DU SAINT ET SOUS LE RETABLE
DE LAUTEL.
ou s n’avons jusqu’ici parlé que de cérémonies pratiquées en dehors de l’Eglise et le plus souvent malgré l’Eglise; il nous reste à parler de rites acceptés par l’Eglise parce qu’ils avaient pris une forme chrétienne et s’appliquaient à des objets sacrés et aux reliques des saints. Le populaire ne demandait qu’à passer par un trou et voyait là le grand moyen de se guérir de ses maux : les hommes d église voyaient le culte rendu aux reliques et aux objets sacrés, l’invocation aux pouvoirs des saints et de leurs restes vénérés. Quelqu’un a dit, autrefois, que les droits des peuples et des rois ne s’accordent jamais mieux que dans le silence : on ne saurait mieux appliquer cette maxime qu’à ces compromis tacites entre les pratiques indestructibles de la piété populaire et les distinctions toujours prêtes d’une théologie ingénieuse. Et puis, comme on dit en italien, il tempo e galant’ uomo, ce qui, en bon français , signifie à peu près : « le temps
est opportuniste... » et l’Eglise l’est aussi.
A peine l’Église est-elle organisée sur les ruines de la religion gréco-romaine que , grâce au bavardage de Grégoire de Tours, nous connaissons trois exemples de notre rite : le premier à Rome , et il s’agit du tombeau de saint Pierre au Vatican. Nous citons le passage en entier parce qu’on y voit en même temps une sorte d’ordalie. Le fidèle laisse dans le caveau une pièce de vêtement qu’on retire quelque temps après : si , quand on la retire, elle pèse davantage (c’est-à-dire si elle s’est imprégnée suffisamment d’humidité), c’est signe que le fidèle ou le malade sera exaucé. « Hoc enim sepulcrum » sub altare collocatum, valde rarum habetur. Sed qui » orare desiderat, reseratis cancellis , quibus locus ille » ambitur , accedit super sepulcrum ; et sic fenestella » parvula patefacta, immisso introrsum capite, quæ ne- » cessitas promit efflagitat. Nec moratur effectus, si peti- » tionis tantum iusta proferatur oratio. Quod si beata » auferre desiderat pignora, palliolum aliquod momen- » tana pensatum iacet intrinsecus ; deinde vigilans ac » ieiunans , devotissime deprecatur, ut devotionis suæ » virtus apostolica suffragetur. Mirum dictu ! Si fîdes » hominis prævaluerit, a tumulo palliolum elevatum ita » imbuitur divina vïrtute , ut multo amplius , quam prius » pensaverat, ponderetur; et tune scit qui levaverit, » cum eius gratia sumpsisse quod petiit (1). » Le second exemple est en Auvergne, à Clermont-Ferrand, près du sépulcre de saint Vénérand. « Est ibi et sepulcrum ipsius » sancti Venerandi episcopi... super quod caput per » fenestellam quicumque vult immittit, precans quæ » nécessitas cogit, obtinetque mox effectum si iuste
(1) In gloria Martyrum, i, 27, édit. Arndt et Krusch (ch. 28, édit. Ruinart et Migne).
» petierit. il » Le troisième se passe à Tours au tombeau de saint Martin et le miraculé est Grégoire lui-même ; » quodam vero tempore lingua mihi graviter inriguerat, » ita ut plerumque dum loqui velim , balbutire me » faceret, quod non mihi sine inproperio erat. Accessi » autem ad tumulum sancti ac per lignum cancelli linguam » impeditam traxi ; protinus tumore conpresso, conva- » lui (2). » Ce dernier témoignage est particulièrement intéressant en ce qu’il montre un homme d’église, un évêque , un des hommes les plus éclairés de son temps , recourant pour lui-même aux rites de la médecine traditionnelle.
Cette pratique devait être, au moyen-âge, chose de tous les jours : on peut en juger par le nombre des localités où elle s’est conservée , presque jusqu’à notre temps. On en jugera par les exemples suivants; nous commençons par la France.
« A Ivry, près de Paris , est la chapelle de saint Frambour : derrière l’autel sont des pierres sur lesquelles se reposait le saint quand il était fatigué. Là est une ouverture carrée par où les fidèles croyans passent leur tête, et, après s’être tenus quelque temps dans la posture courbée que nécessite le passage de la tête , et s’être appuyés sur une statue du saint, ils vont boire de l’eau d’une citerne voisine, et puis ils sont guéris de la maladie qu’ils peuvent avoir (3) » — « La Croix-Saint-Ouen (Oise) est le but d’un pèlerinage très remarquable. On y invoque saint Ouen contre la surdité. La formule
(1) In gloria confessorum, ch. 36, édit. Arndt et Krusch , (ch. 37, édit. Ruinart et Migne).
(2) De virtutibus S. Martini. Liv. IV, ch. 2.
(3) Mémoires de la Société des Antiquaires de France, t. I, 1817, p. 430, note. — Cf. Dictionnaire des pèlerinages , dans la collection Migne, t. I, Paris, 1850, col. 782.
usitée pour obtenir l’intercession de ce saint est fort singulière. On fait descendre dans un caveau les personnes affligées de surdité. On leur fait passer la tête dans une niche de pierre , et c’est dans cette position qu’on leur fait implorer l’assistance du saint (1). » — C’était pour des migraines et des névralgies qu’on passait la tête dans le trou d’un sarcophage antique conservé dans l’église de Saint-Loup, à Montagnac (Lot-et- Garonne). « A en juger par le poli de la cassure, un nombre infini de personnes ont accompli cette pratique superstitieuse (2). » — Il en est encore de même à Saint- Victurnien ( Haute-Vienne), « Le maître-autel est placé sur le tombeau du saint, et derrière cet autel sont deux ouvertures circulaires par lesquelles on peut plonger la vue dans l’intérieur du sépulcre , et où les pèlerins passent leur tête par dévotion (3). »
Pour répondre aux besoins de la piété populaire , on avait, dans plus d’une église, ménagé un passage dans la maçonnerie au-dessous du tombeau ou du cénotaphe du saint. A Saint-Dizier (Haut-Rhin), où l’église date du XIe siècle (4), une ouverture en plein cintre permettait de
(1) Dictionnaire des pèlerinages , t. I, col. 536. — C’est à son nom que saint Ouen doit d’être invoqué par les sourds qui veulent ouïr. Dans les articles précités do Mèlusine , nous avons étudié les saints invoqués ainsi par la suggestion de leur nom. A Saint-Ouen-sur-Seinc, près de Paris, où l’on conservait un doigt du saint évêque Ouen, on faisait passer ce doigt près des oreilles des personnes atteintes de surdité. Dict. des Peler. t. II, col. 145.
(2) Revue des Sociétés savantes, 5e série, t. VIII, 1874, p. 159.
(3) Ibid. p. 160. — Cet article est de M. l’abbé Arbellot.
(4) Voir un article de M. A. de Barthélemy, Les tombeaux de l'église de Saint-Dizier, dans le Bulletin de la Société Bel fontaine d’Emulation , Belfort, 1875. Cet article est la nouvelle édition d’une étude publiée antérieurement dans les Annales Archéologiques de Didron, t. XXVI, 1869, p. 51-56.
passer sous un cénotaphe installé au milieu du chœur (1). Saint-Dizier avait la spécialité du traitement des fous, et le village était comme une grande maison de santé où les fous étaient en pension chez les habitants. Comme c’est au saint (à saint Dizier) que l’on demandait la
guérison, c’est le curé qui avait la direction du traitement (2). A juger ce traitement d’après nos idées modernes, on y verrait une partie religieuse : la nuit passée
11) Nous reproduisons la gravure publiée dans le Dictionnaire de l’architecture de Viollet-le-Duc , t. IX, 1870, p. 45.
(2) Sur les détails de ce traitement voir: Talion, Le traitement hydrothérapique des fous d Saint-Dizier , dans la Revue d’Alsace , t. XXXVI, 1885, Colmar et Belfort, p. 23G-244; et Mairet , Une neuvaine d Saint-Dizier , dans les Mémoires de la Société d’ Emulation de Montbéliard, t. XXI, Montbéliard, 1802. p. 285-300,
dans l'église, la messe avec l’étole aux épaules, les exorcismes, le contact de diverses reliques, le passage sous le cénotaphe ; et une partie thérapeutique : une alimentation particulière et bénite , des bains et des douches à la fontaine voisine consacrée à saint Dizier, et à la fin du traitement une saignée. Mais sur des âmes élevées dans la foi et dans la piété, les pratiques religieuses avaient un effet moral incontestable. Le traitement durait neuf jours. Saint-Dizier avait une grande réputation dans le pays voisin, non seulement de langue française, mais aussi de langue allemande; on disait de quelqu’un qui avait l’esprit dérangé : « Il faut aller le faire passer sous les pierres de Saint-Dizier. » On y amenait aussi des protestants et on en cite parmi ces derniers qui furent guéris à Saint- Dizier. On y guérissait sans doute autant les fous que dans une maison de santé; mais le traitement sacré cessa vers 1845 par ordre de l’autorité , sur la plainte d’un médecin du pa}7s , le Dr Muston (1).
Un membre de l’Académie Celtique, décrivant au commencement de ce siècle les mœurs des habitants des Landes, s’exprimait ainsi :
« Je ne laisserai point à l’écart une observation que » je fis en visitant quelques églises : je remarquai des )> ouvertures étroites pratiquées dans l’épaisseur d’un des » piliers; j’appris que c’étaient des espèces de filières » appelées veyrines , par où l’on faisait passer les per- )) sonnes attaquées de douleurs, de rhumatismes ou para- » lysie , pour les guérir ou du moins pour les soulager » dans leurs souffrances. On faisait faire d’abord au » malade neuf fois le tour du pilier, en récitant quelques » prières ; il passait ensuite la tête la première dans » l’ouverture ; puis on le poussait par les pieds. Mal-
(1) Voir Recherches Anthropologiques sur le pays de Montbéliard , par le D1' Muston, première partie, Montbéliard, sans date, p. 119.
» heur à celui dont l'embonpoint obstruait le passage; » ce n'étaitpas sans peine qu’on l’en arrachait. Il arrivait » souvent que des scènes qui devaient être très sérieuses » finissaient par être risibles (1). »
Un écrivain bordelais, M. Augier, qui a récemment repris ce sujet, assure que dans le diocèse de Bordeaux, cette pratique avait lieu dans les églises dédiées à saint Michel. « Elle consistait à faire passer les malades, principalement les enfants, par un trou pratiqué au fond de l’abside des églises dédiées à saint Michel dans lesquels se trouvait un autel érigé en son honneur. Ce trou portait le nom de Verrine ou Veyrine , mot. patois qui signifie ouverture pour y voir, lucarne, trou informe, excavation naturelle où passe la lumière (2). » Malgré l’insistance et l’affluence des pèlerins, la cérémonie du passage a été abolie dans les temps modernes par l’autorité ecclésiastique. M. Augier, malgré son affirmation générale sur les églises dédiées à saint Michel dans le Bordelais, n’en cite pourtant qu’une pour le « passage du trou miraculeux : » celle de Saint-Michel-la-Rivière ; mais les pièces d’archives citées à cette occasion (3) permettent de se faire une idée et de l’affluence de ces pèlerinages et de l’importance économique de ces trous. Un malade ne pouvait passer seul par le trou placé assez haut au-dessus du sol , et des gens , souvent peu recommendables, faisaient métier de l’y aider. Le premier document remédie à cet abus. Le second traite d’une ques-
(1) De Caila, Recherches sur les mœurs des habitants des Landes de Bordeaux , dans la contrée connue ci-devant sous le nom de Captalcit de Buch, dans les Mémoires de V Académie Celtique, t. IV , Paris , 1809, p. 80.
(2) Augier, Dévotions et traditions populaires dans la Gironde , dans les Mémoires de la Société Archéologique de Bordeaux, T, IX, Bordeaux, 1882,
(3) Ibid. , p. 129 et suiv.
lion pins délicate. Un pèlerinage de guérison, près d'une châsse ou d’une relique, n’est pas sans être une source de profits. Un pèlerin ou un malade n’invoquera jamais le saint sans lui laisser une offrande, au moins une pièce de monnaie et quelquefois davantage. L’offrande est pour le sainï ; mais le saint a ici pour représentant temporel le curé de la paroisse. Ges offrandes formaient donc un casuel important, et, dans des circonstances analogues, on a vu quelquefois des différends s’élever, tantôt entre un monastère et une église paroissiale qui se disputaient un saint de bon rapport, tantôt, comme cela a été ici le cas, entre le curé et la fabrique.
« Au xvne siècle, le nombre de ceux qui allaient à » Saint-Michel, pour être passés par la Veyrine , devait » être considérable. J’ai pu observer que, sous plu- » sieurs couches de badigeon, les murs latéraux du côté « de l’Evangile sont entièrement noircis par l’énorme » quantité de cierges que l’on y faisait brûler, après » chaque visite des malades. On conserve encore un » grand coffre-fort destiné à recevoir le linge, la cire et » autres objets offerts pour le service de l’église. Plu- » sieurs abus s’étant glissés au sujet de cette pratique » de dévotion, le cardinal de Sourdis, sur la requête de » M. Vitalis, curé de Saint-Michel, fit le règlement sui- » vant dont l’original se trouve aux Archives départe- » mentales, série G, registre 13. « Pour faire cesser et » oster désormais tous désordres en ladite église, à rai- » son du passage par ledit trou, nous défendons à tout » autre personnes de quelque qualité et condition quelles » soient, de s’ingérer cy après et avant, sçavoir à passer » les malades par le dit trou et ce sur peine d’excommu- » nication. Voulons à cet effet que notre présente pro- » hibition soit publiée au prosne des églises circonvoi- » sines et ailleurs au besoin, sera toutefois a ce que les « malades ne soient privés de leurs dévotions et du » fruict de leurs espérances. Ordonnons qu’ils seront » passés par les ouvriers de ladite église ou autres per-
» sonnes ({ne lesdits ouvriers commettront sans pouvoir » exiger aucune chose à raison ainsi prendre et recevoir » seulement de ce qui sera librement offert par les ma- » lades ou par ceux qui les assistent ce que nous vou- » Ions estre distribué par tiers, à sçavoir une partie » pour le curé de ladite église, la seconde pour l’église » dont lesdits ouvriers tiendront compte et la troisième » pour la peine desdits ouvriers ou de ceux qu’ils com- » mettront à cet effect. Fait à Bordeaux le 30 aoust )> 1028. »
» En 1675, des contestations s’étant élevées entre le « curé et le “fabriqueur” de cette église, au sujet de » leurs droits réciproques, M»1 Henri de Béthune fit une » nouvelle ordonnance dans laquelle on trouve plusieurs » détails sur la pratique de cette dévotion. La pièce ori- » ginale et conservée aux Archives diocésaines: « Henry » par la grâce de Dieu etc... sur la requête à nous pré- » sentée par Maître François Chasseing, prêtre curé » de Saint-Michel-la-Rivière en Fronsadais de nostre » dioceze, par laquelle il nous exposoit .qu’il y a une » Verri/ie dans son église par dévotion à Saint-Michel à » y porter les malades pour y passer et qu’a celte oca- » sion il s’y fait des aumosnes et offrandes par les per- » sonnes devotes soit d’argent, de cire, de linge et autres » choses , toutes lesquelles devoyent estre partagées » entre ledit curé de ladite paroisse par les ouvriers de » ladite église, au préjudice de quoy le nommé Arnaud » Dieu a présent fabriqueur a entrepris de prendre » toutes les offrandes sans en faire part au curé ce qui » n’est pas juste et raisonnable nous suppliant de donner » règlement la-dessus afin qu’il n’arrive aucun scandale
» et que le peuple soit édifié . A ces causes nous après
» avoir ouy Arnaud Dieu fabriqueur de ladite église » assisté de Peychés son procureur qui a déclaré qu’il » ne contestait pas la moytié de toutes sortes d’offrandes » audit curé pour les jours de fêtes de Saint Michel de » Saint Jean Baptiste et Sainte Quitterie, mais que pour » tous les autres jours de l’année ledit fabriqueur four- » nissoit deux hommes pour passer les malades et qu’en » cette considération le curé ne fournissoit rien il rece-
» voit toutes les offrandes au nom dudit fabriqueur, ouy » ledit curé, avons ordonné et ordonnons que ledit sieur » curé et ouvriers partageront toutes les offrandes soit » en argent, linge, bougie, cire et autres espèces et » ordonnons que ledit sieur curé sera tenu de fournir de » sa part un homme qu’il payera et les ouvriers ne » seront tenus que d’en fournir un autre aux despends )) de ladite fabrique. Donné en congrégation le 14 juin » 1675. »
« -j* Henry arch. de Bordx . »
A Saint-Léonard (Loir-et-Cher) on expose et on promène la châsse du saint le jour de sa fête, le quatrième dimanche après Pâques, après la messe... « Chacun passe dévotement sous la châsse, en priant et en se recommandant à la protection du saint. La même dévotion continue jusqu’au soir (1). » — A Poitiers on passe (ou, du moins, on passait) sous le tombeau de la grande sainte du pays, sainte Radegonde.
La Bretagne est un pays trop conservateur des croyances et des usages pour ne pas nous fournir de nombreux exemples. Un religieux capucin, parlant en 1613 de l’ancien couvent de Saint-François à Quimper, disait : <c Ceux qui sont pris de maux de tête introduisent la tête sous le tombeau et sont guéris (2). » — A la fin du XVIIe siècle, le curé Thiers écrivait (3) :
« En certaines Eglises de Bretagne les Païsans se » font dire des Messes pour être guéris, ou préservés de » certaines maladies, et à ces Messes ils offrent des
(1) Mgr Guérin, Les petits bollandistes , T. XIV, Bar-le-Duc, 1875, p. 130.
(2) P. Gonzague, De ortu et progressione Seraphici Ordinis, Venise, 1603, cité dans le Bulletin de la Société Archéologique du Finistère , T. XVII, Quimper, 1890, 2e partie : Mémoires , p. 156.
(3) J. B. Thiers, Traité des Superstitions, T. III, livre V, chap. 12; éditions de 1704 et 1741, T. III, p. 203.
» épingles croches qu’ils mettent sur les Autels, et à la » fin ils se font dire des Evangiles, après quoi ils vont « hocher la tète trois fois dans une armoire, ou dans un » trou, qui est proche ces Autels.
» Ces Messes ne peuvent pas passer pour supersti- » tieuses ; mais celte offrande d’épingles croches, et ce » hochement de tète dans une armoire, ou dans un trou, » en fait perdre tout le mérite aux personnes qui les font » dire. »
Il est aisé de s’expliquer l’emploi de l’armoire : le malade, le fidèle, voulait passer sa tête dans un trou de l’église, persuadé que c’était un remède pour sa maladie: l’église n'ayant pas de trou ni près de l’autel, ni dans la muraille, on ouvrait à l’impétrant l’armoire de la sacristie; celui-ci se retirait satisfait — et peut-être guéri, car la suggestion a joué un grand rôle dans tous ces remèdes merveilleux ou miraculeux. On ne s’explique pas en effet comment ils auraient pu rester en honneur, s’ils n’avaient pas compté un certain nombre de guérisons.
A Quimperlé, c’était et c’est peut-être encore la tombe de Saint Gurloès, dans l’ancienne église abbatiale, devenue l’église de Sainte- Croix. Le monument date du XIe siècle :
« En 1778, je descendis dans une chapelle souterraine » de l’église de l’abbaye de Quimperlé, dédiée à Saint- » Gurloès, abbé bénédictin ; je vis un tombeau de pierre » avec une arcade construite de manière à laisser pas- » ser à plat-ventre ; dans le mur une longue et grosse » chaîne de fer et un creux rempli de cheveux. J’appris » que ce saint guérit, et notamment le 24 août, jour de » la fête, celui qui passe sous sa tombe trois fois, en se » ceignant le corps de la chaîne et en déposant au béni- » tier une poignée de cheveux et une pièce de mon- » naie (1). »
(1) Mangourit, Fragment sur les monuments historiques de Bretagne, dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, T. Il, Paris
L’opération du passage n’était pas sans présenter souvent des difficultés pour ceux qui s’aventuraient dans l’ouverture sans l’avoir mesurée du regard. « Au mois d’août 1807, au pardon de Saint-Laurent, à Plouegat- Moisan, commune du Finistère, un gros Allemand établi dans le pays, ayant voulu, comme les autres pèlerins, traverser à genoux le creux de l’autel, son embompoint ne lui permit ni d’avancer ni de reculer dans cette ouverture qu’il remplissait entièrement. Pour l’en retirer, les dévots qui voulaient profiter des grâces de ce passage pensèrent le disloquer (1). »
Au bourg de Ponton se trouve une vieille chapelle, fréquentée comme tant de chapelles isolées (ce qu’on appelle en Bretagne des “chapelles de trêve ” (2)), le jour de la fête du saint. Celle de Pontou est dédiée à saint Laurent. « Chaque année, dans la soirée du 9 août, une foule de dévots s’y rendent des paroisses environnantes, et après avoir fait sur les genoux le tour du cimetière, ils entrent en rampant dans un four pratiqué sous l’autel, pour rappeler le supplice du feu infligé à saint Laurent (3), baisent la pierre humide de l’âtre, s’y frottent les mains, et ressortent par l’étroite ouveriure
1820, p. 206, note. — Dans son article sur cette église, le Guide Joanne (dans une ancienne édition) assure cpie le saint est appelé par les Bretons saint-Urlou et qn’on l’invoque principalement pour la goutte.
(1) Baudouin, Lettres sur les pierres druidiques, dans les Mémoires de l’ Académie Celtique , T. III, Paris, 1809, p. 213.
(2) Tr'eve dans le français de Bretagne est le mot Irreton trev « hameau, écart », mais à peu près spécialisé dans un sens ecclésiastique. On désigne sous le nom de “ chapelles de trêve ” , des chapelles élevées à de vieux saints bretons cjui existent de temps immémorial dans des endroits isolés, et où l’on ne dit la messe qu’une fois par an, le jour de la lète du saint.
(3) Ceci me paraît une interprétation de l’auteur, M. Alfred de Courcy, qui , ignorant le rite du trou , a voulu expliquer l’usage par une réminiscence du supplice de saint Laurent. On sait du reste que l’instrument du supplice de ce saint a été un gril, et non un four.
qu’assiègent d’autres pèlerins impatients. Puis, sc dépouillant complètement de leurs vêtements, ils se plongent à l’envi dans la fontaine voisine... (1). »
C’est encore une “chapelle de trêve", la chapelle de saint Morvan (ou Malvan) près de la route de Pontivy à Rostrénen, sur la commune de Cléguérec (Morbihan). Le cercueil dit de saint Morvan est au milieu de la nef: « On introduit les enfants dans ce cercueil par une cassure du couvercle pour les guérir de la colique ou les faire marcher de bonne heure (2). » — Un n° tout récent de la Revue Morbihannaise nous apprend qu’on en fait encore autant dans une “ chapelle de trêve ” de la paroisse de Gacilly, la petite chapelle de Saint-Jugon : « Les malades viennent demander au Bienheureux [principalement le lundi de la Pentecôte] la fin de leurs .souffrances et passent avec foi sous la pierre de son tombeau, élevée de quelques pieds au-dessus du sol. (3) »
Si l’on obtient des guérisons et des grâces en passant, non sans peine, sous le tombeau fixe et monumental du saint, on les obtient plus aisément quand on passe sous la châsse du saint, châsse ordinairement en bois, quand on la porte en procession. Un artiste du moyen-âge a sculpté ce spectacle dans une de nos cathédrales et nous le reproduisons ici. M. Viollet-le-Duc, à l’ouvrage duquel nous empruntons cette gravure, la commente ainsi :
« Nous remarquons encore, sur l’un des bas-reliefs » du tympan de la porte méridionale de la cathédrale
(1) Alfred de Courcy, Le Breton . dans les Français peints par eux-mêmes, réimpression de 1877, J). 193.
(2) Rosenzweig, Répertoire Archéologique du département du Morbihan, Paris, 1863, p. 78, col. 2.
(3) Abbé Guillotin de Courson, Les pardons et pèlerinages du pays de Vannes, dans la Revue Morbihannaise, T. I, n° 6, Vannes, octobre 1891,
» d’Amiens, la châsse du même saint [saint Honoré] trans- » portée par deux clercs ; elle est à peu près de la di- » mension d’un cercueil et paraît exécutée eu bois » recouvert de lames de métal. Des infirmes se placent » sous la châsse et la touchent en invoquant le saint, )> afin d’être guéris de leurs maux. C’était en effet ainsi » qu’on venait implorer l’intercession d’un saint, en se » plaçant directement sous la châsse qui contenait son » corps. Cet usage, établi probablement par les fidèles, » fit que l’on plaça presque toujours les châsses, à partir » du XIIe siècle, soit sur des édicules élevés, comme » la châsse de saint Marcel, soit sur des crédences, sous » lesquelles ou pouvait passer à genoux et même en » rampant (1). »
Quand le malade ne pouvait toucher la châsse avec le membre malade, il la touchait avec la main, quelquefois avec un bâton, mais pas toujours d’une main assez légère. A Trêves, à la Pentecôte de 1506, comme on promenait ainsi la châsse de saint Wendelin, elle fut brisée dans la pieuse bagarre des malades trop empressés , et le corps du saint fut mis à découvert (2). L’usage de passer sous la châsse du saint quand on la promène en procession est encore en vigueur dans plusieurs de nos provinces. Pour la Bretagne, il serait oiseux d’en citer des exemples (3) ; pour la Provence nous avons le témoignage du Dr Berenger-Féraud (4) ; pour les Ardennes, celui de
(1) Viollet-le-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier, 2e édit. T. I, Paris, 1868, p. 70.
(2) Acta Sanctorum , Octobre, T. IX, Bruxelles, 1858, p. 347, col. 1.
(3) Nous citerons seulement, comme variante, ce que De Garaby dit de la procession du “ chef de saint Jugon, ” à Garentoir, avant la Dévolution : « après les prières des processions, le doyen mettait les fidèles sur deux rangs, et, passant de l’un à l’autre, plaçait un instant sur chacun la tête vénérée. » De- Garaby, Vies des Saints de Bretagne, p. 400, cité dans la Revue Morbihannaise I, p. 189.
(4) « Dans un grand nombre de villages, le jour de la fête patronale, pendant qu’on porte processionnellement le saint de la localité à travers les rues, les mères font passer leurs enfants au-dessous de la châsse,
M. Meyrac (I). Dans quelques endroits le rite pieux, conservé par la tradition, est devenu un amusement. Ainsi Bourquelot, écrivant en 1839, disait : « Je me rappelle avoir vu encore, il y a quelques années, lorsque le jour de saint Ayoul, la procession sortait de l’église, aux acclamations de la foule, les jeunes garçons et les jeunes fdles passer en riant sous la châsse du bienheu-
pour les fortifier, ou pour les guérir des maladies futures qui pourraient les atteindre. Dans d’autres cas, on place un enfant débile dans la châsse d’un saint, pendant que le prêtre dit la messe. » Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Paris, 4° Sér. T. I, 1890, p. 897.
(1) « Un ancien usage veut que les mamans fassent passer leurs enfants sous la châsse du saint [dans les processions] : cela leur porte bonheur ». Meyrac, Traditions, etc., des Ardennes, Gharleville. 1890, p. 51.
reux en qui, dès lors, ils avaient confiance dans tous leurs besoins (1). »
Une image vénérée et regardée comme miraculeuse sert au même usage. C’est ainsi qu’à Ligny-en-Barrois (Meuse) à la fête de Notre-Dame-des-Vertus, on promène une image de la sainte Vierge, qui « serait la copie de l’une des images de saint Luc... On la porte, comme autrefois, en procession par les rues, le cinquième dimanche après Pâques ; et avant qu’elle sorte de l’église, deux prêtres la soutiennent en l’air, pendant que plusieurs milliers de pèlerins satisfont la dévotion qu’ils ont de passer dessous (2). »
Après ces nombreux exemples empruntés à notre propre pays, nous pouvons passer rapidement sur les exemples que nous connaissons dans les pays étrangers.
A Aoste, en Piémont — nous aurions aussi bien pu donner cet exemple plus haut, puisqu’Aoste est en pays de langue française, — pour se guérir d’un panaris, on met le doigt malade dans le trou de la “ Pierre Saint- Ours, ” dans l’église appelée collégiale de Saint-Ours (3). — «A Modène, les personnes qui ont mal aux jambes ou aux pieds vont se glisser à travers un passage étroit et bas, ménagé sous le tombeau de San Geminiano, qui se trouve dans la crypte du dôme (4) ». Quoique le pays de Galles soit devenu protestant, le rite s’est conservé à l’église de Llandegla, nom qui conserve celui de sainte Thécle. On va d’abord se laver à la fontaine, et après diverses cérémonies (par exemple l’offrande d’un coq) le malade (on fait cette cure pour l’épilepsie)
(1) Bourquclot, Superstitions de la ville de Provins, Paris, 1839, p. 14.
(2) Mgr Guérin, Les petits bollandistes. T. V, Bar-le-Duc, 1872, p. 150.
(3) P. 89 cl’une Vie de saint Ours publiée à Aoste.
(4) Bulletin de la Société d' Anthropologie de Paris, année 1890, p. 903.
entre clans l’église, se glisse dans une cavité pratiquée sous l’autel, et avec une Bible pour oreiller et la nappe de la communion pour couverture, il reste là jusqu’au lever du jour (1) .
A Gheel dans le Brabant, en Belgique, sainte Dympna est, depuis les temps les plus reculés, invoquée pour la guérison des fous. Suivant la légende, sainte Dympna serait une princesse irlandaise fuyant devant son père amoureux d’elle à cause de sa beauté et de sa ressemblance avec sa mère; mais cette légende n’est que la variante pieuse d’un conte bien connu. Quoi qu'il en soit, on amenait les fous à Gheel pour les guérir ; ils restaient pendant ce traitement en pension chez les habitants du village et ils passaient sous le tombeau de la sainte dans l’église. Nous ne croyons pas cpie le rite se pratique encore à Gheel, mais on n’y a pas brusquement arrêté la tradition comme chez nous à Saint-Dizier : le médecin a remplacé le prêtre dans la direction du traitement ; les habitants ont continué à recevoir et à soigner les fous comme ils l’ont vu faire à leurs parents de génération en génération, et Gheel est célèbre comme colonie d’aliénés. — A l’église de Saint-Guido à Anderlecht près Bruxelles, il se trouve aussi un sarcophage ou un cénotaphe sous lequel on passait autrefois (2).
Echternach, dans le Grand-duché de Luxembourg est fameux par sa procession dansante, qui se célèbre encore tous les ans et que j'ai, ailleurs, décrite de visu (3). Mais autrefois il s’y accomplissait encore en même temps d’autres cérémonies pieuses, notamment la « procession
(1) Ab Ithel dans l’ Archœologia Cambrensis T. I, Londres, 184G, p. 53.
(2) Cité par Krier, Die Springprozession, etc., Luxembourg, 1871, p. 74, note.
(3) Dans la Nouvelle Revue , n° du 15 octobre 1890, p. 800 et suiy.
des rampants , repentium ». On se rendait processionneilement à la croix qui se trouve près du “ tilleul de saint Willibrord, ” de l’autre côté du pont de la Sûre. Là se trouvait une pierre sous laquelle on glissait, et on revenait processionnellement à l’église d’Echternach. La pierre était très bas et le passage était difficile : aussi l’abbé d’Echternach Richard Paschasius (qui fut abbé de 1657 à 1667) eut la délicate et charitable attention de la faire exhausser d’un pied. Nous ignorons à quelle époque a cessé cette « procession des rampants ».
Panzer a cité plusieurs exemples pour la Bavière et pour l’Autriche (1) : le trou de l’autel à Koppenwal dans la Basse-Bavière ; — une chapelle près de Hüttenstein dans la Haute-Autriche ; la chapelle est dédiée à saint Wolfgangetce sont les femmes enceintes qui passent par le trou d’une pierre afin d’avoir un heureux accouchement. C’est, ici un rite de représentation propitiatoire facile à comprendre, pour que l’enfant passe aussi aisément plus tard que la mère passe en ce moment ; — une pierre analogue dans la chapelle de Saint-Maxime à Salzbourg ; la crypte de l’ancienne cathédrale de Freysing (Bavière), où un passage est ménagé sous la tombe de saint Nonnosius : on y passe trois fois. • — En Angleterre, M. Hewitt a signalé dans l’église (protestante) de Newington-Street (comté de Kent) un autel en forme de tombe avec un passage au-dessous qui a dû, autrefois, être l’objet de semblables pratiques (2).
Mais il y avait encore dans les églises d’autres endroits où l’on pouvait aussi se guérir en passant : c’était
(1) Panzer, Beitrag zur deutschen Mythologie, T. II, Munich, 1855 p. 431.
(2) Dans YArchæological Journal, T. XXVI, Londres, 1869, p. 158-164, avec aine gravure.
celles où la disposition du retable suggérait en quelque sorte la pratique. Le retable est à proprement parler, dit Yiollet-le-Duc , « le dossier posé sur une table d’autel et formant ainsi, devant le célébrant, une sorte d’écran ». C’était aussi une dalle sculptée qui masquait une châsse ou un reliquaire, et lorsque ce retable était placé derrière l’autel, entre l’autel et le mur, avec un espace libre par-dessous, on passait là comme sous la châsse d’un saint. « Voici, dit Viollet-le-Duc (et une gravure facilite l’intelligence de ses paroles), une des dispositions fréquemment adoptées pour les autels secondaires des églises. Le retable masquait et supportait le reliquaire sous lequel on pouvait se placer, suivant un ancien usage, pour obtenir la guérison de certaines infirmités (1). »
A tous ces usages pieux il faut joindre enfin celui que le curé T hiers rapporte ainsi : « Passer entre la croix et la bannière de la paroisse, lorsqu’on fait la procession à la grand-messe les dimanches , afin de n’avoir point la
fièvre . toute l’année (2). » On le faisait aussi, dit
ailleurs le curé Thiers, pour éviter le « nouement de l’aiguillette. »
Dans les pays Scandinaves, malgré la réforme iconoclaste du protestantisme, ces usages se sont conservés dans les temples protestants, mais sous une autre forme. J'en cite quelques-uns d’après M. Nyrop (3). Pendant trois soirées consécutives de jeudi, deux femmes, en gardant le silence, font passer un enfant à travers trois
(1) Viollet-le-Duc , Dictionnaire de l’Architecture, T. VIII, 1869, p. 37 et fig. 2.
(2) J. B. Thiers, Traité des Superstitions , T. I, livre V, ch. V, édition de 1704 et 1741 , T. I , p. 383.
(3) Dans la Dania , T. I, p. 9 et suiv.
chaises du temple : ou bien encore elles le font passer trois fois sous un cercueil où se trouve un mort; ou bien entre deux tombes. Quelquefois, à la campagne, de jeunes mères arrêtent un convoi funèbre pour faire passer leur enfant malade sous le cercueil. On fait encore passer l’enfant à travers une collerette (rabat) de pasteur, ou à travers une robe de pasteur.
En Suède, l’usage de passer l’enfant “ sous les lumières ” rappelle l’emploi des cierges. On prend sept bougies dont les mèches ont été faites de fds pris aux vêtements de l’enfant, et l’on dispose ces sept bougies, allumées, sur un bâton que l’on appuie sur deux chaises. L’enfant est passé sept fois par l’ouverture entre le bâton aux bougies et le plancher. Gela fait, on retourne les cierges et on laisse la cire couler sur le plancher. Le crépitement des gouttes de cire est considéré comme les cris des mauvais esprits qui causent la maladie. On frappe alors le plancher couvert de cire et l’on croit que ces coups atteignent les mauvais esprits.
Gomme dernier exemple... comment dirai-je ?... de laïcisation d’un rite sacré, je citerai, après M. Nyrop, les femmes norvégiennes qui font passer leur enfant malade par la lunette d’une latrine. O fascination du trou !