CHAPITRE PREMIER
Une courte généalogie. — Ma famille paternelle et ma famille maternelle. — Mon premier maître.
Avant de raconter mes étranges aventures, je crois devoir sacrifier ans exigences de la modei, fidèle encore à la' formule : « la. race, le milieu, le moment». Je donnerai donc quelques renseignements sur ma famille, ^juoiqu'elle soit très humble, et sur mon enfance, quoiqu'elle n'ait rien présenté de remarquable. D'ailleurs, si 3 'agissais autrement, certaines gens me prêteraient peut--être une perversité précoce et une ascendance kétérodoxe qui expliqueraient trop aisément la suite de mes avatars.
' Mon nom est chrétien. îl vient du latin AugustinuSy qui a donné les dérivés Aoustin, Houtin, Outin, assez fréquents dans les provinces de rOuést de la Fmncé.
D'après les courtes informations que j'ai pu réunir sur ma généalogie, mes ancêtres paternels et maternels appartenaient aux deux provinces de l'Anjou et du Maine. La ténacitémancelle s'unit-elle en moi à ce que Joachim du Bellay appelait «la doulceur angevine»? Les influences de l'hérédité sont trop obscures pour que Je veuille en disserter.
Tout ce que je sais sur ma famille paternelle peut tenir en quelques lignes. Mon bisaïeul et mon aïeul étaient de pauvres tailleurs de pierre,
Je crois n'avoir vu qu'une fois mon aïeul.
Les communications n'étaient pas faciles entre son village et celui où demeuraient mes parents. D'autre part je n'avais guère que dix ans quand il mourut. Seul de notre famille, mon père put assister à ses funérailles. De retour, il dit à ma mère les suprêmes recommandations du défunt : «Vous m'enterrerez avec le moins de frais possible. On ne doit pas donner son argent aux curés.» Je saisis par hasard ce propos. Comme ma mère m'élevait très pieusement, il fut le premier scandale de ma vie. Peut-être ma grand*^ mère n'était-elle guère plus chrétienne que mon grand-père. Elle devait avoir perdu toute confiance dans son catéchisme, puisqu'elle demandait souvent : « Que vient-on faire sur la terre ? »
^ Après la mort de mon grand-père, ma grand*^
IvA FAMILLE ET L'ENFANCE
mère vint s'éteindre chez nous. Elle m'apparaît duns mes plus vieux souvenirs, droite, haute, silencieuse, douloureuse. Elle portait le deuil éternel de deux fils décédés dans la fleur de l'adolescence. «Que de fois, disait-ello, que de fois 3 'ai fermé ma porte pour pleurer 1» Elle n'avait pas eu la consolation de garder près d'elle le survivant de ses enfants, mon père, qui avait quitté, très jeune, le foyer, pour gagner sa propre vie.
Lorsqu'il eut accompli ses sept années de service militaire, mon père travailla, en qualité d'ouvrier boulanger, près de la petite ville de La Flèche, à Clermond-Créans, chez un bien brave honime dont il épousa la fille. Peu de temps après, il s'établit lui-même boulanger à La Flèche. J'y vins au monde le 4 octobre 1867, et reçus les prénoms d'Albert-Jules-Henri.
Deux ans après ma naissance, ma grand' mère maternelle, qui était fort entreprenante,, détermina mes pareats à changer de métier et à tenir la roueinnerie dans un village voisin, Luché. Ce fut là que s'écoula mon enfance. Ce fut là également que me naquirent une sœur, Juliette, et un frère. Marins. A La Flèche, j'avais eu un frère puîné, mort quelques heures après avoir vu le jour.
Ma famille maternelle, la seule dont l'influence se fit sentir sur mon éducation, était extrême-
ment religieuse. Mon grand-père pratiquait toutes les observances du catholicisme, sans ostentation et sans faiblesse. Sexagénaire, il jeûnait encore tous les jours où l'Eglise l'ordonne, même quand il bêchait ses champs et ses vignes. Il priait en travaillant. Voyageait-il en chemin de fer, s'il ne jugeait pas intéressante la conversation de ses voisins, il prenait son chapelet et le disait tout simplement.
] Sa piété était surpassée par celle de ma grand' mère, dont la foi aurait transporté les montagnes et dont le zèle ne connaissait pas de bornes. Elle avait d'ailleurs de qui tenir. Bien souvent elle m'a parlé de la religion fervente, mais grossière, de ses parents et de ses grands-parents. Ils vivaient dans la mythologie encore affirmée par la prière que le prêtre récite a la fin de la V messe: la mythologie des «esprits malins qui, 1 pour la perte des âmes, parcourent le monde». I Les nuits étaient pleines de terreurs mystél rieuses. Le moindre bruit inexpliqué semblait ; tracasserie d'esprit malin ou sollicitation d'âme du purgatoire. Ma grand'mère m'a dit que ses parents «croyaient des choses abominables» et r que «mieux vaudrait ne pas exister que d'avoir l'esprit soumis à de telles tortures ». Pauvre femme I Si, dans son intelligence, elle était arrivée à penser que Dieu ne punit pas aussi faci- , tement, aussi copieusement qu'elle l'avait tou-
jours entendu prêcher, du moins croyait-elle à | l'enfer de feu étemel et, après toute une vie dei j piété et de sacrifices, ses derniers moments furent troublés par la crainte du diable.
Ma mère avait toute la piété de ses- parents. Mon père n'avait gardé de son catéchisme que des sentiments déistes, qfui blessaient la dévotion rituelle de la famille où son mariage l'avait fait entrer. Aussi, malgré ses quaUtés personnelles ^t l'amour qu'il portait à ma mère, son ménage, pendant Ictogtemps, ne fut-il pas heureux. Entre mon père et ma mère se plaça le dogme catholique. Durant plus de trente ans, c'est-à-direi tant que les croyances de ma mère ne furent . pas ébranlées par mes expériences ecclésias- ; tiques, l'obsédante pensée que mon père inconvertissable serait damné fut pour elle un continuel martyre. 1
Mes plus lointains souvenirs remontent à la guerre de 1870. -
En allant porter des vêtements aux soldats du pays, enrégimentés à Blois et à Vendôme, mon père gagna une fluxion de poitrine. Pour vaquer plus commodément aux soins que réclamait son état, ma mère m* envoya chez mes grands-parents maternels, à Clermont-Créans. Ce ne sont pas ces faits, auxquels je ne pouvais rien comprendre, qui se gravèrent en ma mémoire. Ce dont je me souviens, c'est que," la,
je me levais, la nuit, pour voir, du balcon de ma chambre, sur la grand'route, d'interminables files de soldats, — les Allemands qui se rendaient au Mans ou qui en revenaient. Des pas retentissaient-ils dans l'escalier, je courais me blottir dans mon lit, faisant mine de ne pas avoir bougé. Parfois des géants au casque pointu me prenaient dans leurs bras et jouaient avec moi. Peut-être leur rappelais-je quelque enfant très cher qu'ils tremblaient de ne pas revoir. Un jour, pendant le dîner, un de ces bomm.es, ivre de vin et de colère, entra dans la maison comme un ouragan. Ses paroles menaçantes firent régner un silence de mort qui me glaça.
Je fus élevé d'une manière très dévote. On me couvrit de médailles et de scapulaires. L'eau de Lourdes formait la base de la pharmacie avec laquelle on me traitait. Durant une maladie de mon petit frère, on me fit faire à pied, pour sa guéri son, au village de La Fontaine-Saint-Martin,^ distant de quelques lieues, un pèlerinage ou, comme on disait, « un voyage ». L'église de ce bourg, dédiée au thaumaturge des Gaules, s'est substituée au culte de la source près de laquelle elle s'élève. Comme j'avais souvent les yeux malades, on me les failsait laver dans l'eau d'une source dite de sainte Apolline, située dans notre village, — elle aussi vieille source païenne christianisée.
Quand je fus en âge d'aller en classe, je fréquentai l'école primaire communale, la seule qu'il y eût à Luché. L'instituteur était un brave homme, et ses adjoints, dont il changea plusieurs fois, m'ont aussi laissé bon souvenir. Je ne restai d'ailleurs pas longtemps chez eux. Mes deux oncles, les frères puînés de ma mère, aspiraient à des Carrières libérales. Mes parents m'orientaient aussi de ce côté-là. Lorsqu'on m'interrogeait sur mes goûts, je répondais : «Je seraiprêtre». Il fut donc décidé que je ferais de& études classiques. En attendant l'âge du collège, le vicaire de la paroisse me donnerait des leçons.
La chose étant ainsi réglée en famille, je résolus, sans patienter jusqu'à ce que ma mère parlât à l'abbé, de lui demander moi-même ce que je désirais. Un jeudi matin, à la fin d'un catéchisme, je l'abordai timidement et, me haussant sur la pointe des pieds, pendant qu'il se penchait complaisamment, je lui dis : «Monsieur, voulez-vous me montrer le latin? Je voudrais être curé. » Il éclata de rire, m'emmena chez lui et me remit sa granmiaire latine que je rapportai triomphalement à la maison.
Je ne pris d'abord qu'une leçon par jour au presbytère, tout en continuant d'aller à l'école. Au bout d'un an de ce régime, le vicaire déclara qu'il deviendrait mon unique maître et se constitua mon véritable précepteur.
Que je fasse prêtre, ma très pieuse mère et mes graïids-parents maternels n'avaient pas de plus grand désir. Quant à mon père, mes enfantines idées lui semblaient d'une trop lointaine réalisation pour mériter qu'il s'en préoccupât. Il m'abandonna donc complètement au vicaire.
Mon maître, — auquel je conserve une tendre affection, et elle a été réciproque, — mon maître était sorti récemment du grand séminaire. Il avait été victime de la formation particulièrement regrettable qu'on y donnait à cette époque. Il en avait rapporté non seulement une maladie d'estomac (1), mais encore les idées chimériques de la réaction religieuse et politique qui suivit la guerre. Mon maître attendait en toute certitude une très prochaine restauration monarchique et, pour lui, le pouvoir temporel du pape était presque un dogme. Comme tous ses confrères, il aurait désiré que la. France déclarât la guerre à l'Italie pour lui faire rendre au pape «le patrimoine de saint Pierre». Des gravures et des bustes du souverain pontifeet du comte deCh'ambord décoraient sa" chambre. Au bas des uns, il avait écrit de sa plus belle main : « Vive Pie IX, Pape et Roiî», au bas des autres :
«Vive le Roi!» A l'église, il chantait avec une conviction touchante le cantique à la mode,:
I. Sur le régime des séminaires à cette époque, cf. mon Préire symboliste, Marcel Hébert, eh. II.
LA FAMILLE ET l'^ENFAIîCE 15
pitié, moû Dieu I,,.
Sauvez Rome et la France, Au nom du Sacré-Cœur !
Pieux, mon maître m'associait parfois à la récitation de son bréviaire qu'il accomplissait scrupuleusement et. dignement. Il faisait de grands signes de croix et des prières avant de travailler. Les arts et les lettres partageaient ses loisirs. Quand l'inspiration littéraire le saisissait, il rédigeait quelques homélies pour La Semaine du Fidèle ou des poésies pour Le Bosier de Marie (1). De ses vers, voici, en échantillon, la fin d'une pièce qu'il écrivit pour ma première communion :
Qu'elle est belle, ô mon Dieu ! l'âme candide et blanche De mon petit Albert, pleine de tes douceurs ! Dans ton cœur paternel son jeune cœur s'épanche. Mais de ses yeux brûlants j'ai vu tomber des pleurs.
mon Jésus, dit-il, écoute ma prière ; Exauce ton enfant qui t'invoque à geiîbux, Bénis, bénis deux fois ma bonne et tendre mëre Et loin de ceux que j'aime écarte ton courroux.
Fais briller dans le cœur de mon cher petit père Un rayon tout brûlant de tendresse et d'amour. Bénis ma sœur, mon maître et ma bonne grand'mère : Qu'ils goûtent avec moi la paix d'tin si beau jour.
Mon maître avait une foi antique. Il se délec- ' tait dans les récits les plus invraisemblables,
I . Voir, par exemple, La Pervenche et là Fauvette, dans le n" du I I nov. 1876.
pourvu qu'ils eussent un air dévot. Un jour, je lui demandai si certaines belles histoires miraculeuses étaient arrivées. Interloque par cette question extraordinaire, il prit une seconde de réflexion et me répondit solennellement : « Sur des affaires aussi importantes que celles-là, Dieu ne peut pas permettre qu'on nous trompe. » Cette observation m'a servi pendant deux dizaines d'années à étouffer mes tentations contre la foi, c'est-à-dire le développebient de ma rai-
f son.
' Chez mes parents, à la maison, il n'y avait à ma disposition d'autres livres qu'une volumi-
- neuse Vie des Saints, appartenant à ma mère. Je m'y plongeais continuellement. Cette lecture assidue contribua pareillement à marquer mon esprit d'une extrême crédulité et d'un idéalisme indélébile. L'hagiographie décida ma vocation, tout comme les romans de chevalerie déterminèrent celle de Don Quichotte, ou, pour parler d'une manière plus historique, tout comme elle
- décida celle de saint Ignace de Loyola.
P" Une autre influence me paraît encore avoir fortifié cette direction de ma sentimentalité : l'église du village, noble édifice monastique qui a été abîmé par le feu du ciel en 1921. Pendant les offices, je contemplais avec amour son chœur aux colonnes sveltes et ses fenêtres élancées. Cette architecture, toute poussée en hauteur.
est dangereuse pour certains tempéraments. Elle ^ les jette dans des rêveries redoutables. Si oUe me donna des idées périlleuses, l'église d© mon village fat du moins pour moi la révélation de l'art. Elle associa dans mon esprit les idées de beauté et de religion. Ne seraient-elles pas d'ailleurs, sous un certain rapport, connexes? Qu'estce que la religion la plus idéalisée, sinon une explication des laideurs et des injustices de la vie, une espérance qu'un jour tout sera beau, tout sera bien? -l/p;'
Je prenais mes récréations, le plus souvent, avec mon maître, en l'accompagnant dans ses
promenades. Tantôt nous longions le Loir, clair (
et sinueux. Le bourg de Luché est assis à mi-côte de collines espacées à droite de la riviérette. .' En face, à gauche, s'étend une plaine coupée par les verdures rectilignes des hauts peupliers. Les prairies où ils s'élèvent m'étaient familières, ainsi que quelques sapinières et le parc du château de Mervé. Tantôt, sur la rive droite, nous gravissions les coteaux qui, par là, bornaient mon horizon habituel. Ces paysages tranquilles, variés, bien éclairés, d'une grandeur mesurée et d'un dessin presque grec, me semblent caractériser, ou même avoir formé mon âme ', modérée. ^'
Comme ma mère m'empêchait soigneusement ^ de jouer et de vagabonder avec les polissons
18 MON EXPéRIENCE
de mon âge, mon enfonce lut aussi calme que le paresseux Loir, aussi calme que le village agrii' cole et dépourvu d'indus trie, ^a paix habituelle n'était guère troublée que par les éclibs des querelles politiques : ils m'arrivaient au foyer et au presbytère. C'était le temps où les républicains commençaient à faire sentir leur triomphe aux anciens partis monarchiques" définitivement vaincus. Mais ceux-ci, puissants encore au point de vue social et plus cultivés que leurs adversaires, prenaient leur revanche en les htimîliant et en les chansonnant. Il en résultait, du moins au village, des piques fort vives. Mon père y fut pris quelquefois. Le maire, d'un rouge très foncé, le détestait comme un citoyen dangereux, parce qu'il était «opportuniste», laissait mon éducation au vicaire, et que, seul dans toute la commune, il était scandaleusement abonné à un journal orléaniste, Lt Soleil.
Mes opinions politiques se formèrent sur ces incidents et mon bon maître n'eut pas de peine à me rendre fervent royaliste. Il ajouta des formules à mes petites expériences. Sur sa parole, je crus les Bourbons rois de France, de «droit divin». Qu'était ce «droit divin» qu'il avait sans cesse à la bouche? Naturellement je ne m'inquiétais pas plus de le savoir que de pénétrer l'enseignement de mon catéchisme, mais je n'y croyais pas moins fortement. Et, comme toutes
LA FARÎTLLÉ ET L'ÈÏÎFANCE 19
mes idées se traduisaient en rites religieux, j'ajoutai de moi-même aux litanies des saints, et je récitais, chaque jour, deux invocations à des martyrs non encore canonisés : Louis XVI et Mme Elisabetlï.
Les circonstances ne m'aiguillaient pas dans le sens de la vie moderne. Le sacerdoce était mon unique perspective. Mon père et mes oncles espéraient que je bifurquerais sur une autre route! Lorsque j'eus treize ans, on résolut de m'envoyer au collège.
Pour des villageois sans fortune et mal renseignés, le choix d'une institution d'enseignoment est une affaire difficile. Ma famille écarta d'abord de ses desseins les deux établissements où mes oncles avaient été placés, le petit séminaire diocésain de Précigné, — alors en décadence, disait-on, — et le collège des Jésuites du Mans, — peuplé par une clientèlb trop riche pour ma condition. Ma mère écrivit a l'évêque d'Angers, Mgr Freppel, qui passait pour un grand homme, afin de le consulter. Il répondit naturellement par une recommandiation de son petit séminaire. «Les études y sont très fortes, dit-il, et l'on y prépare à toutes les carrières sor ciales (1). » Mes parents décidèrent de m'y placer.