‹ Un vie de pretre [microform]; mon expérience, 1867-1912Chapitre 8 sur 106 · CHAPITRE m · texte numérisé non relu

CHAPITRE m

Ee grand séminaire d'Angers. — Les Sulpici.ens. — Mon directeur de conscience. — ■' La maison de philosophie. — Les professeurs.

Le clergé catholique se façonne intellectuellement et moralement dans des internats très fermés qu'on appelle des séminaires. Dans les petits séminaires, le futur lévite reçoit la culture classique. Rome tolère, — en quelques pays, comme la France, — qtie ces établissements accueillent des élèves laïques, mais elle n'aime pas ce régime, les élèves laïques pouvant apporter aux ieunes clercs les idées du siècle. Elle est plus stricte pour les grands séminaires. Les étudiants des sciences ecclésiastiques n'y ont aucun contact avec ceux des carrières libérales. Les cours se donnent dans la maison même, qui est une sorte de couvent fermé au monde. Tout en s'y livrant à des études professionnelles, les candidats au sacerdoce examinent et font examiner par leurs directeurs la question de leur vocation.

Les études se divisent en deux périodes dont

LES ÉTUDES PHILOSOPHIQUES 3ê

ia, longueur varie légèrement selon les diocèses : l'une est consacrée à, la philosophie, Fautre à la théologie. Dans le diocèse d'Angers, à cette époque, les études de philosophie duraient un an, celles de théologie, trois années. L'enseignement était donné par des prêtres appartenant à la so ciété qui dirigeait alors le séminaire Saint- Sulpice, à Paris.

Pendant tout le xix® siècle, le séminaire d'Angers (1) fut installé dans la belle abbaye Saint- Serge. Comme les bâtiments conventuels étaient trop étroits pour le nombre des séminaristes, les sulpiciens avaient construit, à côté, une sorte de caserne, maison spéciale des philosophes. Ce fut là que j'entrai, le 1®^ octobre 1886, avec une quarantaine de jeunes gens de mon âge, frais émoulus des divers établissements ecclésiastiques du diocèse.

La maison était propre. L^'intérieur, peint en jaune, manquait totalement de grâce. Peu m'importait. L'enthousiasme religieux m'aurait fail accepter la plus noire des prisons. Huit jours après mon arrivée, je prenais l'habit ecclésiastique.

I. Sur l'histoire de cette institution, on peut consulter l'ouvrage suivant : G. Letounieau, Histoire du séminaire d'Angers depaisson union avec Saint-Sulpice en 1695 jusqu'à nos j ours (^Augers, 1895, in-80). On en trouve également une description dans le premier chapitre du livre Les années d'apprentissage de Sylvain Briollet (Paris, Bloud, 1921), par M. Maurice Brillant.

Je ne m'attarderai pas à décrire la vie de séminaire en général, ni la vie d'un séminaire sulpicien en particulier. Ceux qui ne les connaîtraient pas et qui seraient intéressés par le sujet pourront aisément se renseigner dans une copieuse littérature (1). hes Souvenirs de Jeunesse de Renan contiennent particulièrement sur le séminaire Saint-Sulpice des pages célèbres. Comme je l'ai dit ailleurs (2), ce grand écrivain « a projeté sur un milieu terne et vide d'idées les suaves couleurs de sa fantaisie ». De plus, le temps a modifié la compagnie de Saint-Sulpice, comme il modifie toutes choses : les sulpiciens de Renan étaient semi-gallicans ; les miens, ultramontains. Ceux de Renan restaient encore fidèles à l'ancienne règle de la société « de ne rien publier que sous le voile

1. On peut nolamraenl consulter l'ouvrage suivant: G.Letour- >ËAU, Nouveau manuel du séminariste, Directoire de piété à t usage 'Les clercs des grands séminaires (Paris, 1907, in-16). L'auteur fut un de mes professeurs de séminaire et de mes directeurs de (^♦•nscience. On trouvera donc dans son œuvre l'exposé des prindpes et des méthodes qui présidèrent à ma formation cléricale. les sulpiciens avaient sur le sujet des idées un peu spéciales. M, Lelourneau a publié, pour leur défense, dans la Reoae pratique d'Apologétique du 1" mai 19 10, des « Observations sur une nou- N elle théorie de la vocation sacerdotale », article qui a été indirec- Uîment blâmé, en 1912, par une lettre du caidinal secrétaire •LElat adressée à l'évêque d'Aire elDax, approuvant les ouvrages Ju chanoine Lahilton, l'adversaire do M. Letourneau.

2, Le Père Hyacinthe dans l'Eglise romaine, chapitre II. J'ai eu l'occasion de reparler des séminaires sulpiciens dans ma notice ^ur Marcel Hébert, et dans mes Evêques et diocèses (A.u diocèse felc Glermont).

de l'anonyme et d'écrire toujours du style le plus effacé, le plus éteint». Ceux de mon temps signaient leurs livres. Le plus fécond d'entre eux, Fulcran Vigouroux, était assez amoureax des modes littéraires pour ajouter à sa signature le nom du lieu où il était censé avoir composé ses précieuses pages : Nant d'Aveyron. Le trait le plus persistant de la compagnie est la crédulité. Peut-il en être autrement dans une société dont la dévotion traditionnelle et particulière est celle de Lorette? Enfin, pour achever d'esquisser la comparaison entre le Saint-Sulpice qu'a décrit Renan et la succursale où j'ai passé, il faut remarquer que la maison de Paris, entre toutes celles de la compagnie, fut toujours relativement distinguée, ou, si l'on veut, moins médiocre. Les supérieurs généraux y gardaient les meilleurs professeurs. Leurs établissements de province étaient beaucoup moins bien montés.

Un vieillard septuagénaire et fatigué présidait celui d'Angers, M. Houbart Je le choisis, le j ouimême de mon entrée, pour directeur de conscience. On me l'avait conseillé. Une main plus jeune m'aurait cependant rnieux convenu. Le supérieur de la maison de philosophie, M. Letoumeau (1), le sentit peut-être; il m'accabla d€

1. Actuellement curé de Saint-Sulpice. Sur sa biograpiie et son activité au séminaire d'Angers, on peut consulter, dans k

prévonaiiœs pour me faire entrer dans les sphères de son influence spirituelle. Il m'arriva souvent de lui demander des œnseiis, mais je ne quittai pas pour cela M. Houbart. J'aimais son grand cœur et sa parfaite loyauté. Quand je lui avouais le peu de satisfaction que me procurait la scolastique et combien certains arguments de mon manuel (1) me semblaient peu probants, il abondait dans mon sens et me faisait lui-même la critique de quelque thèse. Pour lui, toute la philosophie se trouvait dans le traditionalisme d'Augustin Bonnetty; — ce n'était pas de ce côté-là non plus que me portaient mes aspirations. Mon digne supérieur dédaignait profondément tout ce qui était présenté comme conclusions des sciences historiques ou naturelles. «L'histoire, répétait-il souvent, est une sibylle à laquelle on fait dire tout ce que l'on veut. La science d'aujourd'hui est l'erreur de demain; la science d'hier, l'erreur d'aujourd'hui. Il n'y a de vrai que l'Ecriture et les définitions de l'EgUse. Elles seules valent la peine d'être étudiées.» M. Houbart avait consacré sa vie à ces études. Aussi le considérait-on

Semaine religieuse diocésaine du i4 février 1900, un article du shanoine Grimault.

I. Celui du sulpicien P. Vallet, professeur de philosophie au séminaire d'Issy : Praeleetiones philosophicae^ ad mentem sancti Thomae in Sancti Salpitii seminario habilae. — 11 paraît que Léon XIII a loué « la précision, la belle ordonnance et la krgeur de ce manuel » (Mourret, L'Eglise contemporaine, II, p. 38o).

•comme mi bon théologien et un hébraïsant capable.

En lui soumettant le règlement de vi© que je m'étais composé, — selon l'usage de la maison et bien que nous eussions déjà un règlement général assez détaillé, — j'aurais pu me rendre compte immédiatement de son mépris des connaissances profanes que mon peu d'avancement dans la spiritualité considérait tout de même encore comme d'utiles auxiliaires. J'avais écrit que je dessinerais quelquefois pour m'entrete.iir la main. J'aimais cet art et j'y réussissais au point d'avoir donné, cette année-là, un petit paysage à l'exposition des Beaux-Arts de l'Académie de l'Ouest (1). J'exprimais également le désir de lire, de temps en temps, en anglais, pour ne pas oublier cette langue, l'Imitation de Jésus-Christ et les œuvres spirituelles du Père William Faber. «L'art, me répondit-il, est dangereux pour la jeunesse. Si vous êtes nommé un jour professeur de dessin, vous le rapprendrez. Ce sera vite fait. Quant à l'anglais, il est inutile à un prêtre, à moins toutefois, mon bon ami, qu'il ne veuille être missionnaire. » N'ayant pas pénétré suffisamment le détachement extrême qui inspirait ces décisions, je demandai plus

I. Voir la brochure Académie de l'Ouest. Exposition annuelle des Bèaax-Arts. Catalogue des œuvres exposées dans la salle des îêtes de l'Hôtel de ville d'Angers en 1886.

tard à mon directeur la permission de prendre des notions d'archéologie religieuse : « Lorsque vous aurez besoin, me dit-il en riant, de restaurer votre 'église, appelez un architecte. Cependant, étudiez ces antiquailles, si vous y tenez,. ■ pendant les grands congés (1). Vous feriez pourtant mieux de lire Massillon. C'est le modèle des prédicateurs. »

Comme je ne voulais rien faire qu'en obéissant, je me conformai à ces réponses. C'est ainsi que j'oubliai totalement le dessin, et que commença pour moi une opération dont je ne me suis jamais remis complètement : la castration intellectuelle: D'esprit curieux et avide de savoir, je me laissai dire bien des fois qu'il y avait des connaissances inutiles ou nuisibles au prêtre et au moine que je voulais devenir.

Pour être un bon séminariste, au jugement de mon directeur, je devais m'appliquer uniquement au programme de l'enseignement scolaire i philosophie, Ecriture sainte, histoire ecclésiastique. De fait, c'était déjà beaucoup.

Deux professeurs, dans deux classes d'une heure chacune, le matin et le soir, nous expli-^ quaient et nous faisaient réciter le manuel philosophique.

I. Au printemps, nous avions chaque semaine une journéedont l'emploi était entièrement libre ; on la passait à la maison, de campagne dû sénainaire : c'étaient les grands congés.

Le premier était M. OUive (1), homme fort serviaMe et d'une bonne humeur presque inaltérable. Quelques années après que je me fus assis sur les bancs, il me conta que, de tous les sulpiciens alors professeurs, il était le plus ancien professeur de philosophie et que, plus il enseignait la philosophie, moins il y croyait. Y croyait-il encore beaucoup quand je fus son élève ? Avait-il plus de confiance dans la raison que le bon M. Houbart ? En tous cas, il s'efforçait de nous inculquer la scolastique du manuel, en nous délayant, ordinairement en latin, le pauvre texte de l'auteur. Il no se servait guère du frainçais que pour nous conter des historiettes qui tuaient le temps ou pour polémiser plus facilement contre l'esprit cartésien dont s'inspiraient, paraît-il, les questions que nous nous risquions à poser. Nous avions appris, en effet, dans la dernière année de notre collège, une philosophie universitaire auprès de laquelle la néo-scolastique ne nous semblait pas solide. Durant cette année-là même, ceux qui nous précédaient sur les bancs du séminaire avaient criblé d'objections le professeur. Un jour, accablé, il se mit à pleurer. On en glosa. Les directeurs représentèrent

I. Professeur au sémiaaire d'Angers de 1880 à 1898, plus tard, de 1902 à igaa, directeur à la Maison des Carmes, sorte de séminaire universitaire dépendant de l'Institut catholique de Paris .

aux élèves que «le doute méthodique» les avait pervertis ; qu'argumenter contre un professeur était un signe de mauvais esprit collégien; ils leur firent sentir que l'enseignement devait être intégralement accepté, que les récalcitrants n'avaient pas la vocation, « la discrétion et l'humilité d'esprit étant les premières qualités d'un élève en théologie» (1), — comme l'a dit ce coquin de Stendhal. L'expérience de l'année précédente nous rendit plus sages. A part quelques naïfs, dont ie fus, notre cours s'abstint de demander des explications. Cependant M. Ollive nous fit subir de longs sermons contre le prétendu cartésianisme.

Le professeur du soir, M. Baron (2), s'abstenait de polémiser contre Descartes et manquait manifestement d'enthousiasme pour la doctrine et la méthode scolastiques. Son philosophe de prédilection était Alfred Fouillée. Quand il ne souffrait pas de l'estomac, son point faible, et que ses idées ne contredisaient pas trop ouvertement les thèses obligatoires, il nous donnait en français un cours extrêmement intéressant. L'une de ces conditions venait-elle à manquer, ce qui

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