‹ Un vieux rite médicalChapitre 7 sur 9 · D OR · texte numérisé non relu

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vant de chercher l’explication psychologique du rite curatif que nous avons décrit dans les précédents chapitres, il convient de relever des rites divers qui , en plusieurs pays, présentent une certaine analogie avec ces pratiques et se rapportent sans doute à la même origine.

Dans les Iles Orcades (au nord-est de l’Ecosse) se trouve le célèbre cercle de pierres de Stennis , et tout près de ce cercle , une pierre trouée que l’on appelle Wodeu's Sto/ie , c’est-à-dire, « la pierre de Woden (ou Odin(l). »

(1) On peut la voir, à gauche, dans la gravure qui sert de frontispice à J. Fergusson, Les monuments mégalithiques de tous pays, trad. par l’abbé Hamard, Paris, 1878, et voir p. 269 du même livre. Cette gravure est sans doute donnée d’après un ancien ouvrage, car nous lisons ailleurs que la pierre d’Odin a été détruite en 1814. Voir dans la collection The Gentleman3 s Magazine Library , publiée par M. Gomme , Archæology, T. II, Londres, 1886, p. 51.

Il est évident que le nom d’un des grands dieux germaniques n’a fait que supplanter un nom ancien — - probablement à cause du caractère sacré de la pierre — quand les pirates Scandinaves s’établirent dans ces îles. Dans un contrat, on prêtait serment en joignant les mains' par le trou de cette pierre. Ce serment était tellement sacré que ceux qui y manquaient étaient regardés comme des gens sans honneur. Une anecdote de la fin du siècle dernier en fait foi: un jeune homme avait comparu devant les Anciens de la paroisse, accusé d’avoir abandonné une jeune fille à laquelle il avait promis le mariage et qu’il avait rendue mère, disait-elle. Les Anciens furent particulièrement sévères, dit-on, parce que la promesse de mariage s’était faite à la pierre d’Odin (1).

Le chanoine Mahé écrivant en 1825 sur les antiquités du Morbihan parle d’une pierre analogue , mais le serment n’y était plus pratiqué depuis longtemps (2).

« Je ne dois pas oublier la pierre du serment, qu’on » voit dans le bourg de Plougoumelen. Elle a la forme » d’un cône tronqué et environ cinq pieds de hauteur ; » elle a été jadis verticale, mais elle est renversée main- » tenant et de temps immémorial. A son sommet elle » offre une cavité en forme de carré long. L’opinion » générale de la commune est que ce cippe, aussi-bien » qu’un autre presqu’en tout semblable, qui est couché » dans le fossé d’un champ, étoit autrefois un objet sacré » devant lequel on prêtoit serment. Que les temps sont » changés, disoit ces jours derniers, et d’un ton éner- » gique, un octogénaire du lieu ! Nos pères étoient bien » plus sages que nous ; ils n’avoient besoin ni de pro-

(1) The Archæolog-ia, T. XXXIV, Londres, 1852, p. 113-114. — On y cite le tome III de Y Archæologïa Scotica comme contenant une gravure où l’on voit deux amants échangeant leurs promesses à travers la pierre d’Odin.

(2) Mahé, Essai sur les Antiquités du département du Morbihan, Vannes, 1825, p. 205.

» cureurs, ni de notaires, ni de ce papier timbré qu’on » nous vend si cher. Quand ils vouloient contracter, les » deux parties se rendoient simplement près de cette » pierre, et mettant chacune la main dans cette cavité » que vous voyez, elles juroient d’être fidèles à leurs i) promesses ; et ces engagements étoient aussi ponctuel- » lement observés que ceux de notre temps, qui sont » consignés sur du papier timbré, munis du sceau du » notariat et parafés de la main d’un notaire. »

Et Mahé ajoute à la page suivante : « Une autre tradi tion de certaines communes porte que jadis les parties contractantes se rendoient devant un arbre ; qu’elles y faisoient un trou et qu elles le bouchoient ensuite, après y avoir déposé leurs engagements réciproques. Cette forme de serment et la précédente semblent se rattacher l’une au culte des pierres, l’autre au culte des arbres, et il est difficile de croire que des campagnards les aient imaginées. »

Il est assez curieux de rencontrer la même pratique juratoire en Algérie, d’autant plus que là les Arabes ont intentionnellement fait un trou dans un marbre portant d’un côté d’une inscription romaine. Le marbre avait été encastré dans un mur ; le côté visible avait reçu une inscription arabe et on y avait percé un trou : « C’est sur ce marbre, d’après une ancienne légende, que ces derniers [les Maures] viennent prêter serment (1). »

Les marins écossais de la côte du nord-est, quand ils ne réussissent pas à la pêche et quand ils pensent qu’on a jeté un sort sur le bateau, le font passer par les drisses. Pour cela, on fait un large nœud aux drisses ; on y engage la proue du bateau, on fait passer le nœud par

(1) Bulletin épigraphique de la ('.aide, T. I, 1881, p. 11,

dessous la quille, et quand le bateau en est sorti, le mauvais sort est levé (1).

Chez les Musulmans le rite curatif est entré dans la mosquée comme chez nous dans l’église. Tous les voyageurs en Egypte connaissent une mosquée du Caire où se trouvent deux colonnes très rapprochées l’une de l’autre. « Quiconque peut passer entre ces deux colonnes est à l’abri de bien des maléfices et surtout d’un malheur très redouté des Orientaux. Heureux les gens minces ! J’ai vu des Arabes s’écraser pour tâcher de passer entre les deux colonnes... Les Européens qui ont passé par ces deux colonnes ont droit au talisman comme les vrais croyants (2). » — A Bassora sur le golfe Persique, on se guérit ainsi de la morsure d’un chien enragé. Un mollah descendant du Prophète monte sur deux piliers situés l’un près de l’autre; il s’y installe dans la posture du colosse de Rhodes ; le mordu passe entre ses jambes et guérit (3). — Dans la célèbre mosquée de Kairouan, en Tunisie, se trouvent à l’entrée et de chaque côté, « deux colonnes géminées, célèbres par la beauté de leur rouge vif, moucheté de taches laiteuses,

à la façon du porphyre . L’espace qui sépare les deux

fûts est très étroit. Tous les Musulmans qui peuvent, même en quittant leurs habits, passer entre ces colonnes, sont déclarés purs et sont regardés comme certains de

(1) W. Gregor, Notes on the folk-lore of N. E. of Scotland, Londres, 1881, p. 199.

(2) Revue Orientale et Américaine, T. V, Paris, 1860, p. 45, d’après le Cap. C. Devaux, Les Kébaïles du Djerdjèra, Paris, 1860. — On y cite en même temps les piliers de différentes mosquées qui ont des vertus curatives.

(3) Black, Eolk-Medicine, Londres, 1883, p. 69.

leur place en paradis (1). » — M. Conder a signalé la mosquée dite Al-Aksa, à Jérusalem, où se trouvent, de chaque coté du mihrdb (2) , deux paires de colonnes où les pèlerins se pressaient également pour être sûrs d’une place dans le paradis. Nous disons « se pressaient », parce qu’un pacha “ éclairé ” a mis fin à cette “ superstition ” en faisant mettre des barres de fer entre ces piliers (3). M. Conder dit à ce propos que chez les Musulmans de Syrie passer dans un trou ou à travers deux piliers est regardé comme une pratique ou un présage de bonheur. Il assure en même temps que chez les Juifs c’est l’opinion contraire, que d’après le Talmud il est de mauvais augure de passer entre un mur et un palmier, ou entre deux palmiers; et que les Juifs évitent également de passer entre deux femmes, entre deux chiens, entre deux serpents, entre deux pourceaux.

Le passage par le chariot nous fait remonter très haut dans l’histoire, avec la légende hindoue d’Apâlâ, car il en est question dans le Rig-Véda . Un hymne de ce recueil (4) est comme un Magnificat accompagné de l’offrande du soma, où Apâlâ remercie Indra de sa guérison ; et dans la Brihaddevatd, vieux traité relatif au Rig-Véda, l’histoire est ainsi racontée. Apâlâ, fille d’Atri , est atteinte d’une maladie de peau, une sorte de lèpre, et elle invoque Indra :

(1) Abbé Bauron, dans les Missions Catholiques, n° du 19 février 1892 p. 93.

(2) Le niihrâh est la niche ou chaire dans la direction de la Mecque où se tient i’imâm pour présider à la pi'ière publique.

(3) Conder, Heth and Moab, Londres, 1883, p. 293.

(4) Rig-Véda, VIII, 80 (ou 91, d’après une autre façon de compter). Cet hymne a été publié et traduit par Aufrecht dans le tome IV des Indische Studien, Berlin, 1858, p. 1 et suiv.

« Rends-moi, ô Çakra [nom d’Indra], bien poilue, » irréprochable en mes membres, belle de peau. — v Ayant entendu cette parole d’elle, Purandara [autre » nom d’Indra], en fut satisfait. Par l’ouverture du char, )> du chariot et du joug, Indra, l’ayant projetée, la tira » hors, trois fois. Alors elle devint belle de peau. — Et » en cette peau ainsi dépouillée, de la première [partie] » naquit le porc - épie : la seconde devint le (lézard) » godhd ; la troisième [devint] le [lézard] krikaldça (1). »

Pour bien comprendre comment Indra fait passer Apâlâ à travers son char, il faudrait savoir comment les chars étaient faits à l’époque védique : mais cela est un point secondaire. Aufrecht suppose qu’il s’agit de passer à travers le char d’un côté à l’autre, en traversant les rayons des roues ; et il traduit ainsi les deux derniers vers de l’hymne védique : « A travers le char et l’attelage, à travers le lien du joug, ô Tout-puissant — tu as tiré Apâlâ trois fois, et sa peau a été claire comme le soleil. »

Dans un passage védique relatif aux rites du mariage, il est question du « trou du joug » ; et M. A. Weber suppose d’après le contexte qu’il s’agit de faire passer la fiancée, après un bain, par le trou d’un joug, afin de la remettre à l’époux saine et pure de toute maladie (2).

Quelques usages de mariage de l’Allemagne du Nord se rattachent à la pratique hindoue. Chez les Wendes (Slaves germanisés) du Hanovre on enlève deux des montants de la ridelle d’une charrette, et la fiancée,

(1) Brihaddevatâ, VI, 21, 22 (dans l'édition imprimée VI, 105-107). Ce passage est cité en original dans le tome I, des Indische Studien, Berlin, 1850, p. 118, et j’en dois la traduction à l’obligeance de M. À. Barth.

(2) Indische Studien, T. V. (Berlin, 1862), p. 198, à propos de l’Athcirvasamhitâ, XIV, 1, 40. Dans le Dekhan, dit à cette occasion M. Weber, l’époux fait passer par le trou de droite du joug le bandeau de mariage sur la tête de la fiancée placée au-dessous, et il l’attache avec ce bandeau.

portée sur une chaise, est passée au milieu (le ces deux montants avant d’entrer dans la maison de son mari (1). Il est évident que, si on démonte ainsi la charrette, c’est pour éviter à la liancée la cérémonie pénible et disgracieuse de passer à travers la charrette : la partie essentielle du rite était ainsi conservée; puis, cela s’est continué comme usage. Quand l’homme épouse une héritière et que le couple va demeurer dans la ferme de la femme, le rite est différent et inverse; c’est la femme qui prend un mari, non le mari qui prend une femme. Arrivés à la maison, on dételle les chevaux, la femme s’attache àla charrette et la traîne aussi rapidement qu’elle peut, et pendant ce temps le mari doit sauter par-dessus la ridelle (2). — Ailleurs, quand la liancée arrive à la demeure de l’époux, elle doit s’élancer par-dessus la ridelle de la voiture pour tomber dans les bras de son époux (3).

Ces procédés seraient-ils le pronostic propitiatoire d’un accouchement heureux ? On pourrait le penser en les rapprochant de croyances analogues. En certain endroit d’Allemagne que Liebrecht ne nous nomme pas, « quand une fille célibataire est soupçonnée d’être enceinte, le valet de ferme démonte, la nuit venue, la charrette de la maison, en dispose une moitié du côté du midi, l’autre moitié du côté du nord, et cela en un endroit tel que la jeune fille soit forcée de passer au milieu : quand elle y a passé, il lui sera impossible de se faire avorter (4). » — En Mecklembourg, quand on

(1) A. Kuhn, Mærkische Sagen, Berlin, 1843 p. 361

(2) Id. Ibid.

(3) Id. Ibid, p. 356.

(4) Liebrecht, Zur Volkskunde, Heilbronn, 1879, p. 349.

ramène la vache du taureau, et pour la rendre féconde on la fait passer entre les deux parties d’une charrette qu’on a démontée (1). — En Danemark, quand une jeune fille passe, nue, à minuit, à travers la membrane qui enveloppe le poulain à sa naissance, plus tard, elle n’aura pas de peine à accoucher ; mais tous les garçons qui naîtront d’elle seront loups-garoux, et les filles seront sorcières (2). — En Suède, il en sera de même (de ses enfants à naître) si on fait passer une fiancée par un collier de cheval que l’on a déployé à cet effet (3).

Dans les exemples que nous venons de citer, on voit aisément la représentation symbolique et propitiatoire d’un accouchement heureux ; mais cette signification ne peut s’appliquer à une pratique funéraire que rapporte Burchard de Worms : « quando efferebatur funus a domo, plaustrum in duo divisisti, et funus per mediam divisionern plaustri asportare fecisti ? Si fecisti , aut censentiens fuisti, XX dies in pane et aqua pœniteas(4). » Nous ne pouvons nous expliquer ici le passage à travers le chariot que comme ayant pris le sens de rite de bon augure d’une façon générale, et étant, dans cette intention, appliqué à l’enterrement pour profiter à la destinée ultérieure du mort.

A Keswich en Angleterre on guérit un enfant de la coqueluche en le faisant passer trois fois sous le ventre d’un âne (5). — Le remède est encore en usage àLochee,

(1) Nyrop, dans la üania , T. I, p. 8.

(2) Wuttke, Der deutsche Volksaberglanbe , 2e édit. Berlin, 1809, § 695, p. 414.

(3) Nyrop , ibid., p. 10.

(4) Edition Migne (t. CXL, de la Patrologie Latine), p. 964: cité dans Friedberg, Aus deutschen Bussbiichern, p, 90.

(5) Notes and Qucries, n° du 17 décembre 1877, à l’article Hooping Cough.

en Ecosse (1), et chez nous, en Provence. Voici, d’après le Dr Berenger-Féraud, les détails de la recette provençale : « Pour obtenir cette guérison de la coqueluche, il faut faire passer l’enfant sept fois de suite sous le ventre d’un âne, en allant de droite à gauche et sans jamais aller de gauche à droite ; car si l’on oubliait cette précaution, les passages en sens inverse se neutralisant, on n’obtiendrait pas le résultat désiré. Dans certains villages, il y a des ânes plus ou moins renommés pour leur vertu curative. Il y a quelques années, il y en avait un au Luc, qui jouissait d’une telle réputation, que non seulement il servait à tous les enfants de la localité, mais encore les enfants de Draguignan et même de Cannes étaient maintes fois amenés au Luc, c'est-à-dire faisaient un voyage de plus de 60 kilomètres pour bénéficier du traitement (2). »

A Usedorn, dans l’Allemagne du Nord, pendant “ les douze jours” (qui séparent Noël de l’Epiphanie) quand un enfant est agité, on le fait passer à travers les degrés d’une échelle ou la robe de mariage de sa mère (3). — Le curé Thiers condamne la pratique suivante : « Faire passer un enfant malade du mal appelé de saint Gilles, dans la chemise de son père, et porter ensuite cette chemise sur un autel de saint Gilles afin que l’enfant guérisse (4). » — De même en Suède, pour guérir un enfant rachitique on conseille de déchirer une bande de

(1) Folk-Lore Journal , T. I, Londres, 1883, p. 30.

(2) Bulletin de la Société d’ Anthropologie de Paris, année 1890 p. 897.

(3) A. Kuhn et Schwartz. Nerddeutsche Sagen, Leipzig, 1848, p. 410.

(4) Traité des Superstitions. T. I, liv. v, chap. 4. Edition de 1704 et 1741, T- I. p. 382, = édition de 1777. T. I, p. 332.

la chemise du père, de nouer cette bande de trois nœuds et d’y faire passer l’enfant (1).

Un écheveau de 111 peut servir au même emploi : « Faire passer par un écheveau de fil, dit le curé Thiers, les personnes qui sont malades de la colique, et celles qui ont des descentes de boyaux, etc. (2) ». Le curé Thiers dit ailleurs encore : « Ceux qui pour guérir de la dyssentrie, ou du flux de ventre, prennent un écheveau de fil tout d’une pièce, font passer la personne malade dans cet écheveau, en commençant par les pieds, puis se font dire un évangile de saint Fiacre et donnent l’écheveau de fil au saint (3). » — De même en Portugal pour les enfants hernieux (4) ; de même à Usedorn, dans l’Allemagne du Nord, pour les enfants agités (5). — Dans l’Oldenbourg on préserve du mauvais sort, non seulement les enfants, mais aussi les adultes et les animaux, en les faisant passer à travers un cercle fait de filaments de chanvre écru et non lavé, tel qu’ils viennent du dévidoir (6). — « Dans le nord-est de l’Ecosse, si un animal domestique devient malade, on tresse à contre-sens une corde de paille, on en réunit les extrémités et on fait passer au travers l’animal et un chat ; la maladie

(1) Cité par M. Nyrop, dans la Dania, T. I, p. 10.

(2) Thiers, Jbid., éditions de 1704 et 1741, T. I, p. 376, (= édit, de 1777, T. I p. 327).

(3) Thiers, Ibid., T. II, Liv. IV, ch. 9., éditions de 1704 et 1741, T. II, p. 497 ( = édition de 1777, T. II, p. 438).

(4) Pedroso, Gontribuicôes para urna mythologia popalar portugueza, Porto, 1880, IV, 108, cité par Liebrecht dans la Zeitschrift fur romanische Philologie, T. V, 1881, p. 420.

(5) Kuhn et Schwartz, Norddeutschc Sageu, Leipzig, 4848, p. 410.

(6) Strackerjan, Àberglaube, etc, ans Oldenburg, T. I, Oldenbourg, 1867, p. 364.

est transférée dans ce dernier ; il meurt et l’autre guérit (1). »

Les enfants atteints de ce qu’on appelait « le mal bleu » étaient, il n’y a pas longtemps encore, traités par la corde de la cloche , à Saint-Michel-la-Rivière dans le diocèse de Bordeaux : « on faisait faire, en récitant des prières, sept fois le tour des piliers du clocher : deux femmes appelées matrones passaient sept fois l’enfant malade dans un grand nœud fait à la corde de la cloche, prenaient ensuite mesure avec de la bougie filée, de l’épaisseur de la tête, de la grosseur et de la longueur du corps de l’enfant; la bougie devait brûler devant l’autel de saint Michel (2). »

Les animaux malades participent, comme on l’a vu, à beaucoup des pratiques que nous avons racontées. Les pays protestants du Nord Scandinave ne restent pas en arrière et M. Nyrop a relaté d’amusantes recettes (3). Quand les jeunes oisons sont sur le point de quitter le nid, pour les rendre invisibles à l’épervier, on les fait passer par les jambes d’un pantalon ; — ailleurs, on fait passer les jeunes oisons trois fois par le squelette du bassin d’un cheval : le renard ne pourra ensuite les mordre, parce qu’ils lui apparaîtront aussi grands que des chevaux : ailleurs encore, quand les poules pondent des œufs imparfaits, on les fait passer par la fenêtre.

Liebrecht qui voit dans le rite que j’étudie un symbole

(1) Cité par M. Tuchmann dans Mèlusine, T. VI, col. 84, d’après W. Gregor, Folk-Lore of N. F. of Scotland, Londres, 1881 p. 124.

(2) M. Augier, dans les Mémoires de la Société Archéologique de Bordeaux, T. IX, 1882, p. 131.

(3) Dania, T. I, n° 1, p. 8.

de la nouvelle naissance a voulu le retrouver (1) — et il a été suivi par M. Nyrop — dans un curieux usage cité par Plutarque (2). L’homme qui revenait d’un long voyage pendant lequel on l’avait cru mort, ne devait pas rentrer dans sa maison par la porte, mais par le toit où l’on pratiquait un trou. Liebrecht constate du même coup que cette pratique est de notre temps et dans la même circonstance usitée en Perse. — Sans discuter la question de savoir si dans ce cas c’est le symbole d’une nouvelle naissance, je conteste que ce passage par le trou du toit ait rien de commun avec le rite curatif du passage par le trou. On fait un trou dans le toit pour se dispenser de le démolir ou de le soulever tout entier afin de livrer passage au “ revenant ”. C’était une superstition italienne condamnée par saint Bernardin de Sienne (mort en 1444) : « Découvrir le toit de la maison d’une personne malade au-dessous d’elle lorsque quelqu’un lui souhaite la mort et qu’elle ne peut mourir.. (3). » Cela se rattache à l’usage de faire passer les morts par le toit (ailleurs par un trou dans le mur) afin qu’ils ne retrouvent pas le chemin ou qu’ils ne puissent pas rentrer ; car la grande crainte des vivants a toujours été que les morts tristes et jaloux reviennent pour les tourmenter. — J’écarte donc cette pratique de mon enquête.

Mais j’accepte volontiers l’opinion soutenue par M. Nyrop qui rattache à ce rite la vertu que de petites pierres à trou ont d’être portées comme amulettes contre les mauvais sorts. On les emploie pour les hommes et

(1) Liebrecht, Zur Volkskunde, p. 397.

(3) Questions Romaines, § 5.

(3) Cité par le curé Thiers, T. t, liv. V, ch. 4, éditions de 1704 et 1741, T. I, p. 392 (= édit, de 1777, T. I, p. 340).

pour les animaux, M. Nyrop en cile des exemples pour les pays Scandinaves (i) ; on pense qu’elles sont particulièrement bonnes pour les enfants fiévreux et pour les vaches qui donnent du lait rouge (c’est-à-dire mêlé de sang). En Angleterre on donne à ces pierres le nom de Hagstone , litt. ce pierre de sorcière », probablement parce qu’une semblable pierre sert à se défendre contre les maléfices d’une sorcière. Dans le Lancashire, pour préserver les chevaux, on l’attache à la clef de la porte de l’écurie ; pour préserver les hommes, on la suspend au chevet du lit (2). De même dans d’autres parties de l’Angleterre ; et il est fait allusion à cette croyance dans l’ Hudibras de Butler. (3) — En Allemagne, quand la vache donne du lait rouge, on la trait à travers le trou d’une pierre qu’on appelé Kuhstein , litt. « pierre à vache » ; quelquefois aussi , dans l’Allemagne du Nord, à travers un morceau de bois de chêne dans lequel il se trouve naturellement un trou (4). — Chez les Gaels des Hautes-Terres d’Ecosse, on trait la vache ensorcelée par le trou laissé au milieu de gâteau de farine d’avoine cuit exprès (5). Au lieu de porter le malade au trou, on porte le trou au malade : c’est le procédé que nous avons constaté au début de cette étude quand on porte aux bestiaux la ronce aux deux racines et qu’on leur en bride la tête, ou quand on place cette ronce au-dessus

(1) Dania , T. I, p. 28.

(2) Choice Notes from Notes and Qucries, Londres, 1859, p. 159.

(3) Popular Superstitions, Londres, 1884, p. 123, (dans la collection The Gentleman’ s Magazine Library de M. Gomme).

(4) A. Kuhn, Mærkische Sagen, Berlin, 1843, p. 379.

(5) A. Stewart, ’Twixt Ben Nevis and Glencoe, Edimbourg, 1885, p. 261. — Le gâteau d’avoine joue un grand rôle dans les rites écossais des Hautes-Terres.

de la porte de l’étable. — De plus, comme cette pierre à trou est souvent une hache en silex que le peuple appelle « pierre de tonnerre », il se mêle à l’idée du trou une autre idée superstitieuse que nous ne pouvons suivre

Je crois volontiers aussi qu’une partie des rites propitiatoires auxquels on emploie l’anneau de mariage se rattache au passage du trou. M. Nyrop cite l’usage, en Suède, quand un enfant est malade, de lui faire prendre neuf gouttes de lait à travers un anneau de mariage. Il y aurait bien des pratiques curieuses, et quelquefois malpropres, à citer comme analogues à l’emploi suédois de l’anneau de mariage ; mais ce serait allonger démesurément mon sujet.

La pratique musulmane de passer entre deux colonnes nous servira de transition au rite, certainement analogue, qui consiste à passer, non pas dans une cavité, mais entre deux objets.

Chez les Slaves du Sud, quand quelqu’un est malade par suite d’un mauvais sort, une femme (celle qui préside au rite du dé-sorcellement) prend un morceau de terre munie de gazon, le coupe en deux et dispose les deux moitiés de façon que l’on puisse passer entre les deux. Elle dispose en outre, près de chacune de ces deux moitiés, des fragments de fer (de préférence de vieux fers à cheval), un verre d’eau et des cierges allumés. Le malade doit passer trois fois nu, entre ces objets, pendant que la femme prononce une incantation (2). — Chez les Koriaques, peuple finnois du nord de la Sibérie, après

(1) Dania, T. I, p. 30.

(2) F. S. Kraass, Volksglaube der Slidslaven , Munster i. W., 1890, p. 52.

un décès, les membres de la famille passent entre deux pieux que l’on a fixés dans le sol, en même temps que le chaman (c’est-à-dire le prêtre) les frappe d’un bâton et adjure la mort de ne pas les enlever aussi (1).

Un rite plus primitif est sans doute celui qui consiste à sacrifier un animal, à le couper par le milieu et à passer entre ces deux moitiés. « En Béotie, dit Plutarque, il y a une expiation publique qui consiste à couper un chien en deux et à passer à travers ces débris (2). » — De même chez les Hébreux dans une formule de serment : « je livrerai les hommes qui ont violé mon alliance [dit l’Eternel], qui n’ont pas observé les conditions du pacte qu’ils avaient fait devant moi en coupant un veau en deux et en passant entre ses morceaux... (3). » — Chez les matelots turcs (au moins dans les temps passés) quand on était surpris par une tempête, on sacrifiait un mouton ou une chèvre que l’on coupait en deux, et on jetait chaque moitié de chaque côté du navire (4). De cette façon le navire passait entre les deux moitiés de l’animal sacrifié. — Un Bohémien du pays de Galles, John Roberts, né en 1815, a raconté l’anecdote suivante : « Nos anciens avaient une curieuse façon d’agir avec les serpents. Quand l’un de nous, enfants, avaient tué une couleuvre, mon père la coupait en deux avec un bâton ou un fouet ; il mettait la tête à droite du chemin et la queue à gauche. Ma mère passait d’abord entre les deux, puis mon père, puis nous tous, enfants, par rang d’âge. Ma mère marmottait en même temps quelques

(1) Andree, Ethnograp-hische Parallelen, lle Sér., Stuttgart, 1878, p. .32.

(2) Plutarque, Questions romaines, § 111.

(3) Jérémie , XXXIV, 18; cf. Genèse, XV, 10.

(4) Archæology, T. II, Londres, 1886, p. 53 (dans la collection The Gentleman’ s Magazine Library, publiée par M. Gomme.)

drôles de paroles qu’aucun de nous n’a jamais sues : Mais bien sûr, quand nous avions fait cela, ma mère ne tardait, pas longtemps à avoir sa poche pleine d’argent. (1) )) Ici le sacrifice du serpent, animal sacré par excellence (et gardien de trésors !) a la vertu de porter bonheur. — - Il faut certainement rapporter à cette classe de faits la pratique anglaise (dans le comté de Somerset) de faire passer un malade à travers un troupeau de moutons au moment où ces animaux sortent, le matin, de la bergerie (2).

L’Inde nous offre un rite d’une nature toute particulière dont Liebrecht, et après lui M. Nyrop, ont voulu tirer l’explication de tout ce qui précède. Il s’agit d’un rite d'intronisation des maharajahs de Travancore, dans l’extrémité sud-ouest de l’Inde, et je le citerai d’après une pnblication récente, plus détaillée que les ouvrages cités par Liebrecht. La dynastie appartient à la caste des soudras et non des brahmanes, et le maharajah devient ainsi brahmane : On le pèse contre de l’or tiré de son trésor : cet or est fondu et travaillé en forme de vache, creuse à l’intérieur; on introduit le maharajah dans cette vache creuse et on l’en fait sortir (probablement pour les voies naturelles). Le maharajah est ainsi considéré comme né de nouveau, et comme né de la vache : on connaît le caractère sacré de la vache pour les Indous de religion brahmanique, l’emploi de sa bouse et de son urine dans les cérémonies de purification, etc. Dans les derniers temps la cérémonie a été simplifiée (probablement pour être plus commode au maharajah) : l’or est fondu en un

(1) Bye-Gones, 2e Sér., T. II, Oswestry, 1891, p. 183.

(2) Cité par M. Tuchmann, dans Mèlusine, T. III, Paris, 1886-87, col. 558.

cylindre creux surmonté d’un couvercle en forme de lotus qu’on orne de pierres précieuses. Dans l’un et l’autre cas, après la cérémonie, l’or de la vache ou du cylindre est fondu et monnayé, et distribué sous cette forme aux brahmanes. Le maharajah, entré dans la caste des brahmanes par cette cérémonie, ne peut plus manger avec les membres de sa propre famille (restés de la caste des soudras). — Le rite n’a pas lieu aussitôt après l’accession du maharajah au trône, et les mauvaises langues prétendent que les brahmanes retardent volontiers l’opération afin de laisser au prince le temps d’engraisser et de peser davantage. En 1870, le maharajah de Travancore qui fut ainsi “sacré”, pesait (avec son épée et son bouclier) 204 livres anglaises (soit un peu plus de 92 kilogrammes). Et ce n’est là qu’une partie des frais de la cérémonie ! (1)

D’après certains écrivains la même cérémonie serait employée par des brahmanes ayant perdu leur caste — mais un brahmane serait-il assez riche pour se payer une vache d’or? — quelquefois même la vache d’or serait remplacée par une femme d’or, et celle-ci même par l’image d’un y oui (2). Ces faits ne me paraissent pas confirmés et sont peut-être sortis de l’imagination d’écrivains férus de la théorie de la régénération et qui ont amplifié l’histoire de la vache d’or : c’est du cylindre qu’ils auront fait un yoni ! — En effet ces assertions paraissent toutes dériver d’une même source, et d’une source suspecte, un article du capitaine Wilford dans les Asiatic

(1) Gr. M. Rae, The Syrian Church in India, Londres, 1892, p. 7, et pour les sources, p. 361.

(2) Liebrecht, Die Gervasius von Tilbury Oiia Imperialia , Hannover, 1856, p. 171 ; — Le même, Zur Volkskunde, Heilbronn, 1879, p. 397 ; — Archœology, T. II, Londres, 1886, p. 52-53, (dans la collection The GentletnaiTs Magazine Library ).

Rescarches de 1801. Or, le capitaine Wilford était (m’apprend un indianiste) un écrivain crédule et sajis critique, et son témoignage est sans autorité.

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