‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 3 sur 106 · I. Lettre autographe du 3 1 août ï88o · texte numérisé non relu

I. Lettre autographe du 3 1 août ï88o

Avant de quitter le pays où s'est écoulée mon enfance, est-il dénué d'intérêt de marquer qu'il différait grandement, au point de vue religieux, de ce qu'il est maintenant, quararife-quatre ou quarante-cinq ans plus tard? r En ce temps-là, mon village était encore catholique. Le dimanche, tout le monde assistait à lamesse; les hommes qui allaient même aux vêpres n'étaient pas rares. L'affluence des paysans et des paysannes donnait au bourg une grande animation, un air de fête. Maintenant, le dimanche y est aussi tranquille que les autres jours. Los paysans restent à travailler dans leurs fermes. Ils ne sortent plus que pour aller au marché, le mercredi, au chef-lieu do l'arrondissement, ou le jeudi, au chef-lieu de canton. N'assistent plus à la messe dominicale que des vieilles femmes ou quelques petites filles. Los garçons ont déserté le catéchisme. Le curé n'a plus de vicaire et il n'en a pas besoin. Ses paroissiens ne réclament ses services que pour les rites traditionnels du mariage, du baptême et de l'enterrement. A part ces rites, le pays semble déchristianisé. Un monument aux morts de la grande guerre a été élevé sur la place principale : il ne porte pas de signe religieux. Natut rellement, persoinne ne fait plus de «voyage» à ! la Fontaine-Saint-Martin. Quant à la source de sainte Apolline, son nom même n'est plus connu.

Et personne, comme dans inon enfance, ne croit plus aux sorciers.

Cet oubli de toutes les traditions, qu'a-t-il entraîné au point de vue moral? Les mœurs n'en sont pas devenues, pires. Sur un point, il y a certainement progrès. En ma jeunesse, beaucoup de paysans, après avoir assisté à la messe, passaient au cabaret et s'en retournaient ivres. Maintenant l'ivrognerie et les rixes qui s'ensuivaient ont presque complètement disparu. \

Lorsque je retourne dans mon vieux village si changé, je me rappelle invinciblement certains propos et certains gestes des prêtres que je voyais à la cure quand j'avais dix ans, c'est-àdire après le Seize-Mai (1877), propos et gestes qui se résument ainsi : « Nous sommes les maîtres; nous le resterons.» — Comme ils ont été vaincus!

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