Un village normand sous l'ancien régime
ongtemps les auteurs ont limité l'histoire aux gestes des rois, des grands seigneurs et du clergé.
En dehors des palais, des châteaux, des églises et des abbayes, ils voyaient un grouillement d'êtres à face humaine, à voix articulée, indigne de fixer leur attention. Ils soutiennent, malgré l'aède Hésiode et les prophètes juifs Ezéchiel et Isaïe, que l'âge d'or est dans le passé. Ils ont raison, s'ils ne parlent que des nobles et des ecclésiastiques ; mais s'il s'agit du peuple, c'est le contraire qui est vrai. Pour le peuple, les longs siècles
monarchiques furent un enfer, un temps de misère profonde, de désespérance, d'humiliation et d'abrutissement.
Les admirateurs du passé cherchent à nous insinuer que toute vérité historique n'est pas bonne à dire. Nous reconnaissons l'habileté du procédé, mais nous ne l'admettons pas, nous couvrant d'ailleurs de l'autorité du pape saint Grégoire le Grand. « Si le récit d'un fait véritable doit causer du scandale, il est plus utile, dit ce pontife, de laisser naître le scandale que de trahir la vérité^ ».
Sous François P"", par exemple, « Mal sentir de la foi », était un crime qui entraînait la mort par le bûcher, à petit feu ^. Sa Majesté craignait-elle des discussions
1 Si autein veritate scandalum sumitur, wtiliùs permittur nasci scandalum, quàm veritas relinquatur. [Hom. Vil, n" 5, t. I, p. 1225.)
2 Voici quelques exemples que nous empruntons au Journal d'un bourgeois de Paris, sous François ler :
« L'an 1523, le samedy, fut bruslé tout vif un hermitte avec son habit, qui se tenoit prés Pressy, qui estoit près de Falléze en Normandie, et fut bruslé au marché aux pourceaux prés de Paris. Et avant la mort fut mené par le bourreau dedans un tombereau devant Tégiise Nostre-Dame, où il fist amende honorable à Dieu et à la Vierge glorieuse sa mère, et si eust la langue couppée, au dict lieu, au marché aux Porceaux. Geste exécution faite, parce qu'il disoit que Nostre-Seigneur Jésus-Christ avoit este de Joseph et de Nostre- Dame conçu, comme nous autres humains. Et néantmoins il n'estoit point clerc et ne sçavoit A ne B. Il avoit environ trente-six à quarante ans. » {Journal d'un bourgeois de Paris sous le règne de François 1er, publié par la Soc, de l'Hist. de France, par Ludovic Lalanne, Paris, 1854, pp. 145-146.)
1526. — «c Au dict an, le mercredy dix-septiesme janvier, un nommé Nicolas , qui estoit le maistre des voleurs, qui avoit esté prison-
désagréables? Elle abolissait riin];rimerie (13 janvier 1535), interdisait toute imioression de livres dans le
nier à la Conciergerie du Palais, par l'espace de douze ans, par ordonnance de la cour de Parlement, parce qu'il estoit le maistre des voleurs, qui estoit pour alors, fut par arrest de la dicte cour bruslé au marché aux pourceaulx, parce qu'il avoit renié, blasphémé et maugréé Dieu et la glorieuse Vierge Marie, luy estant en prison. » 11 avait fait demander sa mise en liberté, et le Parlement avait refusé « veu les maulx qu'il avoit auparavant faictz avec les voleurs par douze ans devant, dont par despit il fist le blasphème.... Et n'eust été le blasphème qu'il flst, il ne fut mort. » On lui fit faire amende honorable, on lui perça la langue avec un fer chaud, il fut étranglé et brûlé. — Ibid., pp. 271-272.
1525. — Un licencié de vingt-huit ans, maître Hubert ou Joubert, fils de l'avocat du roi à la Rochelle, prisonnier depuis quinze jours seulement. « Le Samedy dix septiesme février, veille des Brandons, fut par le bourreau mené en un tombereau devant l'église Nostre- Dame de Paris et devant l'église de Saincte-Geneviesve, par arrest de la cour où il fist amende honnorable, criant mercy à Dieu, à la Vierge Marie et à madame Saincte Geneviesve. Et ce pour avoir tenu la doctrine de Luther, et mesdit de Dieu, de Nostre-Dame et des Saiuctz et Sainctes de Paradis. De là fut mené à la place Maubert où il eust la langue percée, puis fust estranglé et bruslé, mourant néantmoins bon repentant et recongnoisseut bien avoir desservi la mort. » — Ibid., pp. 250-251.
En 1528, une image de Notre-Dame, en pierre, qui se trouvait au coin de la maison de Louis de Harlay, fut brisée. «. Lors le Roy estant à Paris, de ce adverti, fut si courroucé et marry qu'on dit qu'il en pleura très fort. » Il fit crier à son de trompe, pendant deux jours, qu'il donnerait mille écus d'or à celui qui ferait connaître les coupables. — Ibid., p. 347.
En 1530, François ler prend cette décision, qui peut servir de préambule à la Saint-Barthélémy et à la Révocation de l'Édit de Nantes : « Le samedy (1er de juin 1530) d'après fut ainsi publié, quiconque » sçaurait aucuns luthériens secretz, il les vint révéler à la cour de » Parlement, et on donneroit vingt escus d'or au révélant; autrement » qui les receleroit seroit bruslé. » — Ibid., p. 411.
royaume sous peine de la harl ^ Se trouvait-elle dans la nécessité de lever cette interdiction (26 février 1535) ? Elle chargeait le Parlement et l'Inquisition d'embastiller les auteurs, de brûler les imprimeurs, les libraires et les livres. Elle avait en suspicion jusqu'aux livres de mathématiques et de médecine, jusqu'aux traductions françaises de la Bible et des Evangiles ^ Eh bien ! supprimez de l'histoire les persécutions exercées par François P"" contre les écrivains, et ce souverain sera le Père des lettres; supprimez les horribles persécutions exei'cées par ce roi contre les protestants, et vous aurez un souverain libéral.
De 1533 à 1536, presque chaque jour a son auto-da-fé de calvinistes, de libraires ou d'imprimeurs. Pour être brûlé vif, après amende honorable, il suffit d'avoir dans sa maison un livre protestant. Le joyeux roi François met à ces supplices tant d'entrain que le pape Paul III, effrayé de son zèle, le prie de le modérer, « d'appaiser sa fureur et rigueur de justice. » — Journal d'un bourgeois de Paris, pp. 438 à 459.
1 Registres manuscrits du Parlement, au 26 février 1535, n. s., cité par Dulaure, Histoire de Paris; Paris, Guillaume, 1823^ t. IV, p. 114.
2 Le moine Maillard déclame souvent contre les imprimeurs et les libraires qui publient des traductions françaises de la Bible. C'est un péché énorme, paraît-il, de lire ce livre. D'ailleurs, dit-il, « le pape » Innocent a défendu d'imprimer des livres avant d'être approuvés » par l'évêque, par son vicaire, ou par un commissaire >. (Maillard, Ad\->entus, sermo xxix.) Et bravement on brûle des auteurs et des imprimeurs. Voir Journal d'un bourgeois de Paris ; coll. de la Soc. de l'Histoii'e de France, pp. 276, 277, 445 et passim.
Sous François II, les inquisiteurs dressèrent une liste des suspects d'hérésie. Presque toutes les personnes portées sur cette liste étaient accusées du crime énorme de posséder les Psaumes David et la Bible en langue franqoise. [Bibl. nat., ms in-4°, fonds Baluze, cité par Dulaure, IJist. de Paris, t. IV, p. 192.)
Demander à un écrivain de voiler une partie de l'histoire, c'est lui demander de trahir la vérité, de sacrifier l'opprimé à l'oppresseur.
L'écrivain consciencieux n'a cure de ces recommandations. Il écoute d'une oreille attentive, et redit, bien haut, les confidences que lui font les vieux livres et les vieux parchemins. La vérité sort de son puits, et fait tomber un à un les antiques préjugés qui, depuis tant de siècles, détournent de leur voie les fils du Tiers-Etat.
M. Hellot, notre concitoyen, est l'un de ces érudits qui vont droit leur chemin. Sans dénigrement, mais sans ménagement, il plante sa bonne plume de fer dans tous les mensonges historiques, dans toutes les superstitions qui faussent le jugement du peuple.