PIERRES ET ROCHERS A TROU
es monuments mégalithiques qui ont survécu à la destruction des siècles nous offrent des exemples de ce vieux rite médical. Ils sont assez rares, pour deux raisons sans doute : la première c’est que le rite était
proscrit par l’Eglise quand il s’agissait de rochers, de pierres et d’arbres , tandis qu’elle le laissait pratiquer librement quand il s’agissait de châsses des saints ou de tout autre objet sacré ; la seconde, c’est qu’on n’a relevé que fort tard et d’une façon accidentelle les traditions et les légendes relatives aux monuments mégalithiques : Les archéologues auraient, pour la plupart, cru déroger en s’occupant de ces superstitions (1).
Je laisse, ici, de côté la question de savoir pourquoi un certain nombre de dolmens sont munis d’un trou ou d’une fente. Ce que nous appelons dolmen était origi-
(1) C'est le rite pratiqué dans les pierres trouées qui m’a amené à cette étude d’ensemble. Je me propose, depuis de longues années déjà, d’étudier les légendes et les superstitions dont les monuments mégalithiques sont l’objet , et j’ai réuni les matériaux d’un livre que j’espère rédiger quelque jour.
nairement une chambre sépulcrale, et le trou peut avoir deux significations : ou bien permettre à l’âme d’aller et de venir, ou bien permettre aux vivants de nourrir l’âme, de même que les Grecs faisaient couler du sang ou du lait dans les tombes des héros ou de leurs grands morts. Il faut seulement remarquer que le rite du passage dans le trou n’a pu s’appliquer ici qu’après que la sépulture a été violée et vidée et que les pierres du monument funéraire sont restées seules debout, quand le peuple (nouvel occupant peut-être) avait oublié que ces pierres étaient autrefois des tombeaux.
A l’époque où l’on croyait (superstition de savants ! Idola scholæ\ ) que les dolmens étaient les tables de sacrifice des druides, M. Chaudruc de Crazannes, parlant des dolmens de la Saintonge, écrivait: « Cette ouverture ou trou, au centre des tables des dolmens, paraît y avoir été pratiqué à dessein, peut-être dans le but de procurer l’écoulement du sang des victimes. On le remarque sur plusieurs de ces monuments : ses dimensions varient beaucoup : il est quelquefois assez grand pour que l’on y puisse faire passer un enfant nouveau-né, pratique encore observée par nos villageois superstitieux, à l’égard de leurs enfants qu’ils croient préserver ainsi de tout mal présent et futur (1). »
Voici un exemple plus caractéristique, provenant du département de l’Oise :
« Le plus connu de ces monuments est le Dolmen de
» la garenne de Trie-Château . Il est appelé dans le
« pays la Pierre des Druides ou les trois Pierres, bien » qu’il soit composé de quatre parties .
» Ce dolmen a été gravé dans le frontispice de l’Atlas )) qui accompagne la Description du Département de
(1) Bulletin Monumental , T. I, 1834, p. 58, note, cf. p. 51.
» l'Oise, par Cambry. On en voit aussi une figure mé- » diocre, pi. Y , n°53, (les Monuments Celtiques du même » auteur. 11 est représenté avec plus d’exactitude dans )) le Voyage Pittoresque de i ancienne France , de » MM. T aylor et Nodier. Enfin M. de Gaumont le re- » produit, pl. II, fîg. 2, p. 77, lre partie de son Cours » d’ Antiquités monumentales .
» . On expose les nouveau-nés sur la table ; d’autres
» font passer leurs enfants âgés de dix ans par le trou, » de dehors en dedans et la tête la première; ou leur ôte » la fièvre s’ils l’ont; ou bien ils en sont préservés pour » l’avenir ; le procédé n’est efficace d’ailleurs que pour » les habitants des villages de Trie-Château, de Trie-la- » Ville, et de Yillers-sur-Trie, qui formaient autrefois » une seule commune. Si on le pratique en hiver, on » devient plus malade au lieu de guérir; ces croyances, » quoiqu’affaiblies, subsistent encore dans le pays (1). »
A Ymare, un dolmen situé sur la limite des départements de l’Eure et de la Seine-Inférieure a la réputation de guérir du mal de reins, a Les malades n’ont qu’à passer sous le monument, et à y déposer une pièce de monnaie, pour être guéris. Cette tradition, paraît-il, se perd un peu (2). »
Aux dolmens il faut joindre les pierres de toute sorte, soit dressées et façonnées par la main de l’homme, soit accidents de la nature, et qui présentent une ouverture soit accidentelle, soit artificielle. Ges trous sont utilisés à des rites propitiatoires de divers genres. Ainsi, à Ancelle Hautes-Alpes). « Près du sommet de la montagne de Faudon, pierre percée, sur laquelle existent diverses légendes. Les jeunes mariés doivent aller passer leurs bras dans l’orifice (3). » — Un tout semblable usage de
(î) Notice Archéologique sur Le département de L’Oise , 2e édit,., Beauvais, 1856, p. 6.
(2) Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Paris, aimée 1891, p. 304.
13) Dictionnaire Archéologique de La Gaule, T. I, 1875, p. 57.
mariage se pratiquait à Besançon au début du XVIe siècle : Le souvenir en est resté grâce à une mention dans un procès. Dans une contestation sur des limites de juridiction, un bourgeois de Besançon avait déposé le 4 mai 1519 que ces limites étaient « à un trou ou pertuis qui est entre les colonnes de pierre qui sont en la montagne où est assise l’église de Saint-Etienne, auquel trou ou pertuis l’on a coutume mener les espousés qui se font au dit Besançon, le lendemain de leurs nopces, et illec, en manière d’ébatements, l’on leur fait boucler leurs pieds en icelluy trou ou pertuis fi). » — C’est l’occasion de citer la pierre qui servait de base à une croix située à l’entrée du bourg de Cressac (Creuse). « Elle conserve, écrivait en 1816, M. Richard, membre de l’Académie Celtique, la vertu de faire marier dans l’année les personnes qui ne craignent point de se coucher ventre contre terre, pour passer sous le rocher assez élevé qui forme le monument (2). » — Ce n’est pas le seul genre de pratiques dont les monuments mégalithiques et les pierres soient l’objet à l’occasion des mariages; mais nous ne voulons pas nous éloigner du point particulier de notre étude.
Un vieux sanctuaire (populaire) du Languedoc va nous montrer ces cérémonies sur une large scène. En voici la description faite au commencement de ce siècle par M. Clos (3) :
« Sur le haut d’une montagne qui s’élève à peu de
(1) Revue des Sociétés Savantes , 5e .S’ér. T. I, p. 540, d’après les Mémoires de la Société d’ Emulation du Doubs , 4e Sér. T. IV, Besançon, 1868, article de M. Castan.
(2) Cité par M. L. Duval, Esquisses Marchoises, Paris et Guéret, 1879, p. 130, note.
(3) Mémoires de la Société des Antiquaires de France , T. I, 1817, p. 428 et suiv.
» distance de la petite ville de Dourgne (Tarn), esl une » plate-forme irrégulière d’environ huit à neuf cents pas » de diamètre sur laquelle sont plantées, autour d’une » croix, plusieurs pierres brutes de deux, trois, quatre » et cinq pieds de hauteur hors de terre. La presque » totalité de ces pierres est percée de trous de différents » diamètres .
« Tous les ans, et depuis un temps immémorial, le » 6 août, jour de la fête de Saint Estapin, un peuple » immense se rassemble à Dourgne et dans les environs. » Les boiteux, les paralytiques, les aveugles, les malades » de tout genre, viennent y chercher la guérison de leurs » infirmités. Ils partent de grand matin des villages où » ils ont couché, et des prairies où iis ont été obligés de » bivouaquer; car ils sont en grand nombre, et se rendent » au temple consacré à saint Estapin. Ce temple est » situé dans une gorge qui s’ouvre vis-à-vis de la ville » de Dourgne et au midi de la montagne. Les pèlerins » font neuf fois le tour du temple et se rendent ensuite » sur la plate-forme. Là, chacun trouve remède à son » mal. Il suffit pour cela d’introduire dans un des trous
pratiqués dans les pierres du monument, le membre » affligé auquel ce trou est destiné. Il yen a de différents » calibres pour la tête, la cuisse, la jambe, le bras, etc. » Cette cérémonie faite, on assure que les boiteux » marchent droit, que les aveugles voient, que les para- » lytiques recouvrent l’usage de leurs membres...
» Le temple est le dépôt des béquilles et autres in- » struments devenus inutiles aux miraculés. C’est dans le » temple aussi que se déposent les offrandes apportées » par eux, et calculées sans doute plutôt d’après leurs » moyens respectifs que d’après l’importance du membre » dont ils ont recouvré l’usage.
» Lorsque cette première épreuve n’a pas réussi, les » pèlerins ont recours à la fontaine de Moniès ou de » Saint-Jean. Cette fontaine est située dans la gorge qui » suit immédiatement celle où est bâti le temple de Saint- » Estapin... C’est surtout le jour de la Saint- Jean » qu’elles jouissent de la plénitude de leur vertu cura- » tive. Aussi ce jour-là, disent les habitants, elles des-
» cendent à flots, elles bouillonnent dans le bassin, et » le soleil danse à son lever... Au devant de la fontaine » se trouve une croix ; et toutes les fois que j’ai été dans » ce lieu, j’ai trouvé des femmes et des enfants en prière, » embrassant la croix ou occupés à des ablutions pieuses. » On lave les yeux pour recouvrer la vue, les oreilles, » la tête et les autres parties. Les linges qui ont servi » à ces ablutions restent étendus sur les buissons voi- » sins. »
J’ai reproduit ce récit, malgré sa longueur, parce qu’on y voit en action le spectacle religieux et le pèlerinage médical qui se passaient au même endroit avant l’introduction du christianisme, ce qui se passait là au temps des Gallo-Romains, et avant ceux-ci au temps des Gaulois , et plus anciennement même sans doute que l’arrivée des Gaulois, chez les aborigènes innommés de notre pays. On y voit le culte au sommet de la montagne ; la date du 6 août, fête d’un saint local, a remplacé le 1er août, date d’une des grandes fêtes des Celtes payens ; les pierres n’ont pas changé d’emploi : on les a conciliées avec le christianisme, et protégées en même temps que purifiées, en plantant une croix au milieu d’elles. Près de là une fontaine, car il y a toujours une fontaine près d’un lieu sacré , pour les lustrations et les ablutions ; on en rattachait surtout la vertu à la grande fête du solstice d’été dont a hérité le culte de saint Jean. Quant à la vivacité et à la persistance de ce culte, quand les missionnaires chrétiens essayèrent, mais en vain , de le déraciner, on peut aisément en juger par ce qui s’est, passé à une époque toute rapprochée de nous. « Ce prodigieux concours (dit M. Clos) étant devenu la cause de scandales et de débauches, le temple de Saint-Estapin fut fermé en 1764, par arrêt du parlement de Toulouse. Il fut rouvert quelque temps après. La Révolution le ferma de non-
veau. On l’a rouvert depuis, ou du moins le culte a été repris avec zèle. »
Je n’entrerai pas dans la question des « pierres à écuelles » ou « à bassins » (et quelquefois aussi pierres « à trous » mais d une façon impropre), car il ne s’agit pas de pierres percées de part en part. Je ne parlerai pas non plus des pierres sur lesquelles on voit une empreinte de pied (le plus souvent d’un saint) sur laquelle ou dans laquelle on met son propre pied pour la guérison d’une maladie ou pour toute autre faveur. Je citerai seulement, moins par son rapport avec notre sujet, que parce que J. Grimm , et, à sa suite, divers écrivains l’ont mentionnée dans la question qui m’occupe , la « pierre de saint Fessé », en Poitou. Il serait inutile de chercher le nom de ce saint dans le calendrier. La pierre ayant une vertu curative, on a naturellement à l’époque chrétienne attribué cette vertu à un saint, et, par une défi ni— - tion expressive , on a pris le nom du saint dans la partie du corps qui joue le principal rôle dans le rite (1).
« Les enfants trop faibles reprennent des forces, » lorsqu’ils ont été assis dans le trou de la pierre saint » Fessé, où se trouvent toujours quelques pièces de » monnaie destinées à ceux qui viennent y prier. Cette » pierre informe, placée au milieu d’un champ, est res- » pectée par les laboureurs, et la charrue laisse un espace » libre à l’entour. Pendant la Révolution, disent les » paysans des environs, les gens du district (2) la firent » enlever. Mais le lendemain ils furent bien étonnés
(1) C’est ainsi que saint Accroupi est le saint sur la figure duquel (il s’agit, bien entendu , de sa statue) on s’accroupit pour lui faire baiser — et partant guérir — ses hémorrhoïdes. J’ai étudié cette catégorie de saints aux noms populaires dans Mèlusine, T. IV et V, dans une série d’articles intitulés « l’Étymologie populaire et le Folk-lore. »
(2) C’est-à-dire les administrateurs du district an nom du gouvernement révolutionnaire.
» quand ils virent qu’elle était retournée toute seule à la » même place ( 1 ). »
Outre-Manche , c’est surtout en Cornouaille que nous retrouvons ce rite , probablement parce que c’est en Cornouaille que se sont surtout conservés les monu ments mégalithiques. Ce sont surtout des enfants rachitiques que l’on passe par le trou de ces pierres ; pourtant, quand le trou est assez grand, les adultes en pro-
fitent également (2). Dans les Hautes-Terres d’Ecosse à Applecross, on passait la tête dans une pierre trouée pour se guérir. La pratique a été formellement condamnée comme superstitieuse, en 1656, par les Anciens de la paroisse (3) ; mais elle a sans doute survécu à cette prohibition. — En Irlande , on cite le Cloch-a- Pfioill « pierre du trou », à Tullow (comté de Carlow): on y passe les enfants malingres (4); et la pierre de saint Dulan à Ardmore (comté de Waterford) : celle-ci est un grand bloc plat qui, suivant une légende fréquente chez les Celtes, aurait servi de bateau au saint pour venir dans l’endroit : ce bloc est appuyé sur d’autres , de sorte qu’on peut passer dessous , ce qu’on ne manque pas de faire le jour de la fête du saint pour se guérir de toute
(1) Article de M. Guerry dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de France, T. VIII, 1829, p. 455. M. Guerry a négligé de dire dans quelle localité se trouve cette pierre.
(2) M. Lukis, cité dans YAcademy, n° du 20 mars 1880, p. 219 ; Gomme, Popular Superstitions ( un des volumes de The Gentleman" s Magazine Library ). Londres, 1884, p. 186. — W. G. Black, Folk-Medicine. Londres, 1883, p. 66.
(3) Le texte de cette délibération a été publié par M. A, Mitchell dans les Proceedings of the Society of Antiquctries of Scotland, T. IV, Edimbourg, 1862, p. 256.
(4) Ryan, History, etc. of the County of Carlow, Dublin, 1833, cité dans Gomme, Archæology, T. II, Londres, 1886, p. 44. Cet article, réimprimé du Gentleman’ s Magazine, est de M. Brash qui cite , à cette occasion , d’autres pierres à trou d’Irlande, mais sans qu’on sache s’il s’y rattache des usages.
maladie (1). — J. Grimm a donné un exemple de pierre trouée pour l’Allemagne d’après un écrivain de la fin du XYI° siècle (2). — En Suisse, on cite une pierre, probablement dans un lieu de pèlerinage, appelée Pierre de saint Meinrad. Les pèlerins passent leur jambe droite dans le trou de la pierre, en disant leur Pater , et leur fatigue s’en va aussitôt (3). — En Grèce, dans le Péloponnèse, on attribue des vertus curatives aux rochers fendus par la foudre (àa-rpx7z66o'ka) ; on passe par ces fentes les enfants malades ou malingres dans l’espoir de les guérir (4). — En Syrie, un voyageur, M. M. Hartmann, a signalé deux pierres de ce genre : l’une d’elles présente un certain nombre de petits trous où l’on passe les doigts malades ou douloureux : l’autre présente deux plus grands trous en forme de lunettes : on y passe le bras pour les douleurs de bras ; et le poli du trou de la pierre montre combien le remède est ordinaire (5). — En Asie-Mineure, XL Nicolaïdès a observé aux environs d’Everek (dans l’ancienne Césarée ) un rocher troué naturellement : on passe à travers cette ouverture pour se guérir de la toux (6).
J’ai lu dans plus d’un livre qu’il existe dans l’Inde des pierres trouées où l’on passe pour symboliser une nouvelle naissance , et on y a vu aussitôt une représentation
(1) Folk-Lore Journal, T. V, Londres, 1887, p. 72.
(2) J. Grimm, Deutsche Mythologie , 2e édit. p. 1118.
(3) Lütolf, Sagen, Bræuche, etc., p. 270, cité par M. Nyrop dans la Dania, t, I, n° 1, p. 28.
(4) Politis, A r/JLùiïsLç, ptST st>ipo\oyt'/.oi yOôot, Athènes, 1880 (Extrait du Parnasse) p. 3.
(5) Zeitschrift des Vereins fur Volkskunde, t. I, Berlin, 1891, p. 101.
(6) Nicolaïdès et Carnoy, Traditions populaires de l’Asie Mineure, Paris, 1889, p. 338.
du yoni (le symbole correspondant au phallus (1). Liebrecht a fait état de ces assertions (2) ; mais je dois remarquer qu’elles émanent d’écrivains européens d’Europe , et qu’une question faite sur ce sujet même dans un des premiers numéros des Panjab Notes and Queries est restée sans réponse (3). Je laisse donc ces exemples de côté, non pas que je doute du fait lui-même — cae les choses doivent se passer dans l’Inde comme ailleurs; — mais je voudrais savoir si l’idée de nouvelle naissance et le symbolisme du yoni, ne sont pas une interprétation du rite par les écrivains qui l’ont rapporté.
(1) Voir par exemple : Conder, Heth and Moab. Londres, 1883, p. 293; — Gomme, Archæology (dans The GentlemaiTs Magazine Library), T. II, Londres, 1886, p. 52.
(2) Dans son livre Zur Volkskunde. Heilbronn, 1879, p. 398.
(3) T. I, n° 5 (Février 1884) p. 50.