‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 20 sur 106 · CHAPITRE VIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VIII

Ma nomination de professeur. — Voyages en Angleterre (1896- 1897). — La lecture de Newrnan. — Un changemeiït de supérieur. — Mon cours d'histoire, — Le ralliement.

(Juillet 1894-avril 1901)

Bien, que 3e fusse professeur d'allemand dans les basses classes, .j'avais relativement peu d'occasions ©t même peu de temps pour me perfectionner dans cette langue, et je ne voyais pas sans quelque appréhension venir le moment oiî je serais chargé de l'enseigner dans tous les cours. CTaignant de ne pas être prêt et désireux d'en finir une bonne fois avec l'étude de cet idiome difficile, je sollicitai de mon supérieur la permission de passer une année au delà du Rhin, Me remplacer comme surveillant et comme petit professeur ne présentait aucune difficulté.

Au mois d^octobre 1894, je soumis cette idée à l'évêque, Mgr Mathieu, depuis cardinal et membre •de l'Aïîadémie française. Le prélat m'accueillit -avec bienveillance et m'accorda la permission que je sollicitais, mais en la subordonnant au consentement de M. Ledoyen. Celui-ci me le

refusa net. J'insistai auprès de l'évêque. « Mon cher enfant, me répondit-il, votre supérieur prétend avoir absolument besoin de vous. Cela vous fait beaucoup d'honneur. Il y a tant de ses professeurs dont il désire si ardemment se débarrasser ! »

Monseigneur n'aimait pas mon supérieur. D'aatre part, M. Ledoyen avait certainement en tête beaucoup de combinaisons. Quelques-unes réussirent cette année-là.

Après la distribution des prix, il m'écrivit la lettre suivante :

Vichy, le 26 juillet

Mon cher abbé, j'aurais bien voulu vous voir avant mon départ ; vous n'étiez pas là.

Quoique j'eusse encore bouche close, je l'aurais ouverte néanmoins pour vous annoncer que, définitivement, vous étiez nommé professeur d'histoire avec addition du petit cours d'allemand. M. Bellanger prend la place de M. l'abbé Verdier, qui devient supérieur de Saint-Louis de Saumur.

Ne parlez de rien tant qu'autour de vous on ne dira rien .

Je crois que vous pourrez attendre mon retour sans rien dire.

Si vous allez en Allemagne, vous n'aurez pas d'effort à faire pour être discret.

Comme tous ces changements se font par l'Evêché, il importe de laisser l'Evêché divulguer ce qui s'est fait^ quand il le veut.

Au revoir, cher Monsieur Houtin. Croyez-moi bien

Votre dévoué,

And. Ledoyen

J'étais d'autant plus éloigné de m 'attendre a cotte nomination que M. Bellanger avait été nommé professeur d'histoire seulement un an auparavant. On ne m'avait jamais laissé entrevoir que sa succession serait bientôt vacante et qu'on songeait à me la confier. Je n'étais donc aucunement prêt à la recevoir. En conséquence, je pris la résolution de ne pas aller en Allemagne et de rester toutes les vacances chez mes parents pour préparer mon noavel enseignement.

A la fin du mois d'août, l'influence du prieur de Solesmes, dom Cabrol, me fit cependant accepter un préceptorat d'un mois, à Solesmes même. J'y donnai trois heures de leçons le matin et une heure le soir à un jeune garçon. Je logeais dans une maison du village et prenais mes repas au réfectoire des moines. Leur splendide bibliothèque m'était ouverte. Pendant les vacances de l'année suivante, je passai un mois dans les mêmes conditions et deux autres mois en 1896.

Je commençai mon cours d'histoire à la rentrée de 1894, professeur en rhétorique, seconde et troisième, avec huit heures de classe par semaine. On a vu plus haut comment, pour un supplément de traitement de cinquante francs par an, le supérieur m'avait déjà chargé de huit heures de classe d'allemand. En me nommant professeur d'histoire, il me conservait le supplément de travail, mais pas celui d'argent, de telle

sorte qiie je me trouvai juste moitié plus de besogne que mes prédécesseurs, et sans compensation. Il n'y avait pas de petits bénéfices pour ce grand administrateur.

Le Jeudi Saint de 1896, en allant en station dans les diverses églises de la ville, j'attrapai une maladie infantile dont il se fait une grande distribution ce jour-là, je veux dire la coqueluclieC A' la rentrée de Pâques, le médecin me bannit de classe, avec l'ordre de reprendre mes fonctions seulement trente jours après le dernier accès de toux. Que devenir durant cet C'xil qai devait se prolonger? L'enclos du collège entrait dans sa splendeur printanière, et, comme me le disait M. Ledoyen, nulle part je ne pouvais jouir d'an aussi beau parc. J'inclinais d'autant plas a en profiter que le supérieur m'y engageait. Sa pensée vraie était cependant tout autre. Il disait à tout le monde : «M. Houtin ne veut pas comprendre qu'il ne peut pas rester ici sans mettre en danger la santé des élèves. Je ne sais comment le déterminer à s'en aller. » Finalement, il chargea l'économe de me congédier. Celui-ci, qui ne voulait 'pas que je le rendisse responsable de mon départ, me découvrit tout simplement le double jeu du supérieur, ce dont je ne fus pas surpris. Je me retirai da^ns ma famille,!© 19 avriL

Comme ma toux persistait, j'envisageai bientôt l'hypothèse où je ne rentrerais pas au collège

avant la fin à-e l'année scolaire. Le médecin me conseillait de clianger d'air; je résolus de faire un voyage. Le supérieur ayant modifié ses plans relativement à l'enseignement de l'allemand, je ne songeai pas à retounîer au delà du Rhin. Je me décidai pour rAngleterre.

Mon départ fut retardé jusqu'au commencement de juin, à cause Au mariage de ma scear.

En me rendant à Londres par la voie Le Havre-Soutliampton-Winchester, je m'arrêtai au prieuré bénédictin de Famborough, fondé par la veuve de Napoléon III, l'impératrice Eugénie, auprès d'une église qu'elle a construite pour renfermer les tombeaux de son mari, de son fils, et le sien propre. Afin de les faire garder dignement et de s'assurer un service de messes, l'impératrice traita d'abord avec la congrégation française des Prémontrés. Elle demanda trois religieux et leur assura nne dotation suffisante pour six. L'arrangement ne valut pas ce qu'elle en avait attendu. Les Pères causèrent du scandale. Profitant de ce qu'il y avait parmi eux un repris de justice, l'impératrice obtint la résiliation du contrat, en les menaçant de leur intenter un procès, motivé sur ce qu'elle avait été surprise et avait traité avec des personnes indignes. Ainsi débarrassée des Prémontrés, elle obtint de l'abbé de Solesmes une petite colonie.

Je la visitai. Elle se composait de cinq pères

de chœur (1), y compris le supérieur, ancierv sous-pri-eur de Saint-Maur.

Il avait organisé, pour le 11 juin, jour de l'octave du Saint-Sacrement, une procession et un thé. C'était la première -réception au monastère. Je pus jouir du spectacle. Une vingtaine de prêtres et religieux des environs y étaient invités. Le reposoir prouva la compétence du supérieur en la matière; mais les prêtres anglais manquaient singulièrement d'aisance au cérémonial. Ils en montrèrent davantage au thé. Plusieurs absorbèrent jusqu'à six tasses de liquide, nécessaires d'ailleurs pour arroser les assiettes de gâteaux qu'ils engloutirent. Comme mon évêque, Mgr Ma,thieu, je pouvais désormais me vanter d'avoir «vu fonctionner les premiers estomacs de la ca~ tholicité ». Tous ces ecclésiastiques parlaient français, quelques-uns très correctement. Ils s'entretinrent surtout de la question, alors si vivement débattue, de la validité des ordinations anglicanes. Aucun d'eux ne tenait en sa faveur. Ils semblaient tous portés à croire qae le pape enterrerait la controverse dans un silence politique. L'événement leur donna tort. L>éon XIII prononça l'invalidité.

Quand ces hôtes furent repartis, la plupart à bicyclette, le prieuré, animé pour la première

I. Les Pères Meunier, Férotin, Lhuiliier, Gastard et Pénicaud.

fois, retomba, non pas dans la tranquillité d'un monastère bénédictin, mais dans le glacial silence d'une chartreuse. Y prolonger mon séjour eût été perdre mon temps. Aussi, après quelques promenades dans les environs, je m'en allai vivre dans un milieu complètement anglais.

Les prêtres de Londres ont l'habitude de prendre un mois de vacances et, faute de collègues diocésains, ils acceptent volontiers des prêtres irlandais ou français pour les remplacer pendant ce temps. Ils hébergent gratis leur suppléant moyennant qu'il dise deux messes le dimanche et donne le salut un ou deux soirs pendant la semaine. Je trouvai une place de ce genre chez un curé de l'est de Londres, à Canning-Town, où je restai du 23 juin au 13 août. Je passai le reste de mes vacances h Solesmes, dans mon préceptorat.

Le caractère de M. Ledoyen recevra une nouvelle illustration dans ces circonstances. Il entreprit de me faire revenir à la fin de juillet pour la distribution des prix. Quelque temps avant de gagner mon infantile maladie, j'avais accepté de prononcer le discours d'usage ce jour-là ©t, durant le commencement de mes vacances forcées, j'avais rédigé un texte que le supérieur agréa. D'Angleterre, je lui offris de faire lire ma harangue par un autre professeur, si pas un de mes collègues n'avait le temps d'en composer

mue de son cru. Le siipériear insista pour mon. reto^iur avec d'autant moins d© raison qu'il avait diminué mon modique traitement de deux cents francs pour les quatre moi-s pendant lesquels la coqueluciie m'avait "empêché d© professer. N'ayant aucun motif d© cacher ce procédé, je le racontai, M.. Lodoyen s"'en montra un peu piqué. Il expliqua que le collège ne pouvait supporter les frais d'une maladie et me conseilla de me faire dédommaiger par la caisse diocésain© de secours pour les prêtres âgés ou infirmes, puisque j'avais souscrit à cette institution. Eli© m'alloua de fait deux cents francs, somme bien inférieur© aux frais d© ma subsistance depuis 1© mois d'avril. Quant au discours que j'avais composé, M. le supérieur, qui ne laissait rien perdre, me le fit prononcer l'année suivante.

Cette année-là (1897), mes vacances s'écoulèrent encore eaa Angleterre. Je restai trois semaines environ au monastère de Fanborough.. BomCabrol était devenu i© prieur d© la maison, en attendant qu'il en fût l'abbé. Il essayait de la transformer en une ruche de travail- Il n'en a pas toujours été félicité, L© 2 mars 1914, sur l'ordre d© Pie X!, 1^ cardinal d© Lai, préfet de la sacrée Congrégation consistorial©, blâma publiquement une dissertation du plus laborieux de- ses moines, dom Leclercq, ©t blâma dom Cabrol lui-même pour en avoir toléré l'impression.

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Après avoir quitté Farnborough', j© passai un mois à Londres, chez le curé de Wapping, aux conditions de l'année précédente.

Le 14 septembre (1897), j'assistai aux fêtes du treizième centenaire de l'arrivée en Angleterre de son apôtre, le moine Augustin. Ce fut moins une commémoration de piété qu'une orgueilleuse manifestation destinée à humilier les protestants. L'organisation de la cérémonie religieuse, célébrée à Ebbs Fleet, laissa grandement à désirer. La procession fut une cohue. Le manque de tenue s'étendit jusqu'au cérémoniaire qui la précédait : quoiqu'habillé en prélat romain, il marchait les mains dans les poches. Le déjeuner, qui suivit et qui eut lien dans un grand hôtel de Ramsgate, fut encore plus tumiiltuaire. Les convives du premier service prirent les tables d'assaut et se gavèrent de tout ce qui lenr tomba sous la main. Ceux qui leur succédèrent ne trouvèrent presque plus rien. Je n'en parle pas par rancune, ayant eu la chance de me trouver englobé dans la foule impétueuse qai, la première, occupa la salle à manger.

Si courts qu'ils aient été, mes deux séjours outre-Manche me donnèrent ample matière à des observations profitables. Au séminaire et dans la presse catholique, la seule que je lusse à cette époque, on représentait alors le peuple anglais comme revenant tout entier au catholicisme. On

disait même que la reine Victoria, secrètement convertie, venait tous les ans faire ses pâques sur la Côte d'Azur. Ce que je vis alors suffit pour me montrer le peu de fondement de ces bruits. En Angleterre, dans les campagnes, les catholiques romains d'origine anglaise sont peu nombreux et ils sont presque tous pauvres. Dans les villes, ce sont généralement des Irlandais ou des descendants d'Irlandais. Le mouvement de ^conversions qu'avait commencé John-Henry Newman, et sur lequel je m'informai avec insistance, subissait, me dit-on, un ralentissement. Plusieurs prêtres irlandais m'affirmèrent que jamais l'Angleterre ne serait catholique; ils en paraissaient d'ailleurs heureux, puisqu'en conséquence les Anglais seraient voués au feu étemel.

D'autre part, si les Anglais ne se convertissaient pas, il me sembla bien qu'à leur contact, les Irlandais perdaient la foi. A Canning-Town et à Wapping, où ils constituaient la plus grande partie des prétendus fidèles, les églises restaient vides d'adultes. Les Irlandais n'en étaient pas moins censés catholiques, mais leur religion ne se manifestait guère que dans des coteries électorales qui battaient en brèche les coutumes de la vieille Angleterre et les privilèges de l'Eglise établie. Les apostasies sacerdotales n'étaient pas rares. Dans une promenade que je fis à Forest- Gate, on me montra un couvent de franciscains

dont le supérieur, homme de grande valeur, Father Anthony, Mr Joseph Mac Cahe, — avait récemment quitté l'Eglise (1).

L'impression de force, d'activité, de prospérité que me donna le peuple anglais posa dans mon esprit un prohlème d'un genre particulier. Si l'Eglise romaine est la seule maîtresse de la vérité, la seule dépositaire des sacrements valides, c'est-à-dire des moyens par lesquels Dieu donne la grâce de faire le bien et d'éviter le mal, comment ce peuple, hérétique et schismatique, a-t-il pu devenir si florissant? Je soumis cette difficulté à un moine de Farnhorough, dom Férotin. Après m'avoir rappelé que les voies de Dieu sont impénétrables, ce religieux, certes intelligent et sensible (2), me fit la réponse sui-

I. Il est devenu l'un des principaux membres et conférenciers de l'Association rationaliste anglaise (Rationalist Press Association) .

3. J'ai conservé de lui une douzaine de lettres affectueuses (1895-1900). Gomme il était très versé dans la critique hisforique, je crois devoir reproduire ici ce passage d'une de ses lettres qui montre qu'à son jugement mes informations sur sa congrégation ne manquaient pas d'exactitude. Il m'écrivait, le 19 août 1896, de Farnborough : « Serais-je indiscret de vous demander quelques nouvelles de Solesmes i* Vous m'avez appris pendant votre séjour ici tant de choses que j'ignorais et vous savez puiser vos renseignements à de si bonnes sources, que je n'hésite pas à vous demander ce petit service. Ne craignez rien ; nouvelles domestiques, nouvelles littéraires, nouvelles , personnelles, tout sera reçu avec plaisir. » Savoir de quel côté soufflait le vent dans les conseils de D, Delalte était chose fort utile à ses subordonnés. Dom Marais m'écrivait pareillement, le 20 octobre 1898,

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vante, éialement doîiîiée, m& dit-il, par dom Guéranger : «Lbs Aaîfiais reçoivent smr cette terre la récompense de leurs veTtus et une bénédicti^Dn pour œ qu'ils ont conservé d'© chïistianisnie, mais ils sont traités plus rigoureusement dans l'autï^ m©n;de. Au coîitraire, les catholiques, plus éprouvés ici-bas, trouvent leur récompense daas le cieL » L'explication, de nature invérifiable et peu digne de l'idée de Dieu, ne me satisfit guère (1).

Les ministres anglicatis que je rencontrai par hasard me firent, <x)mme l'ensemble du peuple, une heureuse impression. Ils me parurent tous des gmtlemen, des hommes bien élevés. L'un d'eux, rituaiiste fervent, désîreciîx de me montrer dans toute sa pureté ce qu'il appelait le « catholicisme anglais », me donna une introduction pour une communauté anglicane, « la Société de saint Jean-l'Evangéliste»,, qu'on appelle souvent «Pères

■en sollicitant des avis: c< Je me confie beaucoup dans tes renseàgnemenis 'est tes lumiières, et je croi« que ce serait à faire plus ^t que plus tard, si tu le yeus Meu. Gela me ipermettra de diriger ma petite barque sans gèaer personne et sans éveiller aucun soupçon. »

I. Elle est cependant traditionnelle. On la trouve particulièrement sous la plume du vénérable Henri-Marie Boudon, A'oyageant dans l'Allemagne protestanie, beaiicoup plus prospère q«e ne l'était la Ftrance : «Voilà de <juelle manière Dieu traite les bommes qui lui sont opposés; il l-eur donne pour partege les ■délices de la vie... Obi quel naalbeur d'avoir ses ai&es en oe monde 1 ». Br&aaond, Hisloive liltéraire du senlimenL neiigieaXf t. VI, p. 261.

IvE PRGfFESSEUR D'HISTOIRE 163

de Cowley», d'après le faubourg d'Oxford dans lequel ils sont établis. Je vis chez eux une liturgie aussi digne, presque aussi belle que celle de Solesmes. En prenant part au chant de leurs offices, l'assistance donnait à leur service une sorte de caractère social dont manque le chœur monastique. Ils se servaient du chant grégorien, et la langue biblique anglaise, avec ses particules et ses nombreux monosyllabes, me parut se prêter à la louange divine très noblement, et beaucoup plus facilement que le français.

Un des plus anciens membres de la communauté, le Père G. Congreve, me fit visiter un petit couvent de religieuses anglicanes et l'école paroissiale. En lisant la grande inscription qui courait tout autour des murs de la salle de classe, en guise de frise : Credo imam sanctam Ecclesiam catholioam et apostoUcam, je me crus à Port-Royal, et le vieillard, si bon, si simple, si distingué qui m'accompagnait, me parut un solitaire vivant à l'ombre de la grande abbaye. Pour la première fois de ma vie, je sentis que la sainteté existait en dehors de mon Eglise.

Cov/ley était probablement l'institution la plus mystique de toute l'Eglise anglicane. L'expérience que je fis du clei^é catholique ne fut pas aussi édifiante.

Le clergé séculier se compose de prêtres anglais et irlandais. Les premiers, peu nombreux

et dont je ne pus voir, par coiaséquent, que quelques rares échantillons, me parurent dignes et sensés. Les autres, généralement affligés d'un caractère inégal, railleur, colère, vaniteux, semblaient se considérer, moins comme des missionnaires en pays protestant, que comme les chapelains de leurs compatriotes en un pays ennemi. Le mépris, la haine de tout ce qui est anglais les possédait. La manière dont ils s'exprimaient sur les graves questions à l'ordre du jour, — la validité des ordres anglicans et la réunion des Eglises, — dévoilait en eux une implacable animosité héréditaire. Un jour que j'essayais de faire causer l'un d'eux sur les ritualistes, il ne sut guère me fournir d'autre renseignement que celui-ci : « Ces cochons-ïà gardent le célibat. »

Du clergé régulier, je ne vis guère que des jésuites et des bénédictins. Les premiers me parurent extrêmement pénétrés du sentiment de leur mérite. Est-il nécessaire d'ajouter qu'en dehors de leurs résidences, tous ces révérends, qui avaient fait vœu de pauvreté, étaient habillés et se comportaient comme de riches bourgeois? On reconnaissait les bénédictins pour des prêtres à leur col romain. Les jésuites ne portaient pas ce col; parfois même ils n'étaient pas vêtus de noir. Ils semblaient de respectables laïques.

Si efficaces qu'elles aient été sur le développement ultérieur de ma pensée, ces impressions

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furent moins importantes que celles que me laissa la lecture des œuvres du cardinal Newman. C'était un de ces auteurs que M. Letourneau m'avait fait aimer au séminaire (1) en me prêtant son Apologie et un livre de l'abbé de Madaune sur «la renaissance du catholicisme ©n Angleterre», livre qui m'avait passionné au delà de toute expression. Lorsque je vis les œuvres du cardinal dans la bibliothèque du curé de Canning Town, à qui les avait offertes une dévote et qui ne les avait jamais ouvertes, je me précipitai dessus et, au lieu d' utiliser mes loisirs de voyageur à lire des journaux et des romans qui m'eussent été plus utiles pour apprendre la langue usuelle, je parcourus la trentaine de volumes et je relus à plusieurs reprises V Apologie, les Deux essais sur les miracles et la Grammaire de V Assentiment.

De V Apologie, si suavement écrite, je ne dirai rien, sinon qu'elle m'émouvait jusqu'aux larmes et qu'elle m'a longtemps fait chérir son auteur.

L'ouvrage sur les miracles est fort bizarre, comme l'explique très bien un «newmannien»

réputé, l'abbé Henri Brémond :

I. Voir ci-dessus chapitre V, page 98. J'ai eu l'occasioa d'exprimer ma pensée sur Nevvoiau dans le magazine anglais Ei^^eryman, 25 octobre 1912, p. 53 et dans la Reoue de l'Histoire des religions, igiS, t. LXVII, pages 8i-83, et 1920, t. LXXXI, p. 85, 1921, t. LXXXIV, p. 289.

« D'insensibles dégradations de termes estompent habilement les distinctions nécessaires entre la science et la foi . Les effusions du croyant se mêlent .aux discussions de rhistorien, tant qu'enfin le lecteur dépaysé ne sait plus ce qu'on veut de lui, si on lui demande d'ouvrir les yeux ou de les fermer, de suivre une enquête scientifique ou de répéter aveuglément un acte de foi.

« Pour achever de nous déconcerter, Newman consacre la seconde moitié de son livre à l'examen minutieux d'un certain nombre de miracles. lien choisit neuf . Tout donne à croire que, d'après lui, ces neuf miracles au moins peuvent résister aux assauts de la critique. Ce sont des ^ miracles types, qui, une fois contrôlés et sur bonnes preuves, nous aideront à admettre, au moins en bloc, d'autres histoires miraculeuses qui reposent sur des témoignages moins solides. Car il ne faut pas oublier que c'est là en somme le but de l'auteur. Il veut que son livre nous rende, non pas crédules, mais enfin tout disposés à croire à nombre d'interventions miraculeuses et à nourrir notre dévotion de ces beaux récits. Notre sens critique une fois satisfait par la discussion des neuf miracles types, nous pourrons congédier la science et aborder l'histoire ecclésiastique comme il convient à un croyant, c'est-à-dire dans un esprit d'édification. Fort bien, mais alors , que les neufs miracles au moins reposent sur une base de granit, car, s'il nous restait le moindre doute sur ceux que vous avez choisis et discutés vous-même, quelle créance pourrions-nous donner aux autres ? Notre foi aux miracles est entre vos mains. Rassasiez-nous de certitude.

Vous ne connaissez pas encore Newman et le mépris qu'à certaines heures il fait de toute science. Vous désirerez savoir ce qu'il pense des neuf miracles, précisez d'abord auquel des deux Newman vous entendez parler. Au croyant? Il admet les neuf miracles. Au critique, à l'historien, au savant ? Pour celui-là, après l'avoir relu plusieurs fois, en vérité, je ne saurais dire. Voyez vous-même si vous serez plus heureux que moi.

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«... Le lecteur, même averti, ouvre malgré lui les yeux dans l'attente certaine d'un beau miracle clair comme le jour, et, quand, le travail achevé, notre guide, calmant de la main notre avidité impatiente, nous dit paisiblement : it may be^ oui peut-être c'est un miracle, mais n'allez pas vous en servir cpntre les incrédules ; ils auraient trop vite fait de le dépecer; un miracle, mais pour vous qui croyez déjà, un miracle de dévotion, si l'on peut parler ainsi; alors, dis- je, il n'y a rien qui tienne, on s'impatiente, on murmure, on ferme le livre, on pense tout haut ou tout bas: « Si lui, homme de science, n'a rien trouvé de plus éclatant dans l'histoire miraculeuse des premiers siècles, les Gibbon et les Renan n'avaient peut-être pas si grand tort de raillernos vieilles légendes et d'exterminer le surnaturel (1). »

Oui, selon le mot de Brémond, le livre de Newman sur les miracles fut pour moi « un manuel du scepticisme» (2). C'est un des livres qui ont eu le plus d'influence sur ma vie; il marque une date, une étape, et c'est pourquoi il m'a fallu en parler si longuement. Il a ruiné toute ma confiance dans les grands miracles de l'antiquité chrétienne. Quant aux miracles bibliques, ils me semblaient spécialement garantis par l'inspiration des livres saints; je les mettais encore dans une catégorie à part, intangible.

Newman s'exprime toujours avec tant d'onc-

1. Brémond, Newman, Essai de biographie psychologique (1906), pp. i36-i3i.

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