Hébert, Sous le joug des Césars (1924), p. i
seignement était des plus simples. On récitait la leçon du jour dans le Manuel biblique de Fuicran Vigoureux ; puis le professeur nous expliquait la leçon suivant©. Cela consistait d'abord à mettre entre parenthèses les interprétations nouvelles ou trop avancées que l'auteur avait cru devoir indiquer. Nous n'avions à apprendre que les doctrines sûres et traditionnelles. Après ce travail préliminaire et malgré nos fous rires, le professeur nous faisait imperturbablement écrire sur nos manuels, devant les « chefs de preuve » des doctrines reçues, « grrand A », « grrand B », « grrand C », et devant chacun des « sous-chefs de preuve», «peutit a», «peutit b», «peutit c », et ainsi de suite, selon la longueur de la thèse. Au total, les résultats acquis de la science scripturaire ne devaient guère arriver à ma connaissance que douze ans plus tard.
Le cours d'histoire ecclésiastique, que noas "allions entendre dans la maison de théologie, était conçu dans un mode apologétique et mettait en constant relief la gloire triomphale de l'Eglise romaine à travers les âges. Comme notre professeur, M. Marion (1), a fait imprimer ses cahiers vingt ans après, il me semble inutile d'en parler plus longuement. Ceux qui voudraient connaître sa tournure d'esprit peuvent se reporteo*
I. Originaire du diocèse de Rodez, né en i853, mort, en iQiQ» directeur de l'école de théologie d'Aubenas.
à la première édition de son ouvrage (1), — jedir, la première, car lés critiques qui ont accueilE son manuel lui en ont fait modifier les éditions suivantes. Cette première édition ne peut toute fois représenter son cours, tel que je le subis. A l'époque où je l'entendis, le digne professeur ne faisait guère lui-même que commencer à apprendre ce qu'il enseignait.
Nos sulpiciens appelaient les cours d'histoire ecclésiastique et d'Ecriture sainte « les petits cours », — les tenant pour subsidiaires. Au doubla examen qui terminait chacune des deux parties de l'année scolaire, ces matières ne comptaient que pour un nombre de points insignifiant. Elles devraient cependant former la base de la connaissance d'une religion prétendue révélée. Mais u\s sûr instinct de conservation fait sentir aux professeurs catholiques que les conclusions de l'Ecriture sainte et de l'histoire ne sont pas facilement orthodoxes et que, pour inculquer des convie-
I. Histoire de l'Eglise, ^av M. Léon Marion, i^^ édition, igoô. Paris, librairie Roger et Chernoviz, Dans son numéro du lo février 1909, le journal La Croix appréciait ainsi cette histoire : « À cet ouvrage, on a reproché non sans fondement un certaiw manque d'ordre, des redites nombreuses, nombre d'inexactitudes, particulièrement dans l'histoire ancienne de l'Eglise, le caractère trop peu scientifique des références bibliographiques et uh manque trop apparent de la sereine impartialité requise en cett?; matière. Ces défauts n'ont malheureusement pas disparu dans les éditions successives du livre. » Un certain libéralisme a cependant été flairé dans ce manuel par La Vigie, organe du catholicisme /nierai (numéro du 6 février iQiS).
tions aux jeunes lévites, il est plus sûr de commencer par opérer ©n matière philosophique. La philosophie constituait donc le principal de l'enseignement et tout était arrangé pour lui assurer la prépondérance. Nous n'avions d'ailleurs entre les mains aucun ouvrage des philosophes modernes, — à part les néo-scolastigues, — et nous ne les connaissions qu'à travers les citations et Les réfutations de ces gens orthodoxes.
Nos maîtres croyaient tenir notre travail en haleine par des « conférences » et des « argumentations ». On appelait pompeusement « conférences » une sorte d'école mutuelle presque quotidienne où quatre séminaristes des mieux notés réexpliquaient, chacun à une dizaine de confrères, la leçon du jour. L'argumentation était une joute solennelle, hebdomadaire, devant la maison de philosophie assemblée : deux champions se battaient à coups de syllogismes latins, sur une thèse récemment étudiée. L'enseignement, comme on le voit, était presque entièrement oral: je ne pense pas que pendant toute l'année scOilaire,nous ayons fait plus de quatre ou cinq devoirs écrits. Cet enseignement s'adressait surtout à la mémoire. Les élèves dociles, dépourvus de curiosité intellectuelle, mais capables de répéter sans sourciller les thèses baroques du manuel, passaient facilement- aux yeux de nos maîtres, pour des esprits sûrs et excellents. Les élèves trop peu doués pour
atteindre, aux examens, un certain minimum de points, très bas d'ailleurs, étaient, quelle que fût leur piété, congédiés ou dirigés vers d'autres séminaires manquant de sujets. «La piété s'en va, la bêtise reste », disait un vieux sulpicien. Parole singulière. Ne reconnaît-elle pas dans l'œuvre du séminaire une suggestion que dissipe peu à peu l'expérience de la vie ?
A la formation intellectuelle s'ajoutait une formation mystique, qui nous était donnée, chaque soir, dans une conférence appelée «lecture spirituelle». Là, M. Ljetoumeau nous initiait particulièrement à la méthode d'oraison (1). Cette spiritualité sulpicienne me semblait compassée, réglementée à l'excès. Même les pratiques de piété se faisaient au séminaire d'après d'inflexibles usages. Ainsi, depuis la rentrée jusqu'à la fête de Pâques suivante, quel que fût leur degré de ferveur ou de besoin, les séminaristes de première année n'avaient pas la permission de communier plus souvent que le dimanche.
Un autre curieux souvenir est celui de nos fous rires. Souvent, au dîner, pendant les grâces, a la prière du soir, mais surtout à un certain exercice appelé «l'examen particulier», où on nous
I. Sur celte méthode, on peut consulter un ouvrage de M. Letourneau lui-même: La méthode d'Oraison mentale du séminaire Saint-Sulpiee. Rédactions et explications primitives. Documents divers. Paris, 1908, in-ia.
lisait traditionnellement le livre de forme surannée de M. Tronson, l'un de nous se trouvait pris d'un irrésistible accès qui gagnait bientôt une partie de l'assistance, parfois même les graves directeurs. On a beau, dans ces moments-là, pour ne pas succomber à la contagion, user des moyens préconisés, — penser, par exempjle, à la passion de Jésus, — la convulsion nerveuse l'emporte ordinairement. Peut-être ce phénomène a-t-il contribué pour sa part à créer l'humoristique définition : Novitius, animal ridens et risibile. En tous cas, ces éclats se produisent dans tous les noviciats où les jeunes gens sont nombreux. Comme des décharges électriques, ils soulagent des êtres comprimés. Certains s'y complaisent pour s'étourdir. Nos directeurs témoignaient beaucoup d'indulgence à ces manifestations.
Au fond, le régime du séminaire est une déception, plus ou moins grande, presque pour tous les jeunes gens qui y entrent. Mais ce qu'ils y trouvent d'imparfait, on le leur donne et ils le prennent comme une «épreuve» voulue par la Providence, et ils persévèrent. Ils voient moins le séminaire que l'EgUse, moins l'Eglise que Dieu et l'idéal montrés par elle... Des quarantc" six aspirants de mon cours, dix seulement renoncèrent à l'état ecclésiastique après un essai plus ou moins long, sans avoir reçu le sous-diaconat;
trois moururent au séminaire ; cinq entrèrent dans des congrégations religieuses. Les autres sont restés dans le clergé diocésain; mais, parmi ceux-là, deux, à ma connaissance, se sont sécularisés après avoir exercé le ministère pendant plusieurs années.
Bien que je m'efforçasse continuellement, selon les conseils qui m'étaient donnés, d'anéantir mon propre jugement et d'accepter comme des oracles de Dieu ce que me disaient mes directeurs, je ne pouvais oublier mes aspirations ni fermer les yeux sur certainsfaits. En somme^ j'étais au séminaire parce que je n'avais pas osé aller directement chez les bénédictins. Aussi, envoyant ou en entendant quelque chose de travers, me disais-je : «A Solesmes, il n'en serait pas ainsi... Dom Gaugain m'a conté qu'on n'y pense pas comme cela. » Mes remarques critiques me semblaient légitimées par cette pieuse comparaison. De la sorte, mon petit bon sens survécut aux prodiges d'auto-suggestion que j'accomplissais alors pour m'édifier en toutes choses et qui auraient dû finir par m'abêtir ou me fanatiser complètement.
L'idée de la vie bénédictine me hantait, bien que mon directeur me répétât qu'il n'y avait pas péril en la demeure. J'avais combiné de faire, pendant les vacances suivantes, au monastère de Silos, en Espagne, où dom Graugain était
allé résider, un petit voyage dont j'aurais pu ne pas revenir. Le projet, doucement caressé, ne se réalisa pas, mais les conjonctures n'en préparaient que plus sûrement mon entrée au noviciat.
Je passai le commencement de mes vacances à Clermont-Créans, chez ma grand'mère maternelle, — mon grand-père était mort durant l'hiver précédent, — heureuse de me voir entrer dans l'Eglise. Le vicaire, joyeux vivant, complètement désœuvré, se chargea de me donner du hon temps. Il me trimbala dans les presbytères voisins. A ma ferveur surexcitée, les curés apparurent conmie des joueurs de cartes et des marchands de messes. Leurs plaisanteries, d'ailleurs souvent fort innocentes, me scandalisèrent. Il existe trop de différence entre le milieu sur- €hauffé du séminaire et la froideur des paroisses ordinaires. Mon tempérament impressionnable en fut frappé. J'ai d'ailleurs retrouvé une expérience analogue dans une lettre du futur cardinal Amette. Durant les dernières vacances de séminariste qu'il passait dans le diocèse ^'Evreux, il écrivait : «J'éprouve une impression si pénible toutes les fois que je suis mis par les circonstances en rapport avec les réalités du ministère qui sera le mien dans six mois. C'est comme si je sentais une atmosphère de plomb s'abaisser soudain sur moi et étreindre la respiration de mon
âme. Tout paraît si vulgaire, si terne et si froid dans la vie des fidèles et des prêtres de ce pays I Hélas, l'ardeur, l'enthousiasme, les rêves généreux leur semblent inconnus (1). »
Le 11 juillet, je fus à la dernière journée du triduum célébré à Solesmes pour fêter le cinquantenaire de la restauration de l'Ordre en France. La splendeur des cérémonies me ravit. L'évêque d'Angers, Mgr Freppel, célébra le rôle de la congrégation dans un panégyrique dont ma naïveté prit les hyperboles au pied de la lettre (2). De retour à Clermont, la comparaison du pauvre clergé séculier avec le magnifique idéal que je venais d'entrevoir ne fit qu'accroître mon exaltation. A l'insu de ma famille, je retournai à Solesmes pour y faire une retraite, le 7 septembre. Mon confesseur fut le père abbé dom Couturier. Le 12, un peu avant midi, il me déclara que la volonté de Dieu sur moi était manifeste et que je devais l'accomplir sans retard. J'y étais résolu.
Je m'en retournai solliciter immédiatement de mes parents la permission de me faire bénédictin. Ma mère, quoique affligée de notre séparation, jugea que je choisissais la meilleure part. Mon père, qui avait déjà accompli un grand
1, Lettre d'Adolphe Aiaette à Marcel Hébert, datée de Beaumesnil, 9 juillet 1878.