arrièreplan : pourvu que l'usine prospérât, il faisait bon marché des lézardes de sa maison, ou des désordres de son foyer.
Il l'avait acquise peu de temps après la guerre, à vil prix, grâce à une somme de cinquante mille
francs gagnée au tirage des obligations sur lesquelles il plaçait ses premières économies. (Il travaillait en ce temps-là comme (( souffleur », dans une verrerie de la banlieue, et gagnait jusqu'à douze francs par jour.) Obligé de la remettre à flot, puis de marcher au jour le jour, presque sans fonds déroulement, il accomplit pendant plusieurs années de véritables prodiges, qui recommençaient à chaque échéance. Il eût probablement sombré, malgré son intelligence, sans l'appui du banquier Davallon : ce financier généreux mêlé dans sa jeunesse au mouvement saint-simonien, qui se plaisait à venir en aide aux jeunes industriels dont les capacités lui inspiraient confiance. Aussi parlait-il volontiers de cet homme de bien, « revenu, disait-il, des plus dangereuses utopies au sens de la réalité pratique ». La reconnaissance qu'il lui gardait ne l'empêcha pourtant jamais de se déclarer « parti de rien », d'affirmer qu'il devait « tout à son propre effort », de répéter qu'il « avait fait son chemin tout seul », oubliant ainsi, par un travers fréquent, l'aide inattendue du hasard et le concours salutaire du capitaliste. Quand survint la crise de la transformation des fours, vers 4884, ^il n'était point au terme de ses difficultés : Davallon venait de mourir; Romanèche, au courant de ses embarras, et très fier de contribuer à l'en sortir, lui parla de Mlle Aline Lanthenay : il ne son-
gea qu'aux difficultés présentes, et se réjouit d^être agréé.
Elle était la fille unique d'un professeur de philosophie, veuf de bonne heure, qui l'avait laissée orpheline à dix-sept ans. Un oncle, enrichi dans le commerce, la recueillit, la tyrannisa, finit par lui léguer en mourant une part de sa grosse fortune. Délivrée alors d'une oppression sous laquelle elle ployait depuis quinze années, elle ne sut que faire de son indépendance. Effacée, timide, avec des traits sans agrément, un gros grain de beauté d'où surgissait une touffe de poils jaunes au milieu de la joue gauche, une tendance à l'embonpoint qui s'accentua bientôt, elle cachait sous une apparence ingrate des aspirations d'un romanesque un peu puéril, qui ne s'accordaient ni avec son âge, ni avec son physique. C'était un être incomplet. Le souvenir des lectures de sa première jeunesse, que dirigeait son père, l'inclinait vers les choses de l'esprit, dont les circonstances l'avaient ensuite écartée : en les regrettant, elle n'eut jamais l'initiative d'y revenir. Elle se contentait de relire sans cesse les pages retrouvées d'un volumineux Essai d'un nouveau système social fondé sur la raison , auquel Lanthenay avait travaillé toute sa vie sans l'achever : ainsi, des idées confuses s'ancrèrent dans son esprit moyen, que gouvernaient d'autre part des inquiétudes, des pressentiments, des
craintes morbides. Sa solitude lui inspirait une sorte d'effroi : Délémontfut le premier parti qu'on lui présenta; elle l'accepta, dans la crainte de n'en pas trouver d'autre, dans l'espoir aussi qu'elle pourrait placer sur des enfants sans mère le capital de ses affections sans emploi. Mais ce rôle de belle-mère, toujours difficile, dépassait sa mesure. Les jeunes filles n'étaient pas mal disposées pour celle qui les délivrait de MmeMellot : elle demanda davantage, voulut exiger trop vite une affection lente à venir, se froissa de réserves légitimes, fut tantôt trop sévère et tantôt trop indulgente, en sorte qu'elle ne se fit pas aimer. Alice seule, avec sa délicate intuition, devina qu'elle cachait sous ses maladresses des intentions très bonnes, et qu'il ne fallait point la traiter en ennemie. A Bernard, si juste pourtant, elle n'inspira qu'une insurmontable antipathie. Et elle le 'détesta. Son mari môme lui en voulut bientôt d'avoir pris la place de celle qu'il avait aimée. Après la naissance de Dorothée, que le père accueillit mal, elle devint méfiante, susceptible à l'excès, jalouse pour son enfant : ses gronderies, ses plaintes, ses vains reproches, ses colères rentrées chassèrent alors toute douceur d'un foyer qui manquait déjà de tendresse et d'intimité.
De telles conditions d'existence ne pouvaient développer la sensibilité d'Alcide Délémont. Sans
doute, il n'en était pas dépourvu, à preuve de cet attachement même qu'il gardait à la mémoire de sa première femme et qui le rendait injuste pour la seconde; mais elle était xudimenlaire, capricieuse, sans contrôle. D'ailleurs, les rivalités parmi lesquelles il se mouvait dans sa famille l'amenèrent à en réprimer les rares manifestations : s'il sentait poindre une émotion, il s'empressait, par crainte d'en être troublé, de penser à ses affaires; et la méthode lui semblait bonne, parce qu'il lui devait de la tranquillité. — C'est ainsi que lorsqu'il se trouva dans sa voiture, à côté de Valentin posé timidement sur le bord du'coussin, il examina du coin de l'œil son petit'compagnon, et faillit s'attendrir. Mais aussitôt il refoula ce périlleux sentiment en se posant la question familière : « A quoi peut-il servir? »
Pour l'heure, à coup sûr, à rien.
C'était, décidément, un enfant malingre, chétif, à la poitrine enfoncée; des yeux rougis par les larmes achevaient de lui donner un air lamentable.
Pour éviter peut-être de le plaindre, Délémont se mit à l'interroger :
— Quel âge as-tu, petit?
L'enfant leva sur son oncle un regard effaré, en balbutiant :
— Treize ans, monsieur.
Treize ans ! il en paraissait onze à peine.
— Appelle-moi « mon oncle »... Treize ans?... Bien sûr?... Oui?... Hum !... Es-tu souvent malade?
La question resta sans réponse. Délémont pensa que l'enfant n'en conviendrait pas, par fierté.
— Bah! fit-il, quand j'avais ton âiçe, moi, j'étais plus faible qu'un poulet sans plumes. Ça ne m'empêche pas de me porter comme le Pont-Neuf, à cette heure!...
Il disait cela gentiment, par simple bienveillance. Mais telle est la force de l'habitude qu'en parlant ainsi, il établissait mentalement un rapport entre la santé de Valentin, les chances qu'elle avait de s'améliorer, la nature des services qu'il pourrait peut-être rendre un jour à l'usine ; et, pour réfléchir, il interrompit son interrogatoire.
Son fils, élevé à l'École centrale, voyagerait après ses études, serait un industriel de large envergure : travailleur sans doute, sachant tout ce qu'il importe de savoir, mais gentleman aussi, sans l'expérience que donnent le petit apprentissage, les années de misère, les difficultés de la vie d'ouvrier. Bien qu'il eût choisi cette éducation pour Bernard, Délémont en gardait une certaine méfiance, surtout quand il songeait aux conflits de plus en plus nombreux qui surgissent entre les chefs d'industrie et leur personnel. Seuls, croyait-il, les anciens ouvriers connaissent bien les ouvriers, savent les conduire, les manier, et même, à l'occasion, les
berner, les leurrer ou les dompter. Les patrons issus de la bourgeoisie les ignorent ou les méconnaissent : pénétrés de préjugés humanitaires, troublés par les revendications que soutiennent les gouvernements mêmes, énervés par le sentimentalisme ambiant qui fait intervenir toutes sortes d'idées de justice et de solidarité dans la lutte des classes, affaiblis par l'infiltration de doctrines qui discutent jusqu'au privilège de la propriété privée, base essentielle de l'organisation sociale à laquelle ils doivent leurs avantages, ils n'ont plus l'énergie nécessaire à maintenir leurs droits, doutent de leurs forces, tremblent devant leurs adversaires, et dès qu'un conflit les menace, capitulent lâchement, tantôt devant les syndicats, tantôt entre les mains des ministres esclaves du nombre. Depuis longtemps, ils seraient annihilés comme la noblesse, s'ils n'avaient pour les renouveler les renforts cjui leur viennent du peuple. Les seuls d'entre eux qui déploient encore du courage dans la résistance, ne sont-ce pas en effet ces hommes nouveaux, frais arrivés à la richesse, qui conservent assez de force, assez de sève, assez de ténacité pour défendre ce qu'ils ont acquis? Or, entre Bernard, bourgeois de seconde couche, amolli déjà par l'étude et la facilité de sa vie, et ses ouvriers dont les appétits iraient croissant toujours, le petit Valentin, de souche incertaine, tiré de la misère.
ne pourrait-il pas être une sorte de trait d'union, un tampon efficace? Elevé en ouvrier parmi les ouvriers, dans une usine qui lui paraîtrait un peu sienne, puisqu'il y serait recueilli, il deviendrait contremaître, sous-directeur peut-être; son passé, la reconnaissance, son intérêt le pousseraient à défendre la cause des patrons. La bonne action devenait ainsi profitable : en arrachaat à sa pauvreté ce petit être sans père, on semait une graine qui, pour peu que le terrain fût favorable, lèverait pour le mieux de l'usine... Et Délémont, satisfait, se sourit à lui-même et reprit la conversation.
— Hé, petit! que faisais-tu chez ta mère, dis un peu?...
L'enfant, tiré d'une rêverie, tressaillit en répondant :
— J'allais à l'école.
— Ah ! tu allais à l'école!... Tu l'aimais, ton école?... Tu apprenais tes leçons?
— Oh ! oui !
— Tu étudiais trop, peut-être; c'est ça qui t'a rendu si gringalet !
Le petit, qui se tenait affaissé, se redressa, en tâchant de bomber sa poitrine.
— Je me porte bien, dit-il. Je suis assez fort!
— Vraiment!
— Je suis plus fort qu'on ne croirait !
34 m VAINQUEUR
Il ferma les poings et tendit son bras pour appuyer son dire, en ajoutant :
— J'aidais maman. Pas seulement dans la boutique, à vendre : je portais l'eau. Le broc était lourd. Je ne me plaignais jamais. Je ne pliais pas le dos.
Délémont, amusé, lui caressa la joue.
— En tout cas, tu as du courage. C'est bien, ça ! Quand on est faible, il faut toujours faire comme si on était fort !
Après un court silence, il reprit :
— Moi, tu sais, j'ai une fabrique, une grande fabrique... On y fait des bouteilles... Tout le j monde y travaille, . et dur!... Il faut ça pour réussir... et gagner de l'argent!
Il regarda si ce terme magique a gagner de l'argent » produirait quelque impression sur son compagnon : la figure de l'enfant resta muette, comme s'il venait d'entendre une langue étrangère. Délémont affirma de nouveau en coupant l'air de sa main droite :
— Oui, c'est en travaillant]qu'on fait son chemin dans le monde !
Comme Valentin ne bronchait pas, il n'insista plus et se replongea dans ses réflexions.
Elles avaient abandonné le passé; elles n'agitaient plus ces regrets stériles auxquels il est malsain de s'abandonner; elles ne poursuivaient plus
dans leurs ombres les figures effacées d'autrefois. Confiantes, sereines, elles voguaient vers l'avenir : le plan esquissé tout à l'heure aboutissait, comme avaient abouti tant d'autres plans d'une exécution plus difficile; Valentin s'attachait à son oncle, à ce brave homme d'oncle qui l'accueillait si généreusement, dans l'oubli de la tare originelle; il s'attachait à son cousin Bernard, qu'il prenait l'habitude de regarder comme un être d'essence supérieure; surtout il s'attachait à l'usine : car, comment vivre dans l'usine sans s'y attacher? La considérant comme un bien de cette famille dont il était sans qu'elle fût à lui, il s'y donnait corps et àme, en ouvrier dévoué, de l'ancien modèle, épris du métier, fidèle au patron, exerçant sur les camarades une salutaire influence par l'exemple, par les propos, par le contentement... A ce degré d'optimisme, Délémont s'arrêta net : avant d'en arriver à cet heureux terme, il s'agissait d'introduire Valentin dans la maison, dont on approchait à chaque tour de roue, de raconter à ses filles l'histoire de Catherine, de la faire accepter par sa femme, — et cela n'irait pas tout seul!... Bah! une fois de plus il imposerait sa volonté, en coupant court aux discussions! Alice, avec son esprit de justice et de bonté, verrait avant tout la bonne œuvre à tenter; Estelle n'était qu'une enfant; quant à Mme Délémont, l'ennemie, peut-être
esquisserait-elle un simulacre de résistance : elle serait bientôt réduite, comme à l'ordinaire, et rentrerait une fois de plus les griel's imaginaires qu'elle devait ressasser dans ses insupportables silences.
Les deux hautes cheminées rouges, poudrées de suie, d'où montait un peu de fumée noire, les bâtiments gris aux toits brique apparurent au bas de la côte. Délémont les désigna d'un large geste de son bras droit, et dit :
— Voici l'usine !
Valenlin, les yeux mi-clos, s'abandonnait aussi à ses pensées. Par un singulier contraste, pendant que celles de l'homme couraient avec confiance vers l'avenir, celles de l'enfant remuaient mélancoliquement les cendres d'un passé encore tout proche, déjà si loin, qui ne reviendrait plus. A la voix de son oncle, il tressaillit comme quelqu'un qui s'éveille, arraché aux chères images que son esprit ressuscitait.
— Regarde !
Son attention ne se porta pas sur les deux cheminées, avec lesquelles rivalisaient d'autres cheminées à peu près pareilles et plus lointaines, ni sur les constructions éparses dans le sol sablonneux et noirâtre, ni même sur la maison blanche, à volets verts, blottie dans un bouquet d'arbres, au bord du fleuve. Elle fut violemment saisie par
LIN VAIKQUEUII 37
la révélation d'un paysage entièrement nouveau, tel que n'en avaient jamais contemplé ses yeux de petit faubourien accoutumés aux grêles marronniers des trottoirs, à la morne enfilade des rues, à peine égayés de temps en temps par le gazon brûlé des fortifications. D'un coup d'œil, il aperçut à la fois les deux bras de la Seine miroitante, les arbres feuilles du rivage, les collines à l'horizon, les prés, les ponts, les viaducs, l'enchantement des verdures et des ombrages, le mystère du ciel et de l'espace. Béant d'admiration, il s'écria :
— Oh ! que c'est beau î
Délémont, qui ne connaissait pas plus la contemplation que la rêverie, le crut ébloui par l'importance de ses établissements.
— N'est-ce pas? fit-il avec conviction. Que diras-tu quand on t'aura montré tout ce qu'il y a là dedans : les fours, les ateliers, les ouvriers au travail, les magasins, les machines ? Pense uii peu : un roulement d'affaires de six cent mille francs par année, de l'ouvrage pour plus de quatre cents hommes!... Ce sont des choses dont ùi n'aurais pas même eu l'idée, hein?
11 ne se doutait pas lui-même qu'autour de ces
cheminées, de ces toits, de cet enclos, il y avait
la beauté des choses, la fraîcheur des bois, les
sourires du ciel et de l'eau, toutes ces magnificences
dont.il n'avait jamais senti le charme, et que saluait
rimagination de Yalenlin. La main posée sur répaule de l'enfant émerveillé, il continua, sans s'apercevoir du malentendu :
— Je suis content que ça te plaise au premier coup d'œil. Je vois que tu as de rétoffe. A ton âge, moi, je travaillais déjà à la verrerie de Ghalon, avec mon père. C'était un fameux souffleur, mon père ! 11 était là depuis des années, et moi, j'aimais l'usine comme si elle m'appartenait... Oui, les fours, les ouvreaux, les cannes, les camarades, j'aimais tout ça!... Il n'aurait pas fallu me parler d'autre chose, ah! non... Rien ne m'amusait comme de voir travailler les équipes, et de travailler moi-même... L'amour du travail, vois-tu, c'est •la grande chose !... Je me disais : Un jour, j'aurai mon usine, moi aussi, et mes ouvriers, et je serai le maître!... Oui, oui, j'étais haut comme une botte et j'avais déjà cette idée-là. Et tu vois que c'est arrivé... Travaille comme j'ai travaillé, tu te feras ta place au soleil...
Valentin n'écoutait pas : ses yeux s'emplissaient de verdure, de lumière, de reflets. Il eut l'impression de se trouver tout à coup transporté ti^ès loin, dans un continent fabuleux, dans une île de rêve, tant il lui semblait invraisemblable d'avoir vécu si près de pareilles splendeurs. Tout au spectacle qui le pénétrait, il oublia un instant son chagrin, sa timidité, ses craintes; d'une voix changée,
vibrante de curiosité, passionnée, il demanda:
— Ce grand tïeuve... est-ce la Seine ?
— Pardine! que veux-tu que ce soit?... le Mississipi?... C'est rudement commode de l'avoir là pour les transports !... Avec les tarifs des chemins de fer, pas moyen de marcher, tu comprends... Tandis qu'avec la Seine, on s'en tire encore!... Et puis, elle fournit le sable pour rien... Bonne affaire ! . . .
Renseigné sur le fleuve, l'esprit de Valentin courait plus loin :
— Et ces montagnes, là-bas ?
— C'est des bois... Les bois de Meudon, de Sèvres... Ça ne sert pas à grand'chose, ça : les paresseux vont s'y promener le dimanche, voilà tout !
Il s'empressa de revenir à sa marotte :
— Cette grande bâtisse derrière l'usine, c'est la Cité ouvrière... Une idée à moi !... Ils sont très bien là, tu verras... De l'air, de la vue, de l'espace, tout ce qu'il faut, quoi !... Ça ne les empêche pas de se plaindre, bien entendu, et d'écouter les charlatans qui s'engraissent en les excitant... Ah ! ce sont des gaillards qu'on ne sait jamais comment satisfaire !
La voiture tourna pendant qu'il parlait ainsi. Elle entra par le grand portail, dont le concierge vint ouvrir les battants, traversa la cour en lais-
sant à gauche l'usine et les dépendances, pour s'arrêter devant le perron de la maison blanche. Mme Délémont sortait justement, en toilette de ville. Un hideux bouledogue, poitrail puissant, face ridée, joues tombantes, se campait à côté d'elle, sous la marquise, dans une attitude agressive et pesante.
— Tu seras poli avec ma femme, mon garçon, souffla Délémont. Je t'avertis qu'elle tient aux manières... Allons, ôte ton chapeau !
Le bouledogue s'avança vers son maître, en remuant son tronçon de queue; Mme Délémont boutonnait ses gants.
— Il faut pourtant que je la prévienne, fit Délémont. Attends un peu, petit, reste là ! Je vais lui parler.
Il gravit les six marches du perron, repoussa les caresses du chien, et se mit à expliquer à sa femme la présence de Valentin.
— C'est un neveu que je ramène... Un neveu à moi... il a perdu sa mère, qui était ma sœur... Subitement... Je le prends ici... Nous verrons ce qu'on peut en faire.
Il parlait d'un ton bref, comme s'il grondait. Le visage neutre de Mme Délémont, très blanc sous la voilette noire, exprimait l'étonnement, et une certaine curiosité.
— Un neveu? fit-elle... Une sœur?... à Paris !...
Vous ne m'avez jamais parlé de cette sœur?
— 11 y a longtemps que je ne savais rien d'elle. La sécheresse cassante de la voix n'écarta pas
les questions inévitables.
— Elle laisse un mari?... d'autres enfants?... Il éluda la première en répondant à la seconde.
— Celui-ci seulement.
— 11 s'appelle?
— Valentin.
— Valentin... et puis?
— Délémont, comme moi.
— Votre sœur avait donc épousé un cousin?
Il hésita une seconde, sentit l'impossibilité de biaiser, et répondit carrément :
— Non, cet enfant est un fils naturel.
— Ah! alors, je comprends... je comprends... Un cri d'effroi empêcha Mme Délémont de dire
ce qu'elle comprenait : le bouledogue s'était mis à tourner autour de Valentin, en le fixant de ses yeux injectés, avec des grognements qui découvraient les crocs ; l'enfant, d'abord glacé d'épouvante, venait de faire le geste de s'enfuir, et la hideuse bête se jetait sur lui.
— ■■ Ici, Step ! cria M. Délémont en levant sa canne.
Le chien obéit en rechignant.
— Couche î... Dans ta niche !...
Step, grognant, reniflant, bavant, laissa son
42 m VAINQUEUR
maître passer le mousqueton de sa chaîne à la boucle de son collier, hérissé de pointes. L'opération achevée, Délémont alla prendre par la main Valentin, qui tremblait de tous ses membres et qu'il tâcha de rassurer :
— Step est un chien de garde, tu comprends. Il ne te connaît pas encore : il fait son métier. Plus tard, vous serez amis. C'est un bon chien, très fidèle. Mais, par exemple, il n'aime pas les gens mal habillés, et j'ai dû payer pas mal de fonds de culottes. J'aime mieux ça : c'est juste l'animal qu'il faut ici pour qu'on puisse dormir tranquille !
Ladiversionfutheureuse.MmeDélémontavaitun fonds de bonté que l'hostilité de son milieu l'obligeait à cacher en la condamnant à vivre sur une perpétuelle défensive. En voyant surgir à l'improviste ce neveu, dont les origines révoltaient déjà ses instincts, elle l'avait pris pour un nouvel ennemi. La brutalité de Step la retourna. Elle eut pitié de l'enfant effrayé et, le saluant d'un signe presque amical, dit doucement :
— Je vais en ville pour des emplettes. Nous nous retrouverons tout à l'heure.
Elle ajouta plus bas, en regardant son mari :
— Vous direz à vos filles ce que vous croirez convenable. C'est un soin que je désire vous laisser.
— Comme vous voudrez, répondit Délémont,
UiN VAINQUEUR A^
qui n'eût point avoué Tembarras où le mettait cette déclaration. Allons, Valentin, viens, rentrons.
Mais son sous-directeur, Soutre, accourait en faisant des signes. Il dut arrêter encore une fois son compagnon.
— Une minute, petit !... Reste là !
Soutre était une façon de colosse, musclé en hercule, avec un tête de gladiateur au front bas, aux traits épais et ramassés. La douceur d'un regard bénin en atténuait la rudesse brutale : au premier coup d'oeil, on croyait reconnaître un de ces hommes qui mettent une vigueur primitive au service d'appétits proportionnés; en l'examinant mieux, on pressentait qu'en cette masse puissante, la bienveillance pouvait corriger les excès de la force ; l'intelligence manquait en tout cas. Depuis plusieurs années, il possédait la pleine confiance de Délémont, qui lui destinait sa fille aînée. C'était lui qui traitait avec les ouvriers : ayant à deux reprises rossé des provocateurs, il croyait avoir de l'autorité ; et, pour maintenir cette autorité imaginaire, il mêlait dans ses manières l'arbitraire à la familiarité, affirmait bruyamment son amour des travailleurs, son respect de leurs intérêts, son souci de leur bien-être, — son esprit borné ne pouvant rien concevoir au «delà d'une diplomatie d'apparentes concessions et de creuses promesses. Dans la pratique, ses sautes d'hu-
meur, ses contradictions, ses petites roublardises cousues de fil blanc, ses alternatives de bonhomie et de brutalité, semaient à profusion, sans qu'il s*en doutât, les colères, les rancunes, les haines. 11 regarda Valentin de son haut, comme un colosse regarde une fourmi, le pesa, le mesura, et dit de cette voix de crécelle qui contrastait si bizarrement avec sa stature :
— C'est un porteur que vous nous amenez là, monsieur Délémont ?
— Non, je vous expliquerai.
— Dommage ! Il ne serait pas de trop. Yoilà quatre de nos petits Italiens malades, et nous n'avons rien pour les remplacer.
— • Téléphonez à l'Assistance publique.
— Je viens de le faire : pas un gosse à disposition. C'est à croire qu'ils y mettent de la mauvaise volonté.
— Faites signe à Gotto ; il vous en amènera.
— C'est déjà lui qui nous a fourni les autres : il nous les livre dans un tel état, et il les nourrit si mal, que huit jours de travail les mettent à plat.
Un éclair d'indignation passa dans ses gros yeux.
— C'est vraiment barbare, ajouta-t-il, de traiter ainsi des enfants! Sans compter que ça n'avance pas nos affaires, puisqu'ils ne peuvent bientôt plus
suffire à leur ouvrage et que nous sommes forcés de les remplacer.
Délémont perdait patience.
— Que voulez-vous que je vous dise, moi? Arrangez-vous comme vous pourrez !... Pourvu que le travail ne chôme pas !... Nous en reparlerons tout à l'heure : il faut d'abord que j'en finisse avec celui-là... Un neveu, Soutre, je vous raconterai... Allons, viens, petit, que je te montre à tes cousines î...
Quelquedédainqu'eûtDélémontpourlejugement de ses filles, ce n'est pas sans une certaine appréhension qu'il leur amenait son protégé : il aurait en effet à leur expliquer la sœur morte, l'abandon où il l'avait laissée, Thumiliante pauvreté de Valentin. Autant de sujets sur lesquels il redoutait leurs questions, peut-être dans le pressentissement qu'elles revêtiraient de formules précises celles qui se posaient confusément à lui-même. Pour la première fois, il sentait qu'il ne lui suffirait pas de notifier, comme à l'ordinaire, le fait accompli ou la décision prise, mais qu'il aurait à subir une discussion, fût-elle très courte, un blâme, fût-il tacite; pour la première fois aussi, sans se l'avouer encore, il soupçonnait la possibilité de s'être trompé en quelque chose.
Guidé par les sons du piano, il se dirigea vers
le salon. Les deux jeunes filles s'y trouvaient.
Alice surveillait les exercices de la petite Dotty, en battant la mesure : dans ce travail de patience, elle conservait cette possession d'elle-même qui lui permettait de voiler sous une apparente froideur le flux rapide de sentiments très vifs; son visage, d'un ovale légèrement allongé, qui semblait brun dans la pénombre, gardait une expression soutenue de bienveillance attentive.
Estelle lisait dans l'embrasure d'une fenêtre. Elle était la plus jolie, Une, de taille élégante, avec un beau teint et de beaux cheveux blonds q^u'elle coiffait depuis peu à la grecque et qui dégageaient une nuque charmante. Mais sa jolie figure avait un je ne sais quoi de sombre et d'inquiétant : au fond des yeux gris, pointillés d'or, passaient des reflets presque tragiques; les traits si juvéniles se tendaient, comme dans l'effort d'un travail intérieur trop intense; les belles lèvres un peu sensuelles prenai-ent un pli d'amertume, dont la violence arrêtait toute sympathie. Elle paraissait plongée dans sa lecture, et pourtant ne perdait rien de ce qui se passait autour d'elle : son pied remuait chaque fois que son regard se levait sur le piano, à chaque fausse note elle fronçait les sourcils.
Le salon était très simple, garni d'un de ces mobiliers en gauche imitation du style Louis XV
48 m VAINQUEUR
qui furent à la mode dans la petite bourgeoisie du second Empire : canapé, fauteuils et chaises à médaillons recouverts de velours grenat, table ovale, sans tapis, carpette .carrée, en moquette à fleurs, garniture de cheminée en bronze doré et, contre les murs, quatre lithographies d'après des tableaux d'ïlorace Vernet. Sans être pauvre, cet ensemble manquait à la fois de goût, d'élégance et d'intimité. Délémont n'avait jamais eu pour son compte ni le besoin ni le désir d'un intérieur agréable. Il vivait dans son bureau, avec trois chaises cannées, des cartonniers, et pour ornements, des échantillons de verres de diverses couleurs qui lui servaient de presse-papiers et des diplômes d'expositions encadrés de baguettes noires : pourquoi les siens eussent-ils demandé tant de choses? L'argent qu'on dépense pour de jolis meubles, des bibelots, des tentures, reste improductif, tandis que dans les affaires il roule en faisant pelote de neige. Sa première femme, dressée à son école, n'exigea jamais rien; quand ses filles, plus tard, parlèrent de renouveler le mobilier, il ne voulut pas même les écouter :
— Votre pauvre mère, leur disait-il, fut une femme laborieuse et simple; elle se contenta de ce que nous avons, de ces meubles qui sont solides, de ce piano qui est passable. Si elle avait eu vos idées, j'aurais fait dix fois faillite.
Pour appuyer sa doclrine par un exemple, il ne manquait jamais de reprendre là-dessus le récit de ses débuts, qui cependant n'avait plus rien d'imprévu pour elles :
— C'est à force d'économies que j'ai fondé Tusine ! Les premiers temps, il m'arrivait de n'avoir pas trente sous dans ma poche le samedi après la paye; mais la paye était faite. Votre mère comprenait ça, la pauvre femme ! Jamais une dépense inutile, jamais un sou perdu dans le ménage ! Si elle m'avait demandé de la soie et des dentelles, comment aurais-je pu m'en tirer, dites?
Alice ou Estelle répliquait :
— A présent, tu n'en es plus là !
— N'importe ! les habitudes sont les habitudes 1 Nos meubles me conviennent, contentez-vous-en. D'ailleurs, vous savez bien que je travaille pour vous : quand je ne serais plus là, vous ferez ce que vous voudrez?
L'idée de jouir, de son vivant, du plaisir qu'il pouvait faire, ne lui traversait pas l'esprit; à chaque réclamation nouvelle, son égoïsme renouvelait paisiblement la traite : « Après moi », etc. — Et le piano n'avait plus de son, les fauteuils crachaient leur crin, la moquette montrait sa corde.
La seconde femme se heurta aux mêmes refus.
— Pourquoi votre oncle ne vous a-t-il pas légué
aussi son mobilier, puisqu'il vous a donné ces goûts-là?
Elle ripostait que son capital, placé dansTusine, lui valait peut-être quelques droits. Aussitôt il transformait la question, par une manœuvre où il y avait un peu de mauvaise toi :
— Vos droits ? disait-il en s'indignant, qui donc les menace?... Tout est en ordre ici : je peux mourir demain, vous retrouverez ce qui vous appartient jusqu'au dernier centime. En attendant, votre argent sert au développement de l'usine. Et il rapporte plus que son taux légal : cela ne vaut-il pas mieux que de le gaspiller en meubles qui s'usent, en porcelaines qui se cassent?
Les premiers temps, elle ne se rendait pas tout de suite, étonnée d'une telle obstination chez un homme qui, d'autre part, savait ouvrir sa bourse : elle ne demandait rien qui ne fût raisonnable, désirait seulement un peu plus de bien-être dans la maison.
— Nous y gagnerions tous, expliquait-elle de son ton paisible et insistant; nos rapports en seraient plus faciles. Qu^e de frottements pénibles s'atténuent, dans une vie plus large ! Nous pouvons l'avoir : à quoi donc sert l'argent, si l'on n'en jouit pas dans une mesure honnête?
H coupait court :
— L'argent sertà faire desaffaires, età rapporter !
Alors elle battait en retraite, d'autant plus froissée par ces refus qu'ils méconnaissaient ses droits. Elle y pensait longuement, s'aigrissait, revenait à la charge, et s'attirait ainsi des paroles impatientes, parfois brutales, dont elle souffrait en silence. Leur vie en était assombrie : il y avait dans cette maison de riches une atmosphère de malaise qui vous prenait à la gorge, en entrant, comme une odeur malsaine...
...Au bruit de la porte qui s'ouvrait, Dotty s'arrêta, dans un brusque mouvement d'enfant craintif, à qui tout imprévu présage une impression pénible. Estelle posa son livre. Alice tourna vers la porte ses grands yeux foncés. Leurs ligures à toutes trois prirent la même expression d'étonnement à la vue du bout d'homme introduit par leur père, qui tournait son chapeau dans ses mains en pliant les épaules pour se faire encore plus petit.
— C'est un cousin, expliqua Délémont d'un ton pressé. Il a perdu sa mère, une tante que vous ne connaissiez pas. Je vous l'amène.
Il poussa le petit devant lui, en ajoutant :
— Dans les nombreuses familles, vous savez, chacun tire de son côté sans s'occuper des autres...
En prononçant ces paroles, il sentit nettement l'insuffisance de cette explication, dont il s'était jusqu'alors contenté pour son compte. Sûrement, les jeunes filles ne l'accepteraient pas, des ques-
lions jailliraient bientôt de leur étonnement. Il voulut les prévenir, en disant tout de suite le plus indispensable et le plus facile.
— J'ai été prévenu très tard. D'ailleurs, sa mère est morte subitement. Il est épuisé de fatigue, ce petit, je vous raconterai son histoire un jour que j'aurai le temps.
^ Estelle s'approchait, tout excitée par cet incident qui cachait un mystère, prête à laisser son imagination partir, son cœur s'émouvoir. Mais Délémont, sans la regarder, poussa l'enfant contre sa fille aînée, dont l'attitude restait pourtant plus réservée, comme expectante :
— Vois comme il est effaré, Alice! ajouta-t-il. Tu tâcheras de l'apprivoiser, n'est-ce pas?
La jeune fille prit les deux mains de l'enfant, en demandant :
— Et... son père?
Délémont battait en retraite. Sur le seuil, il répondit :
— 11 n'a plus ni père ni mère.
Il se hâta de sortir. Dorothée, profitant de l'occasion pour abandonner sa leçon, s'éclipsa derrière lui. Estelle regardait Valentin avec une immense envie de l'attirer aussi, de le consoler, d'avoir son premier sourire. Elle lui posa la main sur l'épaule, comme pour l'appeler. Valentin se retourna une seconde, la regarda, et aussitôt,
comme si elle ne lui inspirait que de la méfiance ou de la crainte, se serra plus fort contre Alice. C'était toujours ainsi ! L'aînée appelait toutes les sympathies, accaparait toutes les affections !... Les yeux d'Estelle noircirent, sa figure s'endurcit, ses lèvres prirent leur pli d'amertume. Elle était transformée : un flux de son âme passionnée emportait sa bienveillance, la faisait tout à coup méchante et cruelle. Sans baisser la voix, elle dit durement :
— Qu'est-ce que papa veut que nous en fassions?
Valentin l'entendit : il lui jeta un grand regard désespéré, rougit jusqu'aux oreilles en se couvrant les yeux de son bras, dans le geste effarouché d'un innocent qui ne veut rien voir pour n'être pas vu. Il avait peur, il avait honte, il souhaitait que le plancher s'ouvrît sous ses pieds; il songea confusément à s'enfuir dans la campagne ouverte au loin. Mais, soudain, il se sentit attiré par une pression si légère qu'elle semblait une caresse, tandis qu'une voix très douce murmurait à son oreille :
— Pauvre petit !
C'était Alice, gagnée à la pitié par l'injustice de sa sœur. Un rayon de bienveillance éclairait sa figure trop sérieuse, d'une régularité trop sévère pour être belle, qui plaisait rarement au premier aspect. Penchée sur lui, elle répéta :
— Pauvre petit !
Et elle- se mit à lui caresser les cheveux, en le consolant :
— Pourquoi te caches-tu?... As-tu peur de nous?... Pourquoi?... Tu es notre cousin et tu n'as plus tes parents I... Nous aussi, nous avons perdu notre mère... Veux-tu que j'essaye de te remplacer un peu la tienne?... Oh! ce ne sera pas la même chose, bien sûr!... Mais tu verras, je t'aimerai bien... Nous t'aimerons toutes!... Bernard aussi, notre frère... un gentil garçon, qui est à son lycée, aujourd'hui... Tu verras !...
Il y avait tant de tendresse maternelle dans cette voix qui le berçait ainsi ! Et il y avait un autre sentiment encore, qu'il ne pouvait deviner, mais dont il sentait aussi la chaleur dans la pression des deux mains posées sur ses épaules, dans l'intensité du regard qui l'enveloppait : un sentiment profond de l'injustice des destinées, une pitié vibrante pour cette morte inconnue et si proche, tellement abandonnée des siens, et pourquoi?... Gagné par cette voix, Yalentin ne craignit plus rien, ne résista plus : avec confiance, dans l'entraînement d'une affection spontanée, il appuya sa poitrine contre celle d'Alice, dont les lèvres se posèrent sur son front; et il oublia la tempête qui le ballottait depuis deux jours.
Estelle suivait la scène, avec un mauvais sourire ironique. Elle aussi, pensait à la morte, mais en
brodant un roman compliqué. Ce nouveau venu, avec sa petite tête malingre et ses yeux timides, piquait ses curiosités, eût sans peine gagné sa sympathie : pourquoi, comme les autres, préférait-il Alice? Elle le connaissait depuis dix minutes, et avait déjà un grief contre lui ! Elle murmura, en s'adressant à sa sœur, cette fois :
— Tu te figures qu'on te ledonnepourjoueràla poupée !
Il n'entendit pas. Alice non plus. Elle continuait à le câliner, en lui disant à demi-voix des choses gentilles, pour l'apprivoiser :
— Tu n'as plus peur de nous, petit?... A la bonne heure!... Tu vois, nous ne sommes pas méchantes!... Oh! nous ferons ce que nous pourrons pour toi!...
Il se laissait cajoler, comme un petit animal qui se rassure et ne demande qu'à répondre aux caresses.
— Tu nous parleras de ta maman... que nous n'avons pas connue!... A propos, dis-moi, comment t'appelles-tu?
Il sourit en se nommant à voix basse.
— Valentin!... Quel joli nom!... Valentinl... Eh bien, Valentin, tu vas rester avec nous, veuxtu?
Il leva sur la jeune fille des yeux brillants, où déjà renaissait la joie dans un de ces revirements
d'humeur qui sont de son âge, et il s'écria :
— Oh, oui!... toujours!...
C'était toute une petite scène attendrissante, dont Estelle s'irrita. Elle retourna dans son embrasure de fenêtre, reprit son livre, ne l'ouvrit pas; elle réfléchit un moment, en suivant des yeux, dans Ja cour, son père qui causait avec Soutre. Quand les deux hommes se furent éloignés, elle poussa un long soupir, puis se leva de nouveau, revint au groupe, et, debout derrière sa sœur, demanda :
— J'ai compris que c'est ta maman qui vient de mourir, n'est-ce pas?
— ■ Oui, c'est maman.
— Et ton père?
Il ne répondit pas. Une série de questions l'assaillirent aussitôt :
— Il est donc mort aussi, ton père?... Quand?... Il y a longtemps?... Voyons, ne peux-tu pas répondre?...
— Je... ne... sais pas...
— Tu ne sais pas!... Comment, tu ne sais pas?... Tu ne l'as donc pas connu?... Ta mère ne t'a jamais parlé de lui ?
Alice, inquiète, essaya de le protéger.
— Vois comme il est fatigué, Estelle... Après tant d'émotions... Plus tard, il nous dira tout cela.
UN VAINQUEUÏl 57
Estelle répliqua :
— Qu'y a-t-il là de fatigant? Je lui demande des choses si simples!... Il faut bien que nous les sachions.
Elle reprit, d'un ton plus pressant :
— Voyons, que faisait-il, ton papa, dis?... Tu ne sais pas non plus?... Tu ne l'as jamais vu?... jamais?... Pas même quand tu étais tout petit?...
Valentin avait peut-être de confus souvenirs; mais il n'eût pas trouvé de mots pour les préciser, surtout en ce moment, dans la gêne de tant de questions.
— Gomment s'appelait-il , au moins ?. . . Son nom, enfm?... Le tien!... Tu ne vas pas nous dire que tu ne sais pas comment tu t'appelles?...
— Valentin.
Alice commençait à pressentir la vérité, que sa sœur, avec un instinct plus sûr du mal, avait déjà devinée.
— Laisse-le donc tranquille, dit-elle. Pourquoi es-tu si dure?
Estelle, la volonté tendue da-ns l'effort de sa curiosité, continua sans l'écouter :
— Valentin... quoi?...
Le petit répondit très bas :
— Délémont.
De nouveau, les deux sœurs se regardèrent, et les émotions qu'exprimaient ces regards différaient
comme leurs deux âmes. Ceux d'Estelle pétillèrent, dans le triomphe malsain de voir le fait justifier un soupçon mauvais. Ses lèvres se plissèrent, elle esquissa de la main un geste de détachement dédaigneux, en murmurant :
— Je m'en doutais !
Alice, bouleversée, embrassa Valentin, en répétant son mot de tendresse et de plainte :
— Pauvre !... Pauvre petit !...
Le lendemain, un samedi, Bernard, sorti du lycée pour le dimanche, fut rapidement informé par Alice des événements de la veille.
Sous des allures d'une correction un peu guindée, le fils d'Alcide Délémont cachait une sensibilité très vive. Il recherchait les cols trop hauts, les belles cravates, les fines bottines, autant du moins que le lui permettait la parcimonie paternelle. Mais en même temps, sous l'influence de sa sœur aînée, il s'ouvrait à des sentiments souvent étrangers aux jeunes hommes de son âge et de sa position. Un grand désir du bien, un souci scrupuleux de délicatesse dirigeait ses actions. Gomme aucune expérience ne tempérait son zèle, il se montrait en toute chose plus rigoureux qu'Alice. Il fut plus ému qu'elle à l'histoire de Valentin, et
60 lîJN VAINQUEUR
laissa jaillir de ses lèvres les questions qu'elle se posait peut-être en son cœur, mais voilait de silence : comment une sœur de leur père avaitelle pu mourir pauvre et délaissée? Ni l'un ni Tautre n'osa risquer une explication; Bernard, dont la figure tourmentée prenait une expression de malaise, presque d'angoisse, demanda :
— Qu'est-ce que papa fera pour cet enfant?
— Je ne sais, répondit Alice. On en parlera ce soir, sans doute. Il a invité les Romanèche; je suppose que c'est pour cela.
Ce nom souleva de nouvelles pensées.
— Notre oncle Romanèche!... Comment a-t-il pu, lui aussi, tolérer cette injustice?
Le professeur représentait à leurs yeux, contre le positivisme utilitaire de leur père, la revendication des faibles, la révolte désintéressée contre l'iniquité sociale, l'effort vers la solidarité, en un mot, les « idées généreuses », c'est-à-dire les sentiments confus que les premiers spectacles de la vie éveillent en de jeunes esprits. Ils l'avaient entendu défendre tant de nobles causes, avec son éloquence tiède, diserte, abondante et déclamatoire, qui rappelait celle du héros révolutionnaire dont il était fier de porter le prénom ! Ils croyaient à ses phrases, comme ils croyaient aux qualités de son cœur. Pourquoi sa conduite, ici, les démentait-elle?
UN VAINOîIEUR 61
— Attendons pour juger, conclut Alice, nous ne sommes pas renseignés; nous ignorons ce qui s'est passé entre eux...
A table, une gêne inaccoutumée pesa sur les convives. On avait invité Soutre, qu'il fallait bien mettre au courant. Son mariage avec Alice devait être annoncé l'automne prochain, dès que la jeune fille atteindrait sa vingt et unième année. Or, il se trouvait toujours intimidé par la présence de sa quasi-fiancée, dont il admirait, en la redoutant un peu, ladistinction naturelle, ou subissait le charme avec l'angoisse de ne pas plaire. Sa préoccupation principale était de cacher un formidable appétit qu'on plaisantait parfois, et ce soin négatif l'absorbait tellement qu'il ne remarqua pas le singulier regard ardent d'Estelle qui le cherchait sans cesse. A sa gauche, Mme Délémont ne mangeait pas, ne disait rien, confectionnait avec la mie de son pain des boulettes qu'elle arrangeait en figures symétriques autour de son rond de serviette. A,u bout de la table, les quatre petits Romanèche épiaient en dessous leur nouveau cousin, qui faisait piteuse mine avec sa tristesse et son air pauvre. Jérôme ne lui offrait les plats qu'en pinçant les lèvres d'un air renseigné ; lui, n'osait prendre que les plus mauvais morceaux. Il fallut qu'Alice lui remplît son assiette. Mais il était gauche, emprunté : c'était pitié de le voir s'escrimer pour couper son
62 m VAINQUEUR
rôti, ou laisser couler ses épinards entre les dents de sa fourchette. Sa tante Glaire essaya de le mettre à l'aise en lui parlant : il en acheva de perdre contenance. Vers la fin du repas, quand Jérôme passa la crème au chocolat, il en fit rejaillir un gros pâté sur la nappe. Dorothée se mit à rire, avec deux des Romanèche. Alice s'efforça de réparer le désastre.
— Ce n'est rien, souffla-t-elle au petit dont les yeux se remplirent de larmes, ce n'est rien. Ne te tourmente pas pour si peu.
Oh! qu'il aurait voulu disparaître sous la table, où depuis longtemps déjà traînaient sa serviette et son morceau de pain, sans qu'il osât les ramasser! Son angoisse était si visible que Romanèche entreprit de le rassurer :
— Pourquoi as-tu l'air effrayé, mon garçon? 11 n'y a pas d'ogre, ici ; nous sommes tous de braves gens, tous membres d'une même famille..: de ta famille, mon petit!... Un homme ne craint rien ni personne quand il n'a pas fait de mal. Tu n'as fait aucun mal, n'est-ce pas? Donc tu n'as rien à craindre... Tu as du chagrin, je te comprends, tu serais un monstre si tu n'en avais pas! Mais il faut se faire une raison, même à ton âge; et puisque tu n'as rien à te reprocher, relève la tête, montre que tu es un garçon courageux !
Il parlait comme en chaire, avec un accent par-
ticulier, chantant, qui rythmait ses paroles. Chaque syllabe se détachait. Il les accompagnait d'un balancement satisfait de la tête, qui en augmentait l'autorité, parfois d'un beau geste oratoire. Plus gêné encore, Valentin contemplait sa crème, à laquelle il ne touchait pas, dans la crainte d'un nouveau malheur.
— Montre que tu es courageux, répéta Romanèche en bombant sa poitrine. Mange malgré ton chagrin. Mange pour devenir grand et fort!... N'est-ce pas que tu veux devenir grand et fort?... Il faut l'être au jour d'aujourd'hui, surtout quand on n'a pas comme ton cousin Bernard un père qui vous a déblayé la route... Vois mes quatre fils : ils ne sont pas plus riches que toi; ils travailleront, et l'avenir est à eux !
— Pardon,, mon oncle, interrompit Bernard, je n'ai pas l'intention de me croiser les bras!
Romanèche profita de l'interruption pour vider son verre de malaga, qu'il remplit de nouveau :
— J'en suis bien sûr, répondit-il, la carafe à la main; je te connais, je sais ce que tu vaux. Mais, permets-moi de te le dire, ce n'est pas tout à fait la même chose : mes fils, comme ce jeune homme, partiront de rien. Pour toi, le plus pénible est fait!
— Qui sait? fit Délémont. Sa tâche ne sera peutêtre pas aussi simple qu'elle en a l'air! L'industrie
64 UN VAIiNQUEUR
devient de plus en plus difficile. Moi, je n'ai guère eu à comptée qu'avec la concurrence, qui était moins grande qu'aujourd'hui, et avec les ouvriers, qui étaient plus raisonnables. La concurrence augmente, la main-d'œuvre renchérit et nous avons un nouvel ennemi, plus dangereux que tous les autres : l'Etat, avec ses lois absurdes...
Il jeta un regard malicieux à Romanèche, qui étendit la main.
— Permettez, mon cher Délémont!...
Chaque fois que son beau-frère — coutumier du fait — lançait ainsi quelque allusion irritée à cette réglementation du travail que la loi du ^novembre 1892 venait de développer, il ripostait en s'échauffant, et dévidait jusqu'au bout l'écheveau de son système. Collectiviste fervent féru de la continuelle intervention de l'État, il voyait le salut des sociétés modernes dans la multiplication à l'infini de lois qui enferment entre l'obligation et la prohibition les derniers privilèges de l'initiative individuelle livrée encore au jeu normal de la concurrence. 11 en tenait ainsi en réserve un stock formidable, dont les incohérences ne l'inquiétaient point. Au premier signe, il les sortait comme on lâche une meute, bouleversait la propriété, supprimait la guerre, installait l'égalité, faisait allègrement le bonheur de tous avec l'op-
pression de chacun, en ajoutant d'un ton modeste :
— Simple ébauche, qu'il appartient au législateur de compléter.
Qu'un homme d'esprit pratique, comme Délémont, lui montrât les difficultés de ce travail d'achèvement, il ne se troublait pas pour si peu. Souriant à l'avenir, il concluait avec un geste qui écartait les objections :
— N'importe! cela se réglera tout naturellement, plus tard, par la marche des choses!
La bonde étant ouverte, les formules habituelles résonnèrent jusqu'à la fm du repas. Pour la centième fois, les mêmes affirmations contradictoires se heurtèrent par-dessus la table, la même attaque trouva la même défense, les mêmes exemples vinrent appuyer dans les deux sens les mêmes syllogismes et les mêmes déductions. Car dans ces questions si complexes, sur lesquelles s'entassent chaque jour des milliers de pages, le nombre des arguments demeure des plus limités. Les deux hommes se les jetaient au visage avec une passion croissante, l'un congestionné, violet, repoussant tout par des boutades autoritaires, des exclamations de dédain, des rires d'ironie et de sarcasme; l'autre tout pâle, dominant sa colère froide pour pousser jusqu'à leurs extrêmes conséquences les raisonnements abstraits, parfaitement méthodiques, qu'il remettait en ordre dès qu'un fait,
crié par Tadversaire, venait de les bousculer.
Mme Délémont sortit de sa distraction pour écouter. Elle aimait ces discussions parce qu'elles lui rappelaient le grand ouvrage inachevé de son père, peut-être aussi parce que son mari n'y avait pas toujours l'avantage. Glaire souriait, de sa figure indulgente, sans comprendre qu'on s'échauffât à ce point pour « des idées », et tout en surveillant les manœuvres de ses quatre garçons qui dévastaient les desserts. Alice et Bernard se parlaient des yeux : à défendre avec une telle chaleur la justice et la solidarité, leur oncle reconquérait son prestige. Des dessous mystérieux, qu'ils ignoraient, devaient expliquer son attitude envers la sœur abandonnée; autrement, il eût sans aucun doute appliqué ses principes. En attendant, ils se demandaient par suite de quelle aberration il y a encore au monde des malheureux et des affamés, des coupables et des victimes, puisque tout peut se régler « naturellement, par la marche des choses! » Soutre aurait bien voulu présenter quelques objections, pour montrer à sa fiancée qu'il avait aussi ses idées; mais elles se formaient lentement, arrivaient en retard, rentraient, — et, tendu dans ce vain effort, il en oubliait ses fraises. Estelle seule n'écoutait pas, et le regardait.
La bataille fut ardente et courte. Au beau milieu
UN VAliNQUEUR 67
d'une tirade de Romanèche, le maître de la maison se leva, en jetant sa serviette sur la table.
— Assez comme ça, mes petits ! Nous avons des choses plus intéressantes à nous dire, aujourd'hui. Allons prendre le café dans mon cabinet. Toi, Alice, qui es l'aînée, et toi, Bernard, venez avec nous î Vous aussi, Soutre, puisque vous êtes de la famille.
Ce cabinet ressemblait au bureau de l'usine : même indifférence au bien-être, mêmes casiers, mêmes cartons, mêmes chaises cannées. En plus, une chaise longue, garnie de moleskine usée, sur laquelle le maître verrier dormait parfois dix minutes, en homme qui commande au sommeil ; sur la cheminée une reproduction en bronze de l'Arlequin de Saint-Marceaux, offerte par le personnel de l'usine à l'occasion des secondes noces, et vraiment, le joyeux drille, avec son air ironique et sa batte, devait s'étonner d'être là! Délémont n'introduisait dans cette pièce que les rares clients ou correspondants de province qu'il retenait parfois à déjeuner. Il montra du geste les sièges que les autres se partagèrent, s'installa luimême sur un tabouret mobile comme s'il se préparait à une discussion d'affaires, et dit, en regardant sa femme et sa fille :
— Estelle est encore trop jeune pour qu'on lui apprenne tout. Mais il faut dès maintenant que nous soyons d'accord sur cet enfant.
11 toussa, gêné de s'expliquer devant sa fille, qu'il aimait à se figurer ignorante. Peut-être chercha-t-il des périphrases, un tour discret pour dire le nécessaire. N'en trouvant point, il fronça les sourcils et brusqua les choses :
— Cet enfant n'a jamais eu de père légitime, voilà ce que vous devez savoir. Ma sœur a vécu comme elle a voulu : il est inutile de la condamner, à cette heure.
Il regarda Soulre, qui leva la main droite et la laissa retomber sur son genou. Les autres se taisaient. Enfin, Glaire prononça d'une voix égale, avec cette sérénité qui la faisait paraître détachée de ce qu'elle disait :
— Elle a durement expié sa faute : nous avons été bien sévères pour elle!
Romanèche se hâta d'ajouter :
— Pour moi, je n'ai pas eu l'occasion d'être indulgent : quand je suis entré dans la famille, elle avait déjà disparu. C'est à peine si ma femme m'a parlé d'elle. Je ne l'ai même jamais rencontrée. Nous ignorions qu'elle fût dans le besoin.
Il répondait ainsi aux doutes d'Alice et de Bernard. Les deux jeunes gens toutefois eussent préféré une explication différente : cette défaite, un peu plate, cette médiocre excuse d'ignorance les déçut, tandis qu'au contraire la nette franchise de leur père le relevait dans leur estime. Bernard,
qu'un scrupule de loyauté forçait en quelque sarte à manifester toutes ses pensées, crut devoir dire :
— Alice et moi l'avions deviné.
Délémont s'étonna, en regardant Soutre, qui sourit.
— Nos enfants savent plus de choses que nous ne le croyons, dit Romanèche.
Là-dessus, il se fit un silence, qui se prolongea. Tous réfléchissaient. Soutre observait sa fiancée, et, la voyant frémissante, cherchait à se représenter ses sentiments. Mme Délémont, attentive, restait indéchiffrable. Comme pour résoudre au préalable les complexes questions de responsabilités qu'il sentait posées, Délémont reprit :
, — Ce n'est pas sa faute, à ce petit !
— Certes ! s'écria Bernard.
Soutre, qui connaissait la bonne entente du frère et de la sœur, approuva cette exclamation, en hochant affirmativement la tète.
Romanèche en voulut préciser et généraliser le sens, selon sa méthode :
— Sans doute. Qui oserait prétendre aujourd'hui que les enfants sont responsables des fautes de leurs parents?
Mme Délémont rompit alors son silence et dit lentement :
— Pourtant ils échappent rarement aux conséquences de ces fautes.
— Par l'effet de nos préjugés, répliqua Romanèche ; oui, par l'effet des préjugés sans fondement sérieux dont nous nous tourmentons les uns les autres. Uavenir en fera justice. Dès aujourd'hui, les gens de cœur ont le pouvoir d'en corriger jusqu'à un certain point la rigueur, quand leur fortune leur permet d'être généreux...
Il regarda son beau-frère, qui détourna les yeux comme pour repousser l'allusion.
— ...Il advient même que ceux qu'on y croyait le plus assujettis s'en délivrent dans un bon mou-= vement. Yoyez ce qui se passe ici : Alcide ne s'est pas demandé si cet orphelin est en règle avec l'état civil ; il l'a pris par la main et l'a amené sous son toit. Il n'a fait que son devoir. Combien n'y a-t-il pas d'hommes,- même riches comme lui, qui s'y seraient soustraits !
Les jeunes gens ne s'aperçurent pas que leur oncle, en parlant ainsi, se déchargeait adroitement de sa part éventuelle du fardeau : une fois de plus, la générosité de ses paroles compensait la sagesse calculée de ses actes. Délémont ne s'y trompa pas : sa figure se rembrunit comme s'il goûtait peu l'éloge ; toutefois il garda le silence, en bon président qui résiste à la tentation de parler avant d'avoir recueilli les avis. Ce fut sa femme qui répondit :
— Qui n'aurait agi comme Alcide? On voit un
malheureux enfant, sans asile, sans famille, on lui tend la main. C'est uq geste instinctif, comme de soutenir un noyé. Quand on est lié à cet enfant par la parenté du sang, il y a là, en plus, un devoir absolu. Il faut l'accomplir...
D'habitude elle ne parlait guère que lorsqu'on Fy invitait directement. Son intervention donc étonna. Quelque arrière-pensée devait la soutenir, car elle continua, non sans émotion :
— ...Mais tout en remplissant ce devoir, il faut en examiner de sang-froid les conséquences... Elles peuvent être graves... Ces enfants de la faute ont si souvent... comment dirai-je?... le mal dans le sang !... Il y a comme une fatalité sur eux : ils ne sont pas comme les autres... et alors... alors... ils peuvent être dangereux pour ceux... qui sont auprès d'eux!...
Elle pensait à sa fille, et le montrait. Romanèche n'y prit pas garde.
— Voilà le préjugé ! s'écria-t-il en se dressant sur ses petites jambes. Le voilà, le voilà !
Le regard inquiet de Mme Délémont se posa sur lui.
— Mais rhérédité? dit-elle. Je vous ai entendu si souvent la soutenir.
Pris en flagrant délit de contradiction, le professeur trouva bien vite une issue :
— Je n'ai jamais parlé que de l'hérédité
physique; celle-ci est incontestable : la tuberculose, l'épilepsie, etc., sont des lares qui ne pardonnent pas. Dans l'ordre moral, c'est autre chose; là, il y a l'éducation, qui peut la corriger complètement. On ne peut rien, ou presque, contre un vice du sang; il y a des méthodes pour combattre les vices de l'âme...
— Si tant de pauvres enfants tournent mal, osa dire Alice, n'est-ce pas parce qu'ils poussent au hasard, dans des milieux corrompus? Recueillis dans une famille honnête, entourés de soins, d'affection, ils pourraient réagir contre le malheur de leur naissance.
Soutre s'empressa de l'appuyer en agitant son grand corps.
— Certainement... Certainement... Certainement...
Il aurait bien voulu déployer quelque éloquence, mais ne trouva que cet adverbe.
— Mon pauvre père avait beaucoup rétléchi à celte loi de l'hérédité, reprit Mme Délémont. Il prétendait qu'on n'y échappe guère, qu'elle est la fatalité des anciens. Il en a tiré de bien intéressantes conséquences dans son Système. C'est pour cela que je me suis sentie émue et inquiète en voyant arriver ici ce malheureux enfant.
Elle dut craindre que ses paroles ne fussent
mal prises; son regard vacilla et elle ajouta :
— C'est pour cela... Ce n'est pour aucune autre raison... Je n'ai point d'arrière-pensée...
Délémont haussa les épaules, soit pour montrer qu'il attachait peu d'importance aux paroles de sa femme, soit qu'il s'impatientât de voir la discussion glisser sur le terrain des généralités :
— Hé oui, c'est entendu, il a de fâcheuses origines, s'écria-t-il. Le père était un chenapan, je le sais bien ; abandonnerai-je pour cela l'enfant à la charité publique? Je ne le peux pas, ne fût-ce que par respect humain !
Pour appuyer son frère, Claire insista sur une idée pénible, qui ne semblait pourtant pas troubler son immuable sérénité :
— Nous n'avons pas fait pour notre sœur Catherine ce que nous aurions dû : cela nous oblige d'autant plus envers son enfant.
Alors Mme Délémont découvrit ses batteries, en s'écriant avec angoisse :
— Mais nous devons penser aux intérêts des nôtres... Avant tout !... Avant tout!... Songez que ce petit n'a pas d'éducation... Et l'opinion?... Que diront les gens?... Ah! l'opinion, quand on a des filles!... Vous voyez, nos enfants, à nous, peuvent souffrir de cette bonne action... Oui, oui, ils peuvent être atteints par la présence auprès d'eux de ce... de cet...
74 m VAINQUEUR
Elle s'arrêta, troublée, comme chaque fois qu'elle touchait aux affaires de celte famille qui lui demeurait étrangère. Elle sentait qu'elle ne gouvernait ni ses paroles ni sa pensée. Les moindres choses prenaient dans son esprit des proportions démesurées, les mots trahissaient ses intentions. Valentin lui semblait un daog-er terrible pour sa Dorothée, et elle ne savait comment le dire sans blesser les autres. Elle regarda autour d'elle : Alice et Bernard détournaient les yeux, en la condamnant; Soutre imitait leur attitude ; Romanèehe était prêt à s'indigner de ces scrupules :
— Mon Dieu! balbulia-t-elle, je ne veux pas dire...
Elle n'acheva pas. Romanèehe commença.
— Le problème de l'hérédité...
Délémont l'interrompit :
— Ne nous y perdons pas, mon cher ! 11 ne s'agit pas d'une question de philosophie, que diable! Il s'agit d'un enfant qui est ici, et qui y restera. Qu'allons-nous faire de lui? Voilà ce que je vous demande!
Comme il regardait sa femme, elle crut qu'il sollicitait son avis et murmura :
— C'est une question... qu'on ne peut séparer... du resite...
— Le reste n'existe pas ! s'écria Délémont en frappant du poing sur son bureau... Vous ne pensez
UN VAmQUEUR 75
jamais qu'à faire des théories... C'est bien le moment, ma parole!...
La terreur croissante de voir cet intrus, fils de la faute^ porteur d'instincts pervers, installé à côté de Dotty, donna à la mère le courage de résister :
— Nous ne savons rien de cet enfant. Avanthier, vous ne le connaissiez pas ! Dans quel milieu a-t-il vécu?... Sa mère a fait de son mieux,, j'en suis sûre... Mais que peut une femme seule... abandonnée... dans de telles circonstances.
Sans le vouloir, elle détacha ce mot d'abandonnée, qui prit un accent de reproche. Alice et Bernard rougirent comme s'il les frappait; Délémont lui-même baissa la tète; elle continua :
— ...La pauvre femme l'a nourri, c'est déjà beaucoup... Comment aurait-elle su l'élever?... Que serait-il devenu si elle avait vécu?... Qui sait!... Maintenant, voici que tout change pour lui... Il se trouve transporté dans une maison qui doit lui paraître un palais... Sur quel pied y serat-il?. .. Quel rôle y sera le sien?...
Alice s'écria :
— Il sera notre frère.
Et Bernard :
— Nous serons heureux de l'accueillir, de lui donner sa part de tout.
A ce moment, Délémont releva la tête en fronçant les sourcils.
76 UIN VAINQUEUR
— Gela, déclara-t-il, c'est une autre affaire... Votre frère, comme vous y allez!... D'abord, notez que c'est un cousin... tout au plus!... Je l'ai recueilli, parce qu'il le fallait. Je ferai pour lui le nécessaire. Je n'ai jamais songé à l'installer ici comme chez lui, ni à l'élever au-dessus de sa condition...
— Mais quelle est sa condition? demanda Mme Délémont qui ne se rassurait pas encore. Comment la fixer?... S'il n'est pas l'égal de vos enfants,... de ma fille,... de vos garçons aussi, monsieur Romanèche,... que sera-t-il ici?...
Romanèche fit un geste dont il n'eut garde de préciser le sens, bien que les regards des deux jeunes gens, fixés sur lui, l'y invitassent :
— ... Leur inférieur?...
Bernard se récria :
— Jamais!...
Son père fixa sur lui ses petits yeux despotiques, qui rabattaient si bien les enthousiasmes intempestifs, et déclara :
— Nécessairement !
Il n'avait plus besoin d'écouter personne : ce qu'il venait d'entendre consolidait sa décision. Il voulut pourtant la justifier, en se donnant en exemple, comme il faisait volontiers.
— Je suis parti de rien. Je me suis élevé par moi-même; tout le monde peut en faire autant :
voilà d'abord ce qu'il faut savoir. Mais tout le monde n'en fait pas autant : c'est pour cela que les conditions des gens sont inégales, et doivent l'être!...
Impossible à Romanèche de laisser passer une telle affirmation sans trahir son drapeau : les yeux éloquents d'Alice le lui signifièrent; il se mit en devoir de protester :
— Nous ne devons pas oublier...
Son beau-frère lui coupa brusquement la parole :
— Oh ! je connais vos idées, mon cher !... L'égalité, oui, oui, l'égalité !... Je veux bien les discuter entre la poire et le fromage, quand le pire mal qu'elles peuvent faire est de troubler la digestion. Mais ici, il s'agit d'une décision à prendre. Aussi je ne discute pas, j'affirme qu'il faut que chacun reste à son rang !
Romanèche ne se laissait pas volontiers couper la parole ; mais peut-être redoutait-il quelque surprise sur ce terrain : le fait est qu'au lieu de résister en se dressant sur ses petites jambes, il se contenta d'esquisser le geste vague d'un orateur qu'on empêche de parler. Bernard ouvrit la bouche : sa sœur l'encouragea d'un serrement de main. 11 fut deviné, et arrêté avant d'avoir dit un mot.
— Tais-toi ! Je parle avec ma connaissance de la vie que tu ignores. Cet enfant ne peut être élevé
comme loi^ puisqu'il n*aura pas la même existence. Tu as un père qui t'a préparé l'avenir. Lui, n'a pas eu celte chance. Voilà le fait d'où il faut partir.
Cette fois, Romanèche oublia sa prudence :
— Quel argument contre l'héritage ! s'écria-t-il. Le hasard de la naissance règle les destinées : l'un aura tout, quel qu'il soit; l'autre n'aura rien, même s'il vaut mieux. Devant le premier, une roule unie, facile, agréable; pour le second, une montée ardue, avec des ronces...
Délémont s'impatienta :
— Ne dites pas de bêtises, mon cher, je vous en supplie ! C'est ainsi depuis que le monde existe : vous figurez-vous que vos théories vont changer ça?... Tu es fils de patron, Bernard; grâce à mon travail, lu auras une belle usine, que j'ai fondée, Dieu sait au prix de quels efforts ! Tu seras donc patron comme ton père, comme tes fils après toi...
Romanèche marmonna, en allongeant les lèvres :
— Féodalité !
Le mot fut aussitôt relevé :
— Féodialité? pourquoi pas?... Féodalité bourgeoise, si vous voulez ! Elle a sa raison d'être, cette féodalité-là. J'ai gagné ma noblesse, je la lègue à mes enfants; c'est mon droit..
m VAINQUEUR 79
— Droit du seigneur!
— Droit du travailleur, droit sacré !... Pour le supprimer, ce droit-là, il faudrait bouleverser la société jusque dans ses assises...
— Gela pourrait arriver !
— ... Détruire non seulement la propriété, mais le sentiment de la propriété. Allez ! vos phrases ne peuvent rien contre k nature !
— La nature n'est pas parfaite : Teffort de la civilisation, c'est da la corrig-^er.
Le ton montait. Dès que la personne de Valenlin disparaissait derrière les généralités, Romanèche reprenait son assurance.
Mais Délémont revint à la question :
— Encore une fois,, laissez-moi tranquille !... Nous ne faisons pas de la philosophie, je vous le répète. Il s'agit de eel enfant, mille tonnerres l et non pas des réformes sociales. 11 est venu au monde par raccroc; il sera ce qu'il pourra. Moi, je ferai pour lui le nécessaire, rien de plus. Si vous trouvez que ce n'est pas assez, prenez-le, Je vons le cède ! Emmenez-le, élevez-le comme vous voudrez! Vous en ferez un déclassé; moi, je ne me mêle plus de rien, ma parole 1...
Effrayé de la menace, Romanèche baissa la tête, en murmurant juste assez haut pour que Bernard l'entendît :
— Ah! si je pouvais !... si j'étais riche 1...
Délémont, le voyant dompté, se radoucit et conclut :
— Croyez-moi, c'est encore un sort inespéré pour lui, que de devenir un bon ouvrier verrier.
Alice et Bernard se récrièrent ensemble :
— Un ouvrier, lui !...
— Pourquoi non?... Sont-ils malheureux?... Yoyez ici : logements salubres, bonne nourriture, forte paie... Et puis, on ne fait plus de lois que pour eux, maintenant; on assure leur repos, leur vieillesse, on leur donnera bientôt des rentes, des pensions... Je vous dis qu'ils sont plus heureux que nous, et plus sûrs de leur lendemain.
Soutre ne bronchait pas : il n'osait contrarier son patron, craignait, en l'approuvant, de déplaire à sa fiancée, et, du reste, n'avait pas d'opinion sur l'afTaire. Mme Délémont trouvait encore, dans cette décision qui la rassurait, un dernier motif d'inquiétude.
— Ici, à l'usine ? demanda-t-elle... Mieux vaudrait peut-être l'envoyer ailleurs. . .
— Nous verrons... nous verrons plus tard... S'il est solide et intelligent, pourquoi ne le garderais-je pas ?... On lui faciliterait la route... Il deviendrait contremaître... Qu'en dites-vous, Soutre?
Il se leva sans attendre la réponse. On se dirigea vers le jardin, où l'on supposait que les enfants
s'ébattaient dans la belle soirée. En eiïet, les quatre Romanèche houspillaient Valentin : sous prétexte déjouer au voleur et d'être les gendarmes, ils le passaient à tabac. Leur père leur tira les oreilles.
— Petits misérables !... Un orphelin !... Que faites-vous de la solidarité?...
Estelle rêvait à l'écart. Quand on se dispersa, elle retint la grosse main de Soutre et la serra, croyant mettre dans cette étreinte un aveu qu'il comprendrait peut-être. Mais Soutre ne pensait qu'à Alice et ne devina rien.