‹ Un village normand sous l'ancien régimeChapitre 6 sur 15 · V. — LA FOIRE DE SAINT-MARTIN ET LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE · texte numérisé non relu

V. — LA FOIRE DE SAINT-MARTIN ET LA DUCHESSE DE LONGUEVILLE

Au milieu des champs d'Héricourt, saint Martin avait une chapelle où l'on venait en pèlerinage.

Les Cauchois croyaient aux miracles attribués à saint Martin. Ils n'en avaient jamais vu ; raison de plus pour y croire. Ils venaient donc consciencieusement demander

au saint de bonnes récoltes, des guérisons miraculeuses et, secrètement, des maris.

Des marchands, lorofitant du pèlerinage, s'installèrent aux abords de la chapelle. D'autres les suivirent. On mêla le profane au sacré, et M. Hellot trouve une foire mentionnée dès 1493.

Il arriva, dans la suite des temps, que la seigneurie d'Héricourt, dont la foire de Saint-Martin augmentait les revenus^ tomba aux mains de Geneviève de Bourbon, duchesse de Longueville.

A ce nom de Longueville on entend les éclats de la trompette de guerre et le bruissement de baisers d'amour. On entend les cris d'iiommes égorgés, de femmes violées, d'enfants qui meurent de faim. On voit des villages en feu, des récoltes foulées aux pieds des chevaux, la guerre civile dans toute sa splendeur. Quoi encore? l'oreille perçoit un bruit léger, de doux gémissements : ce sont de nobles dames qui, soudainement éclairées par la foi, vont dans les couvents sécher les baisers des soudards.

Ce nom de Longueville symbolise la Fronde.

M. Cousin appelle la Fronde la guerre des femmes. L'expression est courtoise, mais inexacte. La Longueville, qui se donnait si facilement et disait ne pas aimer les « plaisirs innocents » ; la vieille Chevreuse, qui passait sa fille de l'un à l'autre « et faisait de sa honte le lien des partis, »^ imposent à la Fronde une qualification plus énergique.

1 Michelet, Hist. de France, t. XII, p. 341.

La fière Geneviève de Bourbon mène de front l'amour et la guerre civile, l'un servant l'autre. Quand elle est malheureuse à la guerre, l'amour ploie ses ailes, la foi détire les siennes et revient nicher dans ce cœur inconstant. Un jour que la foi triomphait, Geneviève vint en Normandie. Elle croyait qu'à sa voix les paysans se lèveraient avec enthousiasme et seraient trop heureux de se faire tuer pour ses beaux yeux et le plaisir de ses amants. Mais le pajsan normand ne s'enthousiasme pas facilement. Avant de se faire tuer il veut savoir le fond des choses. Il reconnut sans peine que ses affaires n'avaient rien de commun avec celles de Madame la duchesse, de Messieurs ses frères et de Messieurs ses amants, et se dit qu'être mangé par un Mazarin ou mangé par un Condé c'était pour lui même chose. Il laissa donc les auteurs des mazarinades chanter sur tous les tons la gloire, les mérites, la vertu, la piété du duc de Longueville ^ et fit la sourde oreille aux demandes de la duchesse.

La belle Geneviève, rendue à ses méditations religieuses, remarqua ce fait scandaleux : la foire d'Héricourt se tenait le jour même de la fête de saint Martin.

Elle croyait, la galante et belliqueuse duchesse, que Dieu et saint Martin la voyaient avec plaisir brasser la guerre civile et bénissaient ses amours avec Marsillac, la

1 Un Normand disait naïvement : « M. de Longueville est un bon prince. Il prend bien la peine de prier Dieu. » Tallemant des Réaux, t. VI, p. 321.

Rochefoucault^ et probablement ses deux frères, Conti et Condé^. Elle croyait aussi qu'en vendant leurs moutons le jour de la Saint-Martin, les Cauchois offensaient gravement Dieu, saint Martin, la morale et la religion. Donc, « pour révérence du jour feste du patron de ladite paroisse », elle reporta du 11 au 12 novembre la foire d'Héricourt.

Ce changement faisait perdre aux habitants un jour de travail, mais la morale et la religion étaient sauvées, la paroisse était préservée de la colère de Dieu "et de saint Martin.

Aujourd'hui, on ne chôme plus la fête de saint Martin, la vente des moutons se fait presque entièrement à domicile et la foire tombe en désuétude.

1 L'auteur des Maximes, à qui le petit Gondi, coadjuteur de l'archevêque de Paris, disait un jour qu'il avait tenté de le faire assassiner au Palais de Justice : « Mon ami la Franchise, ne faites » pas le méchant : vous êtes poltron, et moi je suis prêtre ; c'est pour- » quoi nous ne nous ferons pas grand mal ». — (M""" de Motteville , Mémoires, Amsterdam, 1723, t. IV, p. 262.)

D'après M'"e de Motteville, la duchesse de Longueville chassait de race. La princesse sa mère disait un jour devant Anne d'Autriche qu'elle aurait désiré que Bentivoglio fût élu pape à la place de Pamphile, « afin de se pouvoir vanter d'avoir eu des amants de toutes les » conditions : des Papes, des Rois, des Cardinaux, des Princes, des » Ducs, des Maréchaux de France, et même des Gentilshommes ». (Mme de Motteville, Mémoires, t. III, p. 548.)

2 Le bruit de ces incestes a couru toute la France. Un gentilhomme auvergnat les a reprochés au grand Condé, qu'il ne connaissait pas. Le fait n'est pas absolument prouvé, mais la conduite des trois personnages ne laisse aucun doute. La dépravation du temps autorise toutes les suppositions. Un satirique n'aurait nas alors trouvé dans Paris, comme plus tard Boileau, trois honnêtes femmes.

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