CHAPITRE IV
Mon entrée chez les Bénédictins. Une congrégation divisée : les anciens et les jeunes. — Mon congé. — Grandeur et danger de la formation de Solesmes.
Sur la rive gauche de la Sarthe, à six lieues environ de la Flèche, la ville de ma naissance», et à une dizaine de lieues d'Angers, la ville de mon instruction, s'élève la bourgade de Solesmes. Elle s'est formée, dans le cours des siècles, autour d'un antique prieuré de bénédictins bâti sur un rocher dominant une jolie vallée. Une ligne de roches abruptes et verdoyantes limite fermement la plus grande partie de l'horizon sur la rive droite, tandis qu'à gauche d'agréables prairies descendent en pent© douce vers la rivière. En aval, on aperçoit la coquette petite ville de Sablé, son noble château et son imposant viaduc. C'est l'un des paysages les pins reposants que l'on puisse rêver.
Le prieuré, supprimé à la Révolution, fut rouvert en 1833 et promu à la dignité d'abbaye en 1837. Son restaurateur, dom Prosper Guéranger,
ne se contenta pas de reconstituer une congrégation d'hommes. Auprès de l'abbaye, dédiée à saint Pierre, il fonda un couvent de femmes, dédié à sainte Cécile. Ces deux établissements refusèrent, en 1880, de demander l'autorisation nécessaire à leur existence légale. Le gouvernement expulsa les moines, mais il n'osa pas appliquer la même rigueur aux religieuses. '
Dispersés, les moines se répartirent, comme je l'ai déjà dit (1), en petites .communautés dans les châteaux des environs. Puis, ils louèrent ou achetèrent des maisons dans le village et revinrent s'y fixer. Peu à peu, ils réorganisèrent leur observance. En 1887, ils recommencèrent même à prendre leurs repas dans le même réfectoire.
L'église abbatiale étant sous scellés, ils célébraient leurs offices à l'église paroissiale et, les jours de très grande fête, à l'église Sainte- Cécile. Le village se trouva donc constituer le monastère. On y voyait les moines traverser les rues pour se rendre à l'église paroissiale, au réfectoire, à l'imprimerie, aux bibliothèques, chez les bénédictines, chez le père abbé qui occupait une maison centrale, en face de la porte de l'abbaye. Telle était la physionomie générale de Solesmes, lorsque je me présentai au noviciat.
I. Voir ci-dessus, chapitre II, p. 26, et, pour plus de détails, mon Dom Couturier.
La retraite, dans laquelle s'était décidée ma vocation, avait commencé le 8 septembre, jour de la nativité de la Vierge, grande fête autrefois dans ma province, où elle était appelée «Notre- Dame-Angevine». Je revins le 24, fête de Notre- Dame de la Merci. Dans les milieux mystiques on prête toujours aux dates quelque attention. Celles-ci m'étaient une bonne recommandation.
Selon la coutume de la congrégation, le postulant devait rester plusieurs jours à l'hôtellerie de l'abbaye, avant d'être admis au noviciat.
Cette attente interprétait symboliquement la règle et la tradition de l'Ordre, d'après lesquelles l'entrée du monastère doit être difficile. Cotmme les moines n'avaient plus la jouissance de leur hôtellerie, située dans l'enclos de l'abbaye, et que j'aurais dû demeurer dans une auberge du village, on abrégea pour moi les délais de ce simulacre, et on me reçut au noviciat dès le lendemain de mon arrivée.
D'après les lois de l'Eglise, dans toutes les congrégations, le noviciat forme une petite communauté séparée de celle des rehgieux prof es (1). Chez les bénédictins, il comprenait alors une triple catégorie de personnes :
1» Les postulants. — Revêtus de l'habit de
I. Dans ma Vie du Père Hyacinthe, chap. IV, j'ai exprimé quelques réflexions sur celte législation.
l'Ordre, mais sans la « coulle » de forme parti- culière qui constituait les insignes du novice, ils suivaient les mêmes exercices dans une probation préparatoire dont la durée variait de six à quatorze mois ;
2° Les novices proprement dits. — Ils faisaient une probation canonique d'un an, après laquelle ils émettaient leurs vœux;
30 Les jeunes prof es. — Ils restaient au noviciat deux années encore après l'émission de leurs vœux.
Les novices et postulants étaient appelés «frères » ; les prof es portaient le titre de « pères » et, s'ils étaient prêtres, celui de «Dom». C'est ainsi que je me trouvai au noviciat avec six prof es (1) et huit novices (2). Cinq postulants (3) y entrèrent après moi, dans l'année qui suivit.
1. Voici le nom de ces religieux : -f dom Orner Graux ; j-dom Meliet; "f le Père Pierre Butruiile; le Père Joseph Lambert ; le Père Paul Renaudin (qui fut abbé de Saint-Maurice de Clervaux, Luxembourg) ; le Père Gaston Démaret. Ceux dont les noms sont précédés d'une croix sont morts.
2. Les Frères : Jacques Ghaumet, -j* Jean-Baptistedu Coëtlosquet ; * Pierre Leurent ; Jules Olivier!; Maximilien Butruiile ;
* Emile Lambert (prêtre du diocèse d'Evreuxj ; Paul Flinois ;
* Hérissé (prêtre du diocèse du Mans). Ceux dont les noms sont procédés d'un astérisque n'ont pas fait profession.
3 . Les Frères : Louis Froment (fit profession au monastère cistercien d'Acey) ; * Jules Charrier (prêtre du diocèse de Nevers) ; * François Provost (prêtre du diocèse de Vannes) ; Paul Chauvin (fit profession à l'abbaye de Ligugé) ; f Antoine Delpech. — Je ne puis apprécier ici les survivants; me taxera-t-on d'indiscrétion si j'ajoute que les morts (les Pères Graux, Meliet,
Mes révérends compagnons étaient tous mes aînés. Quelques-uns, en quittant le monde, avaient fait de réels sacrifices de position et de fortune. Plusieurs novices et postulants étaient prêtres, mais la plupart d'entre eux rentrèrent dans leur diocèse. Ils n'étaient plus assez jeunes ni assez malléables pour s'adapter au système. Le maître des novices, dom Logerot, préférait avoir des hommes à former que d'en recevoir de tout formés. «Frère Houtin», me disait un jour un novice, « Frère Houtin, vous êtes heureux de n'avoir qu'un an de soutane; on pourra peutêtre faire encore quelque chose de vous. Si vous en aviez davantage, il faudrait désespérer. Un prêtre qui veut être moine, ne le peut pas; il reste toujours un curé avec un capuchon sur le dos.»
Les relations des novices consistaient, chaque jour, en deux récréations communes, l'une d'une heure, après le repas du midi, l'autre d'une demi-heure, après le repas du soir ; chaque semaine, en une promenade de trois heures.
Hors ces moments, on ne devait pas se parler sans motifs d'utilité ou de charité, règle très largement interprétée.
Une seule comparaison peut exprimer le bonheur que j'éprouvai durant les premiers mois
Pierr* Butruille, du Goctlosquet, Delpech) furent des religieux d'une insigne vertu ?
de mon noviciat : le bonheur du jeune homme qui, après mille obstacles, possède sa bien-aimée. Une véritable floraison d'amour, une mystique lune de miel se produisit en moi. J'avais vingt ans (1). -
Je nageais dans de saintes voluptés. Le matin, après avoir servi la messe, je me fondais dans des actions de grâces sans fin. Cette tendresse ne diminuait pas dans la journée. Et le soir, à ma visite au Saint-Sacrement ou dans mon chemin de croix presque quotidien, je jouissais des mêmes douceurs.
L'étude du bréviaire, ma seule occupation quand je ne priais pas, me permettait de comprendre nos longs et beaux offices. Ils duraient de quatre à sept heures par jour et fournissaient un aliment perpétuel à ma piété. Ces psaumes, les récits bibliques, les leçons des Pères, l'exécution si noble des cérémonies me causaient une sorte d'ivresse. Que dirai-je des jours de fêtes? Ces jours-là, les cérémonies ne se célébraient pas dans l'étroit chœur de l'église paroissial-e, mais dans l'église des bénédictines, avec une perfection incomparable (2).
1. Gomme le remarque un psychologue, cet âge est a le temps de la floraison pour la religion, ainsi que pour la plupart des autres choses dans la vie humaine. Ce n'est pas le temps de la moisson ; elle vient plus tard. » Pràtt, T/je Heligious Conscioas~ ness, p. io8.
2. J'ai essayé de décrire celte perfection dans mon Dom Couturier, p. i6a-i63.
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Mes beaux rêves mystiques duraient ainsi depuis sept mois, lorsque j'en fus brusquement tiré, le jeudi 12 avril 1888. L'affaire fut si décisive et elle jette une lumière si curieuse sur l'histoire de la congrégation de Solesmes qu'elle mérite d'être racontée en détail.
Après l'expulsion de 1880, le noviciat avait éfeé provisoirement installé sur le territoire d'mi village voisin, Pincé, dans un manoir appartenant à la comtesse de Tertu. Quand mourut cette noble dame, en 1887, les moines lui témoignèrent, pour cette hospitalité, une digne reconnaissance. En 1888, 1 e Père abbé voulut encore assister à son service de bout de l'an, le 12 avril,, et, pour que l'office fût célébré solennellemient,. il emmena avec lui tout le personnel du noviciat actuel, plus quatre des moines qui avaient fait leur noviciat à Pincé, en 1880-1881. Nous fîmes à pied le petit voyage, charmante promenade.
Au retour, l'un des anciens novices de Pincé,, dom Bernard ** (1), me prit avec lui et nous revînmes en devisant. Voulant me donner des conseils appropriés, il ne craignit pas de me révéler, dans! ,sa pure réalité, une situation dont je n'avais aucun soupçon.
I. Entré jeune laïc à Solesmes, dom Bernard ** fit profession le 8 décembre 1881. Il a résidé dans les abbayes de Solesmes, de Marseille, de Saint-Maur-sur-Loirô et de Glervaux.
«La congrégation, me dit-il, est divisée en deux partis : les « Anciens » et les « Jeunes », ou bien, en d'autres termes, les « Anti-Cécilieins » et les «Céciliens». Les premiers, — presque tous compagnons de dom Gnéranger, qu'ils ont beaucoup fait souffrir, — sont hantés par les souvenirs de la congrégation de Saint-Maur et font des livres. On ne vous donne plus cette direction au noviciat. Dieu merci, il y règne maintenant un autre esprit. Nous sommes rentrés dans la vraie tradition de notre Ordre : la vie contemplative et la sanctification personnelle. » Il me développa très longuement ces idées et ces faits, en me nommant les principaux représentants des deux factions dans les différents monastères de la Congrégation. La rénovation du noviciat était l'œuvre de dom Logerot, le chef des Jeunes, et le directeur de Mme l'Abbesse de Sainte-Cécile. Presque tous les religieux formés depuis 1879, c'est-à-dire depuis que dom Logerot exerçait les fonctions de maître des novices, tenaient fidèlement pour l'enseignement nouveau. Et le charitable moniteur me raconta avec verve les travers des «Anciens» et les mille tracasseries dont les «Jeunes» les accablaient.
Le soir, je nie livrai à de tristes réflexions.
Quoi donc, tous ces beaux dehors, qui m'avaient séduit, cachaient une rivalité profonde.
une haine capable d'engendrer des taquineries et des persécutions que des laïcs irréligieux ne voudraient pas se permettre! Un grand âge n'en préservait pas. Ces vieux moines, dont les cheveux blancs ou les crânes complètement nus Semblaient si vénérables, étaient tournés en ridicule le long des récréations et se trouvaient à perpétuité face à face avec des impertinents dont il leur fallait subir les railleries. Après tout, mon idéal était plutôt celui des «Anciens». Ce qui m'avait amené à Solesmes, c'était la réputation des «savants bénédictins» et le brillant tableau de leurs services rendus à l'Occident, tel que je l'avais lu dans Montalembert. Je voulais me sanctifier, certes, mais aussi travailler. Mon intention n'était pas d'écrire des livres, mais je ne voyais pas pourquoi, le cas échéant, je n'aurais pas pu ou je n'aurais pas dû en composer.
Des hauteurs de mon ciel, dom Bernard** m'avait ramené à terre. Bientôt après, une autre révélation me renseigna davantage encore sur ce qui se passait autour de moi.
Un prêtre (1), ami de ma grand'mère, qui m'avait connu tout enfant et qui était intimement lié avec un vieux moine, vint me voir au
I. L'abbé Lucas, ancien vicaire de Glermont^ alors curé de Ltgron et plus tard de Neu'viUalais. Il est mort, en 1918, chez un de âes anciens élèves.
parloir. Dans le cours de la visite, il me confia, avec tristesse, que c'était un malheur pour moi d'entrer dans une congrégation désunie, où les tendances divergentes se compliquaient encore de rivalités personnelles inquiétantes pour l'avenir. Le père abbé, qui appartenait au parti des «Anciens», avait soixante-et-onze ans. Probablement son successeur serait de la faction des « Jeunes », et cette faction, avide de conquérir le pouvoir, était elle-même divisée entre doux candidats, dom Logerot et dom Delatte. L'es chances du second, récent profès, augmenteraient avec les années de dom Couturier. Mais, si le père abbé mourait bientôt, il n'y avait, au dire de beaucoup de «Jeunes», qu'un seul choix possible : dom Logerot. Celui-ci intriguait, et en cherchant à se gagner des électeurs et en faisant éloigner, dans les autres maisons de la congrégation, les moines sur les votes desquels il ne croyait pas pouvoir compter.
Ces nouvelles confidences me causèrent une douleur d'autant plus vive qu'elles étaient indubitablement corroborées par certaines observations dont, jusque-là, le sens m'avait échappé. J'aimais Solesmes de tout cœur et je n'avais personne à qui conter mes anxiétés. Le père maître se montrait fort jaloux de ses fonctions de directeur et de confesseur. Je ne pouvais, sans qu'il le sût, demander un confesseur ex-
traordinaire ni causer confidentiellement avec un autre religieux, le père abbé excepté. Mais comment confier au bon vieillard des révélations qui l'eussent désolé (1)? Il me parut meilleur de m'en remettre à la Providence, tout en continuant à examiner et à réfléchir en silence.
Les remarques auxquelles je m'appliquai achevèrent naturellement de détruire mon bonheur. J'éprouvai des désespoirs, des scrupules, des ct< sécheresses ». Pendant longtemps j'ai conservé un petit cahier où j'avais marqué tout cela, jour par jour. Ces notes enregistraient des combats si horribles, des tortures si chimériques et si affreuses que je les ai détruites dans un mouvement de dégoût. Mes efforts d'auto-suggestion furent tels que je résolus de ne pas être infidèle à la grâce de ma vocation et, par conséquent, de rester où Dieu m'avait conduit.
Les constitutions de Solesmes me plaisaient.
Elles sont une adaptation de la règle de saint Benoît aux tempéraments modernes, adaptation très mitigée, mais qui en a conservé le caractère principal: le zèle de l'office divin (2). D'autre
I. J'ai su plus tard que dom Couturier n'ignorait pas la situation, qu'il en souffrit extrêmement et qu'il mourut angoissé de ce qui, après sa mort, se passerait dans la congrégation.
a. De l'idée religieuse et morale que l'on se faisait à Solesmes de la règle bénédictine, on trouvera une bonne exposition dans l'ouvrage suivant : Abbé de Solesmes, Commentaires sur la règle .de saint Benoît (in-8°, VII, 669 pages ; Paris, Plon-Nourrit,
part, dom. Couturier, vrai disciple de saint Benoît (comme je crois l'avoir prouvé dans le petit livre que je lui ai consacré), imprimait à son monastère le caractère traditionnel de l'ordre. Quant aux observances, elles étaient suivies autant que le permettaient les circonstances, c'està-dire la dispersion des moines dans le village et l'usage d'une église qui ne leur appartenait pas, puisque c'était celle de la paroisse. Le Solesmes que J'ai connu fut donc quelque peu anormal.
Le lever avait lieu à 4 heures. Lb premier office (matines, laudes, prime) se célébrait à '4 b. 1/2. Il était suivi des messes basses, servies par les membres de la cominunauté qui n'étaient pas prêtres. La messe conventuelle avait lieu à 9 heures, précéjdée de tierce et suivie de sexte. A' 17 h. 1/2, on chantait none, vêpres et compiles. Après ce dernier office, on tenait, au chapitre, une conférence spirituelle.
Quand ce n'était pas Jour de Jeûne, on pouvait prendre, vers 7 h', 1/2 ou 8 heures, un petit déjeuner qu'on absorbait debout. A midi, avait lieu le repas principal, composé d'un potage, de deux plats et d'un dessert. Le repas du soir.
igiS). L'abbé qui a publié ce volum.e est le troisième, dom Delatte ; il a grandement utilisé des notes laissées par ses deux prédécesseurs et par plusieurs autres vieux membres de la congrégation.
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moins abondant, était fixé à 19 heures. Deux récréations, l'une d'une heure, l'autre de trois quarts d'heure, suivaient ces agapes. On devait se coucher à 21 heures, mais la plupart des religieux avaient la permission de veiller dans leur cellule.
Médiocres étaient la cuisine et l'installation dans les humbles maisons du village; de piètre qualité, le vêtement, c'est-à-dire la traditionnelle tunique noire et le scapulaire à capuchon. Non seulement les circonstances imposaient l'économie, mais encore le père abbé était imbu, au sujet de la « pauvreté monastique », d'idées très strictes. Sous son régime patriarcal, la vie matérielle fut plus dure que sous son prédécesseur et infiniment plus dure que sous son successeur. Telle qu'elle était, elle ne m'effrayait en rien, pas même par la perspective de passer toute mon existence entre quatre murs.
L'usage de Solesmes voulait qu'un postulant demandât à commencer son noviciat canonique après une année de probation. Lorsque le père maître était complètement satisfait d'un sujet, il ne laissait pas s'écouler l'année entière sans lui faire lui-même des avances. Si, au contraire, le sujet ne marchait pas parfaitement à son gré, il attendait cette démarche pour échanger de graves explications. -
Neuf, dix, onze mois s'écoulèrent sans que
-dom Logerot me lançât aucune allusion préparant une entrée en matière. Devais-je me décider à solliciter formellement l'admission dans une congrégation dont j'acceptais pleinement la règle et les constitutions, mais sans admettre certaines interprétations et certaines tendances? Pouvais-je avoir foi dans l'avenir d'une congrégation si profondément divisée? Je voulais toujours l'espérer. Il me semblait que si je quittais Solesmes j'étais perdu. Que de fois je répétai la formule de l'oblation monastique : Suscite me, Domine, secundum eloquium tuum, et vivam, et non confundas me ah exspectatione mea!
Que de fois je demandai a Dieu de me faire mourir là, tout de suite! Je ne songeais pas à la vie laïque. Le sacerdoce, surtout d'après ce qu'on me disait au noviciat, me semblait plein de périls. Aucun ordre religieux ne présentait pour moi d'attrait.
Je n'étais pas le seul à me préoccuper du dénouement. Le père maître voyait ma place au séminaire. Comme la rentrée s'y effectuait le l®'" octobre et qu'il devait quitter Solesmes la dernière semaine de septembre pour aller prêcher une retraite au loin, il résolut de régler mon affaire avant son départ. Il me manda donc chez lui pour me parler d'obéissance. «Profès, me dit-il, accepteriez-vous toutes les obédiences ? Pourriez-vous être, toute votre vie, infir-
mier, jardinier, ou, comme c'est ici plus vraisemblable, imprimeur? » — « Si je m'étais senti de l'inclination pour les malades ou la culture, répondis-je, je serais allé frapper à la porte des Frères de Saint-Jean de Dieu ou à celle des Trappistes. Quant au métier de prote, de caissier ou d'expéditeur de livres, ce n'est pas cela que je suis venu chercher à Solesmes. »
Engagés de la sorte, les débats devaient fatalement tourner à ma condamnation. Dom Logerot m'avait placé, je le sentais, sur un terrain où il remporterait facilemeint la victoire. J'étais désolé. Le ton de ma réponse était si suppliant qu'il eût touché un cœur de marbre. Sans s'attendrir, le père maître me parla de quelques migraines que j'avais ressenties : il en concluait qu'une vie plus active me serait meilleure. Il plaisanta mon incapacité de chanter : « sous ce rapport, disait-il, vous ne pourriez même pas être accepté chez les chartreux; ils ont des examens de chant où vous échoueriez».
Après cette entrevue, je courus soumettre au père abbé mes difficultés sur l'obéissance.
« Quelles idées vous faites-vous, mon enfant ! me dit-il. Dans là distribution des occupations, je tiens toujours un peu compte des goûts et des dispositions. Je n'ai jamais songé à faire de vous un imprimeur. » Il me consola matemeUement. «Tout ce qu'on vous reproche, conclut-il,
c'est d'avoir trop de réserve. Vous êtes encore avec nous, sur quelques points, comme un étranger. » Je ne crus pas devoir m'expliquer sur les motifs de cette réserve, mais le père abbé se montra si bon que je le quittai plein d'espoir.
Quand dom Logerot connut cette conversation^ il prit avec moi un air plus froid. Je retournai cliez le père abbé. Il fut encore très bon, mais avec une différence : « Non, mon enfant, me dit-il, vous ne nous quitterez pas. Seulement, je ne vous donnerai pas encore maintenant la coulle de novice. Je ne le puis pas.» Dans un autre entretien, il me dit simplement : «Je vous laisse décider, sans vouloir vous donner de conseil, ni. pour partir ni pour rester. » L'influence de dom Logerot se manifestait de plus on plus.
Pour paraître bon prince, le père maître me conseilla de consulter dom Delatte, récemment nommé prieur, et m'offrit d'exposeo: lui-même mon cas à la mère abbesse. L'abbesse jugea que ma vocation était incertaine et que la volonté de Dieu se révélerait sur moi par les événements. Dom Delatte, surtout préoccupé de ne pas se mettre en contradiction avec le maître des novices, me répondit qu'une vie plus active me conviendrait peut-être mieux. « On peut, ajouta-t-il, en faisant allusion à lui-même, quitter Solesmes dans sa jeunesse, y revenir plus
tard et même, quelques années après, se trouver prieur, quoique indigne. » Je n'avais donc qu'à m'en aller.
Dès l'instant que j'acquiesçai a cette solution, <iom Logerot devint très cordial. Il m'exposa que Dieu m'avait comblé d'une immense grâce en m'envoyant à Solesmes pour m'initier à la « sainte liturgie » et aux plus pures doctrines théologiques. Le plan divin se dévoilerait dans l'avenir. Peut-être utiliserais-je mes talents, — il risqua le mot, — dans une autre société religieuse, à l'Oratoire de Rennes, par exemple (il n'aimait pas l'Oratoire dit de France). En ce moment, maligne de conduite était tO;Ute tracée: retourner au séminaire. « Les études n'y sont pas fortes, la direction pas parfaite, mais, avec ce que vous avez acquis au noviciat, vous pourrez suppléer aux lacunes. »
De longues réflexions finirent par me convaincre que le père maître pouvait avoir raison. Mes horizons s'étaient — du moins, je le croyais, — singulièrement élargis à Solesmes. On m'y avait révélé l'antiquité ecclésiastique, une plus belle méthode d'oraison, unei spiritualité plus large. Peut-être était-ce la volonté de Dieu que j'allasse ailleurs faire fructifier ces trésors. Ce que certains moines de Solesmes appelaient fièrement «nos idées» étaient déjà, chez nombre d'entre eux, des rengaines plutôt que des con-
victions vivantes et raisonnées. Oui, mieux valait, peut-être, m'en aller.
Mon départ n'était pas encore complètement résolu que j'écrivis à l'un de mes oncles, médecin dans les environs. Il avait promis de ne jamais venir me voir. Je voulais me dépêcher de' le faire manquer à sa parole qui m'avait peiné. Il accourut tout de suite, manifestant autant de joie de ma sorti© très probable que si je fusse ressuscité d'entre les morts. Il me conseilla de commencer les études de médecine et s'offrit à m'en donner les moyens, me représentant que si j'avais essayé la vie bénédictine, c'était que je ne me trouvais pas à ma place au séminaire et qu'il serait sot d'y retourner. Ni sa générosité, ni ses raisonnements ne ne me tentèrent une seconde et, quand il me vit si fermement décidé à rentrer dans le clergé, sa joie diminua. «Tu ne sais à quoi tu t'engages, me dit-il gravement, tu retombes dans une folie de moindre degré. Peut-être finiras-tu par t'en guérir. »
Le 28 septembre, mon départ fut irrévocablement réglé. J'écrivis ce jour-là à mes parents et au supérieur du grand séminaire d'Angers pour leur annoncer mon retour, le 1^^ octobre (1). ,Voici la réponse de ma mère :
I. Mes parents avaient cédé leur boutique de Luché, pour s'établir chapeliers à Angers. En se fixant dans une ville, ils-
&OLESMES 73
Mon cher Albert,
Je te réponds immédiatement.
Ton père avait fait un très grand sacrifice en te laissant partir.
Moi, comme je l'avais avoué avec la sincérité avec laquelle je t'ai toujours parlé — soit que mes idées soient bonnes, soit qu'elles soient mauvaises, je te les ai toujours (du moins depuis longtemps) fait connaître — moi je n'avais pas fait de sacrifice. Je pense toujours : le monde est si triste !
Reviens donc; je sais bien que tu n'as pas perdu la gloire de Dieu et le désir d'accomplir sa sainte volonté.
Au revoir, mon cher Albert, nous t'attendons.
Ta mère,
LÉONTINE HOUTIN
Le 30 septembre, dans la journée, je fis mes visites d'adieu aux quelques Pères que j'avais particulièrement connus. Je comptais prendre congé des frères du noviciat, durant la récréation du soir, la dernière. Craignant l'émotion, j'appris par cœur quelques phrases dans Tespoir que le premier mot opérerait le déclenchement de la suite. Au premier mot, je m'effondrai en sanglots. On m'a dit plus tard que plusieurs frères pleuraient. Il fallut que ma douleur fût navrante pour produire un tel effet. Générale-
cherchaient à procurer à raa sœur et à mon frère de plus faciles moyens d'instruction. .i
74 MON EXPÉRBENÇE
ment celui qui quitte le noviciat est dédaigné comme indigne ou méprisé comme lâciie.
Le lendemain matin Je reprenais le train d'Angers, le cœur déchiré comme je ne l'avais jamais eu.
Solesmes devait, on 1© verra plus loin, tenir encore une grande place dans ma vie. J'étais trop imbu de la doctrine catholique pour comprendre le sens et ia portée des observations que j'y avais faites. Tout cela devait s'éclaircir plus tard. Ici, je puis noter cependant un seul point :
j'avais acquis une grande expérience : celle d'une vie mystique très intense, vécue en moi-même et observée dans un des Ordres religieux les plus illustres. Bien plus, j'avais été plongé dans le Moyen Age. N'étaient-elles pas du Moyen Age, les idées de Solesmes, ainsi que ces maladies mystiques, ces prophéties et ces visions qu'on racontait des moniales de Sainte-Cécile (1)?
Ces expériences d'états d'âme, difficiles â comprendre à l'homme modem©, mais nécessaires à ceux qui veulent pénétrer le fond des religions et expliquer le prétendu surnaturel, j'aurais pu les acquérir dans de plus mauvaises conditions. Malgré ses défauts, comparé aux séminaires et aux autres noviciats dont j'ai eu connaissance plus tard, le noviciat de Solesmes était digne