Il mourut en 1909, âgé de 88 ans
j'entendis, celui qui me causa le plus de satisfaction fut Thomas Masaryk, le futur président de la République tchécoslovaque (1).
En général, les unitaires des Etats-Unis (je ne parle pas de ceux d'Angleterre) me parurent des bourgeois distingués, n'ayant qu'un nombre très limité d'enfants, fiers de leur fortune, de leur culture, philanthropes, mais dédaigneux du vulgaire qu'ils abandonnent à ses superstitions, quitte à se fâcher ensuite de ses aberrations. Ils se différencient, à mes yeux, des protestants français, en ce qu'ils sont plus dégagés des anciens formulaires, des vieux rites liturgiques. Ils sont moins inesthétiques dans l'architecture de leurs temples, moins froids dans leurs manières. On ne rencontre jamais chez eux cet air «, huguenot » trop fréquent encore chez leurs coreligionnaires français.
Le culte unitaire, tel que je le vis dans quelques églises américaines, me parut la forme religieuse adaptée aux temps modernes, celle vers laquelle J'aspirais. Mais les unitaires étaient manifestement si peu portés au prosélytisme que je ne conçus pas un seul instant l'espoir qu'ils viendraient établir en France une église analogue à celles où j'éprouvais chez eux tant
I. Sur la religion de Masaryk on peut consulter la brochure de Blaha, T .'G. Masaryk (Editions Orbis, Prague, igaS), p. ii3.
de satisfaction. D'autre part, je n'eus pas la tentation de solliciter un pastorat unitaire aux Etats-Unis. Je croyais toujours de mon devoir de travailler dans mon propre pays.
Je quittai Boston le l^r octobre sur le Saxo-' nia, en compagnie de M. et Mme Jean Réville, (jui avaient également assisté au congrès. M. Jean Ré ville, ancien pasteur^ avait été nommé récemment professeur au Collège de France. H alliait un esprit profondément religieux à un sincère libéralisme. Quoiqu'il eût publié beaucoup de livres, il n'en parlait jamais. Il se distinguait en cela de M. Bonet-Maury, qui trouvait toujours le moyen de réciter ses productions passées, présentes et futures.
De Liverpool, où nous débarquâmes le jeudi 10 octobre, je m© rendis chez un de mes correspondants, le révérend Arthur Galton, curé d'Edenham, dans le comté de Lincoln.
Nos relations avaient comimencé cette annéelà même. Après avoir lu mes ouvrages, il m'avait envoyé les siens, — entre autres, une petite apologie qui raconte une partie de sa vie (1). En voici les lignes principales. Né dans l'Eglise anglicane et d'une famille de bourgeoisie (celle de l'anthropologiste Sir Francis), élevé dans une
1. Rome and Romanizing : Some Expériences and a Warning ; *® édition, igoo.
école publique, puis à l'Université de Cambridge, il fut poussé dans l'Eglise romain© par son juvénile penchant pour l'histoire romantique. Il abjura dans l'église» des jésuites de Londres (Farm Street), au mois d'avril 1875, et entra dans la congrégation de l'Oratoire. Après avoir été ordonné prêtre, il fit à Rom© un premier voyage, qui fut le commencement de ses désillusions. Elles devaient être totales. Vers 1885, il rentra dans l'Eglise établie.
C'était tout ce que je savais de lui, quand j'eus l'idée d'aller le voir. Il me paraissait si aimable et si renseigné que je désirais causer avec lui. Je trouvai un homme maigre, sec, alerte, de manières très distinguées, d'un esprit extrêmement cultivé. Deux phrases de son maître et ami, ^Walter Pater, lui servaient à résumer l'expérience de sa vie : « Le chemin de la perfection passe à travers une série de dégoûts », « La perfection de la culture n'est pas la rébellion, mais la paix » (1). Il vivait en paix dans son petit bénéfice, — tout comme beaucoup d'autres ecclésiastiques que j'ai con-
I, « Theway to perfection is Ihrough a séries of disgusts », « The perfection of culture is nol rébellion, but peace ». Dans son livre Acer in hostem, Galton a consacré à Pater quelques pages qui laissent voir tout ce qu'il lui doit. Du mot de Pater, on peut rapprocher celui de Lanfrey : « La résignation est la défaite de rame ».
nus dans diverses Eglises, et d'une paix dont je n'ai pas voulu pour moi-même. Il est mort, en philosophe, le 20 février 1921. Je souhaite qu'on publie nn recueil de ses lettres : il ferait honneur à sa mémoire et serait plein d'enseignements.
D'Edenham, je me rendis à Storrington voir un autre de mes correspondants, Greorge Tyrrell, puis à Brighton, chez un ami qui me fit connaître un sociologue, M. Bodley, avec lequel j'eus un long entretien sur les choses ecclésiastiques de France. M. Bodley est un athée qui croit la religion nécessaire pour le peuple et qui honore le catholicisme d'une estime particulière. Il jugeait si essentielle l'union concordataire de la nation française et de l'Eglise romaine qu'il lui a fallu voir réalisée la Séparation pour en admettre la possibilité. Il a écrit un livre sur « la décadence de l'idéalisme en France ». Ses idées, jointes à une grande fortune, lui ont valu d'être élu correspondant de l'Institut.
Le 19 octobre, je repassai la Manche.