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UN VAINOL'Ern

fatigues. La discussion, qui s'élait apaisée, se ranima dans la presse : comme Délémonl se trouvait sur Ja sellette, il en fut encore le point de mire.

— Ma parole ! dit-il à Romanèche qu'il voulait absolument gagner à sa cause, on croirait qu'il n'y a des enfants que chez moi! Voici qu'on me rend responsable des malheurs qui leur arrivent à deux cents lieues d'ici. Voyons, vous qui aimez la logique, n'est-ce pas absurde, dites?

11 s'irritait de voir que son beau-frère, au lieu de lui donner raison, répondait vaguement, en homme qui se réserve; mais il n'osait plus crier trop fort. Ses actes autrefois si fermes, ses propos aulrefois si catégoriques, trahissaient maintenant les hésitations d'une volonté vacillante : on le voyait d'un jour à l'autre changer d'avis ou d'attitude, prendre des décisions qui déconcertaient par leur brusquerie, les abandonner tout à coup. C'est ainsi qu'ayant un jour parlé à tort et à travers devant un reporter, il déclara le lendemain, au vu de ses paroles imprimées, qu'il n'en recevrait plus aucun. Mais les journalistes, trouvant sa porte fermée, interrogeaient pêle-mêle des ouvriers, des voisins, des passants. 11 y en eut un qui fit une effrayante description de Step, aperçu dans sa niche avec ses yeux sanguinolents, ses bajoues pandantes, ses crocs menaçants. Un autre, avant ren-

contré Mme Délémont, tira d'elle quelques paroles, les arrangea, les transforma, lui fit dire :

« — Ah ! Monsieur, si l'on savait ce qui se passe dans une usine!... si Ton savait!... »

Quand la ipbrase imprimée lui fut apportée par son mari furieux, la pauvre femme la lut et la relut sans la reconnaître. Ses yeux effarés erraient sur le journal, comme s'ils cherchaient le sens de caractères étrangers ; lui, debout, criait :

— Ce qui se passe dans mon usine, chacun peut levoir!... Mes souffleurs gagnent jusqu'à dix francs par jour, en certains moments davantage... Tout le monde est bien payé, jusqu'au dernier des manutentionnaires... Vous le savez mieux que personne, — et vous me tirez dans les jambes au moment où l'on me traite d'exploiteur et de cannibale!... Vous voulez donc ma perte?... Vous voulez ma ruine?...

Elle répondit, comme en rêve, sans le regarder :

— La Tuine est là... Il y a longtemps... Je le sais bien...

Il leva les bras au ciel, exaspéré :

— Encore ces- chimères, ces folies'! Informezvous donc. . . Passer chez votre notaire. . . Je l'ai vu, moi, je lui ai parlé, je lui ai montré des chiffres; il sait à quoi s'en tenir, à présent!...

Elle ne Técoutait pas. Elle étendit lentement la main vers l'usine où flambaient les fours, vers les

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cheminées qui lançaient leur fumée noire, vers les grandes maisons tristes de la Cité ouvrière :

— Vous avez construit sur le sable, dit-elle... Tout cela s'effondrera... Vous verrez... Tout!...

Cette image biblique exprimait avec tant de force un obscur pressentiment qui sommeillait au fond de lui, que Délémont en resta cloué au sol, sans trouver un mot à répondre, comme si une vision de désastres futurs se dressait soudain devant ses yeux.

Un autre coup lui vint de sa famille : VÉgalité publia un interview de Romanèche, qui Tatterra.

Jusqu'alors — et la quarantaine avait sonné pour lui, — le besoin, le travail forcé, la malechance enfermaient le professeur dans le cercle étroit de sa modeste existence. Il ne désespérait pas de le rompre un jour. Aimant à la fois la politique pour elle-même et en ambitieux, comme un joueur qui cherche dans les cartes le double plaisir du jeu et du gain, il croyait avec sincérité qu'il trouverait une occasion de s'en approcher, « pour y faire un peu de bien ». Cette intention, très honnête, relevait l'appétit du pouvoir qui le tourmentait comme un âpre besoin, mêlant dans son âme les mobiles désintéressés et les autres, selon les proportions nécessaires à former un de ces êtres dont le sort dépend des événements, et qui peuvent devenir, au gré des circonstances plutôt que d'après

leur valeur personnelle, de médiocres politiciens ou des hommes historiques. Comprit-il que l'entrée, dans son humble logis, du journaliste en quête de (( lignes » à deux sous marquait Theure attendue^ ou l'accueillit-il sans deviner un messager de la destinée ? Sut-il peser ses paroles en calculant leurs effets, ou fut-ce un simple hasard qui en assura les résonnances ? Le petit reporter qui Técouta, son stylographe à la main, portait sans s'en douter les débuts d'une grande carrière.

Après avoir exprimé le regret d'être interrogé sur une affaire « qui le touchait dans ses relations de famille » , Romanèche esquissa de son beau-frère un portrait aussi adroit que perfide : celui d'un homme énergique, honnête, habile, franc du collier, tempérant par une certaine bonhomie plus ou moins naturelle l'âpreté de ses ambitions, incapable de commettre une action coupable selon la loi, susceptible, au contraire, d'un élan généreux, valant en somme bien mieux que la plupart de ses pareils : à preuve qu'en ce moment même, il soignait chez lui un orphelin « de sa parenté », qu'il élevait à ses frais, — « et dont j'ai accepté la tutelle, monsieur! » Mais ce brave homme était un chef d'industrie : comment eût-il échappé aux nécessités de sa condition? Il se montrait « humain » quand il réfléchissait, c'est-à-dire dans les cas exceptionnels, comme celui de l'orphelin. A l'ordinaire, il était

Forcé de se modeler sur ses concurrents pour lutter contre eux avec leurs armes; il se faisait donc (( égoïste, dur et cupide », puisque ces « qualités » sont indispensables dans une société « où la loi de la force opprime celle de la justice » . Dans la bataille des intérêts, le vainqueur n'est-il pas prisonnier de sa victoire ? La nécessité d'augmenter sans cesse son acquit, l'appétit qui se développe avec le succès, les ambitions de la concurrence paralysent dans l'usage quotidien ses sentiments généreux, en lui interdisant de les écouter. Délémont subissait la loi commune : il s'endurcissait en la subissant. ïl ne distinguait plus depuis longtemps ni les défauts de son industrie, ni ceux des institutions patronales qu'il croyait fonder pour le bien de ses ouvriers et qui tournaient à son avantage, ni les misères dont il tirait profit, — tant les affaires accaparaient exclusivement son intelligence. Coupable? Non, pas lui, — mais la « société capitaliste » , puisqu'elle le forçait à être tel, la société qui dans tant d'autres cas semblables transforme le patron plutôt bienveillant en un exploiteur féroce ! — Abandonnant là-dessus les restes de son beau-frère, Romanèche s'engageait dans les généralités qui convenaient si bien à sa nature ; et il lançait une profession de foi qui, pas neuve, à coup sûr, empruntait à l'épisode des enfants martyrs une éloquence pittoresque et chaleureuse : ce n'est pas tel ou tel acte isolé

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qu'il importe de réprimer, c'est le régime même avec lequel il est temps d'en finir;... tant que le capital détiendra le pouvoir effectif, il en abusera pour contrarier l'avènement de la justice;... tant que la justice ne réglera pas nos relations économiques, il y aura dans cet ordre-là des bourreaux et des victimes, des négriers et des esclaves, des exploiteurs et des exploités;... et pourtant, le remède à tous ces maux est trouvé : il est dans les réformes sociales telles que les proclament « les grands annonciateurs collectivistes... »

Rien dans ces propos qui n'eût été dit mille fois. Mais sait-on d'où viennent les souffles qui portent au loin les paroles? Celles-ci furent entendues. De nombreux journaux les reproduisirent, les approuvèrent, les discutèrent ou les raillèrent. Et deux jours après, une note de V Égalité promettait à ses lecteurs « la collaboration régulière de M. Maximilien Romanèche ».

Il avait trouvé sa voie : jusqu'alors il n'était sûr que de ses opinions; il eut désormais la même certitude dans son action, dans ses allures, dans ses desseins. Son beau-frère fut le premier à constater ce changement, en le voyant arriver le dimanche suivant, avec son fils aîné, l'air aussi naturel que si rien ne se fût passé.

— Tiens, c'est vous!...

Romanèche enleva ses gants fourrés en se frot-

tant les mains, avec une évidente satisfaction.

— A pied, mon cher, nous sommes venus à pied!... J'avais besoin d'un peu d'exercice : rien ne vous fouette l'esprit comme une bonne promenade, par un temps sec... EtRobeit est très bon marcheur,... comme son père !

Revenu de sa surprise, le maître verrier s'écria :

— Vous arrivez ainsi chez un chien de capitaliste?... chez un infâme bourgeois?... chez un exploiteur sans cœur et sans entrailles ?. . . Maparole, mon cher, vous vous trompez de porte !...

Romanèche avait plus d'une fois subi de telles algarades, avec la complaisance du plus faible pour le plus fort. Cette humilité n'était plus de mise, maintenant qu'il sentait sa puissance :

— Hé, mon cher, de quoi vous plaignez-vous ? riposta-t-il sur le même ton, ne vous ai-je pas rendu pleine justice? J'ai reconnu vos qualités personnelles, je les ai louées, j'ai été jusqu'à dire que vous valez mieux que vos congénères, — et entre nous, je crois que vous vous valez tous !

En voyant qu'on lui tenait tète, Délémont baissa son diapason :

— Vous savez dans quelles difficultés je me débats... Vous le savez mieux que personne, Maximilien... Est-ce l'heure de m'attaquer?... Au moment où votre sacré gouvernement fait perquisitionner chez moi !

Romanèche rectifia :

— Le gouvernement? Vous voulez dire la Justice!

— Aujourd'hui, c'est tout un... Mais il s'agit de bien autre chose!... Je suis convoqué chez le juge d'instruction. . . Parfaitement î . . . Qu'est-ce que vous dites de ça?... Moi, un brave homme, — un vieux travailleur aussi, quoique vous me traitiez d'exploiteur,... vous, vous!...

Il s'échauffait, la voix vibrante :

— C'est ce qui me met hors de moi, voyez-vous ! . . . Les gens qui ne me connaissent pas peuvent dire ce qu'ils veulent : mais vous, mon beau-frère!... vous qui me voyez à l'œuvre depuis tant d'années î . . . vous qui savez comment je tiens l'usine, comment je traite mes ouvriers!... Non, vraiment, c'est trop fort!... Si vous voulez écrire dans les journaux, vous pourriez au moins leur parler d'autre chose ! . . .

Il n'était plus le despote qui dicte sa volonté : il discutait, il plaidait presque. Romanèche l'écoutait avec un air important d'arbitre :

— Avant tout, dit-il, chacun doit combattre selon ses forces pour le triomphe du bien commun et de la vérité. Vous aussi, vous me connaissez dès longtemps, vous savez ce que je pense sur cette question fondamentale!

Quelques jours auparavant, Délémont eût probablement répliqué, en haussant les épaules : « Des

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idées! » Et ce terme, dans son esprit, englobait les chimères qui jaillissent de cerveaux fumeux pour gêner en pure perte les hommes positifs. Mais si son mépris pour toutes les abstractions restait le même, son beau-frère, maintenant, lui en imposait, avec cette barbe en avant et ce vasle front où s*organisait l'humanité nouvelle.

— La vérité, fit-il en hésitant, oui, bien sûr, c'est une belle chose... Je n'ai jamais prétendu le contraire, moi!... Et le bien commun, oui, oui, on n'y pense jamais trop... Mais ce n'est pas tout!... On peut aussi s'entr'aider, que diable! quand on estde lamême famille,... sans faire tort à personne, bien entendu î... Puisque vous écrivez dans ces journaux démocratiques, socialistes, que sais-je! enfin, dans ces journaux qui m'attaquent,... vous pourriez m'y défendre un peu, ma parole!...

Romanèche bomba sa poitrine, dressé sur ses petites jambes comme un coq qui se hérisse pour le combat :

— Je défendrai d'abord mes opinions, déclarat-il. Vous les connaissez, elles sont irréductibles!

Jusqu'alors, quand les deux beaux-frères se trouvaient aux prises, Délémont gardait toujours l'avantage du verbe haut, de la mine importante, de l'affirmation sans réplique. Voici que les rôles se renversaient : c'était l'autre qui levait la tête, et donnait le ton.

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— Je suis un homme à principes, ajouta-t-il. L'occasion se présente d'entrer dans la lice où se débattent les grandes idées directrices de la marche humaine : que serais-je, si je ne la saisissais pas?

Délémont en convint, avec un geste évasif :

— C'est votre intérêt, dit-il. Chacun mène sa barque où il veut!

Il transposait sans malice, dans un langage à sa portée, les paroles de son beau-frère. Froissé, celuici riposta, sèchement :

'— Pardon! Il ne s'agit pas de mon intérêt. Mon intérêt, c'est de vivre tranquille, dans mon enseignement. Je suis prêta le sacrifier à l'intérêt commun : on a des devoirs envers la société. Voilà ce que j'ai voulu dire.

Délémont, qui suivait son idée, continua :

— Vous irez peut-être loin !... Dame, parle temps qui court!... Les journaux mènent à tout... Et puis, les principes, c'est une force comme une autre... Vous deviendrez député, pourquoi pas?...

Il eut un petit rire, qui sonna faux.

— ...Au moins, quand éclatera votre fameuse Révolution sociale, vous serez avec les chefs... Eh bien, vous empêcherez qu'on me colle au mur !

Romanèche rit à son tour, en montrant ses petites dents aiguës :

— Il faudra voir! répliqua-t-il.

Et Délémont l'emmena déjeuner, en se demandant s'il plaisantait.

Cet entretien ne fut pas sa dernière humiliation : deux jours après, il dut se rendre au Palais, pour répondre à la convocation du juge.

Il attendit trois mortelles heures, — lui qui ne savait pas attendre! — dans un long vestibule morne du deuxième étage. De temps en temps, quelque guenilleux venait s'asseoir sur la même banquette. Il lui jetait un regard de côté, puis se hâtait de détourner les yeux sur ses autres compagnons, de toute classe, de toute mise, de tout état, anxieux comme lui, trompant comme lui leur angoisse en changeant de place, en marchant, en consultant un calepin, en s'approchant des fenêtres qui plongent sur la vaste cour grise. Quand son œil inquiet rencontrait le regard bonasse de quelque agent, il le soutenait pour avoir l'air sans crainte; en réalité, il se sentait très faible, comme un insecte dans l'ombre d'une main lourde. Son cœur bondit quand enfin la petite porte de son juge s'ouvrit, quand il se trouva devant un homme courtois et glacé, investi d'une autorité sans égale, de qui dépendaient maintenant son honneur et sa liberté. Des questions scrutèrent sa conscience, comme un petit organe invisible à l'œil nu qu'on examine au microscope et qui révèle alors toute sa structure; des yeux effrayants en ouvrirent les replis secrets,

pour les fouiller avec la clairvoyance que donnent l'habitude de chercher les mobiles coupables, le parti pris de ne pas croire au bien, la résolution de découvrir le mensonge, le vice ou le crime. Il gardait assez de sang-froid pour comprendre que, complice par son ignorance voulue des abominations dont il avait tiré bénéfice, il ne l'était du moins par aucun fait déterminé. En lui montrant les carnets, le juge demandait :

— Ces grattages très apparents, comment se peut-il que vous ne les ayez pas vus?

Il répondait, et c'était vrai :

— Je n'ai pas vérifié les carnets!

Un de ces petits mensonges dont il émaillaiL

volontiers sa conversation, par simple habitude, se dressait ici contre lui.

— Cependant, vous avez dit à M. Burier que vous les aviez examinés?

— Sommairement, peut-être. En tout cas, je n'ai regardé que les timbres et les signatures. Ce n'est pas moi qui les vérifie à l'habitude.

— C'est donc votre sous-directeur?

Il fallait bien répondre oui. Mais en même temps,

retrouvant un peu de son orgueil pour défendre ce collaborateur fidèle, il s'écria :

— M. Soutre est le plus honnête homme du monde!... Si nous sommes là, c'est que nous avons été trompés tous les deux... Il n'y a qu'un cou-

pable : ce misérable Gotto, dont nous ignorions les manœuvres... Nous ne sommes pas des faussaires, monsieur le juge!... Voyons, ce serait par trop absurde!... Gratter des chiffres sur une pièce officielle!... Non!... Ma parole, vous n'y pensez pas!...

Il fut assez vite hors de cause. Soutre eut plus de peine à s'en tirer : la maladresse de ses réponses aggravait son cas; par moment, la peur rendait sa petite voix toute rauque, ou la coupait net; il se troublait, perdait la tête, battait la campagne en se contredisant. Quand il rentrait ài'usine après ces torturantes séances, il était si lamentable qu'il faisait pitié. Délémont le réconfortait :

— Mon pauvre Soutre, vous me faites de la peine, ma parole!... N'ayez donc pas cet air de condamné à mort : vous finirez par sortir de leurs griffes... J'en suis bien sorti, moi!... Prenez patience, et venez diner à la maison, ce soir, pour vous remettre.

Soutre obéissait, les premiers temps avec efforts, gêné par la présence d'Alice, par la froideur méprisante de Bernard; puis, peu à peu, avec un certain plaisir, qu'il dut tout entier à la délicate sympathie dont Estelle l'entourait.

Une créature nouvelle sortait de cette jeune fille, jusqu'alors renfermée dans une longue jalousie, et tout entière aux soins de réprimer ou de

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cacher les flux violents de son ame orageuse. Nature d'amour, incapable d'aucun autre sentiment et susceptible des moindres nuances de celui-là, elle avait cru l'éprouver tout entier dès les premiers frémissements de son cœur pour le seul homme qui eût passé dans son orbite, peut-être parce qu'il ne lui était pas destiné; bien qu'elle fût en vérité plus passionnée que tendre, comme les circonstances du moment exigeaient plus de douceur compatissante que de feu, elle développait un charme inattendu de dévouement et de ferveur. Dans des heures d'exaltation qu'elle cachait, elle eût souhaité Soulre plus malheureux encore, afin d'accomplir pour lui de sublimes sacrifices: elle l'eût désiré poursuivi, ruiné, prisonnier, misérable, pour partager avec lui la solitude, la misère ou la prison. Il ne devinait aucun de ces élans. Il en aurait été surpris s'il les eût soupçonnés. Il en sentait pourtant l'ardeur, et comprenait qu'il plaisait, qu'on l'acceptait, qu'un nouveau bonheur ne demandait qu'à lui sourire :

— ...Si seulement celte maudite affaire s'arrangeait 1 soupirait-il.

— Eh bien, Soutre, voilà celte ennuyeuse affaire terminée. Non-lieu l'un et l'autre, je vous Tavais bien dit. Par exemple, Us y ont mis le temps. Avouez que vous avez passé quelques mauvais quarts d'heure?

— Des quarts d'heure, monsieur Délémontî... Des heures, voulez-vous dire. Et des journées, et des semaines. Il me semble queje sors d'un tunnel qui n'en finissait pas!

— Que ça vous apprenne au moins à connaître la vie, mon brave!... Ereintez-vous, consacrez vos forces, votre jeunesse, votre intelligence, à fonder une belle affaire, dépensez des mille et des cents pour augmenter le bien-être de vos ouvriers, soyez honnête, laborieux, équitable, vous n'en serez pas moins traité comme le dernier des malfaiteurs

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si vous écornez une loi ridicule !... Faire sa pelote pour se retirer le plus tôt possible, voilà tout ce qu'on peut espérer aujourd'hui, dans l'industrie. Ces gens-là sont en train de nous le démontrer. Belle leçon, ma foi!... Vous l'avez reçue un peu durement, ce ne sera pas du temps perdu ! Soutre leva vers le ciel un regard de martyr.

— Peut-être... Mais ce temps-là, voyez-vous, monsieur Délémont, je ne le recommencerais pas pour un royaume !

— Un royaume, hé ! hé ! dans le siècle où nous sommes, ce n'est plus une récompense enviable. Les rois sont aussi malheureux, aussi tyrannisés que nous, mon cher!... Un royaume, non, non, je ne vous souhaite pas ça!... D'ailleurs, vous savez, je ne peux pas vous le donner!...

Il riait. Soutre rit aussi.

— Ah î monsieur Délémont, je ne vous en demande pas autant ! •

Le maître verrier ne plaisantait jamais longtemps. Il redevint sérieux, et se mit à accabler son sous-directeur d'une grêle de compliments, — lui qui pourtant ne les prodiguait pas à ses subordonnés;

— Savez-vousque vous vous êtes bien conduit, dans cette histoire ?. . . Très bien, ma parole ! . . . Tous n'avez pas décliné vos responsabilités, vous m'avez couvert comme un rempart... Un solide rempart,

ma foi, où ils ont fini par se casser le nez!... C'est d'autant plus méritoire, qu'au fond vous aviez une peur affreuse... Aussi vous voilà plus que jamais de la maison... Et je ne suis pas seul à vous estimera votre prix: il y a quelqu'un qui pense comme moi... Oh ! vous vous en et^s bien aperçu! ... Et moi, donc ! . . . On n'a pas les yeux dans sa poche, que diable!... Soutre rougit comme un écolier.

— ...Que diriez-vous si nous reprenions certaine conversation... vous savez?... Au point où nous l'avions laissée?...

11 cligna de l'œil avec malice.

— ...Après tout, il n'y aurait qu'un prénom de changé!

En effet, le sentiment de Soutre s'était peu à peu reporté sur la deuxième sœur : plus jolie qu'Alice, elle avait un charme plus capiteux; son être, encore énigmatique, df'gageait cette séduction de Famour qui attire l'amour; sa sympathie avait été très douce dans le malheur; et puis, n'était-elle pas la fille du même père, la demoiselle de la j même usine? Tant de choses restant pareilles, la substitution des personnes passerait inaperçue : seule, la cristallisation des années d'attente manquait à la fleur déposée dans la source merveilleuse. Soutre répondit donc commeprécédemment, | par l'exclamation enfantine dont il usait pour sup- f pléer à son défaut d'éloquence.

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— Oh ! monsieur Délémont ! . . .

— Nous nous étions trompés l'un et l'autre, poursuivit le maître verrier en s'animant. C'est fâcheux; mais nous reconnaissons l'erreur à temps... Ma fille aînée a des goûts, des opinions, des aspirations, comme elle dit, qui ne sont pas les nôtres; je dirai mieux, qui ne sont ni de notre milieu, ni de notre classe... Quel mari voudraitelle? Un professeur, un écrivain, un socialiste, un Romanèche!... Gomme s'il n'y en avait pas assez d'un dans la famille!... Nous avons eu tort de penser à elle, mon cher... Il est vrai qu'on ne peut pas savoir!... Pour moi, ces jeunes filles, vous

I comprenez, ce sont des livres fermés, bien que je î sois leur père... Positivement, des livres fermés... Dame, j'ai eu autre chose à faire qu'à m'occuper de leurs petits cœurs!... Plus tard, quand je ne serai plus là, elles trouveront tout ce que j'ai amassé pour elles, et béniront ma mémoire. En attendant, elles gémissent parce que je ne les comprends pas. El Dieu sait ce qu'elles pensent de ■ moi !... Pourtant, je ne suis pas un mauvais père : * je suis un homme occupé, qui pense à ses affaires, comme il y en a tant... Ah! si leur pauvre mère avait vécuî... Elle aurait tout deviné, elle, tout compris... Un cœur!... Un lact!... Elle voyait

t courir lèvent...

Il s'interrompit, comme pour chercher du re-

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gard, dans le lointain de sa vie, la bonne compagne perdue en chemin. Peut-être retrouva-t-il les traits aimés qui survivaient dans sa mémoire; il poussa un gros soupir, chargé de regrets, et reprit :

— Ma seconde femme ne l'a pas remplacée, allez!... Ce n'est pas qu'elle soit méchante, mon Dieu, non!... Mais... Enfin, il fallait sauver l'usine!... D'ailleurs, ce n'est pas d'elle qu'il s'agit, ni de moi : et pour vous, les choses vont s'arranger... Cette fois, il n'y a pas un doute : Estelle est bien la femme qu'il vous faut. Et vous lui plaisez, j'en suis sûr... Ne faites pas le modeste : Je vous dis que vous lui plaisez!... C'est un point qui a sa petite importance. . . Avec Alice, il n'y avait pas de sympathie : vous auriez été, comme on dit, le ménage de la carpe et du lapin. Avec Estelle, vous serez un couple parfaitement assorti... Elle n'aura pas d'aspirations, celle-là, elle prendra la vie comme elle est, les gens comme ils sont, sans chercher midi à quatorze heures. . . Et vous pourrez être très heureux ensemble, — pourvu que vous n'ayez pas trop d'enfants?...

Il rit bruyamment de sa plaisanterie :

— Voyons, qu'en pensez-vous?...

— Si Mlle Estelle veut bien m'accepter, monsieur Délémont..., si elle veut bien,... moi je ne demanderais pas mieux,... c'est clair !...

Affaire en règle ! De l'avoir si prestement conduite, Délémont retrouvait son ancienne assurance. Il fendit l'air de sa main droite — un geste qu'il ne faisait plus guère, depuis quelque temps, — et il déclara :

— J'en réponds!... Voulez-vous que je vous dise tout, — pour vous donner confiance?... Ma sœur Glaire m'avait averti... Oui, elle a eu des soupçons, ce certain soir où Estelle s'est évanouie, — vous vous rappelez ?. . . Et c'est une fme mo uche, celle-là , avec ses airs détachés... Vous voyez que ça ira... Quant aux arrangements matériels, rien de changé à ce que nous avions dit, n'est-ce pas ?

— Comme vous voudrez, monsieur Délémont !

— Vous avez confiance en moi, et c'est juste !... Dans tout cela, vous le savez bien, je pense d'abord à l'usine : je veux qu'elle soit entre bonnes mains quand je ne serai plus là; je veux qu'il n'y ait pas entre mes héritiers des querelles de succession dont elle pâtirait... C'est pourquoi je prends tant de précautions, mon bon Soutre !

La conversation se tenait dans ce bureau où aboutissaient toutes les affaires d e Délémont. Les deux hommes étaient d'accord. Comme ils allaient terminer, ils aperçurent en même temps Antoine Burier, qui partait après sa visite. Ils se regardèrent en serrant les dents. Délémont, les pointes de ses

sourcils hérissées en virgules, formula leur commune pensée :

— Qu'a-t-il encore à venir ici, Tanimal?... L'aurons-nous donc toujours sur le dos I. . . Ne nous a-t-il pas fait tout le mal qu'il peut faire?...

Tous deux gardaient la même rancune à l'inspecteur : avec un autre, plus accommodant, moins fanatique, capable de comprendre leurs difficultés ou de tenir compte des circonstances, ils n'auraient jamais eu cette stupide affaire; aussi, dans l'inconscience qui rejette sur autrui les conséquences de nos fautes, voyaient-ils en lui seul l'auteur de leurs ennuis.

— Moi qui trouvais leurs lois bonnes ! marmonna Soutre.

Il rapprocha ses poings vigoureux dans un geste d'élrangleur. Son patron, d'un petit signe amical, lui recommanda la prudence :

— Pas de bêtises, mon bon!... Ne le cassez pas !... On vous le ferait payer trop cher!...

Délémont redoutait toujours les colères du géant, si bien dompté pourtant, si pacifique à l'ordinaire, comme on craint un réveil de férocité dans ces chiens très doux, mais trop forts, qui peuvent devenir terribles.

— Bien sûr î répondit Soutre en dévorant des yeux Burier à travers la vitre, on ne peut pas toujours traiter les gens comme ils le méritent... On

ne peut pas, quand même on en a rudement envie!... Pourtant, si je le tenais dans un coin..., et si j'étais sûr que personne ne nous voie..., ahî ma fois, je crois bien que...

— Bah ! interrompit Délémont, ce qui est passé est passé.... D'ailleurs, s'il vous a corrigé de vos

; sottes idées de socialisme, de collectivisme, de solidarité et de toutes ces chinoiseries, savez-vous qu'il vous aura rendu service, en somme?

Soutre balança sa grosse tête en répondant, avec conviction :

— Oh !pour ça,monsieurDélémont, vouspouvez être tranquille ! Après ce qui nous est arrivé, on a

; son siège fait!...

N'ayant cette fois rien aperçu de suspect autour l des ouvreaux, l'inspecteur s'en allait, paisiblement, en se louant de ce bon ordre. Le dernier mot res- ', tait à la loi : il pouvait s'en attribuer quelque [ mérite, et se réjouir comme d'une bonne victoire. Désormais, sur ce point du moins, il n'y aurait ^probablement plus que de faibles résistances, [jusqu'au jour où, l'esprit routinier des patrons [ maté, ils ne sentiraient même plus le joug qui leur WL paraissait intolérable. Son chemin passant sous la ^ fenêtre du bureau, il tourna machinalement la tête et surprit les regards rancuneux des deux directeurs. Il les salua. Délémont, qui avait son chapeau sur la tête, en toucha le bord, tandis qu'un fïux de

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sang colorait ses joues; Soutre feignit de ne rien voir. Alors, la légitime satisfaction de Burier se nuança d'une ombre de mélancolie. Certes, il ne se souciait jamais des malédictions dont l'accablaient en pensée, d'un bout à l'autre de sa circonscription, les industriels récalcitrants, les sous-directeurs serviles, parfois même les contre-maîtres inintelligents, et jusqu'à des ouvriers incapables de sacrifier leurs intérêts immédiats à ceux de l'avenir; il en souriait plutôt, ayant conscience de remplir un rôle utile, de défendre le bien commun contre l'aveuglement des égoïsmes, de préparer pour les temps futurs plus d'aisance, de joie, de justice, et aussi d'être plus fort qu'eux tous, soutenu par le formidable appareil dont il était une pièce et qu'il pouvait actionner. Ici toutefois, l'accomplissement de son devoir lui laissait un arrière-goût amer : la rancœur d'un sacrifice qui n'est pas encore accepté, le regret d'un bonheur qu'on a vu passer sans le saisir, la meurtrissure de l'avoir perdu. Ainsi, sa pensée revint à celle qu'il revit au chevet du petit Beppo, à celle dont il s'était senti si proche pendant une heure inoubliable de bonté, et que dès lors son cœur appelait. Qu'elle était loin, maintenant! Qui sait même? peut-être qu'elle aussi le regardait comme un ennemi, peut-être qu'elle se reprochait comme une faiblesse sa furtive sympathie...

Et voici : au moment où le portail se refermait derrière le jeune homme, il reconnut Alice au bout du pont, à la place même où il l'avait une fois déjà rencontrée. Elle s'avançait, toute seule, — comme elle le serait peut-être toujours dans la vie, — toute charmante aussi, frileuse et gracieuse dans sa jaquette de caracul. Elle marchait d'un pas souple et léger, elle allait fuir comme dans un vol, peutêtre que des mois et des ans s'écouleraient sans ramener le hasard d'une telle rencontre. En la saluant, Burier l'implora d'un regard qu'elle comprit. Elle eut une seconde d'hésitation, — un coup d'œil vers l'usine, — et s'arrêta, la main tendue. La même émotion les tint un instant muets l'un devant l'autre, désespérant peut-être ensemble de pouvoir se dire, là, sur ce trottoir, en deux minutes, tout ce qu'ils avaient dans l'âme, tout ce qu'ils voulaient savoir.

— Cette pénible affaire est terminée, mademoiselle, fit Burier, — s'étonnant des paroles qu'il prononçait, tandis que tant d'autres chantaient dans son cœur... Vous ne sauriez croire combien j'en suis heureux... Que pouvais-je faire? Le devoir exigeait... Vous l'avez compris, j'en suis sûr... Mais quel soulagement pour moi de savoir qu'elle n'a de suites fâcheuses pour personne !

Sans oser le regarder, Alice murmura, — et son

346 UN VALNQUEUR

accent profond transposait ailleurs le sens de sa réponse :

— Oui, c'est fini, maintenant!...

Son regard fuyait loin devant elle, vers l'horizon gris, vers l'horizon triste. Ils se turent encore. Les fumées de l'usine montaient dans le ciel d'hiver. Le fleuve courait librement sous leurs pieds, l'air léger courait librement à travers l'espace, — et il y avait entre eux une masse invisible de volontés étrangères que leur volonté n'écarterait jamais, des forces plus fortes qu'elle, qui les séparaient.

— Je crois que monsieur votre père m'en veut beaucoup, reprit Burier... Je le sais!... Je vous assure qu'il €st injuste !... Tout autre, à ma place, eût agi comme moi... Il ne se doutera peut-être jamais que j'ai failli manquer à mon devoir!... Oui, j'en ai eu un instant Tidée et la tentation... Si j'avais pu sans trahison lui épargner ces ennuis,... je vous assure que je l'aurais fait, mademoiselle!

Sa voix trembla et se fit très basse :

— Je l'aurais fait... pour vous !

Les yeux d*Alice se voilèrent :

— Vous avez bien fait, répondit-elle... Il faut toujours faire ce qu'on doit,... avant tout..., à tout prix...

— Vous ne partagez donc pas les sentiments

de votre père?... Vous ne m'en voulez pas?... Cette fois, elle le regarda bien en face, offensée dans sa loyauté par un tel soupçon :

— Avez-vous pu le croire?

— Je l'ai craint! s'écria Burier... Pardonnezmoi : je ne vous voyais plus... Mais si je savais, ah! si je savais!... Vous m'avez compris, je le sens!... Vous m'avez compris, n'est-ce pas?... Quelquefois, voyez-vous, ce qui paraît si difficile,... avec du courage et de l'énergie..., quand on est d'accord, quand on ne craint rien,... on finit quand même par réussir, si l'on veut !...

Elle secoua la tête en murmurant :

— Il va des choses... des choses qui sont impossibles...

Burier répliqua, avec plus d'énergie :

— Impossible ! Ce mot a-t-il un sens?... Si vous vouliez comme je voudrais, moi!... Si vous me faisiez un signe!... Ah! je vous réponds qu'il n'y aurait rien d'impossible!...

Il s'exaltait, en homme de conquête prêt à tout pour atteindre au but, qui ne craint ni de frapper ni de marcher sur des victimes. Mais Alice était d'autre essence : quand il s'agissait d'elle-même, son instinct généreux préférait la résignation à la lutte. Elle répéta son doux geste négatif, ses paroles qui renonçaient :

— Il y a des choses impossibles...

Puis, sans lui tendre la main, en inclinant la tête avec une tristesse infinie, elle laissa tomber le mot des séparations suprêmes :

— Adieu!...

Burier n'eut pas le courage de répondre. Debout au bord du trottoir, il la vit s'éloigner, d'un pas alourdi, — s'arrêter un instant devant le grand portail, — disparaître, comme si l'usine la prenait...

Quelques minutes après, appuyé au parapet de l'hirondelle qui le ramenait en ville, il regardait fuir les bâtiments de la verrerie, l'enseigne bleue où s'étalait en lettres blanches le nom d'Alcide Délémont, les petites fenêtres de la Cité ouvrière, les cheminées en briques panachées de fumée noire. C'était cela qui le repoussait : ces fours, ce verre incandescent, ces misérables bouteilles!... Ah! quand viendrait le jour où il n'y aurait plus, pour séparer les cœurs qui s'aiment, tant d'intérêts, d'iniquités, de haines, et les flots de la méchanceté des hommes impuissants à réaliser un peu de bien sans souffrir ou semer la souffrance !...

Comme les eaux fantasques d'un torrent réunissent ou séparent les feuilles tombées, ainsi les courants de la vie, au hasard de leurs jeux indifférents, séparent ou réunissent les cœurs qu'ils emportent. Un de leurs remous avait éloigné l'un

de l'autre Alice et Burier qui, rapprochés un instant, ne se rencontreraient peut-être jamais plus; un autre allait réunir Estelle et Soutre, pour le long voyage à travers les vallées incertaines.

Alice avait suivi la partie que jouait Estelle, sans la prendre trop au sérieux : coquetterie, pensait-elle, ou caprice, ou peut-être revanche de sentiments froissés qu'elle soupçonnait sans les comprendre. Elle ne supposait pas que sa sœur, connaissant les motifs de sa rupture avec Soutre, pût s'éprendre d'un tel homme. Sans doute, leur père l'ayant ramené, il fallait le subir, à peu près comme ou supportait les fumées ou le bruit de l'usine, lesr aboiements de Step, tant d'autres incommodités auxquelles les affaires ouvraient la maison. Même, on y pouvait mettre cette bonne grâce extérieure qu'il est d'usage d'apporter à de telles compromissions, une fois consenties. Et c'était là l'extrême limite des concessions possibles. Gomment d'ailleurs Soutre aurait-il l'audace, sachant son passé connu, se sentant jugé, de renouveler auprès de la seconde sœur la tentative repoussée par l'aînée? Toutefois, lorsqu' Alice, après le non-lieu, remarqua qu'il déposait ses airs de chien battu pour revenir à l'ancienne familiarité, le soupçon se dessina dans son esprit. Après avoir pris conseil de Bernard, elle voulut avertir Estelle. Aux premiers mots, elle vit se dresser contre elle

la volonlé d'un de ces êtres de proie qui ne lâchent rien de ce qu'ils tiennent, appuyée encore par la force d'une passion ardente qu'elle ne pouvait pas plus mesurer qu'éprouver, par la violence d'une âme aux instincts dominateurs, qui ne leur refuse rien.

— ...Tu veux parler de cette créature, Alice? M. Soutre ne la voit plus, depuis qu'il vient ici pour moi !

Une telle réponse marquait si bien la mésen- A tente ! [Alice pensait aux droits acquis de la maîtresse, au double jeu de l'amant, à ce qu'il y aurait de vil et de fragile dans une famille fondée ainsi sur la trahison, le mensonge, la lâcheté. Aucun souci pareil n'effleura l'esprit d'Estelle : voulant l'amour, croyant l'avoir trouvé, elle prenait sans scrupule, dans une poussée brutale de son sens possessif, l'homme sans cœur et sans foi qui quittait l'autre.

—7 C'est ce qu'il y a d'odieux dans son cas! s'écria Alice.

Un mouvement irrité de sa sœur ne l'arrêta pas.

— Il a séduit cette pauvre fille, il a fait sa honte et son malheur en sachant d'avance qu'il l'abandonnerait, puisqu'il avait ses plans, puisqu'il prétendait m'aimer... Pendant plus de deux ans, il n'a fait que mentir et tromper.

— Tromper qui?... Toi peut-èlre!... Elle sûrement!... Mais moi? Non!... Tout cela, c'est son passé : je le connais, je l'oublie, je n'en veux rien: savoir!... Il ne m'aimait pas encore : je crois qu'il ne m'avait jamais vue. Mais puisque c'est moi qu'il aime à présent, — enfin!... Puisque c'est bien moi, — moi toute seule!... Va, je ne lui demande rien de plus ! Le reste, oh ! le reste!...

Son geste effaça le monde, avec une telle ardeur de passion, qu'Alice, devinant soudain, s'écria :

— Tu l'aimais donc?... avant?...

Estelle, surprise aussi :

— Tu ne t'en doutais pas?

— Oh! comment peux- tu croire!... Si j'avais

su!...

— Tu vois!... Chacun poursuit son bonheur, sans regarder à droite ni à gauche... Tu te croyais aimée, tu n'aimais pas, et pourtant tu marchais sur mon cœur. Ah! l'as-tu piétiné, l'as-tu déchiré, sans t'en apercevoir! J'ai cru parfois que tu y mettais de l'orgueil et de la cruauté... Positivement, je Faicru... Et je t'ai haïe... Mais je ne t'en veux plus, va!... Cela aussi, c'est le passé. Tu me demandes pourquoi je le rappelle!... Oh! pour te

lontrer que nous nous valons tous, simplement ! . . . Irois-moi, ne méprise personne. Partout la vie et

les gens sont les mêmes... Chacun happe au vol ce qu'il désire et peut étreindre, l'argent, le bonheur, la gloire, l'amour. La part des autres? Qu'ils se la fassent, et que chacun garde ce qu'il al...

Son front rayonnait de jeunesse; sous ses beaux cheveux blonds, ses yeux avaient l'éclat et son teint la fraîcheur du printemps : où ses dix-neuf ans avaient-ils puisé cette abominable sagesse? dans quels désenchantements? derrière quelles expériences? au fond de quelles sources empoisonnées? Alice, en l'écoutant, croyait reconnaître quelquesuns des préceptes paternels, transposés dans un ordre où leur férocité ressortait en vigueur, par contraste avec le sentiment même qu'ils déformaient et viciaie«nt jusque dans son essence.

— 0 ma pauvre sœur, dit-elle, que tu as dû souffrir, pour en être là!...

Pendant des heures et des jours, elle devait songer longuement à cette révélation foudroyante d'une âme si proche, qu'elle n'avait jamais sondée, jamais connue, jamais pressentie, et qui garda son mystère, même après qu'un éclair en eut sillonné les ténèbres. Cette âme était pourtant celle d'un être lié à elle par la plus proche parenté du sang. Ah! qu'attendre des autres, quand on est si différent des siens? qu'espérer de l'avenir? que demander à la vie? En voyant Soutre revenir,

f UJN VAINQUEUR 353

I avec sa grosse [figure réjouie d'homme sans re-

I proches, pour prendre à côté de sa sœur la place

qu'il avait eue auprès'd'elle, Alice se promettait de

vivre et de mourir seule, et songeait que l'unique

amour digne d'être vécu est celui qui se cache et

qui fuit, — comme le sien.

Aux jours agités qui précipitent les destinées, succèdent des périodes plus lentes, où Ton glisse au fil de la vie en s'apercevant à peine de son propre mouvement. Nous croyons alors que ce courant paisible nous porte aux rivages choisis, nous ouvrons avec confiance la voile au vent. Mais tantôt c'est le vent qui change, tantôt c'est nous qui changeons; et le rivage passe et le port est ailleurs. De même, des eaux invisibles rongent dans leurs assises souterraines les hautes roches dont nous croyions les formes éternelles. Nous ne savons rien de ce travail secret, que poursuit la patience de la nature, pour des fins que nous ignorons. Pourtant la minute arrive où l'œuvre étant achevée, un large pan s'effondre en

' avalanche, en sorte qu'une autre montagne dresse des formes nouvelles à notre horizon...

Des jours s'enfuirent, marqués à peine par quel-

' ques-uns de ces épisodes qui laissent peu de traces dans la mémoire. Valentin repartit pour son lycée, en cachant sa peine, en refoulant ses larmes; — Dotty ne prit pas la rougeole, sans que l'angoisse morbide de sa mère en diminuât pour cela; — Délémont ouvrit à Estelle, pour l'achat du trousseau, un crédit plus généreux que la jeune fille ne l'eût espéré; — on fit quelques visites; — Soutre, de plus en plus épris de sa fiancée, fâcha son futur beau-père en se montrant par trop magnifique.

— Soutre, vous perdez la tête, ma parole!... Que signifient ces débauches de fleurs?... Vous n'y pensez pas, elles se fanent, on les jette, et vous n'avez plus votre argent!

Soutre baissait l'oreille, mais recommençait le lendemain ; alors le maître verrier s*en prenait à sa fille :

— Voyons, Estelle, comment peux-tu tolérer un pareil gaspillage?... Tu n'épouses pas un millionnaire, que diable! Si vous commencez ainsi, vous finirez à l'Assistance publique.

La jeune fille, qu'enchantaient ces folies, le bravait en riant :

— On n'est fiancé qu'une fois, père!

— Heureusement! grognait-il... Si l'on ne se

dépêche pas d'en finir, cet animal se mettra en ménage avec des dettes... Ah! ce n'est pas moi qui me serais ruiné pour des Ûeurs ! ... Et la pauvre mère , qu'aurait-elle dit, en voyant arriver des bouquets de ces dimensions ! . .. Deux sous de violettes, quand j'y pensais, et ça n'était pas tous les jours!...

Quelques nuages traversèrent le ciel des fiancés.

Pour Soutre, ce fut d'abord une renconlre avec Burier, qui réveilla l'ancienne blessure. Il n'avait eu garde, cette fois, de lui faire part de son mariage; mais l'inspecteur, averti par la rumeur publique, eut la malice de le féliciter de ses « nouvelles fiançailles ». Le coup porta : debout sur ses fortes jambes, au milieu de la cour, Soutre se balançait comme un ours, en cherchant une réponse difficile à trouver pour un homme à l'esprit si lent. Ah! s'il avait pu planter son poing vigoureux dans cette figure blonde, qui pétillait d'ironie! Mais il se rappela les recommandations de son futur beaupère, se contint, et dit :

— Hé! que voulez-vous, monsieur l'inspecteur, tout s'arrange, à la fin, tout s'arrange!

Il ajouta pour en imposer davantage, en imitant sans s'en apercevoir le mot, le ton, la désinvolture du patron :

— Ma parole!...

Burier aurait souri du pastiche s'il n'eût fait sur

eux tous un retour qui l'inclinait plutôt à la mélancolie.

— Non, monsieur Soutre, tout ne s'arrange pas pour tout le monde, ne croyez pas ça !.. . Il y a des gens qui ont de la chance, vous en êtes, ta,nt mieux pour vous!...

Les airs sardoniques de l'inspecteur ne pouvaient obscurcir qu'un instant le bonheur de Soutre : la persistante froideur de Bernard l'inquiétait bien plus. 11 se sentait jugé, avec une sévérité intransigeante, par un homme très jeune, mais d'un caractère déjà formé, avec lequel il aurait à compter phis tard, et qu'il aurait voulu ramener. Toutes ses avances furent repoussées, avec une correction qui ne lui permettait pas de se fâcher; elles allaient à fins contraires; même un jour qu il les soulignait un peu trop, il s'attira cette mortifiante réponse :

— Nous allons être de la même famille, Soutre, nous ne serons jamais de la même espèce!

Plus généreuse, Alice évitait de montrer des sentiments pareils; mais dans les silences qu'elle gardait, Soutre entendait un blâme. Il fermait l'oreille : le muet reproche l'atteignait quand même, et l'idée qu'il n'aurait jamais l'estime de (( ces deux-là » gâtait son bonheur, — d'autant plus persistante et maligne qu'il leur vouait toute la sienne.

' — Bernard est un blanc-bec, lui disait Délémonl, Laissez-le prendre ses grands airs, ça lui passera, avec le temps, quand il connaîtra la vie!...

Il y avait encore Angèle, l'abandonnée, à laquelle Soutre pensait quelquefois avec une vague inquiétude. Après des lettres de reproches, de vains essais pour le rencontrer, des heures passées à le guetter en rôdant autour de Tusine, elle ne donnait plus signe d'existence. 11 se plaisait donc à la croire oublieuse ou consolée. Toutefois, n'étant pas sûr qu'elle le fût, il gardait un doute, craignait l'incertain, s'assombrissait une heure, puis cessait d'y penser et se livrait à la douceur du moment présent. 11 ne sut pas que sa fiancée reçut une lettre à peti près semblable à celle d'Alice, mais irritée par les rancunes prolongées, les longues attentes inutiles, les humiliations ajoutées à la douleur.

La lecture de celte lettre souleva dans l'âme orageuse d'Estelle une tempête courte et violente, dont son visage ne trahit rien : d'abord, un éclair de cette jalousie rétrospective qu'elle se flattait d'ignorer, et le réveil soudain des anciennes blessures; — puis, la nette volonté de repousser ce passé dans le gouffre du passé ; — en même temps, à certaines phrases de menace, la peur des habituelles vengeances, du revolver, du vitriol surtout; — enfin, prise aussitôt, la décision de garder pour soi seule la brûlure de son souci : et la lettre

fut froissée, déchirée, jelée au vent, sans un mol à personne...

C'est ainsi qu'arriva le jour de la noce.

Elle devait être très simple : un déjeuner de famille au retour de l'église, avant le départ des époux qui auraient deux semaines d'intimité dans un pays de lumière. On n'invita que les Romanèche et — sur les instances d'Alice — Yalentin; Lustreau et le médecin seraient témoins, avec Bernard et Maximilien. Impossible de mieux satisfaire â l'horreur de Délémont pour toute espèce de dérangement; le mariage de sa fille lui prendrait à peine la moitié de l'après-midi.

A l'heure exacte, les voitures vinrent chercher la noce, qu'elles emportèrent au trot vers la jolie église de Saint-Étienne d'issy. Délémont tenait à rester simple; pourtant il n'entendait pas qu'on pût le taxer d'avarice : tout en grognant contre la bêtise de la mode, il avait donc commandé les fleurs nécessaires. La cérémonie se passa sans qu'aucun détail apparent en troublât la correction. Elle n'en fut pas moins un beau sujet d'observation pour Romanèche, qui conduisait Alice.

Depuis qu'il corrigeait la société et réformait le monde deux fois la semaine en trois ou quatre compactes colonnes de U Égalité, le professeur examinait les choses au double point de vue de ce qui est et de ce qui — selon lui, — devrait être.

Ainsi développé par Texercice, son sens critique s'aiguisait chaque jour, en devenant plus intraitable. Eécemment encore, pendant que l'opinion se déchaînait contre son beau-frère, il n'avait, par égard pour lui, exprimé qu'une part de sa pensée à propos des petits verriers; mais cette phase hésitante de son développement était déjà dépassée : il n'appartenait plus qu'à la démocratie, comme il le disait à l'occasion; or, comme il le disait encore, un homme qui se dévoue à cette grande cause ne connaît plus ni ami ni famille, puisqu'on ne peut aimer d'un même amour le bien des siens et le bien de tous, et qu'on se trouve presque toujours à un moment donné mis par les circonstances en demeure de choisir. Aussi, sous le grand crucifix peint surmonté de deux anges en ronde-bosse, ne voyait-il pas des parents et des alliés, pour lesquels un homme ordinaire est susceptible d'éprouver certaines faiblesses, peut-être parce qu'il leur a dû quelque appui dans des moments difficiles, ou quelques preuves d'affection : il ne voyait que des (( bourgeois », accomplissant dans l'esprit de leur caste ennemie les rites convenus d'un des grands actes de la vie qu'ils ont le plus pi ofondément déformé. Ses petits yeux couraient autour de lui, se posaient sur les assistants, leur ouvraient les cœurs, en sondaient les replis; puis il rapprociiaitce butin de la récolte idéale cueillie dans un

monde que l'argent n'aurait pas corrompu, qui connaîtrait d'autres intérêts que ceux de rechange et du gain, où des loisirs égaux et des ressourças normales laisseraient à chacun la possibilité d'écarter le calcul des actes que le sentiment ou la raison devraient seuls gouverner. Un père mariant sa fille, par exemple, quels intérêts supérieurs ne doit-il pas consulter avant de songer aux petits intérêts matériels de la dot, des espérances, des relations ! Gomme il doit être sûr de la sanlé, du caractère, de l'intelligence et du cœur de l'homme auquel il confie ce dépôt sans prix : celle qui deviendra mère ! Gomme il doit peser toutes ses responsabilités, puisque le consentement qu'il donne prépare l'avenir de la race! Or, ce père-là, ce petit homme solide, musclé, rougeaud, énergique, ce vainqueur dans la bataille des affaires, amenait sa fille à l'autel sans autre souci que d'assurer après soi la bonne marche de son usine. Il pardonnait la faute de son gendre parce qu'il lui croyait des capacités industrielles, en prenant d'ailleurs mille précautions pour lui enlever la possibilité d'être mauvais administrateur des biens communs, tout en lui laissant celle d'être mauvais époux el mauvais père. Et nul doute n'effleurait ce calculateur prévoyant sur la solidité de l'œuvre ainsi pi'éparée, de la famille établie sur de tels fondements!

362 UN VAllNQUEUU

Romanèche se pencha à l'oreille d'Alice, et dit:

— Votre père a l'air ravi : il est évidemment persuadé que ce mariage est une excellente affaire!

La jeune fille serra légèrement les lèvres; son visage prit une expression presque douloureuse. Romanèche rentra le cou, la barbe pliée contre sa poitrine, et poursuivit ses réflexions :

Si le père méconnaissait ainsi l'essence et la destination du mariage, que penser des sentiments de l'époux! Pour celui-ci, l'affaire était encore une plus belle affaire : un gros lot, une aubaine, un « coup » inespéré. Fils d'ouvrier, pauvre comme un ver, ignorant, n'ayant un peu d'intelligence que dans sa partie, né pour être fort de la Halle ou hercule forain, voici qu'il passait de la gêne à la fortune, de l'état de prolétaire à celui de capitaliste. Un tel saut valait bien l'infamie qu'il coûtait. Qu'importait la victime! Le mal qu'on fait, dans cet ordre-là, ne laisse pas de traces : une société soumise encore à la loi barbare de la force pardonne les moyens, pourvu que le but soit atteint. Aussi, moulé dans son habit neuf, un ironique bouquet blanc à la boutonnière, le géant se carrait dans une satisfaction qu'exprimaient jusqu'à son dos d'Atlas, jusqu'à son cou puissant plissé sur le col, jusqu'à ses larges oreilles un peu écartées, qui

rougissaient. La seule chose qui peut-être le troublait, c'était la déchirure du gant de sa main droite, dont une couture avait éclaté : il considéra longuement le morceau de peau brune qui s'étalait à cette malencontreuse ouverture, dont il essaya sans succès de rapprocher les bords, et finit par la cacher dans sa main gauche. Romanèche songea que cetta incorection de tenue, visible à tous, le gênait beaucoup plus que la tache de son passé, ignorée de la plupart; il souffla à l'oreille de sa nièce :

— Et Soutre?... Regardez-le!... Même de dos, n'est-ce pas l'image d'un homme heureux, sans peur ni reproches?...

La jeune fille devina les critiques qui s'armaient dans le crâne belliqueux de son oncle. Elle les approuvait, certes, tant qu'elles demeuraient générales; mais à les voir appliquer si crûment aux siens, elle se révolta, et sans y songer, avança d'instinct, pour les défendre, l'argument qu'une convention tacite invoque et accepte dès qu'on discute ces combinaisons matrimoniales dont rintérêt seul est l'inavouable motif :

— Soutre est sincèrement épris...

Sa bonne foi la força d'ajouter :

— ...Maintenant!

Romanèche leva les yeux en serrant les lèvres; sa barbe en avant frétilla : meilleure que tant d'autres, celle-ci restait de sa caste! Elle la blâmait

quelquefois, mais pour tomber en garde aussitôt qu*on en approchait le fer salutaire; elle Texcusait, en attendant d'en avoir un jour les calculs, l'égoïsme, l'hypocrisie, les mensonges, la rapacité. Un souffle d'idéal l'avait préservée de cette union vile : demain, elle s'agenouillerait sur les mômes coussins pour en contracter une pareille, ; — ou une pire! Il se tourna vers elle et lui demanda, en la regardant au fond des yeux :

— Est-ce bien vous qui me dites cela?

Alice rougit.

— En tout cas, souffla-t-elle, ma sœur est éprise, elle, sincèrement! jQ.n'en suis que trop sure : il y a longtemps qu'elle l'aimait.

Que cachait cette demi-confidence? quel nouveau mystère? quels arrangemcnis louches que la cérémonie pieuse voilait de ses fleurs, de sa musique, de ses prières? En ce moment môme, le prôtre prononçait la bénédiction : les têtes des époux agenouillés se penchaient sur le dossier des prie-dieu; derrière eux, le père s'inclinait aussi, les yeux mi-clos, dans une pose ti'ès recueillie; Mme Délémont l'imitait, — et Claire — pourtant dressée à bonne école! — et Lustreau, et le médecin lui-même, — un vieux sceptique qui se targuait de son incroyance et plaisantait les miracles! Tous s'agenouillaient, se relevaient, s'inclinaient comme si chacun de leurs gestes de

commande eût exprimé quelque sentiment sincère. Aucun d'eux ne rattachait ces actes routiniers à la grande pensée religieuse qui les inspira dans les origines : ils obéissaient à l'usage, ils suivaient le cérémonial, sans que leur ame y fût pour rien. Ainsi faisaient presque tous ceux de leur classe, enduits d'hypocrisie, attachés aux formes, soucieux encore de la tenue, — mais incapables d'un effort pour rapprocher leurs actes ou leurs âmes de l'idéal dont leurs mômeries seules attestaient encore le respect. Malgré la solennité de la minute, Romanèche voulut jeter à l'oreille d'Alice un mot d'ironie : la jeune fille s'était inclinée comme les autres, et l'on eût pu croire qu'elle priait, — positivement!

La cérémonie était terminée. L'orgue attaqua cette marche nuptiale de Mendelssohn, dont l'éclat factice convient si justement à ces rites sans foi. Le cortège traversa l'église. Délémont, souriant, envoyait de petits saints aux figures qu'il reconnaissait dans Tassistance. Alice avait repris le bras de son oncle qui lui dit, en entrant dans la sacristie :

— Quand je pense que Soutre a dû se munir d'un billet de confession!...

Après la signature et le défilé, les voitures partirent au trot par la rue de l'Abbé-Grégoire. Visà-vis de Romanèche, Dotty, mignonne dans sa

366 UN VAINQUEUU

robe blanche, restait effarouchée, enfoncée dans son coin. A côté d*elle, Valentin se tenait assis tout raide sur le bord de la banquette. Le voisinage d'Alice le ravissait : sans oser lui parler, il ne la quittait pas des yeux; raille sentiments confus roulaient dans sa petite ame timide et tendre. De temps en temps, il sortait de sa con* teniplation pour jeter un coup d'œil furlifsur la figure revêche de son oncle, qui bientôt se pencha vers lui et lui caressa les joues, en disant :

— Eh bien, petit, c'est la première fois que tu vois un mariage, hein?

L'enfant fit signe que oui.

— Sais-tu que tu as de la chance pour tes •débuts, mon garçon?... Celui-ci est un beau mariage, un mariage chic, dans les règles, un vrai mariage bourgeois, enfin!... 11 réunit tous les éléments essentiels de l'institution... Tu en es ébloui?... Dame, à ton âge, on prend tout ce qui brille pour de l'or!... Mais comme on n'apprend jamais trop tôt à distinguer les vessies des lanternes, surtout quand on est un pauvre diable comme toi, je vais t' expliquer ce que tu as vu... Tu as vu des gens qui feignent de se recueillir en feignant de prier un Dieu auquel ils feignent de croire... Et pourquoi cette comédie?... Pour donner une fausse couleur de solennité à un simple contrat d'association commerciale!... Ah!

UN VAliNQUEUK 367

mon gaillard, travaille, prépare-toi, tâche de combattre tous ces mensonges, quand tu seras grand ! Pendant qu'il parlait, Alice regardait leur petit compagnon, comme pour lire sur sa figure pâlotte l'effet de ces propos ou le^ecret de sa destinée.

— Oui, travaille, lui dit-elle à son tour, travaille, mon pauvre petit!... Et tâche avant tout de devenir un brave homme.

— Oh ! oh ! fit Romanèche en se retournant vers elle avec un léger ricanement, on voit que vous sortez de l'église, vous prêchez l'évangile... Patience et résignation, n'est-ce pas?... Amassezvous du bien dans le ciel, pendant que les malins le ramassent sur la terre!... Le refrain n'est pas nouveau, mais on ne l'écoute plus guère!... Seriezvous donc en train de passer à l'ennemi?... Déjà?... Avec Bernard, je parie!... Je n'en serais pas étonné : « Il est plus difficile à un riche d'entrer dans le... » au lieu de « Royaume des cieux, » je dirais « République de la Justice... » Mais la conclusion resterait la même.

Alice gardait la main de Valentin, qui semblait dans l'extase. Elle n'avait guère envie de répondre, n'étant pas bien d'accord avec son oncle, ni peut-être avec elle-même. Il y eut un silence. Romanèche ruminait ses pensées : ses lèvres s'avançaient sous ses moustaches; comme il redressait la tête en la renversant un peu, sa

barbe en avant pointait, plus agressive. Il revint à la charge :

— Voyons, Alice, soyons sincères!... Vous qui avez l'esprit si droit, n'etes-vous pas écœurée de la somme de tromperies, de trahisons, de bassesses, disons le mot, d'infamies, que représente un mariage comme celui-ci?... Et comme tant d'autres, d'ailleurs!... Et comme le mariage est une des assises de notre société, ne voyez-vous pas qu'elle est pourrie, qu'elle agonise, qu'elle va tomber en poussière?... Et qu'il est temps de la sauver, sapristi!...

Alice abandonna la main de Valentin :

— Je ne veux juger personne, dit-elle, je ne sais pas lire dans les cœurs... Il y a du mal sur la terre, il y en a beaucoup. .. Je le vois comme vous. . . Qui ne le voit pas?... Mais le salut, d'où viendra-t-il?...

— Hé ! s'écria Romanèche, le salut est dans nos mains !... Je vous croyais de celles qui le savent, Alice!... L'homme social est maître de sa destinée : mettons plus d'équité dans la répartition des biens collectifs, dans celle du savoir et de l'intelligence, dans l'organisation du pouvoir : tout est là... Utopie?... Autrefois, peut-être, au temps des premiers voyants qui rêvaient le mieux danis un monde encore rempli de ténèbres... Mais aujourd'hui !... Nous distinguons clairement le but, nous connaissonslesmoyensscientifiquesde l'atteindre...

Le salut, ma chère enfant, il est dans la fin du régime qu'a installé la réaction thermidorienne, et que nous subissons encore... Il est dans Je retour aux véritables idées démocratiques de la véritable Révolution : celle de Robespierre... Il est dans le triomphe de ceux qui sont le droit, étant le nombre, et qui vaincront quand ils comprendront qu'ils sont aussi la force !

Alice tendit son intelligence vers ces lourds problèmes. Son esprit, plutôt lent, était susceptible d'intuitions profondes ou lointaines. Elle croyait depuis longtemps aux idées de son oncle : en cet instant môme, elle en comprit la faiblesse. Elle pensait au salut d'un monde vieilli, aux ressorts relâchés, aux éléments confondus, — et l'on trouvait pour la rassurer des lois, des arrêtés, des décrets, avec la proscription, ou peut-être la guillotine pour outils ! Comme tant d'êtres généreux, elle rêvait un sort meilleur pour l'humanité tout entière, sans frontières ni barrières, sans différences de races ni de couleurs, — et voici qu'on la précipitait de l'Absolu dans le Relatif en discutant les suites d'une journée historique! Elle songeait à répoque où d'un monde aussi vieux, épuisé, corrompu, une grande parole d'amour avait tiré un monde rajeuni et rempli d'espérance; on lui répondait en parlant politique, c'est-à-dire haines, intrigues, luttes de partis, courtes vues, combinaisons

louches : non, non, ce n'était pas le salut! Romanêche attendait la réponse, en bon stratège qui ne néglige pas les minimes conquêtes, en chef adroit qui conserve ses partisans. Quand Alice parla, on eût dit qu'une autre voix sortait de sa bouche, une voix qui serait venue de très loin, d'un arrière-fond où les circonstances traversées et les influences subies ne lui avaient pas encore permis de puiser, mais qui devait être le vrai trésor secret, la réserve intacte de sa noble nature.

— Le salut! dit-elle, — ■ je l'attendrais plutôt d'une rénovation des âmes... D'où viendra-t-elle? Vous ne le dites pas !

Romanêche croyait connaître sa nièce; il s'attendait si peu à une telle réponse qu'il en resta d'abord confondu.

— Oh! s'écria-t-il, vous en demandez trop!... S'il vous faut un nouveau sauveur, je ne sais où le prendre, moi!... D'ailleurs, l'humanité n'en a plus besoin : elle est sortie à l'âge du mystère... Ah ! si vous l'attendez, vous l'attendrez longtemps!... Moi, je vous offre ce que j'ai : la réforme sociale!...

Il passa la main sous sa barbe, qui se tendit, en . ajoutant :

— Et je crois que c'est quelque chose ! . . .

Il n'eût demandé qu'à le prouver, en reprenant l'un après l'autre les points de son programme. Mais le trajet était achevé.

Depuis longtemps déjà, les ouvriers guettaient le retour du cortège, pour offrir leur bouquet aux nouveaux époux. Sortie de tous les appartements de la Cité, grossie par des voisins, par des curieux, par des passants, une foule compacte se pressait dans la cour, débordant des deux côtés du portail sur la route et jusque sur le pont. D'humeur bénigne, plutôt gaie, elle boulait sans malice, secouée de temps en temps par quelque plaisanterie qui se propageait de groupe en groupe. Step, tapi dans sa nicbe, la considéra longtemps de ôes yeux sanguinolents, avec une expression d'étonnement bébété : son instinct ne lui permettait pas de prendre pour des bourgeois cossus, dignes de ses égards, ces ouvriers endimanchés; son intelligence se morfondait à chercher pour quelles raisons insondables on l'avait enchaîné juste aux approches d'une telle invasion. Après des perplexités que trahirent des grognements sourds et des va-et-vient inquiets, il finit par accepter ce mystère avec tant d'autres : et il se rendormit en bâillant.

La foule restait patiente, bruissait avec un murmure de mer ou de forêt»

— EvSt-ce qu'ils viennent?

— Non, pas encore*

— Ils ne sont pas pressés!...

— Bah ! ils ne vont pas tarder : avec le patron, il n'y a jamais de retard*..

Les voitures apparurent, au tournant de la route des Moulineaux. La foule remua, s'ouvril, se tassa sur les trottoirs. Des figures curieuses s'avancèrent, cherchant derrière les vitres fermées le voile de la mariée, le bouquet blanc de Soutre ou la mine de Délémont. Quelques-uns saluèrent. Délémont répondait de la main. A mesure que les voitures s'arrêtaient, la noce se rangeait sous la marquise. Quand elle fut au complet, les douze ouvriers de la délégation, massés de l'autre côté du perron, s'avancèrent à pas inégaux, gênés par tant de regards braqués sur eux. Danzine les conduisait, ganté de blanc, chargé d'un énorme bouquet blanc dont les rubans blancs flottaient aux souffles printaniers. Il le tenait gauchement, avec précautions, dressé contre sa poitrine, mais à distance, par crainte d'effeuiller les roses. Il souriait, d'un bon sourire embarrassé. Ses onze camarades souriaient comme lui, amusés de le voir plus gêné qu'eux, tel qu'un grand diable d'écolier qui ne sait pas sa leçon et tache d'attendrir le maître en prenant un air candide. Dans la foule, beaucoup souriaient aussi : les uns par moquerie, en lâchant quelques quolibets; d'autres par bienveillance, parce que l'aspect du bonheur, ou de ce qu'on prend pour le bonheur, éveille des idées plus agréables.

Comme Danzine restait au bas du perron, selon les prescriptions du protocole réglé par Délémont,

les époux descendirent trois marches au-devant de lui. Estelle, appuyée au bras de Soutre, montrait sous le voile écarté son clair visage épanoui-. Soutre ne savait que faire de son chapeau, qu'il \ gardait à la main, et répétait mentalement, en remuant les lèvres, les trois phrases de sa réponse, avec l'effroi de rester à court. Danzine mit la main sur sa bouche, toussa, commença :

« Madame,

« Permettez-moi de vous apporter, au nom de mes camarades »...

Une double détonation l'arrêta net : une jeune femme, sortie de la foule, venait de tirer sur les époux. La première balle s'était perdue. La seconde, dont Soutre sentit le vent sur sa joue, atteignit derrière lui Alice, en plein cœur. On vit la jeune fille s'avancer, les bras en croix, vaciller, s'abattre sans un cri. La meurtrière était déjà désarmée. Des agents l'emmenaient, au milieu de menaces et de vociférations. La noce éperdue se pressait autour de la victime, dont le médecin coupait le corsage. Step tirait sur sa chaîne en hurlant. Soudain, un affreux cri, strident, terrible, domina le bruit, se répéta plusieurs fois, se changea en un rire plus affreux encore: Mme Délémont, hagarde, arrachait son chapeau, dénouait ses cheveux, bondissait contre la foule.

Burier revint visiter l'usine.

Plus que l'habitude de ses fonctions, une curiosité douloureuse le ramenait : celle d'apprendre, sur des événements dont le bruit se perdait déjà dans le tourbillon de la vie, quelque chose déplus intime que les racontars des journaux; il y joignait le désir de chercher un dernier souvenir d'Alice dans les lieux encore remplis d'elle, d'entendre prononcer son nom par ceux qui avaient pu la pleurer, et la veiller morte.

Les choses étaient les mêmes. Pourtant, leur aspect lui parut changé : comme si la surveillance qui maintenait l'ordre dans ce petit monde se fût distraite, comme si le ressort invisible qui mouvait cette machine compliquée se fût fatigué. C'était l'heure du travail, l'heure où d'habitude on

eût vainement cherché dans l'enceinte de la Bouteillerie une silhouette inactive. Cependant, devant la maison, Soutre causait paresseusement avec sfi jeune femme, toute charmante dans sa toilette de deuil. Dans la cour, une ouvrière riait avec Grétot, sans souci des sévérités du règlement intérieur; plus loin, des charretiers bavardaient à côté d'un camion. Même autour des ouvreaux, l'inspecteur crut remarquer moins d'énergie dans les équipes, moins de précision dans les mouvements. Il s'approcha de Lustreau, qui venait de gronder un

gamm

— Gomment va M. Délémont? demanda-t-il d'un ton de condoléances.

— Le patron est solide, répondit le contremaître. Touché, tout de même !...

Son regard parcourut le chantier, en signalant les deux ou trois incorrections presque imperceptibles qui eussent été impossibles quelques jours auparavant.

— Deux malheurs tellement inattendus ! ajouta Burier... Deux coups pareils à la même minute!... Il y a là de quoi abattre un homme.

— Soyez tranquille! Il en reviendra, monsieur l'inspecteur.

— Est-il vrai que Mme Délémont est dans une maison de santé?

— Où voulez-vous qu'elle soit, la pauvre dame?

-- Et le fils?

— Il est par ici.

Le contremaître n'avait pas envie de parler, ou ne savait rien. Du reste, à quoi bon poser ces vaines questions? Quand l'orage a passé, et dépouillé l'arbre, qu'importe de savoir comment soufflait le vent? Pourtant, Burier épiait les travailleurs, interrogeait leurs regards qui ne répondaient pas. Tous connaissaient Alice; chez beaucoup, elle était entrée quand la femme ou l'enfant malades avaient besoin de secours : songeaient-ils en se tournant vers la maison blanche, que l'âme en était partie? Peut-être. On ne le saurait pas. Quelques-uns se demandaient-ils confusément, comme lui : « Pourquoi celle-là, la meilleure, la plus innocente?... » Question vaine, d'ailleurs : à ces injustices du destin que les apparences permettent d'imputer au hasard, il est parfois des raisons profondes, secrètes et lointaines dont l'ensemble indéchiffrable et les mystérieux enchaînements forment ce que nous appelons la Fatalité...

Comme il remuait ces pensées, Burier aperçut Délémont qui s'avançait sans le voir vers le four, les mains au dos, la tête basse. Ce n'était plus tout à fait le même homme : la taille, robuste, ramassée, se courbait comme sous un fardeau; l'œil fixe trahissait une de ces obsessions qu'aucun effort n'écarte; sous les moustaches dures, les

lèvres remuanles donnaient à l'ensemble de la physionomie une expression de tristesse soucieuse. Il répondit au salut du jeune homme, en disant, :

— Tiens! monsieur l'inspecteur !

Que de fois il l'avait accueilli par la même exclamation, qu'il excellait à rendre, selon l'impression du moment, railleuse, ironique, malicieuse ou provocante. Cette fois, le ton changé n'exprimait qu'une complète indifférence. Burier lui serra la main.

— Croyez, monsieur, que j'ai pris une part très vive...

— Oui... Vous avez envoyé des Heurs... Très touché!...

La voix se mit à trembler légèrement.

— Vous connaissiez un peu mes filles, je sais... Le petit Italien, l'hôpital,,., je me rappelle.

— Je n'ai vu Mlle Alice qu'une ou deux fois; je garderai d'elle un profond souvenir.

Le maître verrier soupira.

— Comme tous ceux qui l'ont connue, fit-il. Après un court silence, il reprit :

— Par exemple, je vais réformer bien des choses, ici, comme elle voulait... En mémoire d'elle... Et pour d'autres raisons,... que je ne comprenais pas autrefois, etquimaintenantsontclairespourmoi,... claires comme du cristal!

Il regarda l'inspecteur qui semblait attendre

378 UN VAINQÎîEim

rexplication de ce propos, coupa l'air de son geste despotique d'autrefois, et dit :

— Après un pareil malheur, monsieur... après un pareil malheur...

Et sans s'expliquer davantage, il s'éloigna.

Burier le vit s'approcher des ouvreaux, observer le travail sans mot dire, longtemps immobile à la même place, dans la même pose. Puis il vit passer Soutre, qui l'aperçut et l'évita; et il voulut partir. Mais à quelques pas du portail, il rencontra Bernard. Les jeunes gens s'arrêtèrent ensemble, en se tendant la main, dans une même pensée.

— Je sais que ma sœur avait beaucoup de sympathie pour vous, dit Bernard.

Burier répondit, sans chercher à dissimuler son sentiment :^ ■ — Moi, je ne l'oublierai jamais I i Des larmes montèrent aux yeux de Bernard.

— Si vous saviez ce qu'elle a été pour nous tous ! . . . Et pour moi!... Si vous saviez à quel point elle nous était nécessaire!...

Il embrassa du geste les fours qui rougeoyaient, les équipes en pleine activité, le va-et-vient des ouvriers autour de la rigide silhouette de Délémont.

— Oh! nos établissements sont splendides!... Mon père a mis toute son énergie, toute son intelligence à les fonder, etc'estunhomme, mon père!...

Il a voulu créer l'usine : elle est là, elle existe, elle marche, elle se développera encore... Mais voyez-vous, il lui a tout donné et elle a tout pris ; elle est devenue son cœur, son âme, sa famille... Notre foyer, c'était Alice! Elle seule savait en conserver la chaleur, en ranimer les étincelles... Maintenant qu'elle n'estplus là, il me semble que le feu vacille, que tout cela va s'effondrer!... Mon père lui-même est atteint : ces deux coups, l'un sur l'autre, ont traversé la cuirasse... Regardez-le, là-bas, le reconnaissez-vous?... Le malheur est dans la maison!... Burier chercha quelques paroles de réconfort : après un choc si rude, on se sent meurtri, sans courage, on doute de l'avenir; il faut réagir.

— Votre père retrouvera sa force : il a du ressort, il tient à tant de choses!... Et vous avez devant vous tout^ la vie!... Elle est pour vous facile, pleine de promesses...

Bernard mit la main sur ses yeux, comme pour fuir le spectacle de cette longue avenue, dont en cet instant il ne voulait rien espérer.

— Vous ne pouvez vous imaginer tout ce que de tels malheurs vous apprennent... C'est un voile qui tombe, une révélation... Croirez- vous que mon père m'a dit hier soir ces propres paroles : (( Dieu me pardonne, je crois que je n'ai jamais rien compris à rien!... » Lui que vous connaissez!... Lui qu'aucun obstacle n'eût dérangé

dans sa route!... Il me semble qu'une invisible main nous a jeté la clé de l'énigme qu*est pour chacun sa propre vie... Aussi, je comprends bien des choses qui m'étaient obscures... Par exemple, je m'explique l'enchaînement des causes qui ont préparé notre catastrophe... Elle devait arriver... Ainsi ou autrement, que sais-je?... L'usine est debout, le foyer s'est écroulé : cela devait être!... Depuis l'origine, l'architecte surveille l'une, néglige l'autre : il fallait donc que ceci tombât devant cela, n'est-ce pas?... Pourtant il y a une chose...

Il hésita : pour s'expliquer davantage, des détails plus intimes devenaient nécessaires. Mais à mesure qu'il parlait, de confuses impressions, qui avaient en leur temps traversé son esprit sans s'y fixer, se réveillaient dans sa mémoire; une sorte de divination rétrospective l'avertissait du sentiment qui avait un instant uni la morte à cet étranger; il sentait que nul être au monde ne le comprendrait jamais mieux, qu'aucune sympathie ne lui serait jamais plus consolante.

— Ma sœur a été longtemps fiancée à Soutre, dit-il. Vous l'ignoriez peut-être?

Burier dit simplement :

— Non, je l'ai su.

— Eh bien ! savez-vous pourquoi leurs fiançailles se sont rompues?... C'est précisément à cause de..*

cette personne... Oui, celle qui a tiré!... Alice, toujours prête au sacrifice, aurait peut-être cédé à la volonté de mon père; mais elle a appris celte histoire; elle a jugé que Soutre avait d'autres devoirs, et que sa conduite!.. Vous m'entendez!... Je pensais comme elle... Mon père... Ah! mon père, ces choses-là ne comptent pas pour lui !.. . Quant à ma seconde sœur, bien qu'avertie, elle n'a pas eu les mêmes scrupules... Et c'est Alice, justement Alice que la balle a frappée!... Pourquoi?... Oui, pourquoi, pouvez-vous comprendre?...

La question ne surprit pas Burier qu'elle avait effleuré déjà; pourtant il murmura, avec un geste é vas if :

— Le hasard...

— Non, non, s'écria Bernard, je ne crois pas au hasard... Le hasard !... C'est la première explication qui vient : elle ne suffit pas... Il doit y avoir une cause, que nous ignorons, qui reste cachée, mais qui est!...

Burier, dont l'œil ne cherchait jamais à dépasser l'horizon, s'étonna : même, la question de Bernard lui parut un peu puérile, ou maladive, liée à des idées comme il s'en forme dans un cerveau ébranlé par trop d'émotions.

— La balle ne lui était pas destinée, expliquat-il : aucun doute ne semble possible sur ce point. La misérable l'a déclaré formellement, paraît-il...

Elle visait Soutre, a-t-elle dit au commissaire, d'après les journaux... Elle l'a manqué.., La balle aurait aussi bien pu se perdre...

— Peut-être, dit Bernard.

A peine avait-il fait cette demi-concession, qu'il reprit avec plus de force :

— Non, non !... — Non, je le sens, ce n'est pas le hasard qui a fait cela!... Le hasard aurait frappé n'importe qui!... Tandis qu'il y avait des raisons pour qu'elle tombât, elle, justement elle, la plus pure, dans ce conflit de bas intérêts et de passions vulgaires!

Il regardait Burier, qui demanda :

— Quelles raisons?...

— Je les pressens, je ne les conçois pas... Ce sont des raisons qui sortent de l'ordre de choses soumis d'habitude à notre examen... Ce sont des raisons très profondes qui tiennent. . . comment dire?. . . aux résonnances éloignées de nos actes, à leur enchaînement, à leur logique supérieure, que sais-je?

Burier fit de la tête un signe d'improbation amicale, mais ferme : son esprit positif ne pouvait admettre qu'un fait concret n'eût pas une cause concrète, et il ne suivait plus son interlocuteur. La meurtrière était maladroite, ou le revolver mal réglé : pourquoi chercher plus loin ?

— Des raisons, murmura-t-il, oui, des raisons très simples...

Bernard vit qu'ils ne s'entendaient plus :

— Non, pas très simples, dit-il avec une douceur tenace : très complexes au contraire, et iQÎntaines...

Et il conclut, en lui serrant la main :

— Peut-être saurons-nous un jour ! . . .

Les deux jeunes gens se quittèrent sur ces mots. Bernard suivit un instant des yeux Burier qui s'éloignait à pas lents, puis, en se retournant, revit son père, toujours immobile à la même place, dans le rougeoiement des fours, distrait et comme indifférent à l'activité qui rayonnait autour de lui. Quelles pensées roulait cet être de combat, là, dans le champ de ses victoires, au centre de ce monde issu de son énergie comme d'un créateur? Que se passait-il dans ce cœur durci par tant de luttes, que deux coups brutaux venaient de frapper et d'ouvrir? Toujours en mouvement jadis, il ne remuait pas plus qu'une statue : quel que fût son secret, son visage le gardait. Sans le quitter du regard, le jeune homme se répéta le « pourquoi » dont Burier s'étonnait tout à l'heure. Aucune réponse ne lui vint à Tesprit. Il sentait seulement que dans cette mystérieuse chaîne de nos actes et de leurs effets, il y a comme une nécessité que la réflexion pressent et ne peut saisir, qu'une voix intérieure affirme et ne peut expliquer. S'il remontait les anneaux de celle qui venait de les étreindre

/ si durement, il arrivait sans peine à l'initiale erreur paternelle, d'avoir pris les petits intérêts contingents de la lutte humaine et les passagères victoires de l'intérêt, pour l'essentiel de la vie. Gomment cette erreur avait-elle pu perdre celle qui ne la partageait pas, celle qui la condamnait et l'eût peut-être corrigée ? Voilà l'anneau qui échappait à son regard. A l'inverse de Burier, qui expliquait tout par le mouvement d'un doigt sur une lamelle d'acier, il voyait là un problème ou un mystère. Ne pouvant ni le résoudre ni le percer, il répéta mentalement sa phrase de doute et d'angoisse : — Peut-être saurons-nous un jour!...

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