‹ Un vainqueurChapitre 2 sur 6 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Les Romanèche partis, la soirée aeheTée, la discussion reprit dans la chambre commune que M. et Mme Délémont conlinuaient à partager malgré leur mésentente.

Un des pires défauts de Mme Délémont, c'était sa manière de s'appesantir sur robjet d'un desaccord ou d^'un litige. Elle aggravait ainsi chaque escarmouche en la prolongeant : vaincue au premier €hoc, elle geignait interminablement, sans dignité; remportait-elle par hasard un léger avantage, elle le poursuivait jusqu'aux extrêmes conséquences, sans générosité. Quand ces combats éclataient pendant la journée, son mari se dérobait parla fuite, selon sa tactique habilnelle. Mais,

le soir, il était bien forcé de changer ses moyens défensifs : alors, tourné contre la ruelle du grand lit, il laissait passer l'orage que ses ronflements finissaient par abattre; ou bien il tâchait d'y couper court, en ripostant de ce ton bref qu'il prenait avec ses ouvriers, quitte à crier pour garder le dernier mot comme il advenait toujours, puisque sa voix dominait. Humiliée par la défaite, sa femme s'enfermait dans une muette rancune : c'étaient des soupirs, des larmes ravalées, un va-et-vient boudeur, un gloussement'd'amour-propre froissé qui l'agaçaient et l'empêchaient de s'endormir. Il ne soupçonnait guère, lui si viril, que ces plaintes puériles exprimaient de longues souffrances, trop longtemps contenues : pendant qu'il en oubliait l'objet insignifiant, la pauvre femme se dévorait l'esprit de reproches, de craintes, de scrupules, refaisant le bilan de ses mécomptes, avivant les blessures de ses affections, retournant un petit nombre d'idées qui la harcelaient, telles que : « Personne ne m'aime dans la maison : quelle délivrance pour eux tous, si la mort méprenait ! » ou bien : « Je ne suis ni la femme qui conviendrait à mon mari, ni la mère qu'il aurait fallu pour ses enfants. J'ai voulu leur bien et fait leur malheur à tous. Ah ! pourquoi suis-je là?... » Peu à peu, ces idées se diluaient, perdaient leur forme et leur sens pour se fondre en une tristesse morbide, dont

elle sentait l'oppression sans en plus distinguer la cause. Du reste, ce travail nocturne ne l'empêchait point, dès le lendemain, de provoquer à nouveau, pour quelque bagatelle, une querelle dont elle était la victime : et rien n'est pire, dans la vie commune, que le perpétuel recommencement de ces vétilles dont Tenchaînement sans histoire remplit pourtant les journées.

Ce soir-là, la dispute prit de plus graves proportions :

La discussion avait excité l'esprit inquiet de MmeDélémont, où les moindres soucis grossissaient comme les images dans un miroir convexe. Elle ne comprit pas qu'énervé lui-même, son mari serait plus cassant que jamais, et se mit à le harceler de questions dont chacune le blessait : « Qu'était-ce donc que cette sœur dont elle ignorait jusqu'à l'existence ? Comment avait-il pu la laisser dans une telle gêne? Que savait-on du père de Valentin? Et les autres sœurs, les autres frères? Il ne parlait jamais d'eux : pourquoi? Où étaient-ils? Que faisaient-ils? Gomment vivaient-ils? » Délémont répondit d'abord sommairement, d'un ton ennuyé ; puis il cessa de répondre; et elle réitérait ses questions en répétant, comme un refrain :

— Il faut que je sache !... Il faut bien !... Il y a longtemps que je devrais savoir!... Quelle femme, à ma place, ne demanderait pas ces choses?...

A demi dévêtue, elle s'assit sur le lit, la tête entre ses mains. Son mari, ayant jeté rageusement son veston sur une chaise, marchait dans la chambre en mordillant ses moustaches, les mains derrière le dos. Mécontent de lui-même, poursuivi depuis la veille par des voix intérieures dont il n'admettait pas qu'une bouche étrangère lui répétât les confuses paroles, il n'attendait qu'un prétexte pour laisser éclater sa colère. Et voici qu'en remuant ces griefs, sa femme en amena de nouveaux, sans fondement, ceux-ci, que jamais encore elle n'avait exprimés et qui l'atteignirent au vif de son amourpropre :

— Je voyais une tâche à remplir... une belle tâche!.,. Je plaignais ces jeunes filles sans mère... Je ne demandais qu'à me dévouer... Ce sont elles qui m'ont repoussée... Ah ! personne ne m'a comprise î... Je suis une étrangère, dans cette maison... Et pourtant!... Si elle est encore debout, qui l'a maintenue?... qui?... Oui, sans moi, où serait l'usine?...

Délémont venait d'envoyer son gilet rejoindre son veston, et remontait sa montre. Il s'arrêta net, la posa sans précaution sur le marbre de la cheminée, se retourna frémissant, la menace dans les yeux.

— Qu'est-cequevousmechantezlà?,.. Yousavez mis vos fonds dans mes affaires. Vous aviseriez-

vous d'en être inquiète, par hasard?... N'y sont-ils pas aussi bien qu'à la Banque de France?...

La pauvre femme ne sut pas battre en retraite : elle ne gouvernait pius les mouvements de son esprit, fatigué de ses efforts de la soirée. Elle sentait bien que ses paroles froissaient son mari ; elle eût voulu les retirer ou en trouver d'autres; elle ne put et dit, comme si une âme étrangère s'exprimait par sa bouche :

— Inquiète!... Moi!... Qui sait?... Oui, oui, quelle confiance avoir?... Tout est caché, il y a des mystères partout... Ainsi, cette surprise,... cette sœur,... ce neveu sans nom... Yous voye2 bien !... Alors, l'usine?... peut-être aussi qu'un jour... Ah l qui sait si ses fondements...

— Taisez-vous ! cria Délémont. L'usine est solide ! Je sais mon métier, moi : je l'ai construite sur du roc !... Sachez-le donc une fois pour toutes, et laissez-moi tranquille !...

Elle répliqua. Leurs deux voix montèrent dans le silence nocturne : l'une furieuse, lançant des menaces, desjurons, des blasphèmes; l'autre plaintive, mais persistante, reprenant toujours quand on la croyait étouflee.

Chaque fois que la dispute s'irritait ainsi, les échos en remplissaient la maison, légère et sonore.' Ils pénétrèrent dans la chambre d'Alice, où Bernard venait d'entrer pour causer en confidence

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avec sa sœur des événements de la journée. Cette chambre était d'une simplicité sévère, sans tentures, meublée d'un lit de fer, d'un petit secrétaire Empire, en acajou, de trois chaises du même style. Un buste de Beethoven, en terre cuite, garnissait seul la cheminée, entre deux flambeaux de bronze. Quelques photographies de tableaux de maîtres, — dont une encadrée, celle des Pèlerins d'EmmaûSy — décoraient les parois. Une centaine de volumes, pour la plupart brochés, chargeaient les rayons d'une étagère. A l'exception de la Justice de Sully Prudhomme, d'un Shelley et à' Anna Karénine, ce n'étaient ni des romans ni des poètes, mais des ouvrages d'économie sociale ou de propagande socialiste : les classiques réduits de la religion nouvelle dont le Capital de Karl Marx est la Bible trop compacte, inaccessible aux initiés du second degré.

— Elle a beau jeu, ce soir! dit Bernard en écoutant le bruit des voix irritées: cette tare qu'on lui a cachée, cette tante pauvre qu'ignorait notre aisance, cet héritage inattendu de honte et de misère !...

A cette heure, Alice elle-même en voulait à l'étrangère d'être entrée dans leurs secrets. Elle ne la défendit pas comme elle faisait souvent. Elle se contenta de murmurer pensivement, comme si ce soupir résumait une longue série de réflexions :

— Pauvre père !

— En effet, répondit Bernard, il n'est pas. heureux...Oh! non, il n'est pas heureux !... C'est. lui qui l'a voulu.

La jeune fille le regarda, et dit :

— En est-il moins à plaindre?

— En ce moment, s'écria Bernard, ce n'est pas à lui que va ma pitié... Non !... Je pense à la pauvre femme qu'il aurait dû soutenir dans la défaillance, aider dans la lutte, soulager dans la pauvreté... 11 était son frère, comme je suis le tien... 11 n'a rien fait pour elle, il n'a jamais prononcé son nom devant nous, il nous a rendus complices de son égoïsme, — ou peut-être qu'il l'a oubliée, simplement!... C'est pourquoi je ne pense qu'à elle.

Alice semblait réfléchir, le coude appuyé sur le secrétaire ouvert.

— Pourvu qu'elle n'ait pas raison, dit-elle. Pourvu que l'enfant n'ait pas à souffrir !...

Puis, changeant d'idée et de ton, avec un sourire dont la bienveillance aflectueuse éclaira soudain son visage :

— Il a une si gentille figure, ce petit, ne trouvestu pas?

Quand elle souriait ainsi, deux fossettes se dessinaient dans ses joues, transformant soudain son expression trop sérieuse qui devenait d'une bonté infinie, gracieuse, presque enjouée. Mais celte parenthèse si gentiment féminine suggéra d'autres

réflexions à Bernard : ses études venaient de le conduire au déterminisme; il cherchait autour de lui des exemples de cette doctrine; sans s'apercevoir que, par une route différente, il rejoignait la pensée de sa sœur, il répondit :

— Qui sait? Le voilà conditionné par son origine, par le milieu de son enfance, par la décision qu'on va prendre pour lui, et qu'il faudra bien qu'il subisse, n'est-ce pas? Père ne lui demandera son avis sur rien, ne s'inquiétera ni des goûts ni des aptitudes qu'il peut avoir, le façonnera comme une chose, — volontaire et dur pour lui comme pour tous!

Alice l'arrêta, en lui prenant la main :

— Père a eu tant de peine, dit-elle, il a tant travaillé. Est-ce donc à nous de le juger?

Mieux encore que les paroles, le ton et l'attitude des deux jeunes gens marquaient alors la différence de leurs pensées : Alice restait calme, maîtresse de ses sentiments ; la douce intelligence de sa physionomie indiquait la pénétration bienveillante d'une âme qui préfère l'excuse au reproche, qui comprend plus qu'elle ne condamne. Plus ardent, plus nerveux, moins sage malgré sa récente philosophie, Bernard s'irritait au son de ses propres paroles; à coup sûr, il ne possédait pas au même degré le sens de la filiation des effets et des causes : persuadé par ses lectures que nos manières d'être

dépendent d'influences étrangères sur lesquelles nous n'avons aucun pouvoir, fier de penser ainsi, i] n'en blâmait pas moins sévèrement son père pour les défauts qu'il lui voyait, comme si son père eût seul échappé à la loi dont il proclamait par ailleurs le caractère inévitable ! Et la ferveur même de sa nature Tempêchait de remarquer ceite contradiction :

— Tu me dis toujours cela! répondit-il. Que veux-lu ! Je ne puis assister sans révolte à ce qui se passe ici !... 11 y a trop de choses qui me blessent, qui m'indignent, — tant à l'usine qu'au foyer!... Pourtant je ne demanderais qu'à admirer mon père : ce doit être si bon d'aimer sans réserve ceux qu*on aie devoir d'aimer!... Mais il me décourage: sa dureté, sa sécheresse... Je ne le comprends pas plus qu'il ne me comprendrait si je lui ouvrais mon cœur.

— Tu n'as jamais essayé.

— A quoi bon? Je suis trop loin de lui !

— Nous lui devons tant !

— Oui, oui, je sais. Sans son intelligence, nous serions des ouvriers, des prolétaires comme nos ancêtres. C'est lui qui nous a fait gravir plusieurs degrés de l'échelle sociale. Il n'a épargné ni ses efforts, ni sa fatigue, je sais; et il a créé son usine, qui est une fortune. Mais quoi 1 l'a-t-il fait pour nous? Cet effort représente-t-il un sacrifice? En

travaillant, en créant, en brassant des affaires, cherchait-il autre chose que sa propre satisfaction? Il réalisait sa nature, sans penser plus loin!

Le jeune homme vibrait d'émotion en remuant ainsi des idées dont les racines plongeaient profondément dans son cœur.

— Ah ! cette fortune que nous aurons après lui, quelle misère !... Ne vaudrait-il pas mieux moins d'argent dans le coffre, et de l'affection, et du bonheur dans la maison?... Il a relevé la Grande Bouteillerie de Vile Saint-Germain^ admirable! Mais a-t-il su allumer à son foyer la chaleur dont on vit? A-t-il su mettre entre les membres de sa famille ce ciment qui en assure Tunité et la durée?... Il nous a donné la richesse, ou plutôt, il nous la donnera après lui, comme il le répèle si souvent : nous a-t-il donné la tendresse et la joie? Nous a-t-il élevés, même? Avons-nous jamais eu les bonnes choses qui ne coûtent rien, qu'ont tant d'enfants pauvres, qui préparent l'avenir ? Jamais !... Aussi, je sens chez nous je ne sais quelle force ennemie, je ne sais quel ferment mauvais qui nous prépare de cruelles surprises ! Celle d'aujourd'hui pourrait bien n'être qu'un commencement!

Alice ne l'interrompait plus : ces paroles exprimaient une sourde inquiétude qui la tourmentait souvent, et qui devenait plus précise à se sentir partagée.

— Cette maison qui lui a coûté son àme et son sang, poursuivit le jeune homme, ne la sens-tu pas fragile?... Où est la faute de l'architecte? En tout cas, le sol tremble sous ses pieds... Peut-être le mal vient-il d'un excès d'àpreté, de trop d'ambition, de trop d'égoïsme, que sais-je? Peut-être est-il la revanche de tout ce que le vainqueur a dû fouler aux pieds pour gagner sa bataille?... Je ne sais pas, mais je sens un danger qu'il ignore, et qui nous menace avec lui... Oh! ce n'est pas quelque chose de précis, de certain ! Cela vient à la fois de nous et des autres. 11 me semble que nous sommes dans une forteresse aux murs croulants, et qu'autour, on entend craquer le vieux monde où trop d'iniquités fermentent... Lui, n'a rien fait pour en réduire le nombre!...

Alice pensait comme son frère, mais avec plus démesure; elle connaissait ces obscurs pressentiments, mais son bon sens les repoussait; et puis, elle croyait qu'on va toujours vers le mieux, et qu'un peu de bonne volonté suffit pour aider cette marche en avant des individus et de l'espèce.

— Père n'a jamais eu Je loisir de réfléchir beaucoup, dit-elle. Ne l'oublie pas : ce sont les efforts d'hommes de sa sorte qui préparent la tâche des hommes comme toi, la fixent, la rendent possible. Son énergie s'est dépensée tout entière à vaincre les obstacles, pour créer son œuvre./Songe

qu'il a dû la tirer de rien ! A présent, elle existe. Il te la léguera : à toi le soin de l'adoucir, de la rapprocher d'un idéal plus désintéressé, plus humain> plus pur!... Et puis, père est d'une époque où les intérêts matériels tenaient toute la place : la ^ nôtre sera peut-être plus généreuse, meilleure] Tu sais que notre oncle Maximilien le croit et le dit...

L'attitude et les paroles de Romanèche, tout à l'heure, leur avaient laissé une impression douteuse, d'autant plus pénible qu'ils le tenaient en plus haute estime.

— Ne vaudrait-il pas mieux que les autres? murmura Bernard.

— En tout cas, reprit Alice en écartant la question, nos bonnes intentions sont portées par celles de notre temps, c'est certain : jamais on n'a vu un tel élan vers la solidarité, un tel désir du bien commun, tant d'œuvres collectives qui se fondent, tant de sacrifices spontanés ! Chaque jour amène des adhésions nouvelles à ce grand mouvement : notre père est de ceux qui s'en méfient encore; peut- être le comprendra-t-il un jour !

— Puisses-tu avoir raison 1 s'écria Bernard. Ah ! que je l'aimerais, si je le voyais faire un pas dans ce sens, un seul !

— N'en a-t-il pas fait un en recueillant cet enfant? Peut-être qu'un souflle d'air nouveau

entrera chez nous avec l'orphelin... Et puis, père a besoin qu'on l'aime : après tout ce qu'il a fait, il n'est pas heureux...

Au moment où la jeune filîe prononçait ces mots, la porte s'ouvrit devant Estelle : le bruit montant de la dispute l'avait arrachée au roman qu elle lisait dans sa chambre; énervée, elle se réfugiait chez sa sœur :

— Jamais ils n'ont fait un tel tapage, dit-elle. La maison tremble. Ils finiront par en venir aux coups! J'ai peur, moi, comme quand il tonne ou fait de l'orage!

Elle s'assit sur la troisième chaise. Son arrivée ayant rompu l'intimité, il y eut un silence. Elle reprit :

— Vous verrez qu'ils vont se quereller toute la nuit!... C'est pour ce gamin, je suppose... 11 ne nous manquait que cela!... Gomme si nous n'avions pas assez de désaccords et d'ennuis !..,

Le fracas d'une porte tirée avec violence ébranla le corridor. Des pas précipités sonnèrent sur le plancher. Délémont, en bras de chemise, le visage ardent, l'œil en feu, fit irruption dans la chambre. Sans s'étonner autrement d'y trouver ses trois enfants réunis, il s'écria :

— Cette fois, j'ai perdu patience!... je l'ai giflée!...

Dans son exaspération, il avouait crûment son

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acte brutal, en oubliant à qui. Leur consternation, le blâme qu'il lut sur leurs visages, éveillèrent sa honte.

— Ma foi, tant pis ! ajouta-t-il en manière d'excuse... J'ai eu tort, mais la coupe était pleine 1

Et il se mit à raconter, en mêlant les traits, les rancunes accumulées, les coups d'épingle répétés, les froissements, les colères rentrées de leur long désaccord conjugal. Il s'excitait au jeu, il amplifiait, il exagérait; il remua d'anciennes histoires, rappela des mots oubliés, revint au présent :

— Croiriez-vous qu'elle se figure que je la ruine?... Pourquoi pas que je la vole, pendant qu'elle y est? Oui, oui, elle ose prétendre que son argent n'est pas en sûreté dans l'usine...

Au mot d'usine, Alice et Bernard se regardèrent avec la même idée, pendant qu'il continuait :

— Elle est capable de le dire au dehors!... A son notaire, peut-être!... Vous voyez ça!... Et quelle scène!... Pour ce petit!... Ma parole, si j'amenais la peste dans la maison, elle n'en dirait pas pire!... Du reste, si ce n'était pas ça, ce serait autre chose. . . Avec ses reproches, avec ses plaintes, c'est un enfer, ici!... Ah! mes pauvres enfants, quelle mère je vous ai donnée!...

Se trouvant malheureux, il se mettait à les plaindre. Il les regarda l'un après l'autre, pour les prendre à témoin de son désarroi. Puis il s'assit

sur la chaise de Bernard, qui restait debout, et fit, avec un geste découragé :

— Et je ne peux pas divorcer ! Je ne peux pas ! . . . Estelle s'écria :

— Mieux vaudrait pourtant...

Alice l'interrompit, sans calculer les paroles qu'un instinct profond fit monter à ses lèvres :

— Oh ! père, il ne faut pas parler de cela !... Un divorce est une chose affreuse, l'écroulement d'une maison ! . . . Mieux vaut supporter, . . . supporter. . .

Maintes fois, en lisant dans les journaux quelque enquête sur la question, elle s'était prononcée pour une large extension de la loi Naquet; volontiers, elle se déclarait pour le divorce, comme pour toutes les innovations qui lui paraissaient relâcher les chaînes « conventionnelles », rompre en visière avec les « préjugés », préparer aux générations futures une existence « plus normale », supprimer de la vie sociale quelques-unes des souffrances « arbitraires » qu'ajoutent aux cruautés de la destinée 1' « esprit de routine », l'attachement « à des abus surannés ». Mais en le voyant approcher du foyer, son véritable instinct féminin se révoltait tout à coup. Dans la jeune fille moderne, avertie par la liberté des propos, des lectures, des allures, s'éveillait la femme éternelle, gardienne inconsciente des traditions, retenue par des fibres invisibles au passé de son sexe et

de sa race. C'était celle-ci qui frissonnait devant •cette solution extrême des différends conjugaux, qui peut être nécessaire et n'en est que plus douloureuse. Et elle supposait qu'un sentiment pareil Tenait d'arracher à son père ce cri de forçat traînant son boulet.

Mais Délémont n'était point homme à connaître de tels scrupules : s'étant lié par le mariage pour arranger ses affaires, il n'eût pas hésité à s'en dégager si ses affaires l'eussent permis. C'étaient encore «lies, comme toujours, qu'il considérait; il se mit à l'expliquer, simplement, après un silence où il se calma :

— Oui, oui, le divorce est toujours pénible, il n'est pas bien vu, je sais. Malgré cela, j'y recourrais sans hésiter, si je le pouvais, — puisque cette femme nous rend la yie insupportable... et puisqu'elle veut encore se mêler de ce qui ne la regarde pas, maintenant!... Seulement, je ne peux pas!... Vous ignorez dans quelles circonstances je me suis remarié... Vous croyez peut-être que j'ai fait un ■coup de tête... Oh! non pas!... L'usine était menacée, il me fallait des fonds pour la défendre... Elle s'est trouvée là... à point nommé î... Mais les conditions!... Son notaire... Oh! pas elle, non! Elle, répétait sans cesse : « Je ne connais rien à ces questions d'intérêt, arrangez-vous avec mon notaire!... » C'était un vieux notaire, celui de son

oiicle, pointilleux en diable, tout rempli de méfiance et de ruses,... et d'une ténacité!... Il lui en fallait, des précautions, des garanties!... Il exigea même une clause... ah! cette clause, si j'avais su!... Enfin, il fit spécifier dans le contrat que la moitié des bénéfices de l'usine appartiennent à ma femme... Jamais je n'aurais accepté ça; mais la nécessité m'acculait... Vous comprenez la situation?... L'usine s'est développée, elle a grandi ^ elle a triplé de valeur; mais tous les fonds dont je dispose s'y sont absorbés... Vous voyez d'ici : il faudrait lui rembourser une somme considérable,— et comment la réaliser ?... ou la garder comme associée... En partant, elle emporterait une part de notre bien, une part de mon œuvre !... Ah! non, non, non!... C'est mon travail, qui est là dedans, mon sang, mes forces!... Et aussi un morceau de la vie de votre pauvre mère, la compagne des mauvais jours... Elle y avait des droits, elle; mais celle-ci, cette étrangère!... L'usine est à moi seul, je n'en céderai rien, j'ai besoin de toutes mes ressources pour la développer... Et pour ça, mille tonnerres! je prendrai patience!...

Toujours les affaires, toujours l'argent ! On jette dans les fours, avec les tonnes de charbon, la paix domestique, le bonheur, la dignité : qu'importe ?" si tout cela fait une flamme utile !

Les trois enfants se consultèrent des yeux, se

sentirent d'accord. Bernard dit, d'une voix ferme :

— Ecoute, père,... si tu es trop malheureux, ne vaudrait-il pas mieux faire un sacrifice, quel qu'il fût?

Alice ajouta :

— Un divorce serait douloureux; mais si la vie commune t'est à charge... S'il n'y a que des motifs d'intérêt qui t'arrêtent...

Et Bernard :

— Tu peux être sûr qu'aucun de nous ne te reprochera jamais rien !

Délémont les avait écoutés avec stupeur :

— Ma parole ! s'écria-t-il, je crois que vous êtes fous!... Un sacrifice!... 11 y a des sacrifices qu'on ne fait pas !... Ce qu'on a, voyez-vous, on le garde, avant tout!... S'il faut supporter quelque chose, eh bien, on supporte!... Quand je ne serai plus là, vous direz : « Noire père n'a pas été heureux, le pauvre homme ! Mais il nous a laisse une magnifique affaire!... »

Il se leva là-dessus, leur dit bonsoir, et regagna la chambre conjugale.

Valenlin fut choyé toute la journée du dimanche par Alice, qui gagnait sa confiance : et déjà, avec la mobilité de sensations qui est de son âge, il s'abandonnait à la douceur de cette affection, nu bien-être de la vie facile. Mais, dès le lundi matin, son oncle entra dans sa chambre, où il dormait à poings fermés, et l'éveilla sans ménagement :

— Allons, houp ! mon bonhomme ! Debout, viens avec moi. Je vais te montrer l'usine : tu me diras ce que tu en penses...

Il ouvrit les fenêtres et les volets, tandis que l'enfant, tiré de quelque rêve, et s'éveillant avec peine, clignait ses yeux ensommeillés.

— Si le travail te plaît, continua-t-il, je t'embauche tout de suite!... Ne crains rien : on ne

te forcera pas, tu comprends!... Allons, dépêchetoi!...

Le temps semblait indécis; la leinte grise^du ciel, où le jour commençait, s'accordait avec celle des bâtiments, des toits, du sol. De sa fenêtre, en s'habillant, Valentin voyait au premier plan l'usine avec ses dépendances, comme une large tache sombre, dans le cadre du paysage verdoyant. Tout le reste, les prés, le fleuve, les collines, les bois, souriait au loin dans la lumière qu'on devinait toute chaude, bienfaisante et joyeuse derrière une couche de nuages légers, qu'elle dissiperait sans peine ; pourquoi cela seul était-il triste et laid ? Des ouvriers passèrent entre les bâtisses, sous des fardeaux. On chargeait un camion. Un coup de vent abattit la fumée des grandes cheminées, qui pesa un moment sur les toits. Plus loin, des linges pendaient aux fenêtres de la cité ouvrière; des femmes en camisole s'y montraient par instants. C'était le réveil triste, déjà fatigué, qui suit les nuits mauvaises des agglomérations, si différent du gai réveil des champs, quand la fraîcheur de la rosée et les voix des oiseaux invitent au travail. La porte se rouvrit au moment où Valentin laçait ses souliers.

— Allons, tu n*as pas trop lanterné ! Un bon point!... Veux-tu casser une croûte?... Tu auras du café au lait; on est matinal, tu sais, chez nous.

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Quoi qu'on fasse, vois-tii, il faut partir de bonne heure pour arriver plus tôt î

L'enfant enfila sa veste neuve, et suivît son oncle dans la salle à manger, où le café au lait fumait sur la table, entre le beurrier et le panier à pain.

— Sers-toi, ne te gêne pas.

Il obéit. Mais il regardait son pain sans y mordre, sa tasse sans y toucher. Puis il coupa des petits carrés de pain qu'il fît nager dans le breuvage, en avala quelques-uns avec effort, souffla sur sa tasse en gonflant ses joues. La figure de Délémont s'assombrissait; il finit par ordonner, avec^ impatience :

— Dépêche-toi donc, tu y mets un temps î Le petit repoussa sa tasse en répondant :

— Mais je n'ai pas faim.

— Pourquoi ne l'as- tu pas dit tout de suite? Quand je n'ai pas faim, moi, je ne perds pas mon temps à regarder la nourriture.

Ils sortirent. Step, attaché à sa niche, les suivit de ses yeux sanguinolents, en reniflant. Délémont, en passant devant les bâtiments accessoires, expliquait sommairement leur destination :

— Je ne te montre pas tout, inutile. Tu verras peu à peu, par toi-même. Ici, on trie le verre cassé : le déchet, pour le recuire. C'est un travail facile, bon pour les femmes... Là, c'est la forge, on répare les cannes, les moules... Ici, on fait la

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vérification des bouteilles : il y en a toujours quelques-unes qui n'ont pas les mesures, tu comprends... Ces tas de bouteilles? C'est la réserve, mon garçon!... Et tu ne vois pas tout : il y en a dans tous les coins... Quatre millions!... Qua-tre mil-lions, tu entends!... De quoi satisfaire aux commandes pendant six mois, si le travail venait à cesser... Avec ça, on est tranquille, vois-tu !... 11$^ parlent de grèves, ils en veulent organiser avec ^^ leurs syndicats du diable... Faites, mes enfants, faites î... On tiendra toujours aussi longtemps que vous, et vous y viderez vos caisses !... Au fond, ils le savent bien, les gaillards; c'est ce qui les empêche de trop faire les malins... Et quand les socialistes et les anarchistes et tous les entrepreneurs de désordre viennent leur prêcher leur mauvais catéchisme, ils n'écoutent que d'une oreille !... Maintenant voici le vrai travail : regarde !

Sous un vaste hangar largement ouvert, Valentin vit une masse incandescente, d'où s'échappait comme un rayonnement intense de chaleur et de lumière. Autour de ce soleil emprisonné, sur une sorte d'estrade, s'agitaient des hommes à demi nus, les uns vêtus d'une simple chemise, les autres d'un pantalon et d'un tricot, des jeunes gens aux membres plus grêles, et, au-dessous de l'estrade, des enfants presque tous décharnés et craintifs, à la peau brune, aux cheveuy noirs crépus, aux

grands yeux de braise emplis de douleur. Tous maniaient des instruments divers, tiraient de la fournaise des globes lumineux qui pâlissaient au bout de leurs outils. Leurs mouvemens étaient si rapides dans leur précision réglée, que pendant longtemps Valentin n'en distingua ni le but ni la raison, tandis que l'œil exercé du maître décom- ^^posait dans ses moindres détails la manœuvre routinière, et visiblement, prenait plaisir à la suivre.

— Eh bien, demanda au bout d'un moment Délémont, qu'est-ce que tu dis de ça?

— Mais... que font-ils?

— Tu ne le vois pas? As-tu donc tes yeux dans ta poche?... Ils font des bouteilles,... des bouteilles jaunes, avec un anneau, pour la bière,... des « allemandes », comme nous disons.

En regardant encore, le petit distingua mieux les diverses phases du travail.

La boule de verre en fusion, cueillie dans la fournaise comme une fleur enflammée, roulait un instant sur le « mabre », au bout de la canne d'acier que rafraîchissaient de brèves aspersions; éteinte à demi, allongée comme une belle poire, elle rentrait dans le four, passait entre les mains d'un autre ouvrier, s'allongeait encore, le col plus , fin, le ventre moins lourd; le four la reprenait de nouveau, elle changeait de mains, et disparaissait dans un moule qui tournait pendant que les joues

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des souffleurs se gonflaient à l'extrémité de la eanne. La poire incandescente était changée en bouteille : on l'approchait encore de la fournaise, on lui forgeait son anneau; éteinte, elle s'éloignait de l'estrade, emportée à l'extrémité d'une longue pince par un des petits moricauds, aux grands yeux tristes. Ces mouvements se succédaient avec une régularité si parfaite, qu'on eût pu les croire exécutés par des automates, — sans les regards, la sueur, les gestes imprévus de ces machines humaines. Valentin ne pouvait détacher ses yeux de ce va-et-vient : toute sa petite personne vibrait dans un grand effort d'attention.

— Ça t'intéresse? lui dit Délémont. Allons, tant mieux f C'est bon signe!... Regarde les porteurs : ces gamins qui enlèvent les bouteilles... C'est par là qu'on commence. Ah, dame \ il faut toujours commencer par le commencement!... En ai-je enlevé des bouteilles, moi qui te parle, au bout de la pince ou du sabot!... Des bordelaises et des bourguignonnes, des bourguignonnes et des bordelaises, par milliers, par centaines de mille!... A cette époque-là, on commençait plus tôt; il n'y avait pas encore des lois pour empêcher lespauvres • gens de faire travailler leurs enfants; et nous étions dix à la maison... A ton âge, je trimais depuis longtemps avec mon père; il me trouvait plus leste que les autres : cela lui faisait plaisir.

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Valenlin serrait les lèvres, et ne répondait pas, îl aimait l'école, les livres, apprendre, réfléchir. Cette affreuse chaleur, dans laquelle son oncle semblait à l'aise, lui faisait mal à la tète; le café au lait, avalé de force, lui pesait sur l'estomac; la fournaise brûlait ses yeux, qu'elle attirait pourtant. Ces hommes demi-nus, ces gamins hâves, en guenilles, lui semblaient, dans le rayonnement du four, autant de démons et de diablotins occupés à quelque besogne maudite. L'idée d'être un d'entre eux, de courir avec eux autour de ce brasier terrible, bientôt, puis toujours, lui causait une insupportable répulsion; il aurait voulu arracher sa main de celle de son oncle, pour s'enfuir, n'importe où. Mais en même temps, il se sentait une pauvre petite chose, une plante arrachée de son sol et emportée par une bourrasque, un être infime, perdu dans l'espace, faible, menacé. Cette grosse main vigoureuse, qui serrait la sienne, n'était-elle pas son unique appui? Que deviendrait-il si elle le repoussait? Aussi n'osait-il rien dire; et il continuait à regarder le four.

Cette passivité trompa Délémont; d'ailleurs eûtil pu supposer que ce travail, — le travail de son usine, — inspirât un sentiment d'horreur? C'était un travail comme un autre, pas plus difficile, beaucoup plus lucratif que la plupart des autres : il devait séduire un enfant.

— Ainsi, ça te plaît, décidément? reprit-il en se penchant vers son compagnon.

Comme, depuis deux jours, il avait à peine entendu la voix de Valentin, il prit le silence du petit pour une adhésion. Qui ne dit mot consent, n'est-ce pas? Il s'empressa donc d'appeler du geste un homme en veston qui tournait autour du four :

— Lustreau, voici un garçon qui va travailler avec vous. C'est un neveu à moi. Vous le mettrez avec Danzine, dès qu'on aura ses papiers.

Puis, à Valentin :

— Tiens, le voici, Danzine, qui sera ton chef d'équipe... Regarde-le : ce gros, fort, qui souffle les bouteilles !..

Il montrait un homme d'une quarantaine d'années, blanc, les bras solides, la poitrine découverte, qui travaillait avec deux autres : l'un « le grand garçon », à la mine verdâtre, aux bras flasques, comme vidés, où les muscles ressemblaient à des ficelles détendues; et le « gamin », mince et blond, avec une frimousse émoustillée, curieuse et vicieuse. Délémontles observa quelques instants, et dit :

— Solide, Danzine, parce qu'il est sobre. Tout est là, mon garçon. Il y a des farceurs qui prétendent que, s'ils deviennent malades, c'est la faute à l'ouvrage, à la chaleur, aux microbes qu'ils se communiquent, qu'est-ce que je sais, moi?... Un

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tas de sornettes!... C'est la faute à l'absinthe!... Regarde Crétot, par exemple. Il lui faut sa verte, à celui-là. Il verra ce que ça coûte!... Ceux qui finissent ma!, vois-tu, ce sont ceux qui lèvent le coude, comme lui... Tu ne l'imiteras pas, j'espèie... Danzine te servira d'exemple; c'est un brave homme, tu seras bien avec lui...

Tout à coup, pris d'un scrupule :

— A propos, tes treize ans, tu les a bien sonnés?

— Oui, j'ai eu treize ans le 4 avril.

— Bon ! Tu comprends, je suis à la fois ton oncle et ton patron, je tiens à être en règle avec cette satanée loi qu'on trouve toujours devant soi, pour vous barrer la route... Entre nous, comme patron^ je m'en moque; mais comme parent, c'est une autre affaire, j'ai une responsabilité, je n'entends pas que personne puisse jamais me faire des reproches... Maintenant, cours par là, mon bonhomme, amuse-toi comme tu voudras, regarde ce qui t'intéresse !

Là-dessus, Délémont lâcha la main de Valentin, et rejoignit Lustreau, avec lequel il se mit à causer en gesticulant. L'enfant resta seul, à quelques pas du four, comme un insecte égaré dans une ruche, au milieu d*abeilles laborieuses et féroces qui le dévoreraient peut-être si sa petitesse n'échappait à leurs yeux. Un moment il erra dans

la tristesse de cette activité qui se poursuivait toujours égale, sans qu'un mouvement sortît de la régularité prévue, comme si tous ces hommes n'eussent été que les rouages d'une machine compliquée merveilleusement solide et marchant sous l'impulsion d'un moteur invisible.

Que se passait-il dans sa petite âme, où tant de reflets rapides se succédaient depuis deux jours? Des choses vagues, incertaines, nuancées, de ces choses qu'on ne peut pas plus préciser que la forme des nuages, parce qu'elles sont mobiles et cessent d'être avant que le langage les ait figées dans ses formules. L'image de ces hommes blancs, velus, suants, aux mouvements précis, remplissait ses yeux comme un tableau dont on ne sait s'il est vivant ou non. Il tâchait de se figurer qu'il était l'un d'eux : demain, il recevrait la bouteille achevée dans la pince ou le sabot, comme ces gamins briins dont les os faisaient saillie, sous la peau vidée, et il transporterait des milliers et des milliers et des centaines de milliers de bouteilles, comme avait dit son oncle; — après quoi, il irait cueillir le verre dans la fournaise, et il cueillerait des milliers et des milliers et des centaines de milliers de ces fleurs enflammées; — et puis, pendant des mois et des mois et des années, il les recevrait d'un plus jeune pour les rouler sur le « mabre » ; — plus tard encore, il soufflerait les

bouteilles dans le moule tournant, sans avoir plus aucun changement à espérer, non plus pour un temps déterminé, mais jusqu'à ce qu'il soit vieux, jusqu'à ce qu'il n'en puisse plus, jusqu'à ce qu'il meure. Sa vie, toute sa vie s'écoulerait ainsi, dans cette chaleur, dans cet enfer. Il n'irait plus à l'école. 11 ne lirait plus dans les livres qu'il aimait. La voix du maître n'ouvrirait plus à son esprit des horizons enchantés. Tout cela lui paraissait impossible, et se réaliserait pourtant : en sorte qu'un désespoir profond l'accabla. En même temps, il songea qu'il n'avait plus sa mère, — oubliée un peu, la veille, parce qu'à treize ans les plus gros chagrins se dissipent quand on s'agite à travers des choses nouvelles, — et qu'il ne la reverrait plus, jamais plus, puisqu'elle était morte, làbas, dans le cimetière. Il se rappela soudain, comme s'il allait la sentir encore, la caresse dans ses cheveux des mains gercées qu'il trouvait si douces; et des larmes coulèrent le long de ses joues, sans que personne vînt les sécher ou les remarquât. La fournaise brillait et brûlait toujours; les hommes à demi nus s'agitaient dans le rayonnement de la chaleur et de la lumière. Les enfants bruns, déguenillés, couraient autour de l'estrade, avec les bouteilles jaunes au bout de leurs pinces...

Valentin resta longtemps ainsi, dans cet isole-

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ment douloureux, osant à peine se déplacer de quelques pas; puis il s'éloigna peu à peu, avec des précautions, comme s'il craignait de mal faire ou d'attirer les yeux. Un moment, il erra parmi les dépendances, sur le sable gris auquel succéda bientôt un pré où l'herbe brûlée était rase et sèche. Il s'éloigna des bâtiments, soulagé d'échapper au rayonnement de la fournaise; et bientôt, il se trouva au bord du second bras de la rivière, dans un bosquet d'ormes, de vernes, de saules, où il s'enfonça, sans plus voir l'usine. Des chars passaient sur l'autre rive. Dans les branches, une famille d'oiseaux se querellaient terriblement. Valentin écouta leurs bruissements d'ailes à travers les feuilles et leurs piailleries. Sa présence les effraya : ils s'enfuirent, en continuant à se battre. Alors, il s'appuya contre un arbre et regarda l'eau couler. Elle était brune avec des reflets et des ombres. Elle fuyait, légère, sous les images renversées qui tremblotaient dans son miroir mobile. Elle s'en allait ainsi vers la grande mer inconnue. On oubliait tout en la regardant, parce qu'en changeant sans cesse elle semblait toujours la même. Cependant le soleil chassait les nuages et jouait avec elle, et l'air aussi, qui par moments la ridait, et les poissons dont les sauts faisaient courir à sa surface des cercles qui s'élargissaient à l'infini. Et le ciel était immense et bleu, avec des nuages de

plus en plus rares, qui s'étiraient, changeaient de forme, se dissipaient à la fin comme si le grand soleil les aspirait dans sa lumière.

Ainsi que ces nuages, les souvenirs de deuil, le chagrin, l'inquiétude se dissipaient dans l'âme de Valentin : car c'était une de ces âmes d'enfant, toutes fraîches, où les sensations naissent et meurent dans la même minute, se chassent et se succèdent, et changent comme le ciel d'un matin de printemps; une petite âme dont nul n'aurait pu dire encore si elle serait triste ou joyeuse, saine ou gâtée, bonne ou mauvaise. A cette heure, il cessa de souffrir, il cessa de penser, il appartint tout entier à la minute présente, au bercement de la sereine inconscience des choses, à la douceur dont l'air et le soleil imprégnaient son horizon, comme si ces quelques arbres au bord de la Seine, à deux pas de l'usine, eussent été le jardin du ciel. Oh! vivre là, toujours, devant cette eau brune, sous ces arbres, à contempler les jeux de la lumière avec l'ombre, ceux des poissons, des oiseaux et des nuages, et se mêler à ces jeux î... Oh! vivre là, toujours!...

Il ne pensa plus rien, il ne fut plus qu'un atome perdu dans les choses. Mais tout à coup un souffle haletant, derrière lui, l'éveilla : c'était de nouveau le terrible Step, son ennemi, les yeux injectés de sang, la langue rouge pendante entre les crocs,

qui était là, prêt à le dévorer. Il voulut crier; sa voix s'arrêta dans sa gorge. Une voix appela :

— Step ! Step!... Ici, Step! tranquille, méchante bote!...

Le chien recula en grognant, son tronçon de queue entre les jambes, comme s'il renonçait difficilement à sa proie. Et Alice apparut en robe blanche, une ombrelle à la main.

— Hé! petit, c'est toi?...

Valentin, qui s'était dressé, tremblait sur ses jambes grêles ; mais il eut honte de sa crainte, lit un grand effort pour se remettre, tâcha de sourire.

— Tu as eu bien peur?

— Un peu !

— Aussi, tu as disparu, ce matin... Voyons, que fais-tu là ?

— Je regarde !

— Qu'est-ce que tu reg'ardes?

Il élargit ses petits bras pour montrer l'espace, en répondant :

— Le fleuve, les nuages, les arbres... tout ça I

— Et tu trouves « tout ça » beau ?

— Oh ! oui !

Elle s'était approchée de lui; Step, ayant découvert une bonne place à quelque distance, tourna sur lui-même et finit par se coucher en rond.

— Gomment es-tu venu là ?

Il s'assombrit.

— C'est oncle qui m'a amené.

Surprise, elle d*emanda :

— C'est mon père qui t'a amené au bord de Teau?... Pas possible !

Il craignit d'avoir mal répondu, et s'assombrit davantage.

— Non... Il m'a amené... là-bas !

Il montra du doigt l'usine, entre les arbres.

— ... il m'a fait voir le feu qui brûle toujours, . . . les hommes qui travaillent...

Et plus bas :

— C'est après, que je suis venu ici !

— Ah ! je comprends ! mon père t'a fait les honneurs de l'usine.

Dans son grand besoin de se confier, Valentin réunit son courage pour expliquer :

— Oui, il m'a tout montré!... Il m'a montré comme on fait les bouteilles... Et il m'a dit que j'en ferai, moi aussi!

— Il veut te mettre au travail, tout de suite? Yalentin eut un mouvement de petit homme

vaillant, qui affirme son droit.

— Non... Il m'a demandé... si je voudrais ! — • Tu as dit que oui ?

L'enfant devint tout à fait sombre, et baissa la tête. Alice répéta sa question :

— Je n'ai rien dit, fit-il enfin, très bas.

— Pourquoi?... Tu n'osais pas?.,. Mais, à moi, lu me diras bien ce que tu penses?

Les yeux de Yalentin se remplirent de larmes

— Oh! je comprends, va!... Tu n'as pas la moindre envie d'entrer à l'usine?... Elle t'effraie, elle te déplaît, tu ne veux pas devenir ouvrier?... C'est bien cela, n'est-ce pas?... Délicat comme tu l'es, tu n'as aucun goût pour ce gros travail!... Naturellement!... Je le savais bien, moi!... Voyons, parle, que veux-tu faire?

Il hésita un instant encore, timide, effarouché, sans savoir ce qu'il craignait. Mais quoi ! il n'avait personne à qui confier ses pensées, et Alice le regardait avec des yeux si bons ! Son cœur s'ouvrit.

— Je veux apprendre! dit-il.

Un désir infmi sortait de son petit être qui se mit à vibrer. Sa timidité fondit. Il parla, les yeux dans les yeux de sa protectrice.

— Je veux apprendre dans les livres... tout!... tout!... Maman me disait : « Oui, tu apprendras, puisque tu aimes ! » Elle était pauvre, maman, mais ça ne fait rien !... Elle me disait : « Je veux que tu aies ce que tu aimes, et que tu saches tout ! » A l'école, j'étais toujours le premier ! Oh ! je voudrais tant retourner à l'école !...

Elle récoutait, pensive ; de nouveau, elle le plaignit, comme au moment de leur première ren-

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contre, comme si elle avait l'intuition de sa destinée.

— Pauvre petit!... Tu veux apprendre!... Ta mère pauvre aurait réalisé ton souhait. Ton oncle riche le voudra-t-il?... Ecoute, j'essaierai de lui parler... Nous verrons... Maintenant, viens avec moi, rentrons... Allons, Siep, vieux dormeur!... Hop !

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