VI. — LA POPULATION
Comme nous avons eu occasion de le constater, le temps de saint Louis a favorisé les campagnes et leur a donné une aisance qui n'a pu renaître que de nos jours.
En 1236, les deux paroisses qui forment l'agglomération d'Héricourt comptaient 700 habitants. En 1316 et en 1319, ce nombre était de 885.
Viennent alors la guerre de Cent-Ans, la peste noire de 1348, l'épidémie de 1416, les massacres et les assassinats commis par nos bons amis les Anglais, et le chiffre de la population tombe, en 1468, à 180 habitants.
Suivent des temps d'oppression, d'écrasement, de misère profonde, et en 241 ans, la population n'augmente que de 250 personnes.
De 1709 à 1787, sous les règnes désastreux de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, la misère s'accentue encore. Les impôts augmentent, ne pèsent que sur le peuple et sont intolérables. Les nobles vivent à la cour, ne connaissent plus leurs paysans et les livrent à la rapacité de leurs intendants. De tout l'argent extorqué aux malheureux, pas un sou ne revient dans le pays. La terre souffre, s'épuise, ne nourrit plus son homme. La population tombe à 409 habitants.
Arrive enfin la Révolution. Le paysan est moins écrasé d'impôts, respire un air plus libre, se sent homme comme son châtelain et son curé, maître de son travail et protégé par les lois. Il peut avoir une famille, croître et multi-
plier. Aussi, malgré les désastres et l'immense consommation d'hommes du premier Empire, le nombre des habitants d'Héricourt s'élève de 409 en 1787, à 73t en 1856 et à 1,072 en 1862.
A partir de cette époque, un mouvement de recul se produit. Le recensement de 1881 ne donne plus que 930 personnes.
La terre est-elle moins bonne, moins féconde, moins généreuse qu'il y a vingt ans? Non, mais le paj'san, comme le citadin, veut le moins d'enfants possible. Beaucoup des jeunes gens qui vont à l'armée ne reviennent jamais au village. Hommes et femmes croient trouver à la ville la réalisation de leurs rêves, la satisfaction de leurs désirs ; ils sont persuadés que la Fortune n'attend qu'eux pour dénouer sa ceinture. Ils se trompent. Souvent c'est la misère qui les mord à la gorge, les roule dans la dépravation, les traîne, déguenillés, affamés, sur le pavé des rues.
Il est nécessaire que les campagnes renouvellent le sang appauvri des villes, remplissent les vides que font la misère et la stérilité voulue des ménages urbains ; mais il y a une juste mesure. En général, ce que le paysan a de mieux à faire, c'est de rester à la campagne, à l'ombre des grands arbres, au bord des belles prairies, au milieu des vastes champs de blé dont la splendeur, les parfums, les promesses donnent de riantes pensées et prédisposent aux doux épanchements. Et puis, n'est-ce donc rien que l'iionneur de tenir la charrue et d être le père nourricier de la patrie ?