QUATRIÈME PARTIE
Ayant reçu de son patron les instructions du lundi, dans le bureau de l'usine, Soulre allait s'éloigner; Délémont, assis devant des registres ouverts, le rappela :
— Soutre!
— Monsieur Délémont?
Le front barré, Tair soucieux, le maître verrier jouait avec un crayon.
— Si Ton avançait votre mariage, demanda-t-il brusquement, qu'est-ce que vous en penseriez?
Il avait eu cette idée la veille, en remuant ses soucis de famille : décidément, il se sentait par trop seul au milieu des siens, aux côtés de cette femme qui lui faisait presque peur, avec des en-
fants si différents de lui, dans un âge où l'on commence à chercher des appuis autour de soi. Ce gendre de son choix, formé sous son influence, dressé à lui obéir, serait un bon allié, plus sûr peut-être que Bernard, fantaisiste toujours prêt à passer à l'ennemi au nom de l'humanité. — Gomme dans les affaires, l'exécution suivait sans retard le dessein.
Le sous-directeur s'arrêta et se retourna, la main sur son cœur, dans un geste naïf :
— Ah ! monsieur Délémont, ce que je penserais!...
Son filet de voix s'étranglait dans sa gorge, ses yeux se mouillèrent, son puissant corps trembla d'émotion.
— Asseyez-vous, mon ami, remettez-vous, — et causons!...
Soutre s'assit, docile, et attendit.
— Vous vous rappelez ce qui a toujours été convenu entre nous pour ce mariage : nous en avions fixé réchéance à Tépoque où ma fille atteindrait; sa vingt et unième année. Il était entendu qu'on n'en parlerait pas jusqjue-là. Cette date nous porterait à l'automne prochain. Mais Alice est très raisonnable, très sérieuse — trop sérieuse pour son âge, à mon avis ! — Voulez-vous que l'affaire se termine au plus tôt?
— Oh! pour moi, monsieur Délémont, vous
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pensez bien que je ne demande pas mieux! En revenant de sa première émotion, il songeait à r indifférence que lui marquait la jeune fille, surtout depuis quelque temps; son joyeux élan s'arrêta; il soupira, un doute au fond des yeux :
— Mais Mlle Alice,... elle,.,, est-ce qu'elle voudra?
Délémont sourit : la volonté de sa fille? Sa fille voudrait ce qu'il voulait, comme toujours!
— La chose est convenue depuis longtemps, dit-il. C'est le terme qu'il s'agit de hâter. Six mois plus tôt, six mois plus tard, que voulez-vous que cela lui fasse?
11 expliqua, de son ton bonhomme, dans son jargon commercial :
— Pour moi, je préfère que ce soit plus tôt. On ne sait jamais qui vit ni qui meurt, n'est-ce pas? Quand une affaire comme celle-là se présente bien, pourquoi la remettre?... Donc, puisque vous êtes d'accord, je parlerai à ma fille... Ce soir même... Oui?... Bon!... Maintenant, il me reste à vous expliquer comment je comprends la combinaison. J'espère que vous entrerez dans mes vues !
Il reprit sa voix autoritaire pour exposer les conditions du contrat : un contrat serré, léonin, presque injurieux à force de précautions, qui liait la fortune d'Alice à l'usine et la garantissait contre tous les hasards de' la vie conjugale. Soutre accep-
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tait tout, d'un signe de lète. N'apportant rien, il ne demandait rien. Pour d'autres, pauvres comme lui, et ambitieux ou cupides, un tel mariage eût surtout représenté une magnifique aubaine. Mais il y mettait du sentiment : un sentiment complexe, où entraient sa vénération pour son maître, son attachement à l'usine, et aussi une sorte d'adoration vouée à cette jeune fille, depuis qu'on la lui promettait comme une suprême récompense, qu'il aimait à la fois pour elle-même, et parce qu'elle représentait à ses yeux tout ce qu'on peut attendre de la vie : aussi doutait-il de son bonheur, comme lorsqu'on approche d'un objet longtemps désiré.
— Il y a un point sur lequel il faut encore nous entendre, poursuivit Délémont quand il eut exposé son projet de contrat. Voici. La santé de ma femme m'inquiète. Peut-être à tort, mais elle m'inquiète! Alice m'est indispensable à la maison. Je désire donc que nous restions ensemble. La maison est assez grande pour loger un jeune ménage. Cet arrangement vous va-t-il?
Non, certes, cetarrangement n'allait pas à Soutre ! Il renversait une part de son rêve, coupait net sa joie de prendre sa femme et de l'emporter dans un nid bien à eux, où la tendresse pourrait éclore. Gomme il baissait la tête sans répondre, n'osant refuser, Délémont avança de nouveaux arguments :
— Comme cela, vous n'aurez pas les ennuis de
rinstallation! Pas de temps à perdre pour chercher un appartement, pour acheter des meubles... Sans compter l'économie î... D'ailleurs, cet arrangement ne sera pas éternel, cela va de soi : il durera tant que nous nous en trouverons bien, les uns et les autres.
Le malheur était de commencer ainsi, en sacrifiant les aimables surprises de la solitude à deux, les heures charmantes, qui ne reviennent jamais, de la lune de miel. Soutre le sentait bien, ayant comme un autre sa petite fleur bleue dans un coin du cœur. Mais il faut saisir sa chance quand elle passe. Il acquiesça donc, avec un soupir perdu vers
ces mirages évanouis
— Comme vous voudrez, monsieur Délémontî Il avait l'air d'un grand enfant sans défense,
très naïf, très doux, qu'on mène où Ton veut. Délémont se frotta les mains, heureux de cette facilité de caractère qui ne gênerait jamais son despotisme. Sa figure devint bénigne, son œil brilla :
— A propos, encore une petite chose!... On n'a jamais fini!... Vous n'auriez pas quelque passé à liquider, mon ami?... Vous m'entendez bien : une histoire de garçon, une liaison, un fil à la patte, quoi!
Soutre rougit jusqu'aux oreilles : il allait sans dire qu'un homme de son âge et de sa vigueur n'attendait pas sous l'orme, comme une jeune fille!
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— Oui, monsieur Délémonl, balbutia-t-il, oui, bien sûr, j'ai une amie.
Le maître verrier cligna de l'œil avec indulgence :
— Naturellement!... Eh bien, mon cher, vous liquiderez ra, n'est-ce pas?... et sans retard!... Par exemple, que tout se passe convenablement ! Dans ces alYaires-là comme dans les autres, il faut savoir faire la part du feu et se montrer juste! Si vous avez besoin d'un coup d'épaule, vous savez que je suis là... Mais, dites donc, qu'est-ce que c'est que votre amie? Oui, quelle espèce de femme?
Soutre se troubla davantage : jamais il n'aurait songé qu'il y eût quelque chose de répréhensible dans l'arrangement de sa vie de garçon; pourtant, voici qu'au moment de s'en confesser à son futur beau-père, il éprouvait un sentiment de honte €t la crainte d'être blâmé. Il dit, piteusement :
— Elle a vingt-trois ans... Elle travaille... Délémont tressauta :
— A l'usine, malheureux !...
— Oh ! monsieur Délémont, comment pouvezvous croire?... L'usine, je la respecte trop I...
— Vous m'avez fait peur.. Alors, quoi, c'est une ouvrière? une demoiselle de magasin?
— Oui, elle est vendeuse dans un grand magasin.
UN VAINQUEUR m
— Peut-être que ça n'ira pas tout seul !... Vous n'y tenez pas, au moins ?
Leur liaison durait depuis deux années : pour lui, la jeune femme trompait des parents qui la croyaient honnête. Il se savait aimé, mais neimettait aucune exaltation dans leur roman : l'ayant rencontrée en un moment opportun, il avait cueilli ce cœur et cette chair, sans regarder plus loin.
— Oh! répondit-il, c'était pour attendre!... Je ne lui ai jamais rien promis ! D'ailleurs, elle est bien gentille, bien douce, elle ne fera pas d'histoires !
— Eh bien, Soutre, si vous voulez un conseil, n'y allez pas par quatre chemins!... Tranchez dans le vif !...
Le maître verrier fit, de sa main ouverte, le geste de donner un coup de hache :
— ...Les ménagements, dans ces choses-là, mauvaise affaire! On s'attendrit, et on fait des bêtises... Aussi, je vous avertis que je ne vous accorde aucun délai, pour ce règlement... Je parle ce soir à (ma fille, on û-^e la date, on commande demain les billets de faire-part... Et en avant les violons!...
La perspective d'une explication pénible- gâtait à peine la joie de Soutre : e^^e savait bien, pensait-il, que « cela ne durerait pas toujours ». Il pesa dans son esprit le problème des compensations, auquel
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le futur beau-père venait de faire une allusion délicate. Mais son amie n'était point « une femme d'argent y> : un cadeau l'humilierait sans la consoler. Que faire donc? Impossible de lui éviter le chagrin de la rupture ! Soutre en fut sincèrement peiné. Puis il pensa que ces chagrins ne sont pas éternels, et que bien d'autres passent par là. On se rencontre, on se plaît, on se prend, on se quitte : c'est la vie. Le plus simple était de ne plus la revoir : une bonne lettre d'adieux, avec une histoire de départ, de voyage au long cours, ou peutêtre même la vérité...
A l'heure où Soutre la composait laborieusement, cette lettre, Délémont emmenait sa fille dans son cabinet. Il ouvrit l'entretien de la même manière, presque dans les mêmes termes :
— Dis-moi donc, Alice, si l'on avançait ton mariage, qu'en penserais-tu?
La jeune fille pâlit, regarda son père, demanda :
— Pourquoi?
Délémont comprit aussitôt que la conversation prendrait un autre tour : Soutre, lui, n'avait pas pas demandé pourquoi.
— Pourquoi? fit-il. Mon Dieu! parce qu'il est inutile d'attendre davantage... Tu es si raisonnable!... Presque trop, ma parole!... Tu as deux fois plus de bon sens qu'il n'en faut pour
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se mettre en ménage... Et puis, Ion fiancé... Il s'arrêta une seconde en soulignant le mot pour en marquer le sens définitif :
— ...Ton fiancé est très épris. Avec son allure de géant, il a un cœur très tendre, tu sais 1 Et il est las d'attendre.
La tête appuyée dans ses mains, Alice restait incertaine. Si courageuse dans le train journalier de la vie, si vaillante pour servir les autres, elle perdait son ressort dès qu'il s'agissait d'une résolution forte la concernant. Où trouver d'ailleurs l'énergie de résister? Il y avait un engagement pris : elle ne s'aimait pas assez elle-même pour marchander son sacrifice; son sentiment pour Burier ne pouvait être que l'ombre d'un rêve, sans lendemain, sans espérance; Soutre était après tout un bon camarade, qu'elle estimait, qui acceptait ses idées et favoriserait un jour ses bonnes intentions...
— Tu n'as pas l'air enchantée?
Elle continua de se taire. Un demi-sourire amer vint jouer sur ^s lèvres, puis disparut. Son visage prit une expression de maturité désabusée.
— ...Je suppose pourtant que tu n'as pas changé d'avis ?. . . Non ?. . . tant mieux ! ... Il y a si longtemps que cette affaire est convenue : c'est pour ça qu'on n'en parlait plus... Et ce n'est pas une mauvaise affaire, je t'assure... Soutre est sans fortuné, c'est
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vrai; mais c'est un très brave garçon, et il y a des avantages qui compensent : il est de la maison, il connaît à fond l'usine, il s'y intéresse autant que moi-même; au besom, il serait capable de la diriger. Quand je ne serai plus là, il sera un excellent associé pour Bernard. Tu comprends : lui, il a commencé par le commencement, comme moi!... Ce sont des considérations qui doivent entrer en ligne de compte, n'est-ce pas?... A l'argent près, tu ne trouveras jamais un meilleur parti !
Chacun de ces arguments allait à fms contraires, en sprle qu'à mesure qu'il parlait, l'expression d'Alice devenait plus triste. Si bien qu'il eut un doute : l'idée qu'il se trompait et pensait à son propre intérêt plus qu'au bonheur de sa fille lui traversa l'esprit. Ce fut peut-être pour y répondre qu'il ajouta :
— Avec Estelle, par exemple, je ne raisonnerais pas ainsi. Mais toi, tu comprends les choses, tu as du bon sens, tu ne te payes pas de mots! Tu sais bien qu'un mariage est une affaire sérieuse, et que la vie n'est pas un roman.
La jeune fille ne protesta que dans son cœur, où frémissait le désir d'être heureuse. Il aborda le dernier point :
— Il n'y aura rien de changé dans notre manière de vivre : vous resterez à la maison tous les deux, c'est convenu... Avec la santé de ma
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femme, tu comprends, j'aime autant le garder... La maison est assez grandp... Et puis, cela sera plus économique, il n'y aura point de dérangements... Ton mari sera tout près de
usine
Si Alice attendait quelque chose de ce mariage, c'était du moins l'indépendance, le chez soi, le changement d'horizon. Ef voici qu'après comme avant, ce seraient les affaires, l'usine — l'usine toujours ! — l'affreux Step enchaîné devant la porte, la fumée des hautes cheminées obscurcissant le ciel, la cour encombrée où glissent les silhouettes fatiguées des ouvriers, le grouillement de la Git é avec le linge pendillant aux fenêtres : tout ce qui pesait sur son âme, tout ce qu'elle aurait rêvé d'oublier au moins en partant pour sa nouvelle vie, puisqu'elle n'y pouvait rien changer tant que son père était le maître. Pourtant elle ne parla pas.
— Tu ne dis rien ?... Voyons, dis quelque chose!... Je voudrais savoir ce que tu penses, si cet arrangement te convient, enfin !...
Elle murmura, sans le regarder : *
— Je ne sais pas.
Il s'impatienta, gronda presque.
— Gomment, tu ne sais pas?... Qu'est-ce que ça signifie?... Il faut savoir ce qu'on veut dans ce monde?
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Il s'aperçut qu'elle avait des larmes au bord des eils, et s'adoucit :
— Bon, voilà que tu pleures, à présent ! . . . Pourquoi?... Tu es d'accord, n'est-ce pas?... Oui?... Oui!... Alors, ces larmes!... Quoi? l'émotion?... Hum ! j'aurais voulu te voir plus d'entrain, commeà Soutre?. . . Il est radieux , le brave garçon ! . . . Ah ! ce n'est pas lui qui s'est fait tirer l'oreille pour Fépondre!...
Fallait-il insister pour obtenir une adhésion plus formelle, un oui bien net? Bah! les jeunes filles sont ainsi : quand elles ont un sentiment, elles se gardent de le montrer; et elles pleurent à propos de tout, sans qu'on puisse savoir ce que leurs larmes veulent dire ! Au surplus, un homme d'expérience arrange mieux leurs affaires qu'elles ne les arrangeraient, avec leurs idées chimériques. La décision mûrie et prise, il ne reste qu'à l'exécuter : après, quand tout va bien, tout le monde est content ! — En pensant ainsi, Délémont mit un baiser sur le front de sa fille, — ce qui n'arrivait pas souvent, et conclut :
— Tu verras que Soutre te rendra très heureuse !
La date qu'il proposa là-dessus fut ratifiée, comme le reste, par le silence d'Alice. Dès le lendemain, la nouvelle se répandit dans la maison, puis dans l'usine. Soutre, invité à dîner tous les
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jours, envoyait des fleurs. On commanda des billets de faire-part. Quant au trousseau, le soin en devait incomber à Mme Délémont. Les visites seraient bientôt faites, puisqu'on n'avait d'autre famille à Paris que les Romanèche, et si peu de relations !
Bernard apprit ces événements à son lycée, par un billet d'Alice : le fait sans commentaires, cinq lignes dont la sécheresse l'inquiéta. Lui aussi, regardait depuis longtemps le mariage de sa sœur comme une chose arrangée, dont on ne parle plus parce qu'elle est certaine, et qui doit venir à son heure. A ses yeux, Soutre faisait déjà partie de la famille aussi bien que de l'usine; il le traitait en frère, ou plutôt en demi-frère, d'autre éducation, auquel on est attaché par devoir plus que par sympathie. Mais il arrivait à cet âge où, le cœur s' éveillant, l'imagination s'ébranle, cherche l'imprévu, s'élance à Taventure par les chemins hasardeux qui l'appellent. Lorsqu'en rentrant à la maison, le samedi, il trouva sa sœur inquiète et triste, il devina une part au moins de ce qui se passait en elle ; il la vit, pendant la soirée, indifl"érente auprès du fiancé, ou l'évitant; il lut dans ses yeux qu'elle souffrait, voulut tout savoir; et quand Soutre fut parti, il la suivit dans sa chambre, comme chaque fois qu'ils voulaient échanger leurs pensées intimes.
Jusqu'à ces derniers temps, les deux jeunes gens
n'avaient rien eu de caché l'un à l'autre. Le mys?tère commençait aux premiers souffles de l'amour. Gomment Alice, eût-elle pu confiera son frère le trouble que laissait au fond d'elle la rencontre de Burier, puisqu'elle ne se l'avouait pas à elle-même? Et pourtant elle en sentait les effets. Quelques semaines plus tôt, elle eût accepté paisiblement de tenir la parole donnée, par respect pour un ancien engagement, parce que son père le voulait, peutêtre aussi parce que son « fiancé » lui inspirait alors une certaine bienveillance, dépourvue sans doute d'exaltation, mais que la vie commune pourrait cependant développer en affection. Elle cédait maintenant encore, il est vrai, mais dans un frémissement de révolte, en pressentant la tendresse qui demande à naître, le bonheur dont la soif est là, tout le mirage enchanté qu'une minute de rêve, après que deux regards se sont croisés, peut susciter aux horizons d'une jeune âme. Gomme un pôle invisible actionne de loin des objets qui l'ignorent en se tournant vers lui, ainsi l'amour, dont elle n'eût pas prononcé le nom, l'appelait dans ses chemins. Aux premières paroles, aux premières questions de son frère, elle se mit à pleurer. Le jeune homme s'émut tout de suite :
— Des larmes pareilles, dans un moment qui devrait être un moment de joie... Alice, que veulent dire ces larmes?
Elles redoublèrent : quelle réponse eût été plus claire?
— Tu as changé, tu n'aimes pas Soutre, tu ne le veux plus? Pourquoi?... Dis-moi tout, ma petite sœur, je t'en supplie!... Je suis là pour t'aider. J'essaierai, je pourrai peut-être... Mais il faut que je sache!... Et d'abord, qu'as-tu dit à père?
Alice balbutia :
— Rien!... Tu le connais... A quoi bon parler?...
— Comment! tu ne t'es pas défendue?... Tu as acquiescé sans un effort pour te libérer?
Elle eut un geste de découragement, en murmurant :
— Je n'ai rien dit.
— Et il a pris ton silence pour un consentement!... Ah! c'est bien de lui, cela lui ressemble! Il n'écoute que ce qu'il lui plaît d'entendre, il ne croit que ce qu'il aime à croire ! . . . Mais est-ce qu'on rend les armes ainsi sans résister?... Je ne te reconnais pas là, petite sœur! Toi que j'ai vue si souvent brave, tu as été faible, et un peu lâche, saistu? Voilà ce que je ne comprends pas!... Heureusement qu'il est temps encore : il faut parler, il faut agir...
Elle répéta son geste découragé :
— Que puis-je faire? que puis-je dire?
— Avant tout, t' expliquer avec père ! ... Tu n'ose-
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rais pas?... Toi qui pourtant sais lui tenir tète, à l'occasion !
— Oui, quand c'est pour les autres... Mais pour moi!...
— C'est vrai, on est plus fort, quand on n'est pas en cause... Eh bien! je parlerai pour toi, si tu veux!...
La volonté plus forte éveilla la plus faible, l'espoir revint dans le cœur d'Alice aussi vite qu'il s'en était envolé :
— 0 Bernard, si tu pouvais!
— Pourquoi non? Puisque tu n'aimes pas Soutre, puisque tu ne le veux plus, il faut le dire, Alice ! . . . Tu en aimes un autre, peut-être?
Elle s'empressa de protester :
— Non, non... Mais celui-là, non, pas celui-là!... Bernard se demanda d'où venait cette soudaine
antipathie contre un homme accepté jusqu'alors. H en crut trouver des raisons : avec sa taille démesurée, sa voix grêle, son esprit épais, Soutre ne pouvait plaire à une jeune fille de goûts fms, de sens délicats. Il réfléchit un instant, cherchant l'issue, et, prenant un parti avec cette promptitude de décision qu'il avait de qui tenir, s'écria :
— C'est entendu. Je parlerai à père. Et nous verrons !
— Parle-lui vite! s'écria Alice, qui redevenait elle-même. Les billets de faire-part sont prêts : il
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en a emporté tout un paquet hier soir. Je suis sûr qu'y7 brûle de les envoyer...
Ces derniers mots la firent sourire : la hâte de Soutre, à présent qu'elle espérait, éveillait dans sa tristesse une idée un peu comique; elle était prête à s'en moquer, avec la cruauté naturelle aux meilleures d'entre les femmes pour l'homme qui aime et qu'elles n'aiment pas...
Le lendemain, une lettre arrivée par le premier courrier ramenait Alice auprès de son frère : pauvre lettre de plaintes, de révolte, de désespoir, de prière où la haine perçait sous l'amour, où l'amour survivait dans la haine, dernier effort tenté en Tune de ces heures où l'on ne choisit plus ses moyens, où l'on est vil dans la souffrance, où Ton étale ses plaies en tirant une âpre joie de l'horreur qu'elles vont causer. La malheureuse racontait tout : les enchantements des premières rencontres, les supplications repoussées, écoutées pourtant, puis les combats, la résistance, la défaite. Elle disait sa longue illusion sur l'homme qui lui avait pris son âme par simple passe-temps, ses offres à l'humble foyer où elle rentrait après leurs rendez-vous, la
honte au front et le cœur en délire, le poids des tromperies accumulées qui l'enfonçaient dans sa faute, les remords et les recommencements, et l'impossibilité de perdre celui qui remplissait sa vie, et la certitude qu'il lui reviendrait. En phrasés dont aucun artifice ne voilait Tardeur, elle remuait la fange des passions, sans respect de l'innocence qui la lirait, sans souci du mal qu'elle allait faire. Point de ruse ni de réserve : au bas de la dernière page, son nom, Angèle Herdine, avec l'adresse; dans l'enveloppe, un sensuel billet de la grosse écriture de Soutre et la lettre d'adieux, noire des grossiers mensonges invraisemblables auxquels il avait fini par s'arrêter : la preuve de ses assertions, le moyen de les contrôler, celui de répondre. Alice dévora ces feuillets avec un émoi, avec un dégoût auxquels se mêlait une sorte de joie : n'était-ce pas le salut certain? le renvoi honteux de celui qu'elle traitait déjà de misérable? Pendant que Bernard lisait à son tour, penchée sur lui et soulignant de l'ongle les phrases qui l'avaient le plus frappée, elle disait :
— Quand père saura cela!... Lui qui n'a aucun soupçon!... Lui qui a confiance en cet homme!... Lui qui le croit loyal, irréprochable!... Ah! quand il saura!...
Plus renseigné, éclairé par plus de lueurs surprises de la vie, le jeune homme réfléchit un mo-
ment sur la liasse des feuillets enfiévrés. Alice eut la surprise de l'entendre répondre :
— C'est une singulière histoire!... Mais je n'en parlerai à père que si c'est indispensable, s'il ne veut rien écouter. Et j'ignore ce qu'il en pensera... Ces choses-là, vois-tu, tant d'hommes les excusent!... Tu ne sais pas!...
Délémont était sorti dès le matin en avertissant Jérôme qu'il ne rentrerait que pour le dîner. L'explication fut donc remise : il fallut recevoir Soutre, qui, à l'inverse du patron, comptait mettre à profit son dimanche, et venait déjeuner.
Il arriva rasé de frais, moustache en l'air, avec une cravate bleue, des bottines fines, des gants neufs, un gros bouquet blanc. Le bonheur débordait de sa puissante personne épanouie : tellement qu'il ne remarqua ni la froideur de sa fiancée, — qui d'ailleurs ne le gâtait guère par ses expansions l — ni le regard tragique d'Estelle, qu'il ne regardait jamais, ni la réserve pourtant manifeste de Bernard. Après le repas, en fumant seul avec lui dans la véranda, il se" mit à causer intimement, comme avec un frère. Il dit de ces choses gentilles qu'on trouve quand on est heureux. Il raconta ses projets, ses rêves : de bons gros projets, de bons gros rêves comme lui-même, familiaux, trapus, solides, qui, — naturellement, — voletaient autour
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de l'usine avec des grâces d'oiseaux de basse-cour.
— Gomme nous nous entendrons bien ensemble, n'est-ce pas, Bernard!... Nous nous connaissons depuis longtemps, nous savons ce que nous valor^-s tous... Peut-on rien imaginer de meilleur qu'une famille unie, où l'on s'apprécie, où Ton s'estime?...
Bernard ne put s'empêcher d'ajouter ;
— Où l'on n'a rien de caché les uns pour les autres.
Soutre ne comprit pas l'allusion. Il devint plus expansif. Un peu par bienveillance sincère d'homme très content, un peu pour pousser son beau-frère sur un terrain qu'il lui savait cher, il parla des réformes qu'on pourrait introduire dans la Bouteillerie, quand Délémont voudrait bien le permettre >
— Il y en a quelques-unes qui sont nécessaires. Je le reconnais. Le patron aussi le reconnaît. Seulement, il a ses habitudes. Il faudra l'y amener peu à peu. Nous y travaillerons tous. Ma femme nous aidera : elle est dans ces idées-là, elle est si bonne !
Il s'extasiait dès qu'il parlait d'elle. Bernard se trouvait gêné, ne pouvant rien dire avant d'avoir parlé à son père. Soutre ne se prêtant à aucune diversion, il se trouvait obligé de répondre, et se reprochait alors de manquer de franchise. Heureusement que le piano d'Estelle se fit entendre : il
jeta sa]dernièrc cigarette et entraîna son interlocuteur au salon.
La jeune fille berçait sa tristesse en jouant les valses de Chopin. Son jeu nerveux, vibrant, personnel en dégageait avec force l'inquiétude haletante : sous ses doigts, plus ardents qu'exercés, un tumulte de rythmes violents, de sons et de cris qui par moments semblaient des voix humaines, exprimaient les tempêtes d'une âme démontée. Bernard comprit seulement que sa sœur faisait des progrès. Elle, devinant leur approche, s'arrêta net. Son frère la félicita :
— Sais-tu que tu as un joli talent?... Si tu tra- ^ vaillais davantage, tu ferais quelque chose !... Continue] donc!... Vous aimez la musique, Soutre, n'est- cej pas?
Soutre n'en savait rien, n'ayant guère eu le loisir d'en écouter; mais, à cette heure, que n'aimait-il pas! Il s'écria donc, avec conviction :
— Oui, oui, je Taime beaucoup!
Et il tira péniblement de sa tête une longue phrase complimenteuse à l'adresse d'Estelle. Pendant qu'il la déroulait, Bernard s'éclipsa. La jeune fille, tout émue, voulut alors se remettre à jouer. Ses mains tremblaient, les notes dansaient devant ses yeux, elle jeta son cahier en disant :
— Non, non, je ne puis pas jouer quand on m'écoute!
Soulre aimait mieux en tout cas entendre le piano que faire la conversation. Il protesta :
— Moi qui vais entrer dans la famille!... moi qui serai presque un frère!...
Estelle ferma brusquement le piano dont toutes les notes vibrèrent :
— Vous comme les autres, vous comme tout le monde!
Il pensa : « Oh ! oh ! pas commode, la petite belle-sœur! » Elle s'était levée, toute faible, elle alla s'asseoir dans un coin du sofa. Il fallut bien la suivre, s'asseoir à côté d'elle, lui parler au hasard de ceci ou de cela. EtSoutre s'ingéniait à chercher des sujets, sans se douter que, quoi qu'il dît, elle entendait des chants divins et toute la musique des romances. Elle était heureuse, elle était jalouse, elle était folle, elle souhaitait ae mourir ; son secret sortait de ses yeux, de sa voix, de tout son être : elle en frémissait déboute, et brûlait d'être devinée, et le haïssait de ne pas comprendre. Son cœur volait vers ce cœur tout proche, qui ne battaitpas plus vite. Elle se réfugiait dans le silence, et lui, parlait toujours, d'une chose ou d'uneautre, en riant, par gaîté. Bientôt il en vint au sujet qui lui remplissait la tête :
— Pendant que nous sommes entre nous comme cela, mademoiselle Estelle...
Il lui prit la main, en bon frère, sans la sentir trembler.
— ...Je voiîdrais vous consulter sur une chose qui m'emJDarrasse... Parce que moi, vous savez, quand il ne s'agit plus de bouteilles.,, oh! quand il ne s'agit plus de. bouteilles, je n'y comprends plus rien... C'est à propos de la corbeille... de la corbeille de noces...
C'en était trop : la jeune fille se leva d'un bond irréfléchi, lui jeta un regard désespéré, sortit en xiourant. Abasourdi de cette fuite, il se demandait : *<( Qu'a-t-elle donc? Que peut-elle avoir? » et ne trouvait qu'une explication : « Drôle de fille ! » Du reste, il n'eut pas le loisir de poursuivre ce problème, dont il n'eût jamais atteint la solution : les Romanèche, invités à dîner, arrivaient dès trois heures — « pour profiter de l'après-midi ». — Ce furent des félicitations, des compliments, des embrassades, qui recommencèrent avec Alice dès qu'elle revint : supplice pour elle et pour Bernard, comédie obligée qui les humiliait à leurs propres yeux, et qu'il fallut jouer longuement.
Délémont ne revint qu'à la fin de l'après-midi. Bernard, qui guettait son retour, le suivit au' bureau, où il entra pour déposer quelques papiers.
Le jeune homme allait pour la première fois tenir tête à son père; mais depuis qu'il savait l'histoire de Catherine, celle des petits Italiens, la vaine démarche à la Direction du Travail, il le redoutait moins. Peut-être même avait-il hâte de résister à
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ce despote, dont il connaissait maintenant les points faibles. Confiant en l'excellence de ses intentions, forcé par les récents spectacles de juger son père, il osait entrer en lutte contre lui, avec respect encore, prêt pourtant à déployer une énergie que soutenait son grand amour du bien. Il attaqua le sujet sans préambule, pendant que le maître verrier classait ses papiers dans les cases de son secrétaire américain.
— Père, je voudrais te parler.
— Qu'est-ce qu'il y a, mon garçon?
— Il s'agit d'Alice... Écoute!... Quand tu l'as consultée, l'autre jour, pour ce mariage, elle n'a pas osé te répondre franchement. Mais voici : elle n'aime pas Soutre, elle ne veut plus l'épouser.
Délémont abaissa le tablier de son secrétaire, et se retourna :
— Qu'est-ce que tu me racontes là? Elle m'a dit juste le contraire, à moi î
— Rappelle-toi bien : elle ne t'a rien dit, elle t'a écouté et n'a pas répondu.
— Ne pas répondre, c'est une façon de répondre I
— Oh ! père, quand il s'agit d'une chose aussi grave!...
Délémont fendit l'air de sa main droite, et prit sa voix autoritaire, à laquelle, à l'usine, personne ne répliquait jamais :
— L'affaire est conclue depuis longtemps. Il ne
s'agissait que d'en avancer la date. C'est fait. Tout est en règle. Les bans vont être publiés; les fairepart peuvent être envoyés.
La netteté catégorique de cette notification excita l'énergie de Bernard. Loin de céder, il se raidit; sa riposte fut aussi nette, bien que le ton , restât déférent :
— Rien^de tout cela n'est irrévocable, beureusement! Ma sœur est habituée à penser aux autres plus qu'à elle-même, toujours prête au sacrifice; mais, cette fois, sa vie entière est en cause. Je lui ai répondu qu'on n'a pas le droit de disposer de soi contre son cœur...
— On n'a pas le droit de..., répéta Délémonl comme s'il avait peine à comprendre. C'était une consultation sentimentale, alors?... Dis donc, de quoi te mêles-tu?
Bernard acheva, sans perdre contenance :
— ...Et je lui ai offert de te parler. Délémont fit son geste habituel, qui tranchait
tout.
— Inutile, mon petit ami : je sais mieux que toi ce qui lui convient.
— Chacun est juge de son bonheur, père!
— C'est à savoir !
— Une jeune fille n'est pas un objet de commerce : elle a un cœur, une volonté; son instinct l'avertit de ce qui est mauvais pour elle. Eh bien I
Alice a la certitude que Soutre n*est pas le mari qu'il lui faut.
— Et moi, mon garçon, j'ai la certitude contraire. Soutre lui convient parfaitement. Je le connais depuis quinze ans. Je l'ai vu grandir. A l'usine, il est un collaborateur hors ligne : je n'en ai jamais eu de pareil !
— C'est une raison pour le garder à l'usine, en le bien payant : en est-ce une pour lui donner ma sœur?
— Certainement!
— Oh!...
— D'ailleurs, il y en a d'autres. Soutre a des qualités de premier ordre. Des qualités de cœur, j'entends! De plus, il est honnête homme, dans tout le sens du mot : c'est quelque chose, par le temps qui court.
Délémont, peu à peu, avait élevé la voix. Il voulut terminer l'entretien, et fit un pas verslaporle. Son fils l'arrêta, en disant, la voix cinglante, de toute son énergie :
— Non ! Soutre n'a pas de cœur, il n'est pas honnête homme! Je l'ai cru comme toi. A présent, je sais qu'il est hypocrite, lâche et menteur. Et je le prouve. Bien qu'il se regardât depuis longtemps comme le fiancé d'Alice, il a séduit une jeune fille. . Maintenant, il la lâche brutalement, sans la revoir, comme on ne renverrait pas une servante. Gela
est-il d'un homme de cœur? cela est-il d'un honnête homme?
En l'écoutant, Délémont se troublait : l'homme le plus accoutumé pour son compte aux compromissions de la vie hésite à initier ses enfants à ce triste savoir. Il senlait l'impossibilité de répondre oui à la question si nettement posée. D'autre part, tergiverser, laisser entendre qu'on ne met pas <( l'honnêteté » dans ces choses-là, n'était-ce pas découvrir à ce loyal garçon un champ honteux de vice et de misères? Le père essaya d'éluder la question :
— Gomment sais-tu cela? demanda-t-il.
— Peu importe! nous le savons.
— Nous?... Qu'est-ce à dire?... Alice aussi?
— Oui.
Quelques secondes tombèrent, dans un de ces silences où deux êtres attachés par les plus solides liens s'éloignent l'un de l'autre en sentant que chaque pas tend la chaîne, qu'elle va rompre, qu'il n'y aura bientôt plus entre eux, dans l'espace élargi, que la douloureuse mésentente d'âmes parentes et dissemblables. Délémont ne cédait jamais. Il se redressa, regarda son fils dans les yeux, et dit :
— Je le savais : Soutre m'avait averti, loyalement.
— Tu le savais?... Est-il possible!...
Bernard mit dans ce cri un tel accent de déception et de reproche, que le père sentit monter à sa gorge le dégoût de toutes les bassesses côtoyées^ acceptées, commises. Mais il en avait tant vu autour de lui, et sa propre vie en était remplie. 11 ne pouvait qu'en subir le joug, en invoquant pour Talléger la leçon de son expérience :
— Écoute, mon ami, reprit-il d'une voix conciliante, sans le regarder, on s'habitue peu à peu à prendre les choses comme elles sont, les hommespour ce qu'ils valent. Personne n'est parfait. Chacun a des faiblesses à se reprocher. Tu le sauras peut-être un jour. Pour le moment, tu as les illusions de ton âge. C'est très bien : tâche de les garder le plus longtemps possible ! Sois sévère pour toi tant que tu voudras : ne le sois pas trop pour autrui!... Je n'excuse pas ce pauvre Soutre, bien sûr... Ou plutôt, je ne le juge pas. Ses affaires leregardent, après tout!... Il m'a promis de rompre avec cette personne : je vois qu'il a tenu parole : que veux-tu que je lui demande de plus?... C'est elle qui t'inquiète, peut-être?... Tu penses à son chagrin? Ah ! mon cher, c'est pousser la bonté trop loin !... Chacun pour soi, que diable ! Ce n'est pas le premier roman qui se dénoue ainsi; ce ne sera pas non plus le dernier. On pleure un peu, on se console,... et on recommence! A moins qu'on ne se marie et ne devienne une bonne mère de
famille : ce qui se voit quelquefois, mon brave!
Quelle révolte de telles paroles ne suscitent-elles pas dans une âme généreuse? Pourtant elles n'expriment que cette commune sagesse, que développent au jour le jour les capitulations successives de nos faiblesses, les transactions quotidiennes avec la réalité. Bernard, averti déjà par le contact de camarades moins idéalistes, le sentait bien. D'un autre homme, elles l'eussent simplement froissé. Tombant de la bouche paternelle, elles rindignèrent par leur cynisme autant que par leur cruauté, elles soulevèrent ses juvéniles colères contre les forces ambiantes qui courbent, faussent et abaissent ainsi les cœurs.
— Eh bien, non! s'écria-t-il, non, non!... Si c'est la vie, comme tu dis, je la méprise, je crache sur elle!... Ni Alice ni moi nous ne la comprenons, nous ne voulons la comprendre ainsi ! ' — Apprenez d'abord à la connaître, enfants que vous êtes!... Elle serait impossible, vois-tu, si l'on n'y mettait un peu d'indulgence, pour les autres sinon pour soi-même.... Soutre a été faible, je te l'accorde, . . . coupable, si tu y tiens ! . . . Mais c'est dans des choses où presque tous les hommes le sont.... Est-ce une raison pour rompre un mariage depuis longtemps décidé?... Ma foi, non !... Une histoire comme la sienne, un simple péché de jeunesse : il n'y a pas de quoi gêner sa vie !. .. Ce garçon aimera
sa femme : il l'aime déjà!... 11 sera un excellent mari... Non, non, je n'entends pas changer nos projets!...
Sa voix reprenait l'accent despotique : il regrettait sa demi-faiblesse et des explications trop longues pour son autorité. Bernard fit le calcul rapide des chances qui lui restaient, n'en crut voir que dans l'énergie, prit promptement un parti :
— Ainsi, père, tu ne veux pas rompre avec Soutre?
— Certes non!
— Eh bien, je l'informerai de ce qui se passe. S'il a conservé la moindre délicatesse, il se retirera.
Pris par surprise, Délémont répliqua :
— Je te défends de lui dire un mot de cela !
Ni son regard irrité, ni son ton péremptoire n'en imposèrent au jeune homme, qui déclara :
— J'aurai le regret de ne pas obéir, mon père. Ce sera la première fois.
Le ton et l'attitude affirmaient une possession de soi si calme, une résolution si tranquille, que Délémont en subit l'ascendant. Plus étonné que fâché, peut-être, de se voir tenir tête, il pensa : « Voilà qui promet un homme ! » et cette réflexion flatta son orgueil paternel aux dépens de sa vanité. Mais il ajouta aussitôt : « Je veux pourtant avoir le dernier mot! » Comprenant que ce ne serait pas
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par la force, il changea ses batteries : sa physionomie revêlit un instant une expression rusée, puis se détendit; il reprit son masque de bonhomie, et dit :
— Parle à Soutre, mon garçon, parle-lui, si tu veux!... Oui, va lui parler !... Tu livreras une belle bataille à des moulins à vent!... Et pour des prunes, si tu veux mon avis!... Je connais ta sœur: elle n'est point une héroïne, elle a du bon sens, elle ne s'entêtera pas longtemps dans vos sottes idées... Quanta Soutre, c'est un homme d'affaires; il a été à bonne école : il sait ce qu'il veut; il ne lâche pas ce qu'il tient; il ne laissera pas déranger ses projets par des enfants qui désobéissent. Va lui parler : tu en seras pour tes frais d'éloquence !
La cloche du dîner sonnait pour la seconde fois. Il prit un ton presque badin pour conclure :
— Sais-tu que je n'ai pas déjeuné, moi?... C'est ainsi : pendant que vous coupez des cheveux en quatre, je cours ou travaille pour vous, le dimanche aussi bien que les jours ouvrables. Aussi j'ai une faim de loup!... Allons, viens penser à tout ça les pieds sous la table !
Sans les Romanèche, ce dîner de fiançailles eût été lugubre; mais Glaire y apportait ses expansions de gentille linotte au babil toujours prêt; les quatre garçons faisaient du bruit avec leurs assiettes, avec leurs couteaux, avec leurs verres^
avec leurs mâchoires. Quant à Maximilien, il se piquait de se mettre toujours en harmonie avec îes circonstances : un mariage étant a priori un événement heureux, avec une teinte de solennité, il s'appliquait à exprimer ces deux nuances par ses propos et par les jeux de sa physionomie. Sa figure, parfois revêche, souriait donc avec aménité; son regard s'attendrissait paternellement en se posant sur les fiancés, s'imprégnait d'une malice indulgente en rencontrant celui de son beau-frère, s'efforçait d'encourager sa belle-sœur, indifférente comme de coutume à ce qui l'entourait et plongée dans ses sombres idées. Évidemment, il voulait qu'Alice, Estelle, Soutre et Bernard pensassent : « Ah ! cet oncle Romanèche, quel homme supérieur, et comme il comprend tout ! » De temps en temps, sa main soignée, un peu grasse, très poilue, rabattait sa barbe agressive, dans un geste d'apaisement, qui réclamait l'attentron ; et sa voix égale, qui caressait ses phrases comme un gourmand caresse un fruit mûr avant de le savourer, lançait quelque aphorisme :
— Le mariage est une association libre entre deux êtres libres, conclu sous la surveillance rassurante de la Loi. Il n'est point un mystère comme certains esprits superstitieux le croient encore. Mais il est un acte important, puisqu'il affirme à la face de tous la volonté de fonder une famille,
c'est-à-dire de continuer la chaîne perpétuelle des êtres. N'y voyez pas un acte égoïste, isolé ! Au contraire : il représente la première initiation à la vie collective, qui est la véritable vie humaine, où l'on n'existe plus pour soi seul, mais pour la famille par l'affection, pour l'ensemble par la solidarité !
A ce mot, qu'il aimait à prononcer avec une certaine emphase, il inclinait son buste sur la table, il levait la main comme pour bénir. On eût dit qu'il officiait, en fidèle de Robespierre, en bon sectateur de la religion laïque qu'il était dans l'ame. Et il allait toujours, semant des paroles qu'il jugeait appropriées, sans se douter qu'elles dissonaient toutes. Du reste, il ne ralentissait pas pour cela son bel appétit, et accompagnait ses propos de nobles rasades : un petit excès de temps en temps convient aux hommes de pensée, comme l'a reconnu jadis l'École de Salerne. 11 faisait volontiers les siens chez son beau-frère, qui possédait une bonne réserve de vin de Corton, pour lui montrer qu'une saine gaîté n'est point incompatible avec la contention d'esprit.
Ce fut lui qui, dans la soirée, pria Estelle de se remettre au piano :
— La musique est bonne à entendre quand on est dans la joie! dit-il. Elle est la sœur de la poésie, qui doit imprégner tous les actes de la vie.
La jeune fille résista longtemps, finit par céder, et, jetant à Soutre un long regard que Glaire seule remarqua, reprit ses valses de Chopin. Elle joua la troisième de son cahier, celle dont le prélude est une plainte si douce : les louches pleuraient sous ses doigts nerveux, comme des voix humaines. Au moment où la plainte cesse, où le rythme se précipite, où part et tourne la danse, ses forces la trahirent : elle éclata en larmes, et s'évanouit.
Ce fut une minute de confusion, chacun courant chercher de l'eau, des sels, du vinaigre. Pendant que les femmes se pressaient autour d'elle, Romanèche dit à son beau-frère effrayé :
— Cette enfant est une artiste : la musique lui fait mal, et elle l'adore! On souffre toujours de ce qu'on aime trop...
Quand Estelle rouvrit les yeux, sa sœur aînée lui bassinait le front. Elle l'écarta d'un geste inconscient, en balbutiant comme dans un rêve :
— Non, non, pas toi !... Toi ! oh ! non !... Claire, qui voyait courir le vent et l'oubliait
d'ailleurs aussitôt passé, souffla dans l'oreille de son frère :
— Cette enfant serait-elle jalouse, Alcide?... Serait-ce possible?...
Délémont, qui s'était rassuré, répondit :
— Ton mari dit que c'est la musique. Moi, je crois que c'est la chaleur, tout simplement !
Et il affecta de tourner la chose en bagatelle.
L'évanouissement d'Estelle abrégea la soirée : on ne pensait qu'à cela; on craignait de la fatiguer; les quatre garçons tachaient de jouer en silence. Romanèche essaya vainement de retrouver un peu d'entrain : les phrases qull lança ratèrent €omme des fusées qui font long feu. Enfin, il s'écria, en tirant sa montre : '
— Dix heures! déjà!... Et le travail de demain!... Pendant qu'on prenait congé les uns des autres,
Délémont entendit son fils dire à Soulre :
— J'ai à vous parler ; je vous accompagne. Aussitôt il s'avança, et se dressa sur la pointe
des pieds pour frapper amicalement sur l'épaule du géant :
— Soutre, mon ami, ne prenez pas au tragique €et éccrvelé !... N'oubliez pas que c'est un enfant, malgré ses quatre poils au menton... Et vous savez qui commande ici, n'est-ce pas!
Les deux jeunes gens sortirent ensemble, derrière la troupe bruyante des Romanèche. La claire nuit d'hiver les enveloppait de silence et de fraîcheur. Les étoiles brillaient au ciel, les lumières aux étroites fenêtres serrées de la Cité ouvrière. Dans le chanlier ouvert rougeoyaient les fours ; leurs rayonnemens éclairaient des silhouettes actives autour des ouvreaux. Devant le portail, un tramway s'arrêta pour prendre les Romanèche : son
bruit s'éteignit au bout du pont. Alors Bernard, arrêtant Soutre au milieu de la chaussée solitaire, lui dit avec cette netteté de paroles qui moulait si strictement la franchise de sa pensée :
— Voici ce que j'ai à vous dire, Soutre : nia sœur désire que vous lui rendiez sa parole. Ce n'est pas l'avis de mon père, qui prendra votre parti. Mais Alice s'adresse à votre loyauté : elle ne pourra jamais vous aimer...
Le géant se courba comme sous une main de fer, qui brisait sa vigueur. Un dernier coup l'acheva :
— Et, comme elle est au courant de toutes vos histoires, elle ne pourrait pas même avoir pour vous de l'estime.
— Où donc esl M. Soulre, Lustreau?
Le contremaître regarda autour de lui comme s'il cherchait une épingle, et répondit ;
— Je ne l'ai pas vu ce matin, monsieur Djlémont, je crois qu'il n'est pas venu.
— Pas venu?... Sans avertir?...
Jamais Soutre ne manquait à son ouvrage : que s'était-il donc passé, la veille, entre Bernard et lui? Un homme de sa sorte, élevé à ces deux écoles du travail et de la peine, ne peut s'émouvoir aux idées romanesques d'un lycéen de dix-huit ans !... A moins que la petite femme hien douce... Hé! hé! peut-on jamais savoir ?... — Uti billet arriva dans la matinée. Soutre s'excusait de son absence : préoccupé, disait-il, de choses graves, il y voulait réfléchir avant de rentrer à l'usine. —
Soutre réfléchissant! Encore une nouveauté : le caprice de la nature avait réduit au minimum possible la matière cérébrale qui régissait ce corps puissant; et Soutre n'agissait guère que par la force des habitudes ou par celle de ses instincts, qui n'étaient pas mauvais, heureusement.
Quelque étrange que le fait parût à Délémont, il était vrai : Soutre réfléchissait. Il soufl"rait, plutôt, mesurant sa perte, maudissant le « hasard » inconnu qui avait averti cet inflexible Bernard, passant de la colère à la mélancolie. Il se jurait de ne jamais revoir ni l'usine, ni la maison, ni aucun denses habitants, ni celle qui était la cause initiale de son malheur : car il lui en voulait plus qu'à personne, à la pauvre fille dont il ignorait pourtant la lettre délatrice. Un détail bien léger aiguisait son chagrin : dans les catastrophes imprévues qui fondent sur nous, il y a souvent ainsi un petit trait empoisonné qui, n'atteignant que l'amour-propre, avive pourtant la blessure du cœur. Les billets de faire-part devaient être envoyés tous ensemble, dans le courant de la semaine; or, Soutre n'avait pas résisté au désir de mettre à la poste, la veille au matin, celui qu'il destinait à Burier. Depuis leur rencontre sur le pont, il pressentait confusément que l'inspecteur portait intérêt à sa fiancée : c'est pourquoi il tardait à ses rancunes accumulées d'asséner au
rival ce coup de massue, en échange de tous les coups d'épingle reçus du fonctionnaire. Et voici que l'arme se retournait contre lui ! Ah ! si du moins, dans la perte irrémédiable de ses espoirs, il pouvait rattraper la fâcheuse enveloppe!... Mais elle avait fait son chemin : à l'heure où il formait ce vœu stérile, le destinataire, en rentrant, la prenait dans la loge de sa concierge.
Il la parcourut avec ce sourire amer qui accueille parfois une nouvelle dont on souffre sans avoir le droit de s'en étonner : ses prévisions se réalisaient au pire, quel dommage! D'ailleurs, plus tôt ou plus tard, « cela » devait finir ainsi. En jetant le papier froissé dans sa cheminée, il murmura quelques paroles dédaigneuses à l'adresse du rival heureux qu'il avait jugé depuis longtemps : une simple brute. Il passa une mauvaise nuit, inquiet, ias, désolé, jaloux : des souffles de colère et de haine, charriant des idées de vengeance, le fouettaient comme les rafales d'un vent méchant; et son bon sens lui démontrait en même temps qu'il ne pouvait s'en prendre à personne de son malheur, que l'événement rentrait dans la logique de la vie, que ceux qui le frappaient ne faisaient que suivre, simplement, sans malice, la ligne de leur destinée. A force de ruminer ces contradictions en se retournant dans son lit, il finit par se calmer et s'endormir. Quand il s'éveilla, sa
première idée fut de cacher son mal : à cet effets qui lui parut tout à coup très important, il décida d'aller sans retard à l'usine, moins pour remplir sa fonction que pour leur montrer à tous un front tranquille; même il se promit de féliciter Soutre, poliment.
Depuis quelque temps, l'inspecteur ne visitait plus la Grande Bouteillerie qu'avec une prévention favorable. Cette prévention, certes, ne l'eût point arrêté, le cas échéant, dans l'accomplissement de ses devoirs; mais elle l'empêchait peutêtre de s'irriter assez fort contre les roublardises de Gotio, de les percer à jour, de condamner sans merci la passivité rusée de la direction qui croyait parer à tout en ne voyant rien; elle prêtait à Délémont une patriarcale bonhomie qui expliquait son antipathie contre les lois nouvelles, dont la bienveillance arbitraire d'un patron de l'ancien modèle peut être gênée presque autant que son égoïsme; en un mot, elle tendait à substituer les indulgences de la sympathie aux rigueurs de l'état de guerre. Le billet de faire-part changea le cours de ces dispositions. Gomme si ses yeux se dessillaient, il revit les choses sous leur aspect premier : les esprits honnêtes peuvent bien se mettre en garde contre l'action de faits concrets et tangibles qui risquent de les attirer hors du droit chemin; ils sont parfois sans forces contre les suggestions
276 UN VAINOUEUR
insidieuses des déceptions qu'on ne s'avoue pas, des blessures qu'on se cache à soi-même, des deuils muets que l'orgueil nous force d'enfermer dans nos cœurs.
Quatre des petits porteurs italiens venaient précisément d'être changés, le matin même. Du premier coup d'œil, Burier vit que leurs remplaçants étaient de toute évidence en sous-âge : d'une gracilité, d'une faiblesse que soulignaient leur air eiïaré, leur gaucherie, leui^ embarras. Il essaya de les interroger et n'obtint rien. Les regards ironiques de Gotto l'agacèrent plus qu'à l'ordinaire : le drôle semblait positivement se moquer de lui. Appelé d'un signe, il accourut, obséquieux.
— lié! moussu, vous voulez quelque soze?... Burier lui dit, en lui tournant le dos :
— Je voudrais la fin de cette comédie.
Et, sans s'inquiéter des protestations du négrier, qui dévidait un chapelet d'impudents mensonges, il se rendit au bureau, où Délémont étudiait les plans d'une machine à souffler les bouteilles. Il demanda les nouveaux carnets, les ouvrit, crut distinguer sur deux d'entre eux des traces de grattage. Aussitôt il se mit à les examiner avec plus d'attention. Délémont le vit les retourner dans tous les sens, et sourit, sans inquiétude. « Toi, pensa l'Inspecteur, tu riras jaune, bientôt. » Les chilfres des années avaient été changés.
Trois jours auparavant, cette découverte eût causé à Burier une impression très pénible, puisqu'elle l'obligeait à signaler des faits dont la gravité dépassait de beaucoup celle des contra7 ventions coutumières. Ce jour-là, son émotion fut plutôt agréable. Ses sentiments ne l'eussent jamais empêché d'accomplir son devoir; mais, à cette heure, il y mettait une âpreté joyeuse de limier excité, à langue rouge. En prenant ses notes dans son calepin, il se dit : « Ce sera mon cadeau de noces! » Cette idée de rancune le fit sourire méchamment.
Délémont, qui l'observait du coin de l'œil, demanda :
— Vous allez verbaliser, monsieur l'inspecteur?
— Mon Dieu, oui, monsieur Délémont.
— Pourtant, ces carnets sont en règle, comme les précédents.
— Oh! mieux que les précédents!
— Eh bien, alors?...
Imprudemment, le maître verrier ajouta :
— Je les ai examinés, ces carnets-là. Soutre aussi.
— Ah! vraiment! Vous n'y avez rien remarqué d'insolite?
— Non, rien.
Délémont était de bonne foi : depuis si longtemps il fermait résolument les yeux, que les grattages lui avaient échappé.
— Et vous? demanda-t-il.
— Oh! moi, vous savez, c'est mon métier de chercher la petite bete.
Il se leva, en prenant sa serviette. Debout, il se rappela qu'il s'était promis de féliciter Délémont. Il y renonça. « Non, se dit-il, j'enverrai ma carte ! » Au moment où il allait saluer et partir, le maître verrier frappa sur le plan étalé devant lui, en disant :
— Quand nous aurons notre machine à souffler, monsieur l'inspecteur, nous vous ferons des loisirs!
— Ce sera tant mieux pour tout le monde, monsieur. Au revoir, en attendant!
— Oui, monsieur l'inspecteur, au revoir!
En se dirigeant vers le grand portail, Burier aperçut la fine silhouette d'Alice, sous la marquise de la maison. La jeune fille se retourna par hasard. Il la salua gravement. Elle répondit en inclinant la tête. Il eut l'impression qu'elle le çuivait des yeux. Un peu plus loin, il rencontra Soutre, qui se décidait à venir à l'usine. La vue du rival heureux lui rappela sa résolution de bravoure : il s'avança la main tendue, le sourire aux lèvres :
— Monsieur Soutre, je vous félicite!
Le géant, confus, pliant les épaules dans un vain effort pour se faire petit, rougit, balbutia.
finit par dire, en accompagnant sa requête d'un regard suppliant :
— Non, monsieur l'inspecteur, ce mariage ne se fera pas!... 11 est survenu... des obstacles... Et même, excusez-moi!... je voudrais vous demander une chose;... c'est de garder le silence sur la communication que je vous ai faite,... et de détruire le faire-part!
Il ajouta, pileusement :
— C'est le seul qu'on ait envoyé!
Burier comprit, sourit, promit, — bon prince. L'autre, qui se confondait eil remerciements, finit par lui prendre la main, dans un besoin d'effusion qui effaçait ses rancunes, en murmurant :
— Quand on a passé si près du bonheur,... si près!...
Pour la seconde fois, les impressions de Burier changèrent ; tout à l'heure, il haïssait Soutre; en le quittant, il le plaignait presque : « Pauvre diable! il a l'air touché... » Une folle espérance réblouit comme un éclair. Il se rappela les carnets, — l'éclair s'éteignit : il portait déjà la peine de s'être réjoui du mal d'autrui, puisque cette affaire allait le mettre en état de guerre avec Délémont, et, par conséquent, l'éloigner davantage encore d'Alice. A vrai dire, il pouvait l'étouffer. La tentation l'en effleura. Il la repoussa bien vite, et attendit mélancoliquement son hirondelle
sur le ponton, en regardant monter dans l'air gris les fumées noires des hautes cheminées...
Pendant ce temps, Délémont, bourru, grondait Soutre au milieu de la cour :
— Eh bien, mon garçon, qu'est-ce qui vous arrive? On a eu besoin de vous, ce matin!
— Pardonnez-moi, monsieur Délémont, je n'avais pas le cœur à l'ouvrage!
Il dit cela d'un air de chien battu, en rentrant le cou, avec un regard navré; en sorte que Délémont se fit bonhomme pour le réconforter, tout en le poussant vers le bureau.
— Qu'est-ce que vous me chantez là?... S'agit-il de ce que Bernard a dû vous dire hier soir?... Des enfantillages, mon cher!
Soutre s'arrêta, en dégageant son bras :
— Des enfantillages, monsieur Délémont?... Oh! non, non, par malheur!
— Enfin, que vous a-t-il conté?...
Soutre répéta mot pour mot les notifications de Bernard : ces petites phrases nettes, incrustées dans sa mémoire comme les termes d'un arrêt de mort, qui depuis douze heures y tournaient, s'étiraient et se déformaient sans répit.
— Et vous lui avez répondu?...
— Rien, monsieur Délémont!
— Gomment, rien?
— Tout s'effondrait. Qu*aurais-je pu dire !
— Hé! n'importe quoi!... Quelque chose, enfin!... On se défend, on nie, on gagne du temps!...
Il coupa l'air de son geste autoritaire, et continua : f
—- Vous ne savez donc pas à qui vous avez affaire, avant tout? Vous me connaissez, pourtant, depuis quinze ans que vous me voyez à l'œuvre ! Avez-vous pu croire un instant que, s'il y a conllit entre mes enfants et moi, je leur laisserai le dernier mot? Je suis encore le maître, sapristi ! et vous avez ma parole ! Que vous faut-il de plus?... Il n'y a rien de changé à nos arrangements î
Sur ces mots, il lui reprit le bras et voulut l'emmener, comme si la difficulté était résolue. Soutre, masse immuable, ne bougeait pas, les yeux à terre.
— Oh! monsieur Délémont, dit-il, si ça ne dépendait que de vous... Ah! si ça ne dépendait que devons, je sais bien, je sais bien... Seulement, il y a... Mlle Alice !
— Ma fille? nous allons voir ça !
Le maître verrier fit-demi tour, et se trouva face à la maison :
— Venez ! Nous allons lui parler tout de suite ! Soutre resta immobile, en secouant sa bonne
grosse tête que tant de soucis compliqués labouraient depuis la veille :
— Après ce que m'a dit Bernard, monsieur Délémont,... ah! voyez-vous, je sens bien que cela
serait inutile!... Yous comprenez, je croyais qu'elle avait un peu d'affection pour moi , puisque. . . puisqu'on était d'accord, quoi !... Mais si elle n'en a point?... Je ne veux pas qu'on la force, vous comprenez !... D'autant plus qu'il y a... cette maudite histoire,... ah! cette histoire!
La petite voix ne fut plus qu'un souffle :
— Je n'oserai jamais reparaître devant elle!...
— lié! mon cher, comme vous exagérez!... Quelle imagination!... Où l'avez- vous prise? Jamais je n'aurais cru que vous en aviez aulanl, ma parole!... Raisonnez un peu, que diable! au lieu de vous emballer ainsi!... On sait bien que tous les hommes ont des histoires... Alors?... Vous avez rompu, n'est-ce pas?... Donc, c'est fini!... Laissez-moi expliquer le cas à ma fille... Vous connaissez ma lactique : vite et droit, dans ces Affaires-là comme dans les autres !.,.
Soutre n'eût demandé qu'à le croire. Mais un instinct très sûr l'avertissait qu'Alice ne changerait pas, ou que, si elle cédait à la pression paternelle, ils n'auraient devant eux qu'une existence misérable, corrompue à l'origine par la violence, la rancune et le mépris. Ce sentiment, qui le dirîgeait, était un peu complexe pour son intelligence gourde, pour sa langue malhabile. 11 essaya pourtant de l'expliquer, en disant :
— Vous êtes bien bon, monsieur Délémont,...
oui, vous êtes bien bon!... Mais, voyez-vous, cela n'est pas possible ! Oh ! je ne me trompe pas, allez!... J'y vois plus clair que je ne voudrais!... Cette maudite histoire a tout changé !... Mlle Alic/3 ne veut plus de moi... Et moi, je ne la veux pas contre son gré... Et après ce qu'elle a dit à son frère,... et après ce que son frère m'a dit,... oh î c'est bien fini, je vous assure !...
11 poussa un gros soupir et reprit :
— Aussi, j'aime mieux ne plus la revoir!... Plus jamais, j'aime mieux ça !... Je ne retournerai pas chez vous, monsieur Délémont !... Ce n'est pas par ingratitude, voyez-vous, c'est parce que... parce que ça me ferait trop de peine !... Et quant à l'usine,... quant à l'usine..., pardonnez-moi..., mais j'aime mieux n'y pas revenir -non plus!...
Au coup imprévu, le patron leva ses deux bras et les laissa retomber dans un geste de stupeur. Lustreau s'approchait pour demander quelque chose; il le renvoya :
— Plus tard, Lustreau, vous voyez bien que je suis occupé.
Et, revenant à son interlocuteur, qui n'osait pas le regarder :
— Est-ce que j'ai bien entendu, Soutre?... Ma parole, je n'en crois pas mes oreilles !... Vous que j'ai toujours tenu pour un homme de bon sens !... Est-ce bien vous qui parlez de quitter l'usine?...
284 UN VAINQUEL'K
Mais l'usine, c'est voire carrière, votre avenir, votre fortune !... Admettez un instant que ma fille s'obstine, ce que je ne crois pas,... ou que vousmême, par une délicatesse mal comprise, vous persistiez dans ces idées... absurdes, mon cher, absurdes ! En quoi cela pourrait-il changer nos autres relations?... Vous savez bien que je n'ai personne sous la main pour vous remplacer,... et que je n'ai pas la moindre envie de chercher quelqu'un, je vous assure!... Vous-même, où retrouverez-vous l'équivalent de ce que vous avez ici?... Nous sommes habitués l'un à l'autre... Depuis quand est-ce qu'on dérange ses affaires pour un mariage manqué?
Soutre le laissait dire, mais continuait à secouer la tête avec une obstination triste, en homme qui a pris un parti, et veut s'y tenir.
— J'ai besoin de vous plus que jamais, poursuivit l'autre, je ne vous l'envoie pas dire !... Vous avez ma confiance, vous êtes un bon employé, fidèle, intelligent dans votre partie... Vous n'allez pas me lâcher comme ça!... C'est impossible!... Votre intérêt vous le défend ! ... Et la reconnaissance aussi, sapristi!...
Plus accoutumé à donner des ordres qu'à discuter, il était à bout d'arguments, et il voyait bien que, Soutre restant inébranlable, il en serait pour ses frais d'éloquence. L'obstacle irrita son tempe-
rament combatif : il ne songea plus qu'à triompher, à tout prix, de cette obstination. Comme il cherchait de nouveaux arguments, il se rappela la singulière idée de sa sœur Claire, la veille, à propos d'Estelle, il la saisit à tout hasard, sans la peser, et la lança:
— Et puis, vous savez,... j'ai une autre fille, après tout !
Ce fut au tour de Soutre à se demander s'il avait bien entendu. Déjà le patron continuait, avec sa verve qui voulait tout emporter :
— Estelle ! Vous ne l'avez jamais regardée?... Naturellement vous n'y pensiez pas!... Peut-être qu'elle ne dirait pas non, celle-là!... Ma parole, je crois qu'elle ne dirait pas non !
— Ah ! fit Soutre, c'est Mlle Alice que j'aimais !
Malgré son respect, il trouvait cette offre choquante; il blâmait en pensée ce père tellement accoutumé à subordonner sa famille aux affaires, qu'il en oubliait dans un tel débat la plus élémentaire délicatesse. On procède ainsi dans le commerce : vous ne voulez pas des « bordelaises? » voici des « bourguignonnes, » ou des « allemandes, » si vous préférez ! C'est très bien, mais on ne change pas de fiancée comme de valseuse dans un bal ! Pendant qu'il pensait ainsi, l'autre poussait sa pointe :
— Oui, oui, je sais que vous êtes un brave garçon, que vous avez des sentiments très déli-
cats!.,. Raison de plus pour que je lionne à vous, mon cher !... Dame ! les employés dont on est sûr ne courent pas les routes !... Les gendres encore moins !... Et ça convenait si bien pour l'usine!... Alice vous plaisait depuis longtemps, je sais... Mais Estelle... lui ressemble !... Ma parole, elle lui ressemble !... Quand elles étaient enfants, je les confondais quelquefois, comme des jumelles !... Regardez-la donc, en passant, sans en avoir l'air... Et puis, prenez quelques jours pour réfléchir... Pas de coup de tête, je vous en supplie ?... Dans votre propre intérêt, Soutre!... Youlez-vous un petit congé?... Une semaine?... C'est ça, entendu, jusqu'à lundi prochain !... Rentrez chez vous, promenez-vous, faites de l'exercice pour vous éclaircir les idées... Quand vous serez remis de vos émotions, nous reprendrons l'entretien!... D'ici là, je me charge de votre besogne... Vous resterez, Soutre, c'est moi qui vous le dis.
Tout ému de cette insistance, Soutre balbutiait : — Ah! monsieur Délémont! je vois bien que vous tenez à moi... Et ça me fait honneur!... Et moiaussi, je tiensàvous, allez!... etàl'usine!... Et, si je vous quitte, came fera gros au cœur, allez!... 11 sentait déjà, en s'éloignant, que cette volonté despotique à laquelle une si longue obéissance l'avait comme adapté le ramènerait au bout de la semaine, par le chemin coutumier.
Quelques jours passèrent. O.i ne parlait de rien. On comptait sur le silence pour expliquer ce qu'on aimait mieux taire. Excepté pour Tinconnue, il n'y avait pas en jeu de passions violentes : Tapaisement pouvait donc se faire. Alice, délivrée, respirait mieux. Estelle espérait, sa jalousie en répit. Quant à Soutre, il n'attendit pas la fin de son congé pour rentrer à l'usine, avec un air docile de chien vagabond qui vient se remettre au collier. Délémont l'accueillit comme si rien ne se fût passé, avec une pointe d'ironie qui semblait dire : « Hé ! je savais bien, je vous attendais... » Il le vit se remettre au travail, renouer ses habitudes, reprendre sa bonne figure tranquille, puis profila du dîner du jour de l'an pour le ramener à la maison :
— Gomme lesautres années !... Pourquoi pas?... D'ailleurs, ilyauralàlesRomanèche, et mon espèce
de neveu, vous vous rappelez? qu'on a invité pour les vacances... Vous serez tout à fait à l'aise, et il faut bien un jour recommencer!
Soutre, un peu honteux, céda après un simulacre de résistance. Personne ne s'étonna de le voir arriver, avec ses bonbons de chocolat traditionnels. Seulement, tandis que le petit Yalentin héritait de sa place à table, à côté de l'ainée, on lui donna' pour voisine Estelle. Il la trouva jolie, sympathique, fut bientôt gagné par le magn»'tisme de l'amour qui se cache et se laisse deviner. Sa gène fut courte : Alice l'avait accueilli avec simplicité; Bernard, en lui tendant une main un peu dédaigneuse; Claire, avec des regard malicieux, mais encourageants. Quant à Romanèche, il ne pensait plus aux fiançailles rompues, non plus qu'à ses beaux aphorismes sur le mariage. Do graves événements, survenus dans rinieivallc, l'avaient- excité : la campagne ouverte contre les anarchistes après l'attentat Vaillant venait d'aboutir, le matin même, à des arrestations dont on ignorait encore le nombre, à des perquisitions dans tout le pays, — et des journaux disaient que ce n'était qu'un commencement, [l ne pouvait penser qu'à cela, ni parler d'autre chose. A peine à table, il s'échauffa :
— Vous avez lu les journaux, ce matin? Vous avez vu?
UN VAliNQUEUR 289
— Ma foi, non! répondit Délémont. Et vous, Soutre?
— Oh! moi, je ne lis jamais que les journaux du soir!... Et aujourd'hui, justement, je n'y ai pas pensé.
Bernard seul dit qu'il était au courant. Romanèche, frémissant, se mit à raconter ce qu'il savait : l'opinion préparée depuis une quinzaine par des informations tendancieuses, la rafle organisée dans le plus grand secret, et puis, en guise d'étrennes, cette surprise :
— Une monstruosité ! Un vrai coup d'État ! Délémont corrigea, d'un air malicieux :
— Dites plutôt un coup de filet !
Son goût pour les gouvernements à poigne triomphait. Romanèche, penché sur la table, la barbe en avant, cria :
— Mais la légalité?... Mais la justice?... Qu'en faites-vous?
Les deux mains appuyées sur la nappe, en attendant la [dinde truffée que Jérôme servait, rassuré dans sa crainte chronique des mouvements populaires, satisfait dans son penchant pour toutes les répressions, qu'il regardait comme le seul gage possible de la paix sociale, le maître verrier goguenarda :
— Hé!Jce sont de belles choses, d'accord!... Seulement, je veux d'abord qu'on soit tranquille,
290 UN VAINOI^EUR
moi !... Et puis, qui est-ce qui les viole, la légalité et la justice?... La légalité, c'est d'arrêter les énergumènes; la justice, c'est de les punir... Bonne leçon pour ces gaillards soi-disant intelligents, pour ces dilettanti, pour ces fruits verts de votre Université qui abusent de leur instruction pour tourner la tête à de pauvres diables dont ils font des lanceurs de bombes et des assassins !
La figure de Romanèche s'injectait de bile; il serrait les dents et tendait le cou, comme s'il allait bondir sur son beau-frère :
— Une leçon, ricana-t-il, une leçon!... Vous osez dire!... Eh bien, soyez tranquille, mon cher : si c'est une leçon, elle profitera!...
Tous î'écoutaient, même le petit Valentin; Estelle et Soutre cessèrent leur causerie à demivoix; Bernard l'encouragea du regard. Or, Romanèche avait une faiblesse commune aux ambitieux et aux démagogues : le besoin de conquérir ses auditeurs en répondant à leur attente, et de les exciter en allant plus loin qu'eux. Il sentit qu'excepté Délémont, son habituel adversaire, et peutêtre Soutre, qu'il méprisait, tous étaient acquis aux vaincus de la journée; il reprit donc, en se solidarisant avec eux :
— ...Soyez sûr qu'elle nous profitera !
— Espérons-le ! lança ironiquement Délémont.
— Oui, elle nous profitera, quand notre tour
viendra... Et il viendra malgré vos gendarmes, vos soldats, vos tribunaux!... Il viendra nécessairement, dans une démocratie toujours mobile, où l'axe du pouvoir se déplace sans cesse. Nous sommes aujourd'hui dans le dernier dessous : demain, nous serons au pinacle. Gare alors! gare à vous!... Votre ministère à poigne nous apprend qu'en République on peut poursuivre les délits d'opinion. C'est une bonne leçon, comme vous dites : nous nous en souviendrons î
Sa petite personne bilieuse vibrait, rageait, provoquait; on devinait son grand crâne chauve tout rempli d'idées qu'il ne sortait pas encore.
— Je ne vous savais pas anarchiste, fit Délémont. Je vous croyais socialiste, tout simplement. C'était déjà joli!...
— Je n'ai pas d'étiquette, mon cher! Je suis avec ceux qu'on poursuit, contre ceux qui condamnent ! Je suis contre les bourgeois... Plus tard, quand nous serons les maîtres, nous aurons un program^me positif. Et nous l'avons, nous l'avons déjà... Mais nous attendons notre heure...
Telle était son excitation, qu'il en perdait Tappétit. Lui qui appréciait la bonne chère (parce que, disait-il, un homme civilisé doit savoir jouir de tous les plaisirs honnêtes), il ne pouvait plus avaler les belles truffes dont il s'était abondamment servi. Délémont s'en aperçut, et, comme il
voulait être ce jour-là d'humeur débonnaire, lâcha de l'apaiser en lui versant à boire :
— Que cela ne vous empêche pas de manger, mon bon ami !... Ne vous tourmentez pas pour ces gaillards : vous verrez qu'ils s'en tireront à bon compte : quelques francs d'amende qu'ils ne payeront pas, quelques jours de prrson, voilà tout ce qu'ils risquent... Une bonne petite amnistie effacera tout... Hé! c'est toujours ainsi que ça se passe, vous le savez bien!... Nous ne sommes pas aussi féroces que vous le dites...
Claire intervint, avec son air tranquille :
— C'est ce que je lui répète souvent : il ne faut pas s'échauffer pour la politique. Les choses finissent par s'arranger, et, quoi qu'on fasse, le monde n'en continue pas moins à tourner.
Son mari ne l'écouta pas :
— Vous n'êtes pas féroces? reprit-il... Eh bien î vous avez tort, parce que nous le serons, nous!... Oui, oui, quand notre heure sonnera, iln'y aura pas d'amnistie, allez!... Nous saurons nous servir de vos lois, de vos juges, de vos prisons!... Nous vous tiendrons à notre tour, et nous irons jusqu'au bout... Ah! vous passerez un mauvais quart d'heure, je vous en réponds !...
— Vous ferez aux autres tout ce que vous leur reprochez de faire contre vous, insinua Délémont, sans se fâcher.
— Avec cette nuance, — et elle est énorme ! — que ce sera pour le bien commun, pour la justice, pour la liberté... Oui, pour la liberté!... Nous vous imposerons, comme l'a dit Robespierre, « le despotisme de la liberté!... »
Ainsi lancé, il ne voyait pas qu'en découvrant ses batteries il éloignait de lui ceux qu'il voulait gagner, qui ne l'écoutaient plus qu'avec tristesse. Gomme il continuait à prophétiser l'ère des vengeances^ Délémont finit par perdre patience, et l'arrêta :
— Voyons, mon cher, laissons ces choses et finissez votre dinde!... Nous ne sommes pas ici pour nous disputer... C'est jour de fête, aujourd'hui !
— Pas pour ceux qui sont en prison !
— Mais pour nous, ce qui est l'essentiel!... Après tout, vous ne les connaissez pas, ces gens-là, ils ne sont pas de vos amis... Et puis, voyez, il y a des enfants, ici : pourquoi tenir en leur présence des propos pareils ?. . . Ce qui arrive doit vous montrer que les paradoxes ont parfois des conséquences, que diable!... Tout ce qu'on dit ne se perd pas !
Ce soir-là, Soutre ne quitta guère Estelle. Trop ignorante encore pour être coquette, trop éprise aussi, la jeune fille n'en eut que plus de charme : ce qu'il y avait en elle de volontaire, d'égoïste et
294 UN VAlNQLEUri
de dur se fondait dans sa joie de n'être plus jalouse, dans l'espoir renaissant qui Tembellissait. Délémont les observait du coin de l'œil, en fumant dans un coin avec Romanèche, qui ne disait plus rien, mais mâchait rageusement son cigare. Les enfants jouaient. De temps en temps, l'un ou l'autre d'entre eux venait tout palpitant s'abattre sur les genoux d'Estelle, qui lui caressait les cheveux d'un geste joli, puis se retournait vers son compagnon avec un sourire. En sorte que Soutre recommençait à dévider Técheveau de ses rêves conjugaux, sans trop s'apercevoir que la soie en était changée. Comme l'heure avançait, Délémont vint le tirer à part, et lui dit à voix basse, avec un regard du côté de sa seconde fille :
— A propos, j'espère que vous n'avez pas renoué avec votre amie?
— Jamais de la vie, monsieur Délémont! Je lui en veux trop des misères qu'elle m'a causées.
— Elle ne vous poursuit plus?
— Elle m'écrit, mais je n'ouvre pas ses lettres. Il n'ajouta pas qu'elle rôdait parfois autour de
l'usine, dont il ne sortait qu'en prenant toute sorte de précautions.
— Très bien, ça, c'est de la bonne école!... Écoutez, Soulre, laissez-moi faire!... Oui, laissezmoi faire, vous comprenez?... Vous verrez que tout ira bien, cette fois !
Il avait son air le plus bénin, le plus paterne. Soutre, un peu confus, baissait la tête; mais il était prêt à obéir encore.
Cette soirée familiale, où de nouveaux espoirs étaient éclos avec l'année, eut le plus imprévu des lendemains : une descente de police à l'usine.
Depuis longtemps, des plaintes affluaient au parquet, visant une véritable traite d'enfants exploités et maltraités. Mais les coupables n'offraient aucune prise : ce fut la récente découverte de Burier qui fournit enfin une base à l'enquête. Le commissaire arrivait donc, avec le mandat de perquisitionner et d'interroger Gotto ainsi que (( ses complices présumés ».
Délémont ne pensait plus à la menace' du jeune inspecteur; du reste, il n'eût rien redouté de pire que l'habituelle contravention, dont il eût pris son parti. Encore, dans le cas particulier, aurait-il pu s'abriter derrière le troisième paragraphe de l'article 26 de la loi, qui semblait laisser Gotto seul en cause : « Toute fois j la peine ne sera pas appliquée, si Vinfraction à la loi a été le résultat d'une erreur provenant de la production d'actes de naissance ^ livrets ou certificats contenant de fausses énonciations ou délivrés par une autre personne. » Mais c'étaient précisément ces « fausses énonciations » qui motivaient l'enquête : les intéressés comprirent bientôt qu'il s'agissait pour eux de
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tout autre chose que d'une simple contravention.
Golto, à qui la peur fit oublier instantanément son français, n'eut garde d'avouer les grattages : il nia tout, ne savait rien, balbutiait, jurait et crachait, sans se contredire à travers son jargon : les enfants avaient l'âge, leurs papiers étaient bien en règle; quant aux carnets, il les avait reçus tels quels à la mairie.
— Moi, toucer à ces carnets, moussu le commissaire !... Ze me couperais plutôt la main... les deux mains!... Et puis, ze ne sais pas écrire!...
Interrogé à son tour, — quelle humiliation que ces questions qui vous ravalent au rang des malfaiteurs ! — Délémont s'aperçut que son fameux article 26 se retournait contre lui ; il oublia d'avoir dit à Burier qu'il avait examiné les carnets, et rejeta la responsabilité sur son sous-directeur, qui s'occupait du personnel.
— C'est lui que cela regarde... Quant à moi, vous^comprenez, j'ai bien autre cho^e à faire qu'à vérifier les papiers de mes employés ou à regarder mes porteurs sous le nez pour voir s'ils ont douze ans trois quarts ou treize ans et demi !
Soutre perdit la tête. La peur de contredire son patron l'amena à se contredire lui-même. Son grand corps semblait prêt à s'effondrer; on eût dit qu'il avait perdu l'usage de la parole, tant il
bégayait et balbutiait. Il fit si piteuse mine, qu'il s'attira cette question directe :
— Est-ce donc vous qui les avez grattés, ces carnets?
Ce soupçon acheva de l'afToler. Il multiplia ses dénégations avec un tel émoi et tant de maladresse que, plus il protestait, plus il paraissait compromis.
Enfin le commissaire le lâcha, pour interroger les enfants. Le travail s'interrompit à plusieurs ouvreaux, se ralentit à d'autres, l'usine en désarroi présenta l'aspect d'une ruche où a pénétré le sphinx ennemi. Le désordre subsista après le départ de la police : des naurmures couraient dans les équipes, des demi-sourires chargés de sousentendus s'échangeaient entre les travailleurs. Sans que le verre incandescent cessât de couler sur les mabres ou de se gonfler au bout des cannes, pendant que les bouteilles ardentes volaient sur les sabots, de rapides conciliabules se tenaient à voix basse, des phrases brèves se heurtaient, échangeant en quelques mots furtifs des impressions • toutes contraires. Ainsi, en remettant à Danzine, rentré depuis quelques jours à peu près guéri, un « bon » de boisson que le porteur courut chercher, Lustreau, qui détestait Soutre, grogna rageusement, en le montrant d'un regard de côté :
— Celui-là n'a que ce qu'il mérite!
298 UN VAlNOUEUr.
Mais Danzine en voulait au gouvernement, d'empêcher les pères malades de Taire travailler pour eux des fils solides comme des chênes. Il répondit :
— De quoi vont encore se mêler ces c -là?
Aussitôt Grétot agita ses bras flasques, en
disant :
— Nous n'allons pourtant pas nous mettre du côté des singes !...
Danzine, à haute voix :
— Pourquoi pas?... Si le gouvernement nous empêche de p:agner notre vie, je suis contre le gouvernement, avant tout!...
Deux courants se formaient ainsi parmi les ouvriers. Les uns, gouailleurs, ironiques, prêts à la révolte, accueillaient avec une joie menaçante, les premiers signes de cette protection de l'État, sous laquelle leurs revendications pourraient désormais s'organiser, grossir, emporter l'autorité désemparée des patrons; ils saluaient cette mainmise de leur classe sur les forces dont elle ne connaissait encore que l'oppression, et qu'elle allait gouverner à son tour. Les autres, pacifiques, laborieux, bornés, endurants, gardaient une intime méfiance de ce concours imposé qui ne les protégeait qu'au prix d'autres sacrifices, diminuait leur indépendance, gênait leur routine, leur goût du travail, leur séculaire accoutumance à des tâches
sans responsabilité, à une faible moyenne de bienêtre dont leurs appétits modestes se fussent contentés. Ces deux: courants adverses se r îucontrèrent au changement des équipes : des groupes se formèrent dans la cour, des discussions y commen cèrent à voix contenues, puis se poursuivirent, plus vives, aux abords de la Cité, remuant comme à grands coups les complexes questions des rapports du capital et du travail, ou des droits protecteurs de l'État, et tout le fardeau des insolubles problèmes qui pèsent sur les destinées humaines. Quelques-uns essayèrent d'expliquer l'affaire aux petits Italiens, objets passifs et cause ignorante de ce branle-bas. En comprenant qu'on s'occupait d'eux, que la police était venue pour eux, qu'on voulait les défendre, qu'on parlait de les délivrer, ils multipliaient leurs gestes de terreur en roulant leurs yeux de braise et de velours, chargés d'épouvante. Leur imagination ne concevant pas que personne au monde pût être plus fort que leur padrone, ils se voyaient en dernier ressort victimes de cette nouvelle aventure, et, pour lâcher d'en conjurer les effets, répétaient de leur mieux leurs mensonges appris :
— Rester ici !... Bien heureux!... Il signore, très bon, et la signora, oh ! la signora II...
A la fin, ils s'en allèrent, courbés, boitant, épuisés, résignés, pendant que Délémont querellait
300 UN VAINOrElIR
leur maître, qui protestait avec sa pantomime habituelle :
— Hé ! moussu, vous savez bien que ze n'ai pas toucé les carnets... Pas moi, pas moi, par la Madone, moussu Délémont!... Non, non, vous savez bien !
Délémont ne parlait pas volontiers de ses affaires à la maison; pourtant, supposant que l'aventure ferait quelque bruit et que les siens ne manqueraient pas d'en être informés, il crut prudent de prendre les devants, et la raconta en deux mots, à sa manière :
— La chose en elle-même est absurde, conclut-il. Elle n'aura aucune suite. Tout vient de la bêtise ou de la méchanceté de cet inspecteur. Il en sera pour sa confusion ; mais conçoit-on des lois pareilles !... un tel gouvernement!...
Bernard lui répondit :
— C'est pourtant le même que tu louais hier, pour sa poigne !
Du coup, il se mit en colère.
— Et toi, qui le blâmais d'arrêter des lanceurs de bombes, tu vas le féliciter de poursuivre ton père?... Que la police file doux quand il s'agit d'anarchistes, mais qu'elle traite en bandit l'honnête industriel qui contribue à la prospérité nationale !... Ma parole, vous êtes plus fous les uns que les autres!... Vous préparez l'avènement du joli
UN VAINQIJEl R 301
régime que nous promet votre animal d'oncle... Vous pactisez avec vos adversaires naturels, vous tirez sur vos troupes, on ne peut concevoir une pire incohérence I... Allez, allez! la catastrophe viendra, vous en serez les premières victimes!
Le lendemain, Gotto et sa femme avaient disparu, en abandonnant derrière eux, sans ressources, le lamentable troupeau des petits porteurs. Depuis des semaines, ces enfants, amenés par un coup de vent mauvais, enduraient leur misère avec la résignation passive du besoin, de la faiblesse, de la peur. La faim, que leur bourreau ne trompait plus, la faim brutale et impérieuse, les tira de leur morne atonie : ceux qui rentraient après le travail dans leur taudis comme des animaux craintifs et muets trouvèrent de ces cris qu'on comprend dans toutes les langues, montrèrent les guenilles qui cachaient plus qu'elles ne les couvraient leurs corps zébrés de cicatrices et meurtris comme après des tortures, amenèrent dans leur cave infecte des voisins, des passants dont tant de misère offensa le bien-être tranquille. Longtemps étouffée dans l'ombre du taudis, l'horreur de leur martyre éclata, soulevant dans le quartier un double élan d'indignation et de charité. Délémont s'empressa d'envoyer des secours : trop tard. Cette force nouvelle, l'opinion, justicière souvent imprudente, mais si clairvoyante parfois, s'en prenait à lui, le
rendait responsable au même titre que le négrier disparu, couvrait son nom d'invectives et d'opprobre; l'afTaire grossit encore des racontars de la malveillance, des amplifications des partis, pour s'appeler bientôt, sur les manchettes des journaux : Un Scandale industriel.
Romanèche accourut avec un paquet d'articles qu'il avait découpés.
Il hésitait entre une indignation sincère et l'esprit de famille qui lepoussaità soutenir quand même ce beau-frère, dont la fortune jetait quelques reflets sur sa propre médiocrité, car, moins dégagé qu'il ne croyait l'être des préjugés de sa caste, il demeurait bourgeois par plus d'un trait. Il s'aperçut bien vite qu'entre ces deux partis il fallait choisir, Délémont n'ayant aucune velléité de s'amender. Il arrivait avec une abondante réserve de ces phrases qu'il aimait, gonflées de sa rhétorique accoutumée : il n'en put sortir aucune. Dès les premiers mots, il fut interrompu par un homme qui n'entendait pas énerver sa volonté dans une discussion stérile, et savait bander toutes ses forces contre la tempête :
— Mon cher, vous êtes mal informé. Cela vous arrive quelquefois. Voici ce qui se passe : j'ai eu affaire à un coquin, qui m'a trompé. Il falsifiait les livrets qu'il me fournissait : sa fuite est un aveu. Je n'examinais pas ces livrets, moi; c'est l'affaire
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de Soutre. Et vous connaissez Soutre : un brave garçon, intelligent dans sa partie, mais à qui Ton n'a pas de peine à faire prendre des vessies pour des lanternes. Ce bandit nourrissait mal ses em^ployés, et les maltraitait. Est-ce ma faute? Voulezvous que je me mette à surveiller la nourriture de mes ouvriers ? Donc, je n'ai rien à me reprocher : vous pouvez le dire à vos amis. Ceux qui m'attaquent sont des imbéciles ou des coquins.
Romanèche comprit que, s'il s'avisait de discuter, il serait aussitôt traité en ennemi.
— Malheureusement, répondit-il en se retranchant derrière autrui, ceux que vous appelez mes amis ont pris position. Peut-être un peu vite, je le reconnais... Mais voyez : une pareille bombe éclatant dans la haute industrie, au moment où on les traque comme des loups parce qu'ils trouvent que tout n'est pas au mieux dans le meilleur des mondes!... C'est une aubaine : on ne saurait s'étonner s'ils en profitent.
Il tendit à Délémont le paquet des articles indignés ou injurieux. Le maître verrier en parcourut deux ou trois, et les repoussa, sans s'émouvoir :
— Que voulez-vous que ça mêlasse?... Qu'ils écrivent ce qu'ils veulent, vos journalistes de malheur! Ils ne savent rien, ne comprennent rien, parlent à tort et à travers, trompent les gens, sèment la calomnie. Et votre sacré 2"ouvernement,
qui fabrique des lois contre tout le monde, n'en peut pas faire une contre eux ! Croyez-vous par hasard que je vais leur répondre?... Ma foi, non î L'affaire suivra son cours : c'est ennuyeux, c'est du temps perdu, du dérangement, de la mauvaise humeur... J'en ai vu bien d'autres... On finira par me rendre justice, et je n'en vendrai pas une bouteille de moins !...
Il était moins rassuré qu'il ne voulait le paraître ; mais il croyait en imposer à son dangereux beaufrère par sa sérénité. Réussit-il ? Romanèche ramassa ses journaux, en disant:
— Si c'est comme cela!... Si vous êtes tranquille sur le dénouement!... Moi, j'ai voulu vous avertir, vous mettre au courant de ce qu'on dit dans des milieux importants...
Et, en manière de conclusion :
— C'est tout de même une désagréable affaire!... Délémont put se croire ainsi délivré de lui. 11
réussit à éviter toute explication avec sa femme, qui maintenant gardait pour elle ses pensées et passait des journées entières sans prononcer une parole. Il repoussa les questions de ses filles, profondément troublées par les rumeurs du dehors, en leur déclarant qu'elles n'y comprendraient rien. Mais il dut écouter Bernard, et lui ' répondre.
Le jeune homme connaissait par sa sœur le dou-
loureux épisode du petit Beppo Trina, et, depuis, s'attendait sans cesse à quelque éclat. Il n'en souffrit pas moins cruellement de la réalisation de cette crainte. Rentré au lycée, il y rencontrait Içs regards de camarades qui évitaient les siens, baissaient la voix en l'apercevant. Les journaux qu'il lisait le plus volontiers prodiguaient leurs violences à son père, dont le nom servait de symbole à la criminelle dureté des dirigeants, sous les plumes de rédacteurs qu'il avait souvent admirés. Mille détails, souvent observés, lui revenaient en mémoire comme pour appuyer ces accusations : en sorte qu'une voix de justice, plus forte que celle des solidarités familiales, criant au fond de lui que cette campagne d'injures n'était pas toute calomnieuse, que cette œuvre de haine était aussi une œuvre d'assainissement, il était le jouet des sentiments les plus contraires. L'envie de venger au moins un de ces outrasfes le hantait comme un besoin de colère ; et il ne pouvait la satisfaire dans une de ces impulsions qui soulagent ! Au lieu d'obéir à cette suggestion, il la discutait avec luimême, en rougissait, ne pouvait passer outre. La vie ne l'avait point encore corrompu : son idéal intact lui défendait d'imposer par la violence une justification mensongère; pour frapper, il voulait être sûr de son droit, — et le doute abattait sa
fierté, paralysait son bras. — Un article plus outrage.
géant le poussa au bureau de son père, le journal à la main.
Délémont prévoyait la démarche. Elle ne l'inquiétait guère : ne comprenant, ne connaissant que l'intérêt, il la jugeait inspirée par ces mobiles égoïstes qui guident la plupart des hommes dans le combat de la vie, même quand ils ont une autre apparence, par ces appétits de victoire qui l'avaient toujours empêché, pour son compte, de sentir la soif de la justice. Au contraire, il trouva devant lui un fond de pensées qui devaient bien vite le décontenancer, une volonté robuste comme la sienne, aussi prompte à s'orienter, aussi nette, qui servait une âme d'un autre métal et d'une autre trempe, et cette intelligence rapide qu'il possédait aussi, mais qui semblait suivre d'autres lois : en un mot, une image de lui-même, tellement ennoblie qu'après en avoir reconnu les traits comme dans un miroir, il devait garder à- jamais . le secret désir d'en réaliser la ressemblance, et la honte sourde de s'en éloigner. Très grave, très calme, comprimant son émotion avec une surprenante maîtrise, son fils lui mit le journal sous les yeux, et, pendant qu'il le parcourait, au moment où déjà il haussait les épaules, dit :
— J'ai mon idée de l'honneur, père : elle me pousse à m'en prendre à l'homme qui a écrit ces choses et à le châtier. Mais elle exige aussi que je
sois sûr qu'il nous calomnie. Et c'est affreux à dire : je n'ai pas cette certitude. Je ne sais pas au juste ce qui s'est passé dans l'usine, j'ai besoin d'être sûr que tu ignorais ce qui se passait au dehors, ces tortures, ces infamies, cette brutalité !...
Sa voix soulignait les mots, qui prenaient un sens presque solennel. Le geste de dédaigneuse insouciance, qui commençait à lui répondre, resta suspendu : le maître verrier éprouvait de nouveau l'impression de déchéance humiliée qu'il avait eu tant de peine à dominer pendant l'interrogatoire du commissaire. Cette fois, ce ne fut pas la crainte ou la prudence qui arrêtèrent dans sa gorge les mensonges préparés ; ce fut un autre sentiment, plus douloureux, plus aigu et tragique. Au moment où il ouvrait la bouche pour répondre, ce dilemme traversa son esprit : ou mentir et jeter son fils dans une aventure peutêtre fatale; ou dire la vérité, — cette vérité qu'il ne connaissait pas toute avant l'éclat parce qu'il ne voulait pas la connaître, mais qu'il ne pouvait pas dire qu'il ignorât! — et perdre son estime. Quelle que fût sa réponse, quelques mots qu'il employât, l'un ou l'autre de ces deux termes devait aboutir dans sa rigueur : il le comprit, et eut peur d'entendre le son de sa voix. Pourtant il fallait répondre :
— D'abord, commença-t-il sans regarder son fils,... où te conduirait un pareil esclandre?...
A un duel, n'est-ce pas?... Toi qui te crois avancé, indépendant!... Un duel, voyons, un duel,... que
prouve un duel ?
— Ceci est une autre question, répondit Bernard. Nous pourrons la discuter ensuite... La première d'abord, père, si tu veux !...
Sa diversion repoussée, le malheureux battit des paupières, passa la main sur son font, crut trouver une autre échappatoire :
— Moi aussi, j'ai mon idée de l'honneur !... Tu te figures toujours qu'il n'y a que toi !... Si je me croyais offensé, je saurais que faire !... Il y a... les tribunaux!... Oui, certainement, il y a les tribunaux!... Mais je suis au-dessus de ces injures... Et d'ailleurs, ces choses ne te regardent pas : tu ignores tout de la vie pratique, tu es encore un enfant !...
Une voix très ferme répliqua :
— Non, je ne suis plus un enfant : j'observe, je sens, je lis, je comprends... Et je suis fort, père, et je porte ton nom... C'est notre nom que je veux défendre : j'en ai le droit!...
Jusqu'alors calme et contenue, cette voix vibra passionnément :
— Ce droit, j'ai une si ardente envie de pouvoir l'exercer!... C'est pour cela que je te demande la vérité, père !...
Ainsi, d'instant en instant, d'une réplique à
Tautre^ le cercle se resserrait. Impossible d'éviter plus longlemps d'en venir au fait. Délémont balbutia :
— Il y a beaucoup de faux, dans ces racontars !
Il cherchait par où les attaquer; il se jeta sur le premier point faible qu'il crut reconnaître :
— Ainsi, ces grattages, dont on parle tant... Mais je les ignorais, moi, ces grattages!... Ma parole!... C'est de la folie de m'en accuser!... Me vois-tu grattant des chiffres sur ces carnets... avec un canif?... Non, mais, me vois-tu?... Ah! ah! ah!...
Il essaya de rire, et ne put.
— Oh! dit Bernard, je le pensais bien! Je sais que tu ne commettrais pas un faux. Ce n'est pas celaqui m'inquiète, c'est le reste. . . Oui, ces cruautés, ces tortures, ces coups, cette peine... Toute cette épouvantable histoire, ce cauchemar!... Ce sont là des crimes qui lèsent bien autre chose que des articles du Code!... Ce sont des crimes contre l'humanité : combien plus atroces, quand on pense qu'ils rapportent, qu'ils se monnayent!... Voilà pourquoi, père, je veux être sûr que tu les ignorais !
Délémont laissa s'écouler quelques secondes, et sentit que la possibilité même du mensonge s'envolait. Pour la première fois, il se demanda : « Suis-
310 UN VAlIN(jLElR
je donc le complice d'un crime? » 11 répondit aussitôt : « Impossible! » Mais la question s'était posée, il en frémit jusqu'au fond de son être. Puis il raidit sa volonté, et dit :
— On m'avait averti... Oui, un prêtre... L'inspecteur aussi, ce Burier... Je ne les ai pas crus...
Bernard jeta le journal qui lui brûlait les mains. Un lourd silence acheva de les séparer. Ils se détournèrent l'un de l'autre, craignant que leurs yeux ne se parlassent. Délémont se reconquit, domina son émotion, et dit :
— Du reste, on exaoère. . . Tu le verras toi-même : on exagère !... Tiens-toi tranquille, attends la fm!
Bernard n'eut plus qu'un dessein : voir de ses yeux cette misère que décrivaient les journaux. Il chercha le coin perdu de Billancourt où grouillaient les petits porteurs; il y arriva pour leur délivrance, qu'avait hâtée la fuite de Gotto. Un rassemblement indigné s'agitait autour des bâtisses. Des cris dp colère, des exclamations furieuses, des menaces de mort couraient dans la foule ameutée. Il s'approcha ; dos lambeaux de phrases le cinglèrent comme des soufflets.
— Délémont complice!... Le richard, le forban, le bandit!... On le poursuivra comme l'autre... Avec cet autre brigand, son grand diable de sousdirecteur î... Des scélérats plus dangereux que les rôdeurs des fortifications ! . . .
Des reporters interrogeaient à droite et à gauche, en prenant des notes. L'un d'entre eux remarqua le jeune homme, vint à lui :
— Pardon, monsieur, êtes-vous du quartier?... Pourriez- vous me donner des détails sur...
Bernard lui tourna le dos sans attendre la fm de la question.
Le commissaire de police, Burier, l'abbé Médal, des agents entraient et sortaient, affairés, interro- ■geant, donnant des ordres. Bientôt le troupeau des victimes apparut sur le seuil. Gomme si leurs longues souffrances pesaient plus lourd au moment de finir, ces enfants, tous à l'âge de l'ignorance et de la joie, n'étaient qu'effroi, douleur, misère. Plusieurs boitaient ou traînaient la jambe, d'autres toussaient, ou grelottaient de fièvre, tous avançaient lentement, hâves, décharnés, leurs os saillant sous les haillons. Serrés les uns contre les autres, ils regardaient à terre, ou, s'ils levaient un instant sur la foule leurs grands yeux de velours qui ne comprenaient pas, s'empressaient de les détourner avec épouvante. Ni les uniformes ni les écharpes ne les rassuraient. La vue de ces hommes dont l'abbé Médal avait tâché de leur expliquer la puissance balançait mal dans leurs esprits la terreur de Gotto disparu : quand ceux-là les auraient abandonnés, l'autre reviendrait sans doute, les retrouverait où qu'ils fussent, les poursuivrait de sa vengeance,
s'acharnerait sur leurs familles restées au pays, les atteindrait par les mille mains impitoyables de la Camorra...
Des applaudissements éclatèrent à leur aspect, des vivats. On leur tendait des friandises, des oranges qui remplissaient leurs mains brunes, des paquets de vêtements. Ils acceptaient les présents sans un sourire, en gardant leurs mornes figures d'esclaves, et suivaient leurs guides de leur pas de bétail toujours le même, qu'il conduise au pâturage ou à l'abattoir. La foule, au contraire, s'égayait de les savoir libres, jouissait de leur revanche : dans l'allégresse de leur délivrance, Bernard seul restait affligé, pensant qu'aucune bonté ne pourrait jamais le soulager du poids que ce spectacle avait mis sur son cœur. Des voisins le reconnurent, lui lancèrent à demi-voix des sarcasmes. Mais ce ne fut pas à cause d'eux qu'il s'enfuit : ce fut pour ne plus voir ces victimes, dont l'image le suivrait désormais partout, pour empoisonner son bienêtre et toutes les sources de ses joies.
CliNQUlÈME PARTIE
Valentin tomba malade à la veille de rentrer à son lycée. C'était la rougeole. Aussitôt Mme Délémont parla de l'envoyer à l'hôpital. Non par dureté : elle pensait à sa fille, et le voisinage d'une maladie contagieuse, même légère, soulevait dans son esprit affaibli des vols de noires chimères. Un incident augmenta ses terreurs :
A sa deuxième visite, le médecin la rencontra dans le vestibule, avec Dotty. C'était un bon vieux praticien, d'un optimisme aimable, attaché aux anciennes méthodes, toujours prêt à railler les idées de la jeune école. Bien qu'au cours de sa longue carrière il eût vu mourir nombre de ses clients, il affectait de croire qu'on guérit toujours,
314 LiN VAINQUEUR
« la nature aidant » ; aussi n'avait-il jamais que des diagnostics rassurants, n'ordonnait-il que des potions à fond d'excellents sirops. Il arrêta la fillette au passage, lui pinça l'oreille comme s'il n'avait pas des myriades de microbes au bout des doigts, et dit en riant :
— Toi, petite, tu es sûre de ton affaire : tu ^ rattraperas !
Puis à la mère, dont la figure prit aussitôt une expression d'épouvante :
— Ne vous effrayez pas, chère Madame, il n'y a pas de quoi ! La rougeole n'est grave que pour les adultes : c'est donc tout bénéfice que de l'avoir à huit ans.
Derrière lui, la pauvre femme resta glacée d'effroi, entourée des tableaux sinistres que projetait son imagination, souffrant en pensée tout ce qu'elle eût souffert à la réalisation de ses pires craintes. Ge fut cette hantise qui la rendit impitoyable :
— Il faut que cet enfant parte!... Je ne le veux pas ici... Je ^ne le veux pas!... J'ai peur pour Botty...
Alice lui tint tête : l'hôpital, — elle y revoyait l'agonie du pauvre Beppo, dans la salle commune d'où l'on emporte les morts parmi les râles des mourants, elle entendait sonner dans les vestibules les pas brutaux des médecins et des internes ;
UN VAINQUELR 315
pour rien au. monde elle n'eût livré son malade aux soins impitoyables de la charité publique. Délémont trancha la question :
— L'hôpital? Non. C'est cruel!... Et puis, cet enfant soigné par mes filles, au moment où l'on me traite d'anthropophage... hé ! hé ! c'est une réponse qui en vaut une autfe!... On le saura, on verra que nous ne sommes pas des cannibales !
Il était optimiste; comme le médecin, il raillait les angoisses de la mère :
— Bah ! la rougeole, qu'est-ce que c'est?... Tous les enfants ont la rougeole!... Bernard l'a eue, Estelle aussi, n'est-ce pas?... Et moi, je l'ai eue deux fois... Bagatelle!... D'ailleurs, si Dotty doit la prendre, il est probable que c'est déjà fait.
Les antiseptiques et les désinfectants remplirent alors la maison : l'ombre inquiète de Mme Délémont glissait avec des soucoupes de liquides empestés qu'elle déposait dans des coins, ou des vaporisateurs dont elle aspergeait les rideaux. Le docteur, goguenard, riait de ces précautions :
— Allez, chère Madame, allez toujours! Si ça ne fait pas de bien, ça ne fait pas de mal ! Mais les microbes sont plus malins que nous, ils trouvent toujours moyen de passer entre les gouttes ! Si c'est écrit, votre fille aura la rougeole. Le beau mal! On la guérira, elle ne s'en portera que mieux.
:î16 un VAllNOLîEUR
La maladie fut violente et courte : un matin, l'enfant sortit de sa torpeur, reconnut Alice à son chevet, sourit. Presque aussitôt la convalescence commença. Heures charmantes, — les dernières heures douces que lui réservait son destin ! heures qu'il savoura comme avec un pressentiment qu'il n'en retrouverait, jamais de pareilles, et dont le souvenir, plus tard... Mais pourquoi soulever les voiles du lendemain?... Autour de lui, les deux sœurs rivalisaient de menus soins, de gâteries : l'une spontanément, parce que sa nature l'inclinait vers la souffrance pour la soulager, l'autre avec plus d'efforts, pour être bonne, puisque la bonté est un charme, ou parce que de nouveaux espoirs de bonheur la rendaient vraiment meilleure. Avec sa sensibilité de petit être Solitaire et réfléchi, Valentin distinguait très bien cette nuance. Aussi aimait-il inégalement ses deux protectrices. Malgré le changement d'Estelle, il gardait sur le cœur le dur interroj^atoire qu'elle lui avait infligé en guise de bienvenue, et restait visà-vis d'elle sur une réserve un peu méfiante; tandis qu'il adorait Alice, et le montrait. Son expression changeait selon que l'une ou l'autre s'approchait de lui : timide avec la plus jeune, fermé, volontiers muet, il avait avec l'aînée de ces longues causeries où l'on parle de tout et de rien, mais où les moindres paroles ont un sens. Ses
professeurs, ses camarades, ses livres en faisaient souvent les frais; ou les incidents minuscules qui survenaient dans sa chambre que quelques violettes changeaient en jardin; ou les rêves qui voltigeaient autour de son lit. Sa petite âme pensive s'égayait alors de sentir que dans le vaste monde un être au moins existait qui se penchait sur elle avec bonté. Gomme il était de ces enfants en qui tout devient passion, sa reconnaissance et sa tendresse prenaient parfois des teintes orageuses ou des accents intenses jusqu'à la douleur. S'il s'éveillait dans la nuit, par exemple, il pensait à l'heure où la jeune fille entrerait d'un pas léger qu'il entendait de très loin, avec une tasse de tisane ou de lait, aux paroles qu'elle dirait en lui tendant la tasse, au son de voix qu'elle aurait en les disant : alors, au lieu de se rendormir, il s'accoudait sur son oreiller, les yeux ouverts dans le demi-jour qui perçait les rideaux, l'oreille tendue aux premiers bruits de la maison. Il songeait qu'il partirait bientôt, que pendant des semaines et des mois il ne reverrait plus cette unique amie, que peut-être un jour elle disparaîtrait de sa vie comme sa mère en avait disparu; et il se mettait à pleurer. Quand Alice entrait enfin, il pâlissait, il haletait en tâchant de sourire, — et son sourire contraint n'exprimait rien de l'angoisse délicieuse qui faisait bondir son cœur.
ai8 UN VALNQLEUR
— Eh bien, petit, comment vas-tu, ce matin?
— Mieux !... Oh ! mieux!... Merci!...
— Tu es bien réveillé?
— Oh! depuis longtemps!
— As-tu mal dormi?
. — Je ne sais pas.
Elle 1 ui prenait la main, la trouvait moite et tiède :
— Aurais-tu encore de la fièvre, par hasard?... Non!... Tu t'ennuies, dans ton lit, quand tu ne dors pas?
— Oh ! non... J'attends !
— Tu as de la patience... Et dis donc, à quoi penses-tu?
Une fois, il répondit, — et son âme passa dans sa voix :
— A vous !
Alice se mit à rire, touchée, au fond, de l'accent sincère :
— C'est de la galanterie, cela!... Mais tu ne penses pas rien qu'à moi : tu penses que tu es las d'être couché, qu'il sera bon de se lever, de courir...
Il dit qu'oui, sans conviction.
— Le médecin te permet de te lever dans trois jours. C'est une fameuse nouvelle, celle-là, hein?
Yalentin essaya de se réjouir. Il n'y parvint guère : il aimait cette chambre, où Alice entrait^ ce lit qu'elle bordait le soir; il n'eût demandé qu'à
rester malade, toujours, pour être toujours soigné par elle...
Les deux jeunes filles le munirent aussi de lectures. Il goûtait peu les ouvrages d'enfants. Il préférait les récits des grands voyages fabuleux, ou ceux des moments de l'histoire les plus riches de couleurs et de drames. Il était aussi curieux des affaires du jour, comme s'il eût senti que sa petite barque ignorée courait sur les eaux de leur large fleuve : quand il s'emparait d'un journal, il s'y plongeait, attentif, presque recueilli.
— Qu'est-ce qui peut t'intéresser là-dedans? lui demandait Estelle, qui ne lisait jamais que les feuilletons.
11 levait les yeux pour répondre :
— Tout!
Une fois, les deux jeunes filles le trouvèrent bouleversé sur un Figaro oublié depuis plusieurs jours au salon. Estelle l'interrogea :
— Qu'est-ce que tu as? qu'est-ce qui te met dans cet état?
11 posa le journal, en comprimant son émotion :
— Je lisais...
— Que lisais-tu?
Il prit son air fermé, et ne répondit pas. Alice répéta la question :
— Oui, que lisais-tu? Pourquoi ne veux-tu pas le dire ?
320 UN VAIiNOUEl R
Yalentin ne pouvait rien cacher à son amie. Il ouvrit le journal devant elle, et pour s'expliquer, montra le compte rendu du procès Vaillant, d'Albert Bataille; puis, le front plissé, sa petite figure tendue dans une expression très grave, il souligna de l'ongle, dans la marge, le fragment qui résumait la plaidoirie où M'' Laboii racontait la poignante enfance du lanceur de bombes.
« A douze ans, on Va mis en apprentissage chez un confiseur. Impatient de liberté, Venfanl s'est enfui, et sa mère, remariée y a refusé de le recevoir. Une de ses tantes, une pauvre marchande des quatre saisons, lui donna un faible secours et lui dit :
« — Ya, mon enfant, va droit devant toi ; quand tu n' auras plus un centime, on t'arrêtera; alors, tu parleras de ton père, qui est gendarme en Corse, et tu demanderas qu'on te ramène à lui!
« Eh bien, messieurs les jurés, savez-vous ce qu'il advint de ce malheureux enfant?
« Les gendarmes V arrêtèrent en effet sur la route. On télégraphia à son père, et M. Vaillant répondit :
(( — J'ai eu la mère du nommé Auguste Vaillant pour maîtresse. Mais elle s'est mal conduite, je l'ai quittée. Depuis, elle s'est remariée,, je crois.
Je vous prie de faire reconduire V enfant chez elle,
« Malgré cela^ comme il se réclame de moi, je lui envoie vingt francs pour qu'il 'puisse retourner près de sa mère.
(( Je fais cela comme charité, et non comme une reconnaissance. »
Les deux sœurs parcoururent ces lignes où tenait une si profonde détresse enfantine. Elles étaient encore sous le coup du verdict tout récent. Leur père l'avait approuvé, en disant, avec une lueur féroce au fond des yeux : « Celui-là, j*espère qu'on ne lui fera pas grâce ! »
— Comment ! s'écria Estelle, c'est à cause de ce misérable?... Il est le dernier des criminels : n'astu pas honte de pleurer pour lui?
Valentin cacha sa tête dans la poitrine d*Alice. Il ne retenait plus ses larmes; la jeune fille l'entendit sangloter tout bas, pour elle seule :
— Tout le monde l'avait abandonné !...
Pendant que Valentin achevait sa convalescence,
l'affaire des petits porteurs italiens suivait son cours. Un incident nouveau survint, comme exprès pour l'aggraver : trois enfants, employés dans une verrerie du Midi, s'enfuirent, errèrent quelque temps à travers la campagne, vinrent échouer à Marseille après une odyssée de faim, de misère, de