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Un vilain monsieur

A sa majorité, ^jc m'en souviens cncor, c'était un vendredi , son tuteur lui ayant rendu des comptées méticuleux et saupoudrés de bons conseils :

— < Mon clier enfant, ne fais ({ue des placements sûrs et méfi:* - toi des spérula:ii)ns hasardeuses. La rente fr:inçai.>e et les obligations de clieniins de fer, crois moi ne sors pas de là, à moins (pie tu ne veuilles te créer une réserve à rétranj»er, auquel cas les conso'ilés anglais . Ah ! les admirables con-

Mon cher rnfnnt, méfié toi des npéculalioM,..

solides anglais !... Je sais bien qu'ils ne rapportent que 2 3 1 pour 100; mais quoi, ce (pi On ga^ne en revenu on le perd en sécurité. Sois prudent !... >

Robert Parville constata sans déplaisir qu'il se trouvait possesseur d'une fortune grassouillette.

Il se jela dans les bras du dijîne M Taillebourg. en bafouillant .

— Ah mon cher tuteur !... Comment vous dire?... ma reconnaissance. . cr tiue je vous...

— J'ai fait cela avec joie, mon cher enfant, en souvenir de ta chère mère qui était une sainte. Sois heureux, c'est tout ce (pie je te demande. El surtout évite, mon

cherHobert,évite ces spéculalions tentantes, la H en le extérieure espagnole, les valeurs argentines, le...

— Ah ' mon cher tuteur!

S »yez l! le

et cnc^Ji ..1 ;

je ne sais comment reionnal- Irr .

(>n'e«l rien, mon clier enfant, ce n'est rien Allons, viens qucl- (piefnis MU* voir.

— Soj^ez sûr!... Croyez bien 1...

Robert pensait en sortant :

— Quel excellent homme ce père Taillebourg ! Bien certainement, j'irai le voir. Sans compter que ses conseils sont bons à suivre. Je n'ai pas du tout envie de risquer...

Et le fait est que Parville rendit visite à son tuteur deux fois dans le mois, une fois le trimestre suivant, et ensuite, très correctement, dans la première semaine de janvier.

Il pensait alors :

Il eut... il eut tout ce que l'on peut souhaiter.

— Un bien excellent homme, ce père TaUlebourg, mais u est vraiment d'un timoré en affaires ! Que diable, quand on porte un nom de bataUle !...

— Je suis inquiet de Robert, confiait parfois le digne M. Taûlebourg à madame TalQebourg, son épouse ; si sa sainte mère était encore là... Ah !

— Ah 1 soupirait sa vénérable conjointe.

— Enfin ! murmuraient-Ils en duo.

Au mois de janvier suivant, Robert leur corna deux cartes.

Notre ami Parville s'installa congrûment. Il loua un délicat entresol, où triomphait le meilleur style « anglo -belge », encombré de chers fauteuils délicieusement ridicules et de canapés dont le tarabiscotage esthétique le disputait à l'inconfortable. « C'est pour s'asseoir, t'es sûr ? » lui demanda, le jour qu'il les aperçut, Henry Maugis ; et, s'y étant risqué : « Après tout, on n'y est pas beaucoup plus mal que sur la plateforme de Panthéon -Courcelles ! » Son lit, meuble essentiel, il le voulut aussi moelleux qu'immense. (La petite Dora Swell, qu'il y égara une nuit, ne fut jamais retrouvée !) Quant à son cabinet de toilette il présentait, comme il sied, un aspect intermédiaire entre un laboratoire de chimie et une chambre de torture. Robert eut le groom Ernest, petit goyo d'une effronterie courtoise, qui s'inondait de lilas blanc et travaillait le « vernis pinceau » comme personne ; il eut un tailleur intelligent, un bottier fort aimable, et presque autant de cravates que M. Le Bargy, il eut deux bicyclettes, et un tricycle automobile ; il eut, choisi par Gustave Lyon lui-même, un formidable Pleyel de concert, « la plus grande queue connue», avait accoutumé de dire Maugis, en riant sans qu'on sût pourquoi ; il eut une part dans une chasse où les anciens du pays affirmaient avoir vu du gibier autrefois ; il eut une part, aussi, du célèbre sourire d'Annette de Provins. (« Comme les roses ! » disait sérieusement ce crétin de Maugis.) Il eut à sa disposition toutes les jolies enfants qui ont besoin de quelques louis ; il eut, de la rue Montmartre à la rue Royale, l'affection des maîtres d'hôtel et l'estime des chasseurs... Il eut... il eut... il eut tout ce que l'on peut souhaiter ; il eut un coiffeur taciturne et une manieur e balzacienne ; il eut des originaux de Forain et la collection complète des photographies de Clara Ward ; n eut des bijoux de Lalique et du Porto blanc tout à fait exceptionnel ; il eut... il eut...

Un veinard, ce Robert Parville !

Un jour, le détenteur de ces rares merveiQes vaporisa par sa chambre des odeurs légères, se cala dans un fauteuil baudelairien, profond comme un tombereau, attira près de lui un petit guéridon à roulettes, prit une cigarette de verveine et se demanda ce qui lui manquait. , i

VS VF.INAnr», (E HOHKRT Pauvii LK !

It

A la cigarette de verveine succédèrent sept ci^ari'ltes de Bird's Kye ; à la huitième, Robert avait trouvé : il lui manquait une « raison d'être. »

Lors il prit son chapeau, ses g.mts, sa canne, — une délicieuse canne en laurier, — et s'en fut méditer au parc Monceau, qu'il considérait comme particulièrement destiné à cet usage.

Après une demi-heure de songeries, Robert fil part de ses conclusions aux canards du petit lac :

€ Evidemment !.. murmura-t-il.

A un jeune homme bien fait de sa personne, intelligent, honnêtes petites études moyennes, bon fonds de relations, fortune commode, santé à toute épreuve, et présentant, d'ailleurs, de parfaites dis{x>sitions à la douce oisiveté, la vie mondaine d'aujourd'hui, s'il désire cependimt pi\r Aiirc occupé, offre moins de ressources que Ton ne IK>urrait croire. Et cependant de plus en I)lus, [>our être « bien vu ^ dans certains milieux, il convient de |X)uvoir fournir une ré(>onse satisfaisante à la classique question : Qu'est-ce qu il fait ? >

Pour (pie le seul soin de ^ remplir ses obligaliDUs mondaines > suffise à |)oser un jeune homme, il faut que soient réunies des conditions de naissance, de parenté, de mondanité vraiment exceptionnelles, et que seul un exotisme éclatant peut avantageusement remplacer.

Donc, tout autour du parc Monceau, Robert se cherchait une raison d'être.

Il n'en trouvait pas.

— « Les Sjjorts ? » ponsa-t-il d'abord.

Bien fatigant ! S'il faisait sans effort, quchpiefois, le matin, un |)eu de teufteuf sur son automobile, s il visitait volontiers, une fois par semaine, à Passy, un tennis (ju'il ix)ssédail en huitième. j>our doimer <|m*l(jues coups de racpielte et bnire une lasse de thé ; s'il accom|)agnait fré- (juemmrnl, à Auteuil, une amie que cela amusait de voir les chevaux panacher au mur ; s'il se plaisait ù faire un peu d'éi>êe r. itil midi avec des amis de la salle Mini iigur, il ne se sentait ceiK-ndant aucune vo<'alion jxiur vélocipédaler de Paris ù Ror<le;Mix, i>our s'éreinler à chs parties de paume, ()<>ur con.sacrer tout son temps à la plus noble con(|uêtc (|ue les maquignons aient jamais fait**, ou |>our di-venir celui qui démontrei-i (l.riniliv. imut .1 Pini l;i

supériorité de notre escrime frrrrajiçaise.

Or, iK>ur qu'un sport vous devii-^ne une : raison d être , il faut CJI abuser jus({u'à y détenir des records. Donc, ça ne gommait pas.

— c Explorateur? -> songea Robert.

Oui. Belle situation au retour. (Conférences à la SfK'iélc de Gcor/nifthir. avec projections à la lumière oxyhydri(|ue. curiosités féminines précieuses. Quelques échos au Gaulois. Seulement il y a le voyage

Itnhfrt s' m fut.

qui est bu n iniiu\iu\, oien éreintant ; on mange mal, on dort |H'U, ça maiMjue de femmes; et si l'on adopte ce pi un

plisîe qui consiste ;^ passer tout 1 !

trois mois aux environs de loi pour y lire, dans la solitude inviolée de i'ranchard, (|uel(|ues r ' ' ' " — ^

du voyage (jue l'on d« -

trouve imman<|uablemeiU des grincheux dcH'umentés . .jKTVoiveiîl du truc et le

débmenl D- «• ! un beau iM»rlrail 1 .

Gersdiell, casqué de lii^^e, rrproduil à l // litstnition. avec (|u. ' nè|pvs au second

plan . mais non, | yen î

— « La politique ? »

Ça demande un certain sérieux, tout au moins une caivâtie débutante, et puis on ne peut contenter tout le monde et ses pairs. Il faut avolir des opinions (assez nombreuses pour en changer au besoin), les soutenir dans les salons, le dos à la cheminée. C'est très fatigant aussi, et pas très, très bien porté.

En compagnie d'Annette de Provins....

— « Jeune savant ? »

Excellente attitude ! La bactériologie, surtout, vous ouvre toutes les maisons et vous facilite les mariages les plus avantageux ; et puis on sert la cause de l'Humanité ! Seulement il faut au moins six mois d'études spéciales, lire de gros livres peu maniables, se retrousser les cils contre des oculaires de microscopes... peuh !

— « Ah ! c'est pas facile de trouver ! » gémit Robert.

Il arrivait en face de la rue Rembrandt.

— « La peinture ? » i Heu ! on est obligé de « savoir », un peu

— si peu que ce soit ; — si l'on n'arrive pas au Salon, force est de se réfugier dans les écoles intransigeantes, et alors ça devient un supplice parce qu'on est tout de même bien obligé de regarder sa peinture pour la faire.

Désemparé Robert chercha dans les « métiers bizarres « quelque chose qui pourrait avoir l'air... » quoi?... Il se sentit tout à fait malheureux.

— « Pyrograveur sur peluche ? » ^- Mais Parville pinça les lèvres ; il n'était pas d'humeur à se blaguer.

— Je ne suis donc bon à rien ! Je ne suis donc bon à rien ! répéta-t-il très vexé.

Tout à 'coup, de ce « bon à rien » il vit jaillir la lumière. Il sourit et fit tourner joyeusement sa canne, rasséréné ; il la tenait sa « raison d'être ! » Et il descendit l'avenue de Messine, allègre, au pas de charge, comme s'il eût voulu jeter bas le William Shakspeare de Fournier, poète assez peu soigneux pour laisser le pan de son manteau traîner dans la poussière du socle.

— « Littérateur, parbleu ! »

Lors, il compléta ses réflexions :

— « La littérature ? — Il y a un tas de gens qui ne sont pas plus malins que moi et qui en font ! »

Les lettres françaises comptaient un nourrisson de plus.

Au collège, le jeudi, pendant que ses camarades traînaient leurs souliers d'ennui au long des quais, Robert, confortablement installé dans l'étude des « privés de promenade », dévorait des bouquins. Il avait beaucoup lu parce qu'il avait été beaucoup en retenue. Par goût un peu, par snobisme aussi, il continuait, le bahut lâché, de se tenir au courant du courant, si j'ose dire ainsi. Il ne manquait pas une soirée du Théâtre de VAme. Il recevait (irrégulièrement) la Néo- Revue, la Revue-Pâle, VHamadryade, quelques autres. Il avait rencontré, par-ci par-là, quelques aimableî collaborateurs de ces jeunes et inconsistantes publications. Il escomptait, d'autre part, la facilité d'être assidu dans ..eux salons académiques (l'un côté Pont des Arts, l'autre côté Concourt) ; il avait noué connaissance, au Club Hellène où il montait ponter cinq louis de temps en temps, avec quelques journalistes d'une jovialité

LN VILAIN MONSIEin !

exempte de distinction : Smiley, le gros Maugis aux joues flasques, l'envieux Baichard, d autres encore.

— C'est-à-dire, conclut Robert, que l'on n'a jamais ; embrassé > la carrière des lettres dans d'aussi favorables conditions.

Puis il fut chez Annette de Provins qu'il devait mener dîner à lAméricain avant de la conduire aux Variétés, savourer les grâces androgj'nes de Lavallière dans la Tirelire de Danaé, une opérette dont il avait lu de forcenés éloges dans les c Prière d insérer » fignolés par le secrétaire du théâtre, qui comptait beaucoup d'amis parmi les courriéristes.

En face d'Annette et de Robert, pâturait, cornac d'une vieillardc obèse à ne pas remuer, qui cent-kilosait, Roland Marsyas, l'auteur de Flûtes d'Arfjent et d Airain, presque illustre, car il avait failli décrocher une mention académirjue, après avoir approché du prix aux Samedis de 1 Odéon.

— Tiens, mon Roland, disait la grosse dame, p^-ends encore un i)eu d haricots vorts !

C'est . n cher confrère ! > pensa Parville, ému.

Robert Parville se chercha un genre.

D'abord, il |)ensa ([u'un symbolisme dûment teinté lui conviendrait, s'élaiit bientôt rendu compte (ju'exception faite ix)ur les trois ou quatre écrivains de qui le vrai talent avait légitimé celte l^cole, le premier nigaud venu, frotté de métricpie, y pouvait figurer honorablement, ù condition (c'était l'affaire d'une matinée) de s'assi miler ce (fuc les dits écrivains de taltiit avaient d'un ficu fâcheusement proc/tlé.

L'envol de leur lyrisme, leur luxuriance d'images, leurs (pialités de nombre se jHmvaient remplacer par beaucoup d'aplomb.

Il suffisait, par exemple, de ne pas comprendre très précisément ce (jue signifie le mot < Lycophtalme » pour en tirer des effets délicieux (Jiiant au rythme |V)étique le plus prudent était d'aller simplemeiit â

la ligne, chaque fois que le besoin de ponctuation semblait indiqué.

Fort de ces principes élémentaires, Robert composa en deux soirées un poème qu'il intitula Im Route, faute d'avoir trouvé un litre plus ingénieux.

C'était — mon Dieu oui, — c'était un pâle voyageur qui suivait, avec une âme asservie et des vers libres, le chemin de ses destinées... Des sirènes qui nageaient dans le voisinage lui faisaieJit signe; il passait De pures rondes de pures jeunes filles effeuillaient devant lui. au printemps, des fleurs qui se trouvaient être des fleurs d'automne (les poêles ne sont pas obligés de savoir la botanique) ; il passait. Puis, c'était le tumulte des armes ; le pas des guerriers, sur la route sonore, retentissait avec un accent belge ; le pâle voyageur passait, il passait encore ah ! si l'on jxjuvait passer comme ça au Bacc \...y et ça continuait, et il passait toujours !

Tenez, je vois (|ue vous mourez d'envie de contempler un échantillon des orfèvreries ciselées par Robert Parville, poète français. Allez-y !

Le Chevalier pasonit dans le printemps en fleur.

Bel et grave, il siii\ait la roule,

El son armure adamantine

S'irisait de riaires routeurs.

Couleurs mirées des fleuri qui eiiil>aumaient la mute Le chevalier passait, hel et grave, dans l'aurore dÏTine.

Kt voiii qu'une fiiiitaitu*

.V murmure parmi les rhévrefeuilles :

■ Beau chevalier, chevalier grave.

.Ne sols pas farouche à la doureur de raccueil. I*enrhe toi vers le rrislal frais de la fontaine.

Kl tu \ erras les harmoiiieusi>s siren«-s.

Chevalier grave, lieau chevalier ! »

Kl le che\ aller, si grave et liel. a pa*s«^ ..

El voici que des vierges dansantes

Sourient au détour du chemin

c Chevalier grave, entre dans notre ruode . Chevalier Im'au, cueille à nos cbetelures blondes I.,es fleurs du printemps, chrysaolbèmes e| JMaloa. \ iens, doui aime, vois notre rt>nde. et entre : .Notre pure jeun«-sse attendait l.-i <-

.Notre jeunesse chante a la f»il«' j. ' •

Kl le chevalier, tl gr«'

Il passait pendant quatre cent doiuc vers, pas un <le moins. .\h î \^nir un début, le liarde faisait bien les choses ! Quant à la philosophie, vraiment iuj>éricurc, de ce

petit travail, je ne vous ferai pas l'injure de vous l'exposer.

Robert, incidemment, soumit son oeuvre aux compétences du jeune et déjà fécond auteur de V Avenir identique (drame) et de Chèvres nonchalantes (cantilènes). Le délicat esthète s'affirma émei'veillé : « C'est d'une grâce toute platonicienne », déclarat-il ; et il ajouta :

i**iii,.i

... De la conduire dîner.

— Il faut nous donner cela pour la Kylix. Nous vous ferons un petit tirage à part, numéroté, in- 16 soleil, imprimé en faux elzévir sur quasi- japon mauve avec filets lilas...

— Penh ! répondit Parville avec un nonchaloir d'indifférence vraiment bien joué, c'est une petite chose déjà ancienne ; j'aime mieux vous donner quelques pages plus travaillées.

— Mais non, mais non, publiez toujours, insista le penseur, qui touchait une cam-

mission de 5 pour 100 sur les travaux qu'il amenait à l'imprimerie de la Kylix.

Aisément convaincu, Robert laissa publier à cent exemplaires, reçut une facture de 500 francs, la paya (ô gioiventù !) et frém.it de satisfaction à lire ce Prière d'insérer fignolé par le rabat-cieux qui connaissait l'âme humaine : « Dans un décor de langueur crépusculaire, M. Robert Parville analyse; au fond de l'ombre mystérieuse délicatement dramatique, tous les troubles que notre âme à la fois appréhende et recherche, depuis le rêve hallucinant des hiérophantes de l'occulte, jusqu'aux râles exacerbés de la volupté. Si parfois ses wers sont cantharidés de sensualité, le nimbe de la poésie les spiritualise, et, par un choc en retour étrangement suggestif, élève la pensée jusqu'à l'idéalisme le plus pur. » Malgré de si engageants auspices, le débutant ne se décida pas à empoigner un aviron sur les admirables galères du symbolisme. Toutes réflexions faites, Parville comprit qu'il n'y avait aucune chance que les vingt-trois jeunes femmes (un peu frivoles, mondaines, occupées, toujours en courses) pour lesquels, en somme, on écrit, s'intéressassent violemment à des passants néogrecs guidés sur les routes de Vie, selon les sous-écoles, par la Tristesse ou par la Joie. Adoncques, il remisa son poème dans un carton, et chercha autre chose.

Il recelait bien, en quelque tiroir, d'anciens vers de rhétoricien... De son temps, les externes émancipaient leur poésie jusqu'à Verlaine (les pensionnaires cramponnés à Leconte de Liste) ; certains cherchaient dans les Trophées des rimes pour mettre au bout de vers pensés selon Bourget : ça donnait des résultats très sortables ; même, un malin élaborait des vers libres en enlevant des chevilles au père Hugoi pour les insérer dans du simili-Sully-Prudhomme.

L'élève Parville avait fabriqué quelques sonnets « comme tout le monde » (plutôt fades), mais ça ne pouvait pas se publier: trop de gens s'y seraient reconnus. m

« Au fait, pensa-t-il, non sans quelque bon sens, je ne suis pas absolument obligé de m'établir poiète. Je crois même que « jeune et délicat romancier », cela sonne mieux. Seulement, un roman, ça doit être bien long à confectionner ! »

« Je peux commencer par des nouvelles », se répondit-il. •

IN VILAIN monsieur:

Il prit dans sa bibliothèque (une délicieuse bibliolhè<iue droite, en platane, avec des applications d'acier bleu une demidouzaine de volumes récents.

€ Qu'est-ce qui est le plus dans mon tempérament, de tout cela? »

Il feuilleta ces vient-de- paraître, aveignit d'autres livres, feuilleta encore :

€ C'est cela, oui ; de l'analyse sentimentale un peu rosse : Donnay. Valda^ie, Hermant, d'une part ; Bourget, Hervieu, Prévost, de l'autre ; gros comme une noix de Barrés, une pincée de goguenardise à la Tristan Bernard, bien touiller, saler un peu et servir tiède ! »

Content de cette résolution, il fut chercher Annelte qu'il devait mener dîner cliez Foyot, avant de la conduire à lOdéon voir l'incjuiétant de Max dans Michel Slrof/off...

— Michel Strogoff! Que demamlez-vous pour votre récompense?...

— Rr... rrr... rrr!... (Tambours.)

— Rien!... fxyur Dieu!... pour le Tzar!... Pour la Patrie!...

— Rr... rrr... rrr!

(Etait-ce bien à l'Odéon ?)

Le premier essai du romancier Parville : « Tendresse morte . parut à la Revue Mauve

Ça ne 1 avait pas tro;) ennuyé à ix)n(lre (l'essentiel en somme;, et, du même coup, il se trouva que ce ne fut pas mal.

Robert écrivait * comme ça lui venait », en un style lûché, inégal, maladroit souvent. et aveuli par l'abus des verbes auxiliaires, mais au demeurant pas désagréable. Les Revues jeunes déclarèrent, gourmées, que les « gens du monde » feraient mieux, au lieu d'écrire, de s'occuj)cr exclusivement de leurs cravates.

« Mais j'aimerais mieux cela ! > pen.sait le gendumonde en lisant ces articles acidulés.

Quant aux < jeunes mailres , ils si* montrèrent charmants; convaincus, dès l'abord, c|ue cet amateur ne serait jamais de taille h gêner leurs oj>érations commerciales, ce fut à qui d'entre eux manierait avec le plus de maestria l'encefisoir laudatif . (piehiues uns, aussi, empruntèrent cincj louis à ce

jeune et brillant confrère. Quant aux vingttrois jeunes femmes un peu frivoles, mondaines, etc , voir plus haut ... elles furent ravies de trouver enfin, dans les publications qu'elles feuilletaient par snobisme, quelque chose d'à peu près lisible saiLs le secours du gros Larousse.

A -~ Tendresse morte ' succédèrent c Petites Caresses dans la Revue Pâte, et < Sanglotante ironie > dans l'IIainadnjade. Le genre était trouvé.

Robert Parville fut classé littérateur.

Et le résultat qu'il s'était pro|)osé d'obtenir, un soir qu'au Parc Monceau il se cherchait une « raison d'être , il l'avait obtenu, net.

La vieille madame de Vieulac, qu'il était allé visiter peu après ces débuts non sans gloire, lui grasseya avec un sourire renseigné .

— On m'a dit, mon cher enfant, cpie vuus juibliez maintenant de petites choses dans des Revues ; je ne les lis pas, mais je veux vous en féliciter. Il n'est pas bon qu'uii jeune homme reste inoccupé, et j'aimais trop votre chère mère pour ne pas m'inléresser à son fils.

€ Uécidénienl, j'ai mis le doigt dessus », se dit Robert.

Puis il fut chez .Vnnette, qu'il devait mener dîner chez Maire avant de la conduire, [Kjur la cin([uième fois depuis le commenccnienl du mois, dans un beuglant où elle se diverlissait prodigieusement à i)iailler le refrain de la Polka des Anf/lais.

— Fh bien ! voilà un jeune homme qui n'est pas à plaindri- '

— Ma foi non

— L'n gentil appartement, un groom ù la coule.

— Ceci n'est rien — et puis Je l'ai d^jà ditMais n'oublions pas • ssèdc

tous ses membres, la laii eslo

mac solide et pas de défaut de prououci. tvon

Quel heureux i. nnf li.uiiiur *

— Ma fol oui..

— Il «Wil, sans ., vauuic, des nouvelles que '■"» h ... . . .

— Ceci n'est rien — et puis je l'ai déjà dit. Mais considérez, je vous prie, qu'il est libre comme un vers de- Gustave Kahn. Tout le monde ne peut pas être orphelin, soupirail Poil-de-Carotte ; Robert, est orphelin.

Annette de Provins.

— Quel heureux jeune homme î

— Ma foi oui...

— Et je suis sûr qu' Annette de Provins est exquise.

— C'est son métier. Elle aime un peu trop le théâtre, mais elle est exquise.

— Enfin, Robert Parville nage au sein du bonheur ?

— C'est bien possible. D'ailleurs une femiae de beaucoup d'esprit avait coutume de répéter : « Le bonheur est ou on le met ».

— Vous m'en direz tant !

Au bout de quelques mois, Robert Parville se trouva très gê|né.

Que voulez-vous ! L'argelnt que l'on possède ne signifie rien du tout ; seul, l'argent que l'oin dépense doit être pris en considération. Or, Robert dépensait plus qu'il ne possédait. Dix fois plus riche, il eût été gêné tout de même. On naît comme cela.

Nojn qu'il s'égarât en des «; dépenses folles », ainsi que s'expriment les gêneurs qui désireint vous coller un conseil judiciaire ; ma foi non ! Sans doute, il laissait quelquefois au bac un peu plus que son strict superflu ; sans doiute, il avait appris à ses dépens qu'il y a des messieurs qui bluffent au poker ; mais il cartonnait sans passion, ça l'ennuyait plutôt. Sans doute, Annette de Provins ne donnait pas son amour pour de l'eau claire ; mais, à plusieurs, la dépense se répartissait ; tout cela se maintenait dans des proportions très raisonnables. C'était l'argent de poche qui filait, filait, filait ; c'était la rubrique Dépenses diverses qui dévorait tout : les exemplaires sur Wathman où jamais on n'aurait l'idée d'introduire un couteau à papier ; les « petits riens » qui coûtent dix louis et se revendraient cent sous ; les heures de voiture ; les estampes de Huntel qui vous plaisent juste au moment où les marchands malins ont organisé sur Huntel une hausse absurde ; est-ce que je sais, moi ? tout ce qui rend la vie agréable, la fantaisie, la...

Tenez ! vous n'avez qu'à acheter les portecigarettes qui vous plaisent, vous verrez où ça vous conduira : sur la paille humide, pour le moins.

Ah ! que Rothschild est pauvre !

Donc/, un soir, eïi traversant, à pa^s tristes, le Songeoir Monceau, Robert, cependant qu'il considérait, sans les voir, les pieds mal chaussés de la dame qui rêvasse. Notre )cœur à la main, vautrée sous le buste de Maupassant, Robert se dit :

« C'est ridicule ce que l'argent rapporte peu aujourd'hui ».

Parole funeste ! Le pied sur la pente ! Le doigt dans l'engirenage ! Le ver* dans le fruit ! Car, du jour ou l'on a constaté que l'argent rapporte peu, l'implacable logique veut qu'on s'occupe de lui faire rapporter davantage.

Il eût fallu peut-iêtre, à ce moment précis de l'existence de Robert, qu'un esprit distingué lui démontrât éloquemment combien cette diminution de l'inténêt de l'argent

LN VILAIN MUNSIELH '

s'avère, non point ridicule, mais providentielle :

— Ainsi seulement, aurait exposé l'esprit distingué, s'effectuera sans secousses cette transformation sociale que MM Paul Deschanel et Jules Guesde considérèrent sous des angles quelque i)eu différents. Lorsqu'un capital de, par exemple, cent mille francs, ne rapportera plus que trente-cincj centimes par an, il se rencontrera des personnes pour trouver la thésaurisulion ingrate et alors, monsieur, en un laps de, les capitaux privés s'effaceront, et alors...

— .Nlonsieur, aurait interrompu le rentier Parville, vos raisomiemenls ne m'ennuient que lolérablement, mais tout cela ne m'augmente pas mes revenus !

Il aurait eu fichtrement raison ! Le capital durera bien autant que nous. — Et les enfimls ? dites-vous — Bah î Qui est-ce qui fait encore des enfants, aujourd'hui ?

Donc Robert, ayant énoncé cette vérité indéniable: «C'est ridicule ce que l'argent rapporte peu aujourd hui ! se trouva rapidement conduit à celte Cf)nclusion gravide de périls: t Je suis slupide de ne pas mieux faire valoir mes capitaux !

Ah ! digne monsieur Taillebourg, frémissez... I

Parmi les nombreuses connaissances ramasséi's par Robert Parville, frétillait un petit jeune homme roux, grêle, chétif, souvent chargé de besognes par des coulissiers, et (fui jouait aux échecs comme Hector <le Callias II résolvait les problèjncs ardus pro|)<)sés par Pic de Brasero aux lecteurs de la dernière page îles blancs font mat en quatre coups) ; il combattait dans ces émouvantes batailles qui se livrent, lélégraphiqutinent, entre \ ienne .Vulriche) et San Francisco (U. S. A.) ; c'est en sifflant des airs de Milloecker (ju'il gagnait trois "parties h la fois, sans regardrr réchi(|uit'r,

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