‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 19 sur 106 · I. Sur ces affaires, voir ma Grande mystique · texte numérisé non relu

I. Sur ces affaires, voir ma Grande mystique

Ces mesures n'étaient que provisoires. Le Saint-Office poursuivait un procès doctrinal contre l'abbé et l'abbesse. Mais les bénédictines, qui comptaient parmi elles deux princesses, suscitèrent en faveur de leur supérieure l'intervention de la reine d'Espagne et de l'empereur d' Autriche. A la solution canonique de l'affaire Léon XïII substitua une solution diplomatique. Il décida que l'abbé et l'abbesse resteraient à la tête de leurs communautés; seulement, ils seraient ad nutum Sanctœ Sedis, c'est-à-dire que, si de nouvelles plaintes étaient portées contre leur doctrine ou leur administration, ils seraient déposés sans autre forme de procès.

Cette solution n'était pas encore ébruitée quand un grand journal, Le Matin, lança, le 13 novembre (1893), un article tapageur et scandaleux sur les affaires de Solesmes. En réponse au Matin et sur l'instigation d'un bénédictin de Solesmes, Edouard Drumont publia, dans 'La Libre Parole des 17 et 18 novembre, un panégyrique de l'abbé et de l'abbesse, avec une violente attaque contre les deux moines qui les avaient dénoncés au Saint-Office. L'abbé de Ligugé, dom Bourigaud, qui était alors à Paris, infligea immédiatement à Drumont un démenti qui parut dans La Libre Parole du 19.

Ces incidents m'émurent à un degré que je ne saurais raconter. Je croyais à tout le sur-

naturel enseigné par l'Eglise; ma Gonnaissance de l'histoire et de la psycliologi© étaient encore rudimentaires ; je ne pouvais donc pas comprendre le s^s et la portée du drame mystique dont j'étais témoin et sur lequel j'étais d'ailleurs encore imparfaitement renseigné. Je tenais l'ahbesse pour une sainte, quoiqu'un peu illuminée; l'abbé pour un saint, quoique fort fantasque; les amitiés spiriituelles des moines et des moniales ne me semblaient, regrettables que par les gaspillages de temps qu'elles entiraînaient dans des correspondances amphigouriques ou de longs bavairdages à la grille. L'abbesse dit, en parlant des tribulations qui fondaient sur elle : «Nous vivons maintenant une page de la vie des saints. » Je le crus, et dans le sens qù elle le disait.

Comptant de. bons amis dans les deux partis monastiques qui étaient en guerre, je résolus de garder la neutralité la plus complète et d'attendre en paix, comme on dit, «le jugement de l'Eglise». Le pape avait envoyé à Solesmes un enquêteur apostolique auquel j'aurais pu conter de nombreuses histoires. Je ne retournai pas à l'abbaye tant que dura le procès. Je défendis la congrégation de mon mieux dans la conversation et dans mes lettres, comme un fils qui voudrait apaiser la brouille surwnue entre ses père et mère.

L'article du Matin et la lettre de dom Bourigaud me désolèrent, l'un comme un scandale, l'autre comme une maladresse, de nature a empêcher tout règlement amiable de l'affaire.

Un bénédictin cécilien me travaillait habilement en faveur de son parti et s'efforçait de m'expliquer dans un sens orthodoxe oe que j'avais pu saisir de fâcheux et d'alarmant sur la mystique de l'abbesse. Je le crus sur parole quand il m'affirma que l'article du Matin était l'œuvre de dom de la Tremblaye et quand il m'affirma, comme les articles de Drumont, que le Saint-Office avait condamné dom Delatie sans l'entendre. Il me demanda d'écrire à Drumont pour le féliciter de son intervention et pour lui envoyer de longs renseignements supplémentaires qu'il me fournit, et qui, je l'appris plus tard, n'étaient pas de bonne qualité. J'écrivis à Drumont avec d'autant plus d'empressement qu'en ce temps-là sa conduite dans l'affaire du Panama me le faisait considérer comme un justicier. Sans doute aussi je me croyais moi-même quelque peu justicier. Les aberrations mystiques de l'abbesse ne justifiaien,t pas les propos avec lesquels certains de ses adversaires se permettaient de l'attaquer. Les « enfantements » et les « maternités » dans lesquels elle s'était complu n'avaient été que des phénomènes «spirituels ».

.Quelques jom^s après, je fus grandement con-

soie par la nouvelle que dom Delatte était replacé à la tête de son abbaye. Cet acte, il est , vrai, fut accompagné d'un communiqué publié par l'évêque du Mans et dont la teneur, inspirée par Rome, disait-on, n'était pas exempte d'ambiguïté. Mon bénédictin m'expliqua le texte très obligeamment dans le sens de mes désirs, c'est-àdire de son parti. Ses déclarations m'auraient pleinement satisfait si je n'avais appris que, le 22 novembre, le Saint-Office, d'accord avec Léon XIII, avait résumé les thèses mystiques de l'abbesse en cinq propositions, et qu'au mois de décembre moines et moniales de Solesmes, sur les ordres du pape, avaient dû les désavouer en signant un formulaire.

Le 30 décembre, profitant de mes courtes vacances de nouvel an, je portai à dom Delatte et à dom Cabrol, réinstallés dans leurs charges, mes félicitations d'un retour que je n'avais guère osé espérer.

Je trouvai les moines dans un singulier état de surexcitation. Si les « Jeunes », les « Céciliens », affectaient des airs victorieux, les «Vieux», les « Anti-Céciliens » se demandaient avec angoisse quelle vie leur feraient leurs adversaires triomphants. Parmi les uns et les autres, beaucoup étaient furieux d'avoir eu à désavouer des erreurs que, disaient-ils, ils n'avaient jamais par-' tagées. Tous sentaient douloureusement qu'il était

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à jamais fini, ce renom d'orthodoxie de l'abbaye, qui s'était glorifié© d'avoir été appelée Locus irreprehensihilis.

Pour moi, toujours attaché à Solesmes, le compromis, imposé par Léon XÏII, me semblait, au total, une heureuse solution. Je voulais espérer que les tribulations du père abbé auraient été pour lui le noviciat d'un glorieux règne. Hélas ! Dom Delatte et ses flatteurs voulurent faire croire qu'il avait triomphé sur toute la ligne. Leurs adversaires n'acceptèrent pas cette prétention. Les discussions recommencèrent de plus belle. Les circonstances m'en firent le témoin. Comme je pouvais aller facilement à Saint- Maur et que je voyais souvent des moines de Solesmes de passage à Angers, je devins agent de liaison entre ces deux monastères dont Tes deux supérieurs restaient sur le pied de guerre.

Le prieur de Saint-Maur, dom Ch'amard (1), avait cru irrévocable la déposition de dom Delatte et, conmie presque tous ses moines tenaient en faveur de l'abbé déposé, il les avait traités en révoltés. Déconcerté par le retour de l'abbé, il interpréta sa rentrée comme une mesure provisoire, prise pour faire cesser le scan-

I . Sur ce personnage, voir dans mes Notes sur les profes de Solesmes la notice qui le concerne et celle de dom Joseph Bourigaiid ; voir aussi ma Controverse de V Apostolicilé et ma Lettre à dom Chamard.

dale, et il disait que, plus tard, en temps opportun, dom Delatte s'éclipserait discrètement et définitivement. L'expression de cette opinion lui valut d'être, à son tour, traité par presqxie tous ses moines en révolté contre son supérieur général. Dom Chamard surveilla et réduisit, autant qu'il put, les rapports de sa communauté avec celle de Solesmes. Dans ces conjonctures, le sous-prieur de Saint-Maur utilisa mes services pour correspondre plus librement avec dom Delatte. Dom Chamard ne fut pas longtemps sans le soupçonner. Mon arrivée le mettait de mauvaise humeur; mais, bien qu'il fût d'un tempérament volcanique, il me reçut toujours correctement. Ma mission de courrier ne dura d'ailleurs que quatre mois. Au mois de mai 1894, dom Chamard fut envoyé en Normandie, gouverner le monastère de Saint-Wandrille. Saiht- Maur recouvra la paix; les autres monastères connurent encore longtemps la discorde.

Le spectacle de ces dissensions me guérit de toute velléité d'entrer dans une congrégation religieuse.

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