CHAPITRE Y.ÎÎ
Pioa. — Vacances en Allemagne. — M.. Lodoyen, supérLour du petit séminaire. — Les maîtres d'étude. — Solesmes et l'inquisition. — Ma première expérience objective eÊes ittusiosi laysti(jues,
(Octobre 1891 -juillet 1894)
Au moment où j'entrais au collège comme «maître d'étude», selon le teime usité dans la maison, — ailleurs on dit souvent surveillant ou pion, — les élèves étaient répartis en trois divisions, — petits, moyens et grands, — gouvernées chacune par deux surveillants. Les fonctions de l'un commençaient à midi pour expirer le lendemain à midi. Chacun d'eux disposait donc en toute liberté de la moitié d'une Journée et, de plus, dans sa demi-journée d'occupations, de deux heures, le temps des classes. Un maître d'étude possédait ainsi quelques loisirs pour travailler. C'était as-surément le seul agrément du poste<; mais, pour moi, c'en était un très appréciable.
Bans la division des petits, mon apanage, îa réalité ne correspondait pas plein ^nent à la théo-
rio. Depuis quelques années, pojir caii^e d'économies, la division n'avait qu'un surveillant. La besogne du second se partageait par quarts entre le surveillant lui-même et les trois professeurs des classes inférieures : sixième, septième et huitième. Plus anciens et plus importants que moi, ces collègues accaparèrent le gouvernement de la division : aux yeux des élèves, je fus trop ouvertement compté pour zéro.
Durant l'année, j'occupai mes loisirs en étudiant l'allemand. A la fin de l'année scolaire, j'allai, — à mes frais, bien entendu, — passer mes vacances (août-septembre 1892) au delà du Rhin, dans une pension de Bensheim qu'on m'avait chaleureusement recommandée. Le directeur recevait trop de jeunes Français, frais émoulus du collège et peu travailleurs, pour que le séjour fût vraiment profitable.
En rentrant à Mongazon, j'eus le plaisir de voir rétabli le système normal de surveillance : on m'avait donné un collègue, c'est-à-dire un second maître d'étude, excellent compagnon, avec lequel je fus toujours en parfait accord.
Aux vacances suivantes (août-septembre 1893), sacrifiant la conversation allemande au divertissement de visiter le pays, je parcourus l'Alsace, le grand-duché de Bade, et descendis le fleuve dont les rives, surtout dans la région de Kaiserswerth, présentent une si tranquille grandeur, une
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si bienveillante majesté. Une semaine en Belgique termina le voyage. Ces régions m'apparnrent laborieuses et prospères, mais, en général, moins attrayantes que l'Espagne.
La divine lumière du midi, qui fait resplendir toutes choses, m'avait séduit. D'autre part, je me §uis toujours senti comme un frère au milieu des peuples de langue latine, et la civilisation latine, héritière de la grecque, m'a toujours semblé la grande, la seule civilisation. Je n'en connais pas d'autre. Les efforts des Allemands pour créer ce qu'ils appellent une «culture» de leur cru ne me paraissent pas avoir abouti. Pour autant qu'ils sont humanisés, ils participent eux aussi à la vieille civilisation classique qui leur est arrivée par l'Eglise catholique, par les infiltrations italiennes et françaises, en traversant tout d'abord leurs provinces de l'ouest et du sud. Le& Grermains de l'est, les plus éloignés, n'ont eu qu'une part tardive et chétive à ces bienfaits; et l'on s'en aperçoit encore. Dans les deux voyages que j'ai faits au pays du Rhin, on m'a dît quelquefois : « Je suis Allemand, je ne suis pas Prussien », et l'on me parlait des Prussiens comme de^ gens grossiers, brutaux, insolents; quelqu'un m*a même dit une fois le mot : barbares. Nombre de personnes avaient l'air de redouter par-dessus tout de passer à mes yeux pour des barbares, des demi-civilisés, des Prussiens. Elles sem-
blaieïit me supplier de leur délivrer un certificat de politesse ©t de courtoisie, et, ce qui était plus difficile, de grâce et de distinction. Malheureusement la force des armées était devenue l'idéaJ, et quelles armées! Lorsque je vis pour la première fois défiler les troupes allemandes, les sons aigus du fifre, le pas de parade, la raideur des soldats, les regards d'orgueil brutal qu'ils lançaient de tous côtés, me firent invinciblement penser à l'invasion des Barbares, que les Allemands appellent, avec une singulière fierté, les «puissantes migrations des Barbares».
Naturellement je m'efforçai d'observer particulièrement l'état du catholicisme. Les fidèles se tenaient gravement à l'église et étaient embrigadés, chacun selon sa catégorie, dans de multiples associations ou confréries. La culture germanique et la discipline papale sont deux civilisations despotiques, dignes de s'entendre. Les quelques prêtres avec lesquels je fus en rapports me parurent assez instruits et très orthodoxes. Prêtres et fidèles me semblèrent fort prévenus contre le protestantisme. Une barrière de préjugés les séparait de leurs coïieitoyens d'une autre confession.
De mes deux excursions en Allemagne, je rapportai donc une impression de force, de sérieux ot de conservatisme.
Au retour de mon second voyage, le supérieur
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me nomma professeur d'allemand pour les classes inférieures, de la troisième à la sixième. Ce fut un supplément de hïiit heures de cours par semaine. En conséquence, mon traitement annue' — de quatre cents francs — fut augmenté de cinquante francs. De plus on me dispensa de conduire les élèves dans les promenades ordinaires. Mon collègue, seul, en fut chargé. Il ne se trouvait pas par le fait plus imposé que les maîtres d'étude des grands et des moyens, et il n'eut donc pas à se plaindre. M. Ledoyen excellait dans les combinaisons de ce genre et il les justifiait par des raisonnements très dignes.
Dans ma notice sur Le Petit SémiJiaire Mongazon, j'ai tracé de ce personnage un portrait tel que je le pouvais décemment esquisser très peu de temps après sa mort et sous la stricte censure épiscopale (1). Ce portrait est cependant plus ressemblant que le beau buste dont on orna son monument funéraire.
Avec ma naïveté de séminariste, et malgré l'appréciation qu'avait portée sur lui dom Graugain, je comptais trouver en lui un père en Diea, un protecteur, un conseiller, un ami. Dans la visite que je lui fis à mon arrivée, il me remit la liste de mes élèves et un exemplaire du règle-
I. Sur cette censure, voir ci-dessous chapitre IX, p. 199. L'article que je publiai sur M. Ledoyen me valut d'ailleurs un supplément d'informations diverses qui me le firent mieux connaître.
mont. Depuis lors, il ne m'adressa la parole: gue pour des banalités. Je ne le revis en tête à tête que trois mois après mon entrée en fonctions, c'est-à-dire le 19 décembre. Ayant appris que, ce jour-là, j'allais assister, comme lui, à l'ordination, il me fit l'honneur de sa voiture. J'acceptai avec empressement, pensant que j'aurais l'occasion d'entrer en confidences. Quel ne fut pas mon désappointement! Tout le long du trajet du collège à la cathédrale, sa conversation enjouée roula sur la saison, les chevaux que nous rencontrâmes et les maisons en construction.
De mes élèves, de ma charge, pas un mot. Ni encouragement, ni conseil. Je craignis que cette abstention de toute matière sérieuse ne cachât quelque blâme et je priai mon directeur de conscience, M. Baron, qui devait le voir au nouvel an, de l'interroger sur mon compte. M. le supérieur se déclara satisfait. Il ne demandait qu'une chose : qu'on ne lui créât pas d'embarras. Le cas contraire amenait un prompt congé, mais la séparation s'opérait presque toujours convenablement et toujours avec de bonnes reconmiandations à l'évêché. Il ne voulait pas qu'un de ses professeurs pût être soupçonné dans le public d'avoir démérité.
Son idéal scientifique était étrange. On pouvait professer, disait-il, n'importe quelle science, pourvu qu'on fût de quinze pages en avance sur
la leçon donnée aux élèves. Si le maître improvisé réussissait, c'est-à-dire n'avait pas besoin de son intervention disciplinaire, 1© supérieur ne lui refusait pas des compliments. Echouait-il, au contraire, M. Ledoyen ne se gêna't pas pour dire : « Comment ses élèves se tiendraient-ils bien, il ne sait pas ce qu'il enseigne! » Et il avisait au moyen de se défaire de cet incapable avec une précision mathématique d'où tout sentiment était exclu. Ses jugements sur l'ensemble de ses collaborateurs révélaient la même absence d'estime: « Il n'y a que quatre professeurs ici, disait-il un jour, qui soient capables de faire un discours de distribution de prix. » Et une fois que je lui demandais un crédit pour la bibliothèque, dont il venait de me confier l'administration, il me répondit : «Ici, ceux qui ont le goût du travail n'en ont pas le temps et ceux qui en ont le temps n'en ont pas le goût. » Aussi la munificence de M. Ledoyen pour la bibliothèque se borna-t-elle tout d'abord à la faire parqueter, avec tout le reste du collège. Plus tard, à force d'instances, je pus cependant lui arracher une petite somme annuelle pour achat de livres et frais de reliures.
Arrivé, comme par hasard, à une position qui suppose de la science, il n'estima jamais les études. On n'en devait prendre à son avis que le nécessaire pour obtenir les diplômes rigoureu-
soment exigés par l'Etat. Le reste n'était que vanité et faiblesse d'esprit. D'après lui, au 3x>ut de quinze ans, un professeur était usé et devait se retirer. S'il en garda plus longtemps, c'est qu'il ne pouvait les remplacer. Il en congédia plusieurs qui avaient compté mourir au collège.
«Un petit séminaire, disait-il, n'est pas une maison de retraite; que les vieux viennent à tomber malades, il faudra les soigner, les visiter. On ne peut pas prendre de telles charges. » Oe fut ainsi qu'il mit à la porte un très digne maître d'étude, M. Pierre Lefèvre, qui ne demandait qu'à finir ses jours dans la maison à laquelle il s'était dévoué plus de trente-quatre ans. Il ne devait pas, à la vérité, laisser d'héritage.
Bien qu'il fût lui-même tm prêtre correct, M. Ledoyen oubliait tous ses principes quand l'intérêt entrait en jeu, ou, plutôt, il excellait dans l'art ecclésiastique de se former la conscience. Il n'en répétait pas moins sans cesse, d'un ton pénétré, qu'il rendrait à Dieu compte de l'âme de tous ses professeurs et de tous ses élèves. Ceux qui n'ont connu que ses pieuses déclamations, sans constater ses illusions volontaires, peuvent le considérer comme un saint. Il fut seulement, et c'est déjà beaucoup, un administrateur très habile, spécialement capable dans la culture de la vigne dont il tirait de bons revenus. Possesseiur de vignobles, fils et petit-fils de paysans aisés,.
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également vignerons, il avait le teint fleuri, le caractère optimiste, les idées claires, le bon sens des producteurs de l'agréable vin d'Anjou. Sa courte science, ses courtes lettres ne le désignaient pas pour diriger un collège, mais il prenait toutes choses avec bonne humeur et il ne douta jamais de lui-même. Une imperturbable confiance fit toute sa force.
Le corps professoral qu'il présidait présentait la plus grande variété, allant de prêtres éclairés et pieux à de vieux garçons désabusés, corrects ou maniaques. Au point de vue du savoir, il me semblait supérieur à celui que j'avais connu comme élève. Directement ou indirectement, l'influence des Universités catholiques se faisait un peu sentir. J'eus d'ailleurs peu de rapports avec les professeurs. Quand je n'étais pas de fonctions ou enfermé dans ma chambre à travailler, j'allais lire à la bibliothèque de la ville. Le trajet me servait de récréation et de promenade hygiénique. Je ne voyais guère que les surveillants des autres divisions, avec qui je prenais mes repas à un service particulier.
En ordonnant mes souvenirs, je ramène les maîtres d'étude que j'ai connus, élève et professeur, — je ne parle que des maîtres d'étude, — à six types : le saint (deux exemplaires); le correct (quatre exemplaires) ; le fainéant (trois exemplaires); le noceur (huit exemplaires); le
sentimental (deux exemplaires) ; enfin, l'intrigant, qui cherclie à se pousser au professorat par tous les moyens, surtout par la flatterie du supérieur et la médisance do ceux dont il convoite la chaire (deux exemplaires). Peut-être jugera-t-on ce dénombrement médiocrement flatteur. Combien d'établissements ont eu, dans le même laps de temps, deux saints? En tout cas, si la corporation ne compte pas davantage de membres honorables, c'est, à mon avis, qu'on ne nomme pas souvent à ce poste délicat des prêtres distingués et qu'on n'y laisse pas assez longtemps ceux qui y sont nommés. Chaque division devrait être gouvernée par un surveillant d'âge mûr ayant toute l'expérience de ses fonctions et chargé de former son jeune collègue. Mongazon a compté un prêtre qui voulut rester toute sa vie maître d'étude, M. Pierre Lefèvre. Mgr Freppel le cita orgueilleusement à la Chambre des députés (1), mais, quand les amis et les admirateurs de ce brave homme demandèrent à l'évêque de le nommer chanoine honoraire, il répondit que la mozette ne se donnait pas aux surveillants. Les autres maîtres d'étude à Mongazon ne sont guère
I. Discours prononcé dans la discussion de la loi sur l'enseignement secondaire, séance du 12 juillet 1882 : « J'ai dans l'un de mes établissements un maître d'étude qui compte vingt-cinq années de surveillance. C'est un maître modèle, parce que de longues années de service l'ont rompu à ce métier si ingrat et si difficile-. Ne serait-il pas à désirer qu'il en fût partout ainsi ? »
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restés plus de six ans, la plupart beaucoup moins, de telle sorte que le débutant, sortant du séminaire, n'avait ordinairement, pour se former, que l'initiation d'un compagnon, son aîné de deux ou trois ans, sans grande expérience pédagogique et dont, le plus souvent, l'unique désir é'ait de s'en aller, le plus tôt possible, dans la sinécure d'un vicariat. Pour garder à cette charge pénible des hommes d'âge mûr, les administrations diocésaines devraient mettre d'accord leur pratique et leur théorie. On les entend sans cesse proclamer que nul poste n'est plus méritoire que celui de maître d'étude; pratiquement, elles traitent souvent les maîtres d'étude sans plus de considération que des chiens de garde. Il arrive même que ceux qui débutent dans un collège par le professorat, surtout s'ils sont en possession de grades universitaires, prennent, volontai-^ rement ou non, à l'égard de ces confrères d'un ordre inférieur, une attitude blessante et qui ne peut que pousser ceux-ci à chercher prompte)-^ ment dans le ministère paroissial un milieu plus égal.
Les quelques ennuis ou désillusions que je pus éprouver dans ce temps-là furent grandement compensés par une chimère consolatrice qui devait consumer une quinzaine d'années de ma vie et qui n'était cependant elle-même que l'aurore de la plus grande désillusion : la chimère de la
réconciliation de ma religion et de la pensée moderne. Il se produisait alors en France une espèce de petite renaissance idéaliste, riche d'espérances^ Le vicomte Eugène-Melchior de Vogué en célébra les symptômes dans un article qui me ravit (1). Toutes les difficultés entre l'Eglise et le siècle me semblaient sur le point de disparaître. Cela s'appelait le ralliement, l'esprit nouveau, l'apologétique nouvelle. Ce mouvement, vu à travers les exagérations intéressées de la presse catholique, m'enivrait. Je vécus une sorte de renouveau dont je devais esquisser l'histoire (2), dix ans plus tard, lors qu'enfin je commençai à comprendre les leçons de l'expérience.
L'espèce de libéralisme vers lequel J'étais insensiblement porté provenait, non seulement de la générosité de ma jeunesse, mais encore d'une réaction contre certaines exagérations du milieu dans lequel je vivais et qui renferaiait des types de cette crédulité haineuse souvent qualifiée de «cléricale». Mon digne supérieur lui-même n'en était pas exempt. Il fut l'une des victimes les plus précoces et les plus obstinées de la mystification de Léo Taxil. Aussi racontait-il aux élèves, à ses lectures spirituelles, que le diable
1. a Les Cigognes», article publié parla Revue des Deux-Mondes du i5 janvier 1893 et réimprimé dans le livre Heures dlùstoire.
2. Dans mon livre sur l'Américanisme, p. 195-324 J voir aussi? mon Histoire du Modernisme catholique, p. 1-61.
en personne présidait les réunions maçonniqaes. Ma foi catholique dans le démon était ferme et entière; j'avais même connu à Solesmes un moine qui en avait été possédé, mais je croyais que, de notre temps, l'habileté du diable était de se cacher, de se faire nier, et que, s'il se fût montré dans une loge, les francs-maçons se seraient tous convertis au bon Dieu. Les francsmaçons m'apparaissaient donc comme de grands calomniés, d'autant plus que, par hasard, j'en connaissais personnellement quelques-uns et que ceux-là étaient de bonnes gens. Vingt ans plus tard je lus dans le journal du père Hyacinthe Loyson que, vicaire à Saint-Sulpice de Paris, il avait, dans un sermon, fait appel aux francsmaçons, «les libres maçons du temple de l'aver nir », les invitant à y travailler avec le clergé (1).' Si j'avais prêché, en 1893, j'aurais été capable d'une aussi colossale naïveté.
Pleine de travail et d'enthousiasme religieux, ma vie était presque une vie de moine. De temps en temps d'ailleurs, je retournais contempler mon vieil idéal, soit à Solesmes, soit au monastère de Glanfeuil de Saint:Maur-sur-Loire, où résidaient plusieurs religieux que j'avais connus au noviciat. Pauvre idéal ! La division entre « Jeunes » et « Anciens », « Céciliens et Anticéciliens », deve-