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Un vivant et deux morts

Il dresse devant nos yetix sa propre aperception du monde, non plus précise et linéaire, mais classique et bouleversée, fissurée de gouffres nouveaux inimaginés jusqu'alors.

Jeanne Termibr Boussac.

4 André A{Brttn^^^

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Dédicace de L'AME DE NAPOLÉON.

liéon Bloy

LéonBloy est né à Périgueux le 11 iuillet 1846. Ce que fut son enfance, lui seul pourrait nous l'apprendre et c'est un sujet dont il n'entretient pas volontiers ses amis. « Mon enfance fut très douloureuse », dit-il quelquefois.

Tout petit on trouvait ce prédestiné de la souffrance pleurant sans raison apparente dans le coin le plus obscur d'une chambre inhabitée de la demeure paternelle.

Au lycée de Périgueux, le futur pamphlétaire livrait d'inconcevables batailles aux petits gredins qu'indignaient ses défis violents ou plus encore sa muette mélancolie.

Son père dut l'en retirer dès la quatrième, car l'enfant, externe libre, revenait presque chaque jour couvert de sang et de meurtrissures, quand on ne le rapportait pas aux trois quarts assommé.

Léon Bloy quitta, sans regrets, cet endroit sinistre où, d'ailleurs, il ne faisait aucun progrès, incapable qu'il était de s'assujettir à des classes régulières, à des travaux commandés, à des explications qui lui paraissaient saugrenues et vides.

Le père de Léon Bloy, très épris des théories de son époque concernant l'éducation, voulait que son fils cultivât les sciences exactes, se figurant leur but infiniment T)lus pratique que celui des lettres ou des arts, erreur commune à beaucoup d'hommes du XIX^ siècle. Cepen-

dant Léon Bloy voulait être peintre et à dix-huit ans il crayonnait d'une manière étonnante qui eut dû être révélatrice de son génie et n'inspira que la méfiance et la désolation.

Pour concilier la culture pratique avec les goûts artistiques du ieune homme, on consentit à ce qu'il entrât chez un architecte de néant, qui collaborait alors à la construction de la gare d'Austerlitz.

A peine débarqué à Paris, Léon Bloy eut l'idée de fréquenter un atelier de peinture et se fit admettre chezPils.

Les scènes tragiques du lycée de Périgueux faillirent se renouveler avec les camarades de celui qui voulait être un solitaire et qui se débarrassa des brimeurs un couteau

à la main.

A l'observation de l'un d'eux qui lui disait : « Nous ne sommes pas méchants, nous voulons seulement nous amuser! » Léon Bloy répondit : « Je ne veux pas de vos amusements, je suis venu ici pour travailler! » Il eût volontiers ajouté le mot de Baudelaire : « Me prenez-vous pour un barbare comme vous et me croyez-vous capable de me divertir aussi tristement que vous faites ! »

Mais le rapin n'entendit point le langage de Léon Bloy et de son côté Pils ne discerna point en ce dernier un futur artiste. Léon Bloy quitta l'atelier au bout de quelques semaines, IlHsait beaucoup.

Enthousiasmé après une lecture du « Prêtre marie », qui venait de paraître, il se prit d'une admiration particulière pour Barbey d'Aurevilly et un jour, n'y tenant plus, se présenta chez le maître pour lui exprimer ses sentiments.

Accueilli avec cette bonhomie et cette simplicité que le vieux dandy mettait dans ses manières lorsqu'il recevait dans le célèbre petit réduit de la rue Rousselet, Léon Bloy ne tarda pas à s'installer tout à côté de Barbey d'Aurevilly et il subit son influence énormément.

« Je vins à rencontrer, a-t-il écrit plus tard, un fort grand artiste dont on veut que je sois l'élève, lequel transperçant d'une sagette légère le mastodonte d'orgueil, me fixa comme une chouette pieuse à la porte rayonnante de l'Eglise de Jésus-Christ... »

L'influence de Barbey d'Aurevilly ne fut pas seulement religieuse. L'auteur de l'Ensorcelée avait pressenti l'écrivain et stimulait Léon Bloy qui n'avait aucune confiance en soi.

Survint la guerre franco-allemande. Léon Bloy fit la campagne dans le corps-franc de Cathelineau, et en a décrit à plusieurs reprises, çà et là, dans son œuvre, toutes les horreurs, mais particulièrement dans Sueur de Sang.

En 1874, quelques articles à l'Univers ne furent pas jugés concluants par leur auteur toujours hésitant ; non plus La Chevalière de la Mort, écrite en 1877 et que Léon Bloy ne publia que longtemps après.

Enfin, le 2 septembre 1882, paraissait dans le Chat Noir, un article de Léon Bloy, consacré à l'œuvre du poète Rollinat. L'article fut tout de suite remarqué et ceux qui suivirent valurent à l'écrivain la célébrité, au moins chez les lettrés.

Le 27 février 1884, un entrefilet de Francis Magnard, dans le Figaro, lançait définitivement le nom de Léon Bloy.

Successivement les feuilles les plus influentes vont

contenir d'importants articles sur Léon Bloy, les uns pour le louer et les autres pour l'éreinter.

Son existence d'artiste a commencé. Il va connaître toutes les amertumes et le paroxysme de la douleur.

En 1890, il épouse la fille du poète danois Christian Molbech, et trouve en elle une chrétienne admirable, qui l'aide à supporter les oscillations cruelles de sa destinée singulière.

M'"'' Bloy devint même, à certaines heures, une collaboratrice. Et à travers les pires misères, les prières et les deuils, la longue, l'incroyable liste d'ouvrages que j'offre au public, s'est formée patiemment.

Inutile désormais de chercher des documents biographiques concernant Léon Bloy.

A partir du Désespéré, il faut le lire, il faut lire tous ses livres. On y trouvera toute son âme et il n'est point nécessaire de chercher davantage. 11 n'est rien de plus grand et c'est un spectacle à rassasier les plus difficiles et les plus avides de beauté.

Le Réyélateor du Globe (Christophe Colomb et sa béatification future), Paris, Sauton, 1884. Un volume in-8 comprenant trois feuillets pour le titre, le faux-titre et la déclaration de l'auteur : 10 pages de préface (de II à X); enfin, 374 pages de texte, 2 feuillets pour la table et un erratum. La couverture illustrée de lettres gothiques noires et rouges, est de la main de Léon Bloy.

En 1844, le comte Roselly de Lorgues publiait un livre sur la découverte de l'Amérique. Ce livre avait pour titre : La Croix dans les Deux Mondes. Il fut édité à Paris et eut à son apparition un véritable succès.

Quelques années plus tard, le premier pape qui eût traversé l'Océan et visité l'Amérique, s'asseyait sur la chaire de Saint-Pierre.

Pie IX lut La Croix dans les Deux Mondes et voulant aussitôt que l'histoire de Christophe Colomb fût écrite dans son intégrité, chargea le comte Roselly de Lorgues de mettre le comble à des travaux déjà considérables en glorifiant l'un des plus grands noms des temps modernes, celui du Révélateur du Nouveau Monde.

C'est ainsi que parut en 1856, chez l'éditeur Didier, l'Histoire, la Vie et les Voyages de Christophe Colomb.

Le succès fut complet et ce livre excellent répondait si parfaitement au désir de Pie IX, que le comte Roselly de Lorgues devint du même coup le postulateur de la cause de la Béatification de Christophe Colomb, devant la sacrée Congrégation des Rites.

En 1881, il put présenter à SS. Léon XIII, un album qui contenait quatre cent soixante-dix adhésions épisco-

pales, sollicitant du chef de l'Eglise, l'introduction exceptionali ordine de la cause du Serviteur de Dieu.

Enfin, en 1884, Léon Bloy, débutant dans la littérature par un chef-d'œuvre, publia Le Révélateur du Globe, exégèse du livre du comte de Lorgues, et les deux ouvrages, désormais inséparables, forment dans leur ensemble, un véritable modèle d'histoire sacrée.

La place que tient l'histoire dans l'œuvre de Léon Bloy est considérable. Il nous dira dans le «Désespéré», sa façon de la concevoir et de l'appliquer à tous les événements humains.

Dans le passage suivant,extraitdu «Révélateur du Globe», on peut déjà juger de l'importance qu'il attache à cette science si méprisée par les littérateurs contemporains.

La critique historique est une pythonisse sans trépied qui accommode ses oracles au goût du jour. Sa naïve aînée, la grande Histoire, a tellement disparu derrière l'enflure de cette grenouille pédante et artificieuse et les âmes sont devenues si lâches pour la vérité que le Génie lui-même, avec ses cataractes de lumière, ne pourrait peut-être plus lui restituer sa place. Le Document, ce monstre aux mille langues nourri dans la poussière des Archives d'Etat et des Chancelleries, s'en élance avec fureur pour dévorer toute conception généreuse ou originale qui s'aventure au seuil de ces antres profonds. Il ne s'agit guère aujourd'hui de ressaisir l'irrévocable Passé, de contraindre ce fantôme à revenir sur ses pas et de lui redonner pour un instant l'étincelle miraculeuse de la vie. D'ailleurs une science énorme ne serait pas ce qu'il faut pour accomplir un tel prodige. Non certes ! mais il faudrait absolument ce que n'enseigne aucune école : le désir enthousiaste de la vérité, appuyé sur le pressentiment d'un plan divin. L'histoire, alors, cesserait d'être la « Bagatelle fascinante »de l'incrédulité pour redevenir ce

qu'elle fut dans les Saints Livres : la transcendante information du symbolisme providentiel.

Nous vivons en un misérable temps où les plus belles intelligences se replient sans cesse sur elles-mêmes au lieu de se précipiter amoureusement hors d'elles-mêmes.

C'est la subjectivité universelle, nom moderne d'un

mal moderne

Eh bien ! dans cette déroute

générale de l'objectivité scientifique, dans cette débâcle de toutes les données supérieures de l'esprit humain, l'histoire étant quand même et devant toujours être la première des sciences humaines, elle a dû nécessairement entrer comme les autres, dans l'indéfini laminoir de la critique et passer sous le couperet infatigable du Document. Il en est résulté le plus énorme déchiquètement de tous les faits et le plus inextricable amas de rognures historiques qui aient jamais imploré le coup de balai miséricordieux d'un abréviateur intuitif. L'histoire d'un peuple, d'un siècle ou d'un homme (ce calque puissant du concept providentiel qu'il est si nécessaire de voir de haut et d'ensemble, que les narrateurs inspirés se bâtissaient des solitudes dans le ciel pour le dominer plus parfaitement), on la morcelle, on la détaille, on en isole chaque débris, chaque cassure, chaque atome, afin d'employer à cette besogne d'infinitésimale dissection la multitude toujours croissante des prétendus historiens acharnés à la recherche de ce que la langue populaire appelle la petite bête, éternellement insaisissable sous les besicles de ces entomologistes pervers.

Il y a là deux choses assez lamentables. D'abord, on ne tient pas du tout à la vérité. On désire même ne pas la trouver car, si on la trouvait, il n'y aurait plus moyen de courir après la petite bête et la vie serait insupportable. Ensuite on ne croit même pas qu'il existe une vérité . .

Ah ! les éperdus de la Vérité ! ceux qui luttent jusqu'à l'aurore contre l'Esprit du Seigneur, les Œdipes de la

sainte simplicité qui vont droit au sphinx intégral du Passé et qui le déchirent dans leurs bras ensanglantés pour montrer à la terre les entrailles vivantes du monstre, ces entrailles brûlantes et oraculaires pleines du destin des peuples : où sont-ils donc aujourd'hui, à l'heure présente? Les grands sont partis et beaucoup d'autres aussi qu'on croyait grands et que la mort a rapetisses dans leur tombeau. En ce moment on ne voit plus rien d'aucun côté et la pensée humaine est environnée d'un silence tel qu'on a l'air de faire la veillée des morts autour du cercueil de la société chrétienne.

(Le Révélateur du Globe, pages 87-88-90).

Barbey d'Aurevilly écrivit pour Léon Bloy,une préface enthousiaste qui se terminait par ces mots :

« Les hommes de ce temps liront-ils ce livre trop pesant pour leurs faibles mains et leurs faibles esprits? »

Hélas! les hommes de ce temps connaissent peu ce livre et de ceux qui auraient dû être les premiers à le lire, bien peu l'ont lu.

Souhaitons proche le moment où l'Eglise se prononcera pour la Béatification de Christophe Colomb et réclamons pour bientôt la réimpression du livre de Léon Bloy.

Propos d'un eatrepreoeiir de démolitioBS, Paris, Tresse, 1884. Un volume in-18 comprenant 12 feuillets pour le titre, le faux-titre, l'avis de l'éditeur et la préface paginée de VIII à XII, 294 pages pour le texte, un feuillet pour la table. On a ajouté (paginée 2 à 8) après la table, la préface que Barbey d'Aurevilly écrivit la même année pour Le Révélateur du Globe.

Les Propos d'un Entrepreneur , sont formés d'une série d'articles parus presque tous dans le Chat Noir. Le livre eut un certain succès.

Parmi les chapitres les plus curieux, il faut citer : Les Obsèques de Caliban, jugement sur Louis Veuillot et son œuvre, pouvant être considéré comme définitif. — Renaissance d'un Art perdu. . . , à propos des Quatre fils Aymon et d'Eugène Grasset, un des premiers et des meilleurs articles publiés sur ce sujet. — Le Miracle des Larmes, et combien d'autres où le sujet le plus futile suffit à l'auteur pour énoncer une vérité avec un art et une verve incomparables.

Le Pal, pamphlet hebdomadaire, parut pour la première fois, le 4 mars 1885, édité chez Penin et Soirat.

Chaque numéro est un petit in-12 à couverture rouge illustrée : Un immense pal où se contorsionnent quatre suppliciés, et au pied duquel un turc (vague portrait de l'auteur), fume tranquillement sa pipe.

Le prix du numéro était de 0 îr. 50.

Le premier est daté mercredi 4 mars 1885 ; le second est daté mercredi 11 mars 1885; le troisième est daté mercredi 25 mars 1885; le quatrième et dernier est daté 2 avril 1885. Chaque numéro contient 32 pages. Total pour les quatre : 128 pages.

La publication s'éteignit dès le quatrième numéro, le millionnaire qui commanditait le Pal, ayant déclaré que la chose ne l'amusait pas assez pour l'argent qu'elle lui coûtait (sic).

On ne peut que regretter l'insuccès de ce pamphlet qui promettait des biographies captivantes et de justes colères.

Il n'est pas facile aujourd'hui de se procurer la collection complète.

Le Désespéré, Paris, Soirat, 1887. Un volume in-18 de 430 pages. Au verso du faux-titre on lit : Paris, impr. Léon Bloy, 7, rue Jeanne. Epigraphe sur la couverture : LACRYMABILITER (1). (Office des morts des Chartreux).

Cette édition est rare et la seule autorisée par l'auteur jusqu'en 1913. Quelques livres contiennent la note suivante :

Le Désespéré étant, jusqu'à ce jour, le plus connu de mes livres, je crois devoir informer les bonnes gens qui me font l honneur de me lire, que l'édition Tresse et Stock, publiée l'an passé et antidatée de six ans, est apocryphe, défectueuse et absolument désavouée par w.oi, ayant été livrée au public d'une manière clandestine, à mon préjudice et à mon insu. Je ne reconnais pour mien que le texte de l'édition Soirat, publiée réellement en 1887 et devenue aujourd'hui excessivement rare. Léon BLOY.

Le Désespéré est, en effet, le plus connu des livres de Léon Bloy et encore le connaît-on mal. On veut absolument que l'auteur ne soit qu'un pamphlétaire et on ne voit dans le Désespéré qu'une occasion d'exercer son génie de démolisseur. La critique ferme volontairement les yeux devant la raison de cette attitude, c'est-à-dire « l'Absolu, » et, de ce fait, les beautés les plus incontestables de l'œuvre lui échappent totalement.

D'abord, Léon Bloy n'est pas toujours violent; je crois bien que ses apaisements sont les passages les plus saisissants et les plus caractéristiques de ses livres; et ses

(1) Epigraphe malheureusemenl oubliée dans l'édition Crès.

^g LÉON BLOY.

violences mêmes ne sont pas toutes exclusivement des pamphlets. Je n'en veux pour preuve que ce cri de détresse de son héros, sorte de profession de foi qui révèle la nature de sa pensée en même temps que la force prodigieuse de son style :

Je suis de ceux oui clament dans le désert et qui dévorent les racines du buisson de feu, quand les corbeaux oublient de leur porter leur nourriture. Qu'on m'écoute ou qu'on ne m'écoute pas, qu'on m'applauaisse on qu on m'insulte, aus i longtemps qu'on ne me tuera pas je serai le consignataire de la Vengeance et le domestique très obéissant d'une étrangère Fureur qui me commandera de parier. Il n'est pas en mon pouvoir de résigner cet office et c'est avec la plus amère désolation que je le déclare. Je soufîre une violence infinie et les colères qui sortent de moi ne sont que des échos smgulierement affaiblis d'une imprécation supérieure que j'ai l'étonnante disgrâce de répercuter.

Fils obéissant de l'Eglise, je suis, neanmoms,en communion d'impatience avec tous les révoltés, tous ics déçus tous les inexaucés, tous les damnés de ce monde. Quand je me souviens de cette multitude, une mam me saisit par les cheveux et m'emporte au-delà des relatives exigences d'un ordre social, dans l'absolu d'une vision d'injustice à faire sangloter jusqu'à l'orgueil des philoso-

phies!

(Le Désespéré, édit. Soirat, pages 180-181).

Enfin il semble, d'une manière générale, qu'on oublie ou qu'on ignore tout ce qui peut affirmer le génie d'exégète de Léon Bloy.

Et l'exégèse, voilà surtout ce dont il fallait parler à propos du Révélateur du Globe, du Salut par les Juifs et du Fils de Louis XVL

Le Désespéré contient l'exposé de la conception très particulière de l'histoire, à laquelle nous devons ces livres étonnants.

Il (Marchenoir) rêvait d'être le Champollion des événements historiques envisagés comme les hiéroglyphes divins d'une révélation par les symboles, corroborative de l'autre Révélation. C'eût été une science nouvelle singulièrement audacieuse. Il en avait pris l'idée première dans ces études exégétiques qui furent, par une singularité peut-être inouïe, le point de départ de sa vie intellectuelle

L'histoire universelle lui apparaissait comme un texte homogène extrêmement lié, vertébré, ossature, dialectique, mais parfaitement enveloppé et qu'il s'agissait de transcrire en une grammaire de possible accès, . . .

Il en avait conçu l'espérance et ne vivait plus que pour ce projet devenu le centre d'innervation de ses pensées.

(Le Désespéré, pages 156-157).

Que l'on rapproche ces lignes des ouvrages que j'ai cités plus haut, on sera bien forcé de conclure en ce sens que, dans la plus grande partie de son œuvre, Léon Bloy n'est pas un pamphlétaire.

Ah ! je suis autre chose pourtant (dit-il dans le Mendiant ingrat, page 163), et on le sait bien; mais quand je le fus, c'était par indignation et par amour, et mes cris, je les poussais dans mon désespoir, sur mon idéal saccagé !

Une nouvelle édition du Désespéré a été publiée dans la collection des Maîtres du Livre, chez l'éditeur Crès.

Cette collection a trouvé auprès du public lettré, le succès qu'elle méritait.

Le livre de Léon Bloy s'augmente ici d'une préface où l'histoire de cette autobiographie, ses origines et ses effets, est racontée par l'auteur.

Le texte, dans l'édition Soirat, était trop serré, obligeait le lecteur à dévorer cinq cents pages ou à s'arrêter à n'importe quel endroit du volume, car il n'offrait aucune division.

Dans l'édition Crès, il y a cinq parties ayant chacune son titre : Le Départ, La Grande Chartreuse, Le Retour, L'Epreuve Diabolique, La Fin.

La dédicace a été changée et est devenue

Ad fratres in eremo :

Jacques-Christophe Maritain

et Pierre-Mathias Van der Meer de "Walckeren

mes filleuls bien-aimés

Enfin, dans le texte, une petite modification. Le journal qui s'appelait Le Bazile est devenu Le Pilate.

Une troisième édition du Désespéré vient de paraître au Mercure de France. Elle était de toute nécessité, l'édition des Maîtres du Livre étant à tirage restreint.

Un brelan d'excommnniés. Un vol, in-12, Paris, Savine, 1889, comprenant 128 pages pour le texte, le titre, le faux-titre, un feuillet pour la table.

Page 38, avant-dernière ligne, une coquille très fâcheuse : Il y a une pure hypocrisie, et il faut lire : une pire hypocrisie.

On lit dans le Mendiant ingrat, page 58 : « Projet de dédicace pour une édition nouvelle du Brelan d'excommuniés.

A la désolante mémoire d'un ami de ma jeunesse très profondément décédé, qui ne connut pas la gloire de Dieu et qui n'aimait pas le Signe de la Rédemption sur les tombeaux.

J'extrais de la préface ; « Les catholiques modernes haïssent l'art d'une haine sauvage, atroce, inexplicable,.., » et le petit volume est le développement de cette vérité à propos de trois écrivains : Barbey d'Aurevilly, Ernest Hello et Paul Verlaine. Aujourd'hui, tous les trois sont morts et voilà les dévols bien débarrassés de ces géniaux esprits dont ils n'avaient que faire.

On pourrait ajouter que Léon Bloy est encore vivant, que de temps à autre il sait forcer l'admiration et qu'il n'est pas le moins gênant des penseurs épris de justice et de vérité, pour les consciences pharisaïques de la fin du siècle.

Mais les catholiques ont trouvé pour lui une manière d'excommunication particulière et très sûre, elle consiste en ceci : l'IGNORER !

Un Brelan d'Excommuniés a été réimprimé dans le volume intitulé : Belluaires et Porchers, où il est entièrement contenu et la dédicace seule a été modifiée comme on le verra plus loin.

Christophe Colomb devant les taareaux. Un petit vol. in-18. Paris, Savine, 1890, 222 pages. Epigraphe : Tauri pingues obsederunt me,

L'Espagne étant sur le point de fêter le quatrième centenaire de la découverte de l'Amérique, l'auteur du Révélateur examine où en est dans le catholique royaume, la gloire de Christophe Colomb et sa postérité.

Sa postérité étant alors figurée par un aficionado de las corridas beaucoup plus occupé de son sport favori que de la gloire de son ancêtre, Léon Bloy écrivit ce petit livre au titre suggestif et partant, dirigé contre le duc de Veragua.

Il lui dit entre autres choses :

Etre le parent, le fils d'un saint ! On le lui a dit pourtant à ce désarmant pastour qui n'y comprend rien, qui trouve meilleures l'apostasie et la servitude.

Il y a des chrétiens, en assez grand nombre encore, qui ne penseraient pas qu'un si prodigieux honneur pût être payé assez cher, qui se dépouilleraient entièrement pour en obtenir seulement l'espoir, qui se mettraient pieds nus, tête nue, qui s'en iraient en haillons par les plus âpres chemins de cette vallée et qui se flagelleraient avec des scorpions, en pleurant d'amour !

Leur joie serait si abondante, si dilatée, si impétueuse, que l'univers ne leur semblerait ni assez large, m assez profond pour qu'elle pût s'ébattre !

Ils la raconteraient aux montagnes et aux animaux, ils la diraient aux insectes et au tonnerre et supplieraient l'océan de les engloutir pour la chuchoter dans tous les

abîmes

Allez donc faire entrer çà dans le crâne épais d'un nourrisseur de bestiaux, qui ne s'est pas

même aperçu qu'un jour l'un des plus grands historiens du siècle a écrit pour toute la durée des littératures, le poème incomparable des Travaux de Christophe Colomb.

Le comte Roselly de Lorgues que Léon Bloy glorifie de cette manière comme il l'a glorifié tant de fois est mort au commencement de 1898, léguant les restes importants d'une grande fortune à des étrangers, n'a^^ant plus de parents à cause de son âge de près de cent ans et ayant complètement oublié Léon Bloy.

Le comte de Lorgues est bien oublié à son tour. Son Christophe Colomb n'est connu que d'un petit nombre d'historiens et ses autres ouvrages ne se vendent plus.

Lorsque Léon Bloy publia son petit livre, il eut l'idée de le présenter aux évêques de France, en leur rappelant la cause de la béatification de Christophe Colomb.

Pour cela, il adressa à chaque évêque, une lettre en latin, qu'il fit imprimer à cet effet.

Le texte de cette lettre devenue introuvable constitue une curiosité bibliographique inséparable de Christophe Colomb devant les Taureaux.

Le voici, suivi de sa traduction :

Parisiis, 30 Septembris 1890.

Illustrissime Domine,

Est mihi laudi maximas Te monere de publicatione libelli recentis cujus patet propositum excitandi soUicitudinem christianorum pro Causa exceptionali Christophori Columbi, nuper a Pio nono clarissimo promota et jam abhinc aliquot annis ante Sacram Congregationem Rituum pendente.

Haud dubie, non prasterit Magnitudinem Tuam quantas artes pessimas et infernales contra Heroem Christianum numéro Beatorum adscribendum teterrima impietas coœvorum objecit. Hujus rabieri incitamentum videlicet esse cupiditatem eîfrenatam spoliandi Sedem Apostolicam gloria illa incomparabili, ne propediem hac gemma fulgurante Diadema triplex adornetur.

Hase ciandestina callidaque consilia, mero cœmento (gallice Franc-Maçonnerie) peracta, habuerunt, pro victima potissima,virum valde prasstantemin Hispania eu jus intererat nimium singulariter fama Patefactoris Terrée, cuique tamen indignissima evenit calamitas ut secta facinorosa captaretur, instrumentum et formidolosus particeps.

Atqui periculum de quo agitur in Ecclesiam, efflagitans et premens, ante oculos propositum est.

Biennio exacto (12 Octobris 1892), Hispania et res maritima in universo quartum secularem Americae inventionis erunt celebraturae.

Plane, occasionem ipsius inusitatissimœ solemnitatis tanquam fures, jam optaverunt homines nequam, ut potirentur, ad quasstum diaboli, splendidam celebritatem Servi Dei extraordinarii qui venit, a Trinitate ineffabili missus in tempore, quasi dimidiœ partis terrarum Evangelizator et cœlestium consiliorum Patrator.

Qualecumque potest hoc opus quod pavide obtestor eximios Antistites et Pastores Catholicos ut circum undique ab illis commendatur conatus est summus ad decipiendam conjurationem diabolicam contra Ecclesiam.

Scriptum fuit accuratissime ante oculos et neutiquam nisi de sententia egregii Comitis Roselly de Lorgnes, historici praecellentis Christophori Columbi et in conspectu Sacrae Congregationis Rituum Causse Postulatoris.

Utinam, Illustrissime Domine — postquam animose chirographum apposuisses Postulato quod suffragia octingentorum sexaginta Episcoporum et paulo amplius

nunc modo illustrant — peramenter excipias hanc obsecrationem cuiusdam scriptoris gallici, nihil cui potius est quam ut efficienter pro veritate et justitiaDei pugnet,licet in ipso pericula omnia impenderent

Dignare

Illustrissime Domine

paterno animo accipere candidam et tutissimam affirmationem reverentiee humilisque venerationis meae, dum parvulus Ecclesias ad pedes.

Magnitudinis Tuae

provolvo

Léon BLOY.

Traduction :

Monseigneur,

J'ai l'honneur de vous informer de l'apparition d'un livre nouveau destiné à ramener l'attention du monde chrétien sur la Cause exceptionnelle de Christophe Colomb pendante depuis vingt ans, devant la Sacrée Congrégation des Rites et dont le glorieux Pie IX fut le promoteur.

Votre Grandeur ne peut ignorer les manœuvres infernales de l'impiété contemporaine pour s'opposer à la Béatification du Héros chrétien qu'elle voudrait s'approprier et dont l'apothéose catholique serait pour la Sainte Eglise Romaine un incomparable décor.

Ces manœuvres dirigées par la Franc-Maçonnerie, ont eu pour principale victime un très grand personnage espagnol intéressé plus qu'aucun autre à la gloire du Démonstrateur de la Création et qui a eu le malheur de se laisser séduire parla secte criminelle dont il est devenu l'instrument et le redoutable complice.

Or, le danger dont on menace l'Eglise est fort pressant. Dans deux ans, le 12 octobre 1892, l'Espagne et les marines du globe entier doivent célébrer avec magnificence le quatrième séculaire de la Découverte.

C'est précisément à l'occasion de cette solennité universelle que les adversaires du Christ ont résolu de confisquer à leur profit l'éblouissante renommée de l'Homme extraordinaire envoyé de Dieu pour annoncer l'Evangile à la moitié de la terre.

Le livre que je supplie humblement les premiers pasteurs de recommander autour d'eux dans leurs diocèses est un effort suprême pour s'opposer au succès de la conspiration diabolique dont l'Eglise est présentement menacée. Il fut écrit sous les yeux et d'après les avis du vénérable comte Roselly de Lorgues, historien de Christophe Colomb et Postulateur de sa cause devant la Sacrée Congrégation des Rites.

J'espère, Monseigneur, qu'ayant souscrit au Postulatum actuellement appuyé du suffrage de plus de huit cent soixante Evéques, Vous accueillerez avec charité cette communication d'un écrivain français, dont le plus cher désir est de combattre efficacement pour la Vérité et la Justice de Dieu — fût-ce au hasard de sa propre vie.

Daignez agréer l'hommage de vénération profonde que dépose aux pieds de Votre Grandeur

Monseigneur,

le plus respectueux et le plus obéissant de vos serviteurs,

Léon BLOY.

La Chevalière de la Mort. — Gand, 1891, un volume in-8 de 62 pages (texte, titre et faux-titre), tiré à cent exemplaires, par conséquent très rare.

L'exemplaire que j'ai le grand bonheur de posséder contient un envoi d'auteur curieux; je ne résiste pas au plaisir de le publier entièrement.

En accueillant avec V enthousiasme convenable ce livre qui fut ma première entreprise littéraire et qui va bientôt devenir un objet rare, mon cher Pierre, reçois cet aveu qu'à l'époque déjà si lointaine où je l'écrivais, le futur auteur du « Désespéré, » imitait outrageusement Carlyle. Qui s'en douterait aujourd'hui?

Léon BLOY.

En 1896, le Mercure de France publia une deuxième édition de La Chevalière, petit format in-18.

J'en extrais ces quelques notes intéressantes pour les bibliophiles et les biographes :

« La Chevalière de la Mort a été publiée une première fois en 1891, dans une revue extrêmement belge... Le Magasin littéraire, de Gand, commanditée, assure-t-on par un groupe de millionnaires.

L'auteur ayant avoué son indigence, un salaire exceptionnel de QUARANTE francs, pour trois mille lignes, lui fut accordé après une longue et orageuse délibération.

La Chevalière de la Mort, est ma première tentative littéraire. Elle fut écrite entièrement, en 1877, dans un des bureaux de la Compagnie du chemin de fer du Nord, dont j'étais, en ce temps lointain, l'un des plus exécrables

employés •

Les deux chapitres d'une date très

postérieure ajoutés à cette édition, marquent nettement

la différence des deux époques et des deux postures. Quelques maniaques, peut-être, seront curieux de vérifier. »

Paris, le 25 février 1896.

Les deux chapitres, ajoutés à l'édition du Mercure de France, sont : « Le Fumier des Lys, » qui ne sera jamais réédité, et « Le Prince Noir. »

« Le premier, publié le l^"" mai

1890 par une petite revue littéraire, fut écrit à l'occasion de la retentissante aventure de ce très jeune duc d'Orléans, emprisonné à Clairvaux et miséricordieusement reconduit à la frontière quelque temps après.

Léon Bloy, profondément informé de la déchéance absolue et irrémédiable des Bourbons, a voulu notifiera sa manière, en cette occasion, l'acte de décès de cette Dynastie fameuse décapitée, lui semble-t-il, en la personne de Louis XVI et rejetée sans espoir depuis l'effroyable exécution du 16 octobre caractérisée plus haut : « La fin de la loi salique. »

Voici maintenant le passage de la Chevalière, auquel l'auteur fait allusion ici :

Jusqu'à ce jour (16 octobre 1793), on avait bien vu des reines décapiter des reines, on n'avait pas vu de reine guillotinée juridiquement par la canaille, cette goujate majesté des temps actuels. Un tel arrêt ne devait pas manquer à la jurisprudence des abolisseurs de Dieu.

C'est l'inauguration d'une société et la fin d'un monde, dit-on.

Moi j'y découvre la fin de la loi salique et c'est ce que n'a pas vu la grandiose imbécillité révolutionnaire.

Marie-Antoinette a fait comme saint Denis. Elle a ramassé sa tête coupée et elle s'est mise à marcher et à régner toute seule, cette tête à la main. Règne durable, celui-là, que ne pourront désormais abolir, ni les émeutes, ni les échafauds, ni les fusillades, ni les mitraillades, ni les incendies des capitales.

La Reine guillotinée, première du nom, régnera par dessus tous les diadèmes des empereurs et des rois et par dessus le tortil d'abjection de nos burgraves parlementaires. Cela jusqu'à ce que s'éteigne en Europe le dernier cœur du dernier homme, la dernière pudeur de la dernière femme et la suprême étincelle des chevaleresques indignations de la conscience chrétienne.

Les ffloérailles da Nataralisme. Une brochure à couverture jaune, in-18, Copenhague, librairie de l'Université, 1891, comprend 24 pages, titre et texte. Au dos de la couverture : ouvrages du même auteur et annoncé en préparation : « Belluaires et Porchers. »

En 1891, Léon Bloy fit un premier séjour en Danemark. Il organisa à Copenhague plusieurs conférences dans le but de faire connaître aux étrangers susceptibles de comprendre la langue française, l'état de notre littérature et de mettre au courant les quelques français exilés dans la Métropole Danoise.

C'est ainsi que Léon Bloy parla de Baudelaire et de Villiers de l'Isle-Adam à des marchands et qu'il voulut également leur démontrer la sottise et l'insuffisance du Naturalisme.

De ces conférences, une seule fut imprimée : « Les Funérailles du Naturalisme. » Inutile d'ajouter que la brochure est à peu près introuvable.

Le salflt par les Juifs. Un volume in-8. Paris, Demay, 1892. Comprenant 2 ff, blancs, le faux-titre, le titre, une délicace de trois pages, une page de texte épigraphique et le faux-titre une seconde fois. Enfin 132 pages pour le texte.

Epigraphe sur la couverture :

Quod scripsi, scripsi.

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