I. Libres pensées chrét'enres
îNous axrivâmes à Boston le 12 septembre, dix jours avant le congrès. Je m'en allai passer ce temps d'attente avec un correspondant et ami que j'avais aux Etats-Unis. Il me fit visiter New-York, Baltimore, Washington et Philadelphie. Nous revînmes à Boston le 22, pour l'ouverture du congrès qiii eut lieu ce soir-lâ même.
Le congrès manifesta la puissance et la richesse des unitaires dans l'Etat de Massach'usetts. Le palais du gouvernement fut illuminé tous les soirs. Nous y fûmes reçus solennellement par le gouverneur. La séance d'ouverture à Symphony Hall fut rehaussée par des chants magnifiques, exécutés par un chœur d'hommes et un chœur de femmes, composés chacun de cent exécutants. Le jour de la clôture, il y eut grand dîner et grande réception dans un des principaux hôtels de la ville.
Nous visitâmes, à Goncord, la maison de Ralph Waldo Emerson; à Harvard, la célèbre université; à Plymouth, le port où abordèrent les Pères pèlerins; à Fairhaven, une église, une bibliothèque, un collège, édifiés par la munificence d'un unitaire archiinillionnaire, M. Rogers, munificence qui eût été plus admirable si son auteur, né très pauvre, n'avait gagné son immense fortune dans des syndicats et des spéculations quelque peu répréhensibles.
Je lus mon rapport sur « la crise catholique»
le 25 septembre. On en trouve le texte anglais dans les Actes du congrès (1), et mon texte original, qui vaut mieux, dans la seconde édition de ma Crise du Clergé. Je crois devoir le résumer ici.
Après avoir indiqué que la crise religieuse sévit chez tous les chrétiens, J'exposais la manière particulière dont la ressent l'Eglise romaine. En tenant compte des tendances capables de servir à la définition d'un groupement plus ou moins homogène, et où l'on comprend nécessairement des personnes dont les opinions diffèrent par plus d'une nuance, je divisais en trois grandes catégories les nombreux catholiques auxquels l'enseignement traditionnel ne suffit plus :
lo Les catholiques libéraux proprement dits, à la mode des Montalembert, des Lacordaire, des Dupanloup; — ils croient à l'institution divine de l'Eglise romaine, mais ils désirent séparer la foi des traditions théocratiques du moyen âge;
I . Voici le titre exact du volume : Freedom and Fellowship in Religion, Proceedings and Papers of the Foarth International Congress of Religious Libérais held at Boston, edited hy Gbarles W. Wendte. International Gouncii, Boston^ Mass. in-S", 65 1 pages. Ce volume contient 55 portraits, parmi lesquels est le mien, reproduit d'après une photographie prise le i4 mai 1907, aux ateliers d'Eugène Pirou, 5, boulevard Saint-Germain.
Sur la manière dont La Croix arrangea mon rapport, on peut voir mon Histoire du Modernisme catholique, p. 427-428.
2^ Les théistes et les déistes, qui persistent à s'appeler catholiques, et qu'on peut appeler ainsi, à cause de leur attachement pour certaines traditions du passé;
3° Des athées, nés catholiques, et qui n© sa séparent pas de l'Eglise, mais qui veulent transposer et moderniser ses dogmes pour donner au peuple une religion plus acceptable à la mentalité contemporaine.
Devant ces novateurs, Je montrais une papauté intransigeante, selon le mot de Dœllinger : « Ce n'est pas toujours le même pape, c'est toujours la même papauté. »
Je terminais ainsi :
« Fils et héritiers des réformateurs du xvi^ siècle, vous voyez commencer, dans cette Eglise romaine qui a condamné vos pères, une lutte religieuse plus savante et plus radicale que celle de Wiclef, de Jean Huss, de Luther et de Calvin.
« Grandes sont notre douleur et notre détresse, à nous sur qui s'écroule l'antique et vénérable sanctuaire où nous nous croyions en sûreté ! Pour vous, qui avez toujours considéré que l'institution ecclésiastique de Rome n'est pas toute l'Église, et que son action n'est souvent qu'une tyrannique oppression, vous ne pouvez pas être surpris de nos ruines, de nos souffrances et des combats qui nous attendent. Vos pères et vous-mêmes vous avez connu les mêmes vicissitudes et, à la sueur de votre front et dans les larmes de votre cœur, vous vous êtes reconstruit des abris religieux où vous vivez en paix, pleins d'énergie pour le service de Dieu et de l'humanité! Dans nos angoisses présentes, votre expérience reste notre encouragement et notre espérance. »
Ma oonclusion était optimiste jusqfu'à un cei^ tain point, puisque j© faisais aux protestants libéraux l'honneur de croire que leur histoire pourrait servir aux romanistes désabusés. J'étais encore une façon de théologien évolutionnisfce. Je pensais toujours qu'une évolution pouvait se faire naturellement entre la vieille religion du passé et celle des temps nouveaux. Néanmoins, je m'exprimais avec moins de confiance qu© dans la oonclusion de ma Crise du Clergé, rédigée seulement neuf mois auparavant. Le néo-syllabus avait paru dans l'intervalle, et j'étais sous le coup de l'encyclique Pascendi dont j© venais d'apprendre la publication. L'Eglise romain© ne me laissait plus aucune espérance.
Je lus mon rapport dans une église congrégationaliste qui s'appelle « la vieille église du Sud ». La séance s'ouvrit par des morceaux d'orgue et une allocution du pasteur de l'église, le révérend Greorg© A. Gordon. Deux autres rapporteurs prirent la parole avant moi, M. Bonet-Maury et M. Tony André, pasteur de l'Eglise réformée d© Florence. De toute ma vie c'est la seul© fois que j'aie parlé dans une église. A Mongazon, la plupart des professeurs ne prêchaient jamais. Au commencement démon professorat, j'avais trop de besognes pour m© lancer dans le ministère, et, à la fin, ma réputa-
tion. de libéralisme était trop bien établie pour que des curés m'offrissejit leur ch'aire. Je n'aurai donc, dans toute ma vie, prêché qu'une seule fois : c'aura été pour nier la divinité de Jésus et proclamer la désagrégation de l'orthodoxie chrétienne. A-t-il jamais existé un prédicateur plus véridique et plus sincère?
Pendant le congrès, J'assistai à des cultes de formes très modernes et j'entendis des sermons très laïques. Les expressions des prédicateurs ne me semblèrent pas exemptes d'équivoques :
ils prenaient manifestement garde de ne pas dépasser certaines conventions. Quant au congrès lui-même, il m© parut moins une assemblée et une fédération d'apôtres du libéralisme religieux que les états-généraux réguliers d'une secte, heureuse d'exhiber, à cette occasion, quelques étrangers présentés comme des vassaux et des satellites. De plus, il me sembla douteux que l'unitarisme fût entré dans une estimable évolution. Les vieux unitaires que j'entendis parler, comme le président Charles-William Eliot(l) et le pasteur Edward-Everett Haie (2), s'exprimèrent en penseurs aussi larges que religieux. Les orateurs de la génération suivante me parurent quelque peu pontifes. De tous ceux que
i. Né en i834 ; il fut président de l'Université de Harvard de