‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 16 sur 106 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

Le sous-diaconat. — Le diaconat. — Premier voyage en Espagne. — Le monastère de Silos. — Mon ordination sacerdotale. — Deuxième voyage en Espagne. — MadrU. — Tolède.

Lorsque M. Houbart quitta le grand séminaire, Je perdis en lui mon directeur de conscience. Pour le remplacer, je ne pris pas M. Letoumeau, bien qu'il me témoignât toujours de l'intérêt. Mon choix se porta sur M. Baron, dont je goûtais l'esprit précis, renseignement consciencieux et érudit. Nous étions au mois d'octobre 1890. Trois mois plus tard, je devais prendre les graves engagements du sous-diaconat. Pour se faciliter l'examen de ma vocation, M. Baron me demanda de lui remettre tous mes papiers : correspondance, impressions et résolutions de retraites. Il me pria également d'écrire l'histoire de ma vie. Le manuscrit que je rédigeai a consfîtué le premier fond de ces mémoires. Mon directeur le lut de très près, même avec des curiosités un peu étrangères au sujet, du moins en ce qui concerne Solesmes.

Tl me posa beaucoup de questions sur le peu que j'en avais raconté.

Je fus ordonné sous-diacre le 20 décembre 1890 ; diacre, le 23 mai 1891. Le temps réglementaire de mes études au séminaire eixpirait au mois de juin de la même année. Je devais recevoir le sacerdoce à Noël. Que deviendrai s-je ensuite?

La vie bénédictine restait mon seul idéal.

Mes relations avec la congrégation de Selesmes n'avaient jamais cessé. En 1890, je m'étais arrangé de manière à passer la plus grande partie de mes vacances, c'est-à-dire les mois d'août et de septembre, dans le monastère d'Espagne oùdiom<j(aiigain avait été envoyé en résidence (1), Comme ce bon Père croyait qtie, si j'eusse fait. là mon essai de vie religieuse, J'aurais abouti à la profession, il sovhsLitsdt que j'y recommençasse une seconde épreuve. Là conjecture était vraisemblable et l'idée méritait examen. En tout cas, passer deux mois de vacances à Silos me permettait de faire une reconnaissance sans engager en rien mon avenir, parce que J'y séjournerais en qualité d'hôte, payantma pension et toutes mes dépenses.

J'arrivai à Burgos le l^r août 1890, l'aprèsmidi. On me conduisit à l'bôtel où m'attendait dom Gaugain et l'on me servit un goûter de viandes que je pris sans songer que c'était vendredi.

. I. Voir ci-dessus, chapitre III, p. Sa,

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Le somV'enir de l'abstmenoe ne m.e revint qu'un peu plus tard et J'en parlai à dom Gaugain. « J« vais, dit-il, fous envoyer immédiatem^it cherdier les Bulles». Peu de temps après, on m'apporbi deux feuilles de mauvais papier, mal imprimées. <p.ie je payai cinquante centimes, et sur lesqueltes i^écrivis dûm^aat mon nom. L'une m'affiliai t à la «Sainte Croisade»,- l'autre me permettait, en tant qu'affilié, de faire gras, dans les pays espa^ols, presque tous les jours d'abstinence et, par-dessus le marché, de « tirer du purgatoire » quelques âmes et de gagner pour moi-même un grand nombre d'indulgences plénières. Dom Gaugain me dit que les religieux qui font vœu de pauvreté sont dispensés d'acheter la bulle «de viande», mais qu'aux repas où ils font indûment f ras, ils doivent réciter un paier -aux intentions du pape. Ces points de discipline m'intéressèrent d'autant plus vivement que mes sulpiciens ne m'en avaient Jamais pajlé, peut-être parce que ces privilèges ne regardent pas la France. Mais ces privilèges n'en sont pas moins remarquables,; ils jreprésentent une survivance de cette vente des indulgences qui occasionna la révolte de Luther^

Le lendemain, nous visitâmes la magnifique cathédrale et quelques églises. Puis nous partîmes pour Silos. Nous y amvâmes au soir, après quelques heures de coche et trois heures ados

ri6 MON EXPÉRIENCE

(ie mulot, à travers des montagnes abruptes, calcinées par un soleil brûlant, -et glorieases parce qu'elles furent le berceau de l'indépendance espagnole.

L'antique abbaye de Silos a été rachetée, en 1880, par les bénédictins de Ligugé. Privée de ses moines, par l' exclaustration de 1835, et Èrop vaste pour être entretenue par les villageois qui l'entouraient, elle était à peu près tombée en ruines (1). Depuis dix ans qu'ils la possédaient, ses acquéreurs l'avaient restaurée, et l'aisance de la communauté contrastait singulièrement avec la misère de la bourgade environnante. Les quelques productions que les indigènes tiraient à grand'poine de leur sol rocailleux devaient être consommées sur place, faute de moyens de transports. On était à trois lieues de tout chemin carrossable, et Silos attendit encore vingt ans avant d'être relié au réseau des grandes routes. Protégé contre les incursions des voyageurs par ses montagnes, ce coin de la Vieille-Castille conservait une physionomie du xvi^ siècle.

Le supérieur de l'abbaye, lequel ne portait encore que le titre de prieur, était un profès de Solesmes, dom Alphonse Guépin. Durant son

I. Pour plus de détails sur l'histoire de Silos, ont peut consulter les études indiquées aux pages 169-170 de la Bibliographie àes Bénédictins de la Congrégation de France (Paris, 1 906) .

noviciat, on l'avait surnommé «l'agréable». On aurait pu dire «le séduisant». Esprit vraiment distingué, si sa congrégation n'avait pas été, dans l'ensemble, fanatique, elle l'aurait élu abbé et supérieur général à la mort de dom Guéranger. Elle se méfiait de ses idées éclairées, dans lesquelles elle flairait du libéralisme (1). Si on lui confia la difficile mission de restaurer Silos, ce fut uniquement parce que, parmi tous ses confrères, il n'y en avait pas d'autre capable de la réaliser. Il ne s'illusionnait d'ailleurs ni sur l'opinion qu'ils avaient de lui, ni sur leurs exagérations théologiques et politiques. Un jour que je lui racontais quelques traits de mon noviciat, il me répondit avec sa franchise ordinaire : « Solesmes a été une réaction antigallicane, et tellement forte que je ne sais pas comment ça a pu tenir. »

Dom Guépin s'efforça de me rendre intéressant mon séjour dans sa maison. Il me donna la charge d'accompagner les moines qui sortaient fréquemment dans les environs, soit pour les affaires spi-

I. Le libéralisme de dom Guépin datait de loin. Il est le « certain religieux » dont je parle dans mes Notes sur les profes de V Abbaye de Solesmes, notice sur dom Mondeville, p. 4o. Je ne pouvais le nommer alors. Voici l'anecdocte: quand, de 1860 à 1875, dom Mondeville rencontrait dom Guépin qui, sur beaucoup de points, partageait ses sentiments, ils échangeaient en guise de salut deux expressions sans cesse en cours dans les conversations de leurs confrères. L'un disait: « Les principes»; l'autre répondait: « Nos idées ».

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rituelles, soit pour les affaires temporelles. Je fus ainsi introduit dans des opulents, des presbytères et des familles. Nous voyagions a dos de mulet. Comme don Quichotte, nous déjeunâmes parfois sur l'herbe, en attendant l'heure convenable pour faire notre entrée chez notre hôte; nous dormîmes dans une salle éclairée par un lampion appli^é au milieu de la porte; nous bûmes fraternellement dans un verre unique, qui circulait autour d'un© table garnie de convives,, et qu'on tenait toujours plein, afin que chacun communiât certainement avec tous les autres.

Toutes les observations que je fus à même de recueillir n'étaient pas d'une nature édifiante pour mon état de séminariste. Ainsi, dans nombre de presbytères, je remarquai d© jeunes et jolies femmes, et même des enfants qui semblaient vraiment être de la maison. Je me renseignai auprès du père Prieur au sujet des mœurs des curés : « Ils sont tous mariés », me répondit-il en ria.nt.

L'un des spectacles les plus curieux auxquels il me fut donné d'assister fut celui qu'on appe^ lait au monastère «une foire d'enfants».

De nos jours, il est plus facile de rebâtir, ou même debâtir, une abbaye que de là peupler. Dans le pays qu'on appelle encore la «cathblique»

Espagne, les classes cultivées ne donnent plus volontiers leurs enfants à l'Eglise, ©t les ieunes gens des classés inférieures préfèrent à sa to

JJE JSACBRDOGE ,

tranquille et sorviiô les risques de la liberté oxi même les amertumes de la pauvreté. Silos serait resté sans moines indigènes, si dom G-uépin n'y avait rétabli la vieille coutume de son ordre de recevoiiT des enfants offerts par leurs parents à la vie monastique. Mais, comme les parents n'avaient plus l'idée d'amener leurs enfants, il les leur faisait demander.

Une ou deux fois par an, des curés de ses amis annonçaient, du haut de la chaire, à leurs paroissiens que, tel jour, un père bénédictin viendrait prendre les enfants que leurs parents voudraient consacrer au service de Dieu. Les moines se chargeaient naturellement de tous les frais de leur éducation. Audit joar, le maître des novices arrivait, s'installait dans une maison amie, examinait les enfants qu'on lui présentait. Il leur faisait réciter leurs prières, leur posait quelques demandes de catéchisme, constatait s'ils savaient lire et écrire et s'efforçait de juger leur intelligence. J'ai vu ainsi une maison da village toute remplie de pauvres femmes chargées d'enfants et qui venaient en proposer au moins un. Et j'en ai vu repartir navrées de ce qu'on n'eût pas accepté le rejeton qu'hélas î elles n'avaient pas le moyen de nourrir. Les enfant reçus n'étaient pas d'ailleurs définitivement accotés. L'intelligent père Prieur faisait pratiquer une large sélection et, au total, le

recrutement de son monastère coûtait cher.

Mon séjour à Silos resserra mes liens avec la oongrégation.

Au mois de novembre suivant, mourut le bon père abbé dom Couturier. Les moines de l'abbaye de Solesmes et les délégués des autres maisons de la oongrégation élirent pour son successeur dom Delatte. Assurément, ce choix m'était plus agréable que celui de dom Logerot. De mes courtes relations avec dom Delatte et surtout avec le religieux qu'il choisit pour prieur, dom Cabrol, je gardais un bon souvenir. Mais il me revint que l'élection ne s'effectua pas sans grandes difficultés ni pénibles incidents. Doin de se calmer, la rivalité des Anciens et <tes Jeunes se compliqua de toutes sortes de questions. L'un des premiers actes du nouvel abbé fut de reléguer l'autre candidat des Jeunes, son rival par conséquent, mais, aussi, son ancien père maître, dom Logerot, dans un monastère qui passait pour le dépotoir de Solesmes. Me présenter, de nouveau, comme postulant, dans une congrégation où la paix régnait de moins en moins, ne me sembla pas prudent.

Ainsi que je l'ai raconté, les bénédictins de Silos tenaient, pour leur recrutement, une petite école monastique. Ils y employaient alors, faute de religieux, deux professeurs laïques. Je rêvai de devenir l'hôte de Silos, d'y continuer

mes études et de rendre des services à l'école pour le prix de ma pension. Plus tard, quand le calme serait rétabli à Solesmes, j'y rentrerais; ou bien, si les circonstances m'y décidaient, je me ferais moine à Ligugé, d'où dépendait directement Silos. Je n'avais aucune envie de m'agréger à perpétuité à un couvent espagnol. Ma vie me semblait devoir être plus utile dans ma patrie.

Ces considérations me déterminèrent à solliciter la permission de recevoir la prêtrise â la fin de l'année scolaire, c'est-à-dire au mois de juin 1891, et non pas au mois de décembre, selon l'usage diocésain. Je pourrais ainsi commencer Tannée scolaire à Silos, et ma famille aurait la consolation d'assister à ma première messe.

MM. Baron et Letoumeau approuvèrent mon projet. L'évêque, Mgr Freppel, me permit de me faire ordonner dans quelque diocèse voisin, où il y aurait une ordination le jour de la Saint- Pierre.

Il y en avait une à Nantes. Le 21 juin, je me rendis au grand séminaire de cette ville pour y suivre les exercices de la retraite préparatoire.

Mon court séjour dans cette maison n*a pas contribué à mon édification. Les séminaristes, même les ordinands, manifestaient une joie exubérante des vacances ou même de la fin de leurs études. Leur conversation dénotait de l'indisci-

pline. Pendant les instnietions, ils feignaient de dormir ou de se tenir éveillés en prisant du tabac. Certes, le séminaire d'Angers valait mieux.

Ce fut dans la petite chapelle du monastère des franciscaines de l'Esvière d'Angers que je célébrai ma première miesse, le 30 juin, avec un indicible bonbeur. J'aurais voulu partir immédiatement pour Silos. Je différai, sur le conseil de dom Gaugain, pour assister à la première réunion de l'association amicale des anciens élèves de Mongazon. Le lendemain de cette fête, c'està-dire le 22 juillet, je pris la route de l'Espagne.

Dom Guépin, qui me savait renseigné sur les affaires de Solesmes, m'en parla tout d'abord, comme si je lui eusse apporté des informations nouvelles. La situation le rendait soucieux. Il prévoyait de grosses difficultés. «L'abfcesse, me dit-il, est une femme intelligente, mais c'est une femme, avec les défauts et, peut-être, les maladies de son sexe. Il n'est pas impossible qu'on soit bientôt forcé de lui enlever l'administration de son couvent (1). »

Quelques jours plus tard, j'appris, par des religieux, qu'il était question de nommer prochainement un abbé do Silos. Il semblait tout naturel que l'élu fût l'habile restaurateur de l'an-

I. Sur l'état de Solesmes en cette annëe-là même (1891), cf. le mémoire de dom SautOB, publié dans ma Grande mystique.

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tiqxie .monastère : mais Solesmes lui faisait oppositâou, et mêm© quelques iiaaoines de Silos assuraient avec ioi© quB i;amais dom B&latte ne «iioisîmit dom Onépin.

.'Ainsi la division régnailt dans toute la congrégation, daaais ia lointain© et petite colonie d'Espagne comme dans la maison-mère.

Sur ces entreïaites, l-e 10 août, je reçus deux lettres.

L'une, d'un professeur de Mongazon, mo demandait, au mom. du supérieur, ce qu'il pouvait y avoir de fondé daai'S le bruit de ma rentrée ciiez les îbénédi<îtins et m'offrait un jposte de Tégent avec la pisocliainie succession du profes- B'eiur de langues. L'autre, de ma mère, me suppliait d'accepter l'offre qui m'était faite ©t de revenir à Angers. Mes parents, qui s'y étaient étabHs quelques années auparavant (1), auraient la joie de me voir près d'eux, «et je pourrais leur être d'un grand secours pour l'éducation de mon inère.

Une semaine plus tôt, avant d'avoir reçu les oonfid-ences du prieur et de quelques moines, i'aiirais cru compromettre mon salut étemel en ne xenoTivelant pas le loyal essai de la vie que j'avais toujours rêvée. J'aurais opposé à ma bonne mèi^ un refus douloureux et ferme. Sa-

!.. %ir ci-dessus, chapitre IV, p. 73, note.

chant ce que j'avais appris, devais-je sacrifier une position certaine et régulière à un avenir douteux et à une situation mal définie? Je consultai. Dom Guépin et dom Gaugain refusèrent de me donner leur avis, afin, dirent-ils, de me laisser toute liberté. J'ai su depuis gue ce dernier avait reçu une lettre de ma mère, le priant de ne pas me retenir. Un autre moine, le Père Souben, me conseilla d'accepter l'offre du supérieur de Mongazon. J'hésitais cependant.

Il avait été convenu avec dom Guépin que j'irais passer quelque temps dans un milieu complètement espagnol, afin de me perfectionner plus rapidement dans la langue, que je commençais à parler. Le prieur m'avait trouvé pour maître un prêtre de Burgos qui m'attendait le 14 août. Il me conseilla de ne rien changer à l'arrangement et me dit que je prendrais tout aussi bien ma décision à Burgos qu'à Silos.

Au jour fixé, je quittai le monastère à cinq heures du matin, à dos de mulet, conduit par un domestique, pour aller prendre le coche à quelques lieues de là. Quand j'arrivai au relai, la voiture était passée. Je congédiai mon équipage et résolus de continuer mon voyage à pied. Comme j'étais en soutane, il me sembla convenable, plutôt que d'aller déjeuner dans une auberge, de demander l'hospitalité d'un curé. Vers une heure, je frappai à la porte d'un presby-

tère. Le prêtre me reçut cordialement et me fit partager le frugal repas qu'il se disposait à prendre. Il ne voulut pas me laisser poursuivre ma route ce jour-là et me retint à dîner et à coucher. Après la sieste, nous visitâmes l'église et le village. Mon hôte me parla de la Castille avec orgueil, comme si elle fournissait de blé toute l'Europe. Il me demanda, en me montrant le Duro, si les fleuves de France étaient aussi larges. Il confondit saint Benoît avec saint Basile. — Je me demandai s'il disait son bréviaire ou s'il ne le comprenait pas (1). Il me parut plus amateur de sciences naturelles que d'histoire et de théologie. Il prononça le nom de l'astronome Faye avec admiration. Ses tendances politiques étaient libérales.

Le lendemain matin, je me rendis à Burgos.

Le digne prêtre, don Isidore de Lope y Moral, qui devait me donner des leçons, ne pouvant m'héberger chez lui, me fit prendre pension chez un artisan, son voisin. Désormais, la plus grande partie de mon temps se passa en exercices de

I. Que j'étais jeune encore pour me livrer à de telles remarques ! En 1920, l'un des apologistes contemporains qui ont eu le plus de suçons en librairie. Mgr Albert Farges, a publié, avec V imprimatur d& Mgr Baudrillart, un livre sur Les Phénomènes mystiques, dans lequel il donne comme Français trois aimables saints qui ne sont jamais venus en France, Stanislas Kostka, Louis de Gonzague et Jean Berchmans. Est-ce qu'on peut se demander si MMgrs Farges et Baudrillart disent leur bréviaire ou le comprennent ?

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traductioa, conversations, visites, excursions dans la ville on aux environs, avec mon maître.

Je cherchai à causer avec des prêtres pour connaître leurs idées idéologiques, poIitiquf?s et sociales. L'un de ceux auxquels me présenta don Isidoro était son cousin, M. Villada, frère ou cousin lui-même d'un jésuite do ce nom qui jouissait, dans le clergé de son pays, de quelque notoriété doctrinale. Don isidoro était un homme cultivé, réservé, de tempérament littéraire; M. Villada avait l'esprit hardi, inquiet, profond. Tous deux manquaient de livres. Un jour, nous eûmes une conversation sur la Bible. J'exposai, je défendis les théories d'interprétation soutenues par François Lenormant, Mgr Clifford, lei cardinal Newman, le chanoine Duilhé de Saint-Projet, théories que j'avais soigneusement recueillies dans des livres et des reivues d'apologétique libérale, notamment -dans le Bulletin critique. Mes 4eux interlocuteurs, qui ne connaissaient rien de tout cda, se regardaient avec stupéfaction. Villada me questionnait toujours.

Quand vint le moment de se séparer, il s'exclama : «Ce jeune prêtre a plus d'idées que tout le clergé d^Espagne ensemble. ^> Quelle que fût la valeur des autorités catholiques sur lesquelles je croyais pouvoir m'appuyer, j'éprouvai comme une angoisse de me trouver, à l'au-

rôie de mom sacerdoce, plus «avancé» que toute l'Eglise d'un grand pays, et je me demandai si je ne marchais pas en dehors de la droite voie, si vraiment dans l'Eglise je n'étais pas on je n-6 deviiendrais pas «un étranger».

Le 24 aont, le supérie-nr de Mongazon m'écrivait que ma nomination était «chose arrangée av?ec Monseigneur»; je serais surveillant de la division des petits pendant un an; cette annéelà, j'étudierais, avec le secours du professeur' de langues vivantes, les éléments de l'allemand, ■ei Je passerais les proc-haines vacances en Allemagne. Il ajoutait gentiment : «Vous avez encore un mois; si vous pouvez, faites un petit voyage en Allemagne, cela pourra vous servir. » Le èrave Ihonune ! Je ne savais pas un seul mot d'allemand et il m'invitait à traverser la France entière pour aller vivre quelques semaines dans un pays où je n'aurais pu rien comprendre, Dona Gaugain, à qui je commiuii- <p]iai cette lettre, m'écrivit : « La réponse du supérieniir de Mongazon est digne d'un homme d'administration, on ne p^it le nier. Je vous plains d'être tombé entre ses mains redoutaJbles. y>

Du momeîîLt que mon retour était décidé, je résolus de profiter de mon voyage le plus possible. Le 2 iseptembre, je partais pour voir la capiitale de l'Espagne. J'y passai seize jours.

visitant les mtisées, le palais royal, les ministères, les Chambres, les promenades.

Madrid, ville banale peut-être, était la première grande ville dont je prenais connaissance. Je fus émerveillé. L'admirable musée de peinture me causa particulièrement une impression inénarrable. J'eus la révélation de l'art. V"élasquez me ravit. L'édification fut moindre que le plaisir. On m'avait toujours représenté les « Rois Catholiques » comme d'aussi excellents défenseurs des bonnes mœurs que de la vraie foi. Il me sembla que ces gardiens de l'orthodoxie garnissaient leurs palais de peintures scabreuses. -Mi?'! •

Après avoir vu Madrid, bien que ma bourse fût légère, je visitai, sur le conseil de quelques amis, Tolède. Les magnifiques restes de la civilisation arabe me révélèrent un autre monde et jetèrent dans mon esprit quelques doutes sur ce que mes éducateurs appelaient «la transcendance du christianisme», c'est-à-dire sur l'incomparable supériorité qu'il aurait eue sur toutes les religions, dans ses conséquences pratiques, dans son art, comme dans sa doctrine. Cette partie de l'Espagne n'avait-elle pas été plus glorieuse et plus riche sous l'Islam qae sous les «Rois catholiques»?

Je soumis cette idée à plusieurs bénédictins. Ils ne purent résoudre ma difficulté. L'un

d'eux, dom Férotin (1), particulièrement versé dans l'histoire de oe pays, puisqu'il est deivenu membre d'h^onneur de l'Académie d'histoire de Madrid, me dit même que des historiens espagnols, comme Amador de Los Rios, professaient ce sentiment. Ce ne fut qu'une quinzaine d'années plus tard que je trouvai sur ce sujet ime opinion satisfaisante. La voici dans les termes où elle est formulée : «Tout ce qui s'est fait en pays musulman n'est pas un fruit de l'Islam. C'est le principe que le profond historien de l'Espagne musulmane, M. Reinhard Dozy, appliquait avec une rare sagacité. Ces sortes de distinctions sont nécessaires si l'on ne veut pas que l'histoire soit un tissu d'à peu près et de malentendus (2). »

Je rentrai en France le 26 septembre. En passant par Bayonne, je m'octroyai le plaisir de revoir à Biarritz la mer, avec laquelle j'avais déjà, en allant, fait connaissance à Saint-Sébastien. Je la retrouvai étinoelante et bleue, merveilleuse.

Le 1er octobre, je me réinstallais dans le collège que j'avais quitté cinq ans auparavant.

I. Mort en 191 4. Une notice lui a été consacrée par dom Cabrol dans The Journal of Theological Studies, avril iQiô, et dans le Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie ; cf. aussi le Bulletin de saint Martin et de saint Benoît de novembre 191 5.

a. Renan, Discours et conférences,^. 4o5.

Yiïïgt ans plus tard, je racontai à un savant historien des religions, M. Loisy, que mes premiers voyages avaient, malgré la solidité de mes croyances', posé en mon esprit les premiers points d'interrogation. H n^e répondit simplement : « Il n'y a qu'à sortir de son trou pour perdre la foi. »

P-eut-être en est-il ainsi pour I«s gens perspi^ caces. On ne m'avait pas appris à l'être. Pourtant, oe que Charles Darwin écrivait au sujet de son voyage à la Terre de Feu : <eJ'ai toujours senti que je devais à ce voyage la première discipline et l'éducation de mon esprit», cela, s'il est permis de comparer les petites choses aux grandes, je puis le répéter de mes deux excursions en Espagne.

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