AVANT-PROPOS
En 1875, un concours fut annoncé par la presse théâtrale de Paris. Une médaille honorifique, une somme de dix mille francs, même, d'autres séductions encore étaient offertes à l'auteur dramatique français qui, dans un ouvrage en quatre ou cinq actes, rappellerait le plus puissamment l'épisode de la proclamation de l'indépendance des Etats-Unis, dont le centième anniversaire tombait le 4 juillet 1876.
Les deux jurys d'examen étaient composés : le premier, des principaux critiques de la presse théâtrale de France; le second, de MM. Victor Hugo, président d'honneur; Emile Augier, Octave Feuillet, Ernest Le-
gouvé, membres de l'Académie Française; de M. Greenville-Murray, représentant du New-York Herald et de M. Perrin, administrateur général du Théâtre Français.
Le jury préalable devait élire cinq manuscrits; le jury définitif, classer — pour ainsi dire, par numéros d'ordre intellectuel — ces cinq manuscrits.
Six mois étaient accordés pour écrire l'œuvre.
Une centaine de drames environ, signés seulement d'une devise, furent adressés à l'Agence internationale de M. Théodore Michaëlis, créateur du concours.
Près d'une année se passa, pendant laquelle ces messieurs de la presse théâtrale examinèrent les drames.
Les titres des cinq ouvrages élus furent publiés : Le Nouveau Monde figurait parmi eux.
Deux mois s'écoulèrent encore : enfin, une note officielle du 22 janvier 1876, signée du jury supérieur, annonça que Le Nouveau Monde était sorti avec le plus d'honneur de la double épreuve.
Victor Hugo ayant déclaré trois des œuvres présentées également dignes de récompenses, Villiers reçut 2,000 fr. et son drame ne fut représenté que beaucoup plus tard, au Théâtre des Nations (aujourd'hui Théâtre Sarah-Bernardt) sans succès et au milieu d'un charivari affreux. Insuccès dû surtout à une interprétation très défectueuse. Tentative qu'il faudrait renouveler le plus tôt possible.
L'éditeur Grès vient de publier une deuxième édition du Nouveau Monde, un vol. in-8°, 1914.
La Maison Gambade, père et fils, suce. Une plaquette petit in-12 s. d. 1882 — introuvable. — Curieuse brochure pour les amateurs bibliophiles, car les pages n'en sont pas chiffrées; fut éditée par la Comédie Humaine, (1) une minuscule revue où Villiers avait publié l'année précédente sa magnifique nouvelle : « Vox populi. »
Sur la couverture de cette plaquette rarissime il y a une vignette sur bois représentant la boutique du père Gambade.
La maison Gambade.... fut réimprimée dans Chez les Passants, en 1890.
(1) F. de Gantés, rédacteur en chef.
Contes crnels. Un vol. in-18, Paris, Calmann-Levy, 1883. Deux feuillets pour le titre et le faux-titre et 352 p. pour le texte et la table.
Pour connaître Villiers de l'Isle-Adam, il suffirait de lire les nouvelles réunies en ce livre. Vera, Vox populi, l'Affichage céleste, Duke of Portland et VI nier signe resteront les plus admirables choses écrites par ce grand ironiste. Villiers est avant tout l'auteur des Contes cruels. On pourrait donner ce titre à son œuvre entier où l'on retrouve toujours cet acharnement à sortir de la médiocrité contemporaine en tentant l'escalade vers l'impossible, en même temps qu'il se venge par la raillerie.
Tribulat Bonhomet, l'Eve future et aussi ses drames V Evasion, Axel, sont déjà contenus dans : Deux augures, Vera, Souvenirs occultes.
Parmi ces contes qu'il faudrait tous citer, il en est un plus cruel que les autres puisqu'il s'agit d'un fait historique et plus particulièrement classique puisque inspiré de l'histoire grecque. Titre : Impatience de la foule, dédié à Victor Hugo avec cette épitaphe :
Passant, va dire à Lacédémone que nous sommes ici morts pour obéir à ses saintes lois.
La foule des Spartiates, groupée sur les murailles de la ville attend des nouvelles de son armée....
Tout à coup les enfants poussèrent un cri. Leurs yeux avaient distingué quelque chose au loin. Là-bas, à la cime bleuie du mont désert, un homme, emporté par le vent d'une fuite antérieure, descendait vers la ville, i
Tous les regards se portèrent vers cet homme.
Il venait, tête baissée, le bras étendu sur une sorte de bâton rameux, coupé au hasard de la détresse, sans doute, et qui soutenait sa course vers la porte Spartiate.
Un nom, vomi par l'épouvante et la
stupeur générales, retentit. C'était un Spartiate! un des Trois Cents ! on le reconnaissait. Lui! c'est lui! Un soldat de la Ville avait jeté son bouclier! on fuyait! Et les autres? Avaient-ils lâché pied, eux aussi, les intrépides! Ah ! pourquoi voiler plus longtemps le vaste malheur! Ils avaient fui! Tous.... Ils le suivaient.... poursuivis parles cavaliers perses !
Un cri domina toutes les rumeurs. Il venait d'être poussé par un vieillard et une grande femme. Tous deux, cachant leurs visages interdits, avaient prononcé ces paroles horribles : « Mon fils ! »
Alors un ouragan de clameurs s'éleva. Les poings se tendirent vers le fuyard.
Et comme il ne répondait ni ne s'arrêtait, cela exaspéra. Les injures devinrent effroyables. Les jeunes filles
regardaient avec stupeur
. . . . Soudain une d'entre elles s'approcha, svelte et pâle, du rempart ; on s'écarta pour lui livrer passage. C'était celle qui devait être un jour l'épouse du fuyard. — Ne regarde pas, Semeïs!.... lui crièrent ses compagnes.
Mais elle considéra cet homme et ramassant une pierre elle la lança contre lui
Sur le signe d'un chef, la lourde porte roula entre lui et l'intérieur des murailles et vînt s'enchâsser entre les deux montants de granit.
Alors devant cette porte fermée qui le proscrivait pour toujours, le fuyard tomba en arrière tout droit étendu sur la montagne.
A l'instant même, avec le crépuscule et le pâlissement du soleil, les corbeaux, eux, se précipitèrent sur cet homme
. . . . . . . Puis vint la rosée du soir qui détrempa la poussière autour de lui. A l'aube il ne resta de l'homme que des os dispersés.
Ainsi mourut, l'âme éperdue de cette seule gloire que jalousent les dieux et fermant pieusement les paupières pour que l'aspect de la réalité ne troublât d'aucune vaine tristesse la conception sublime qu'il gardait de la Patrie, ainsi mourut, sans parole, serrant dans sa main la palme funèbre et triomphale et à peine isolé de la boue natale par la pourpre de son sang, l'auguste guerrier élu messager de la Victoire par les Trois-Cents, pour ses mortelles blessures, alors que jetant aux torrents des Thermopyles son bouclier et son épée, ils le poussèrent vers Sparte, hors du Défilé, le persuadant que ses dernières forces devaient être utilisées en vue du salut de la République; — ainsi disparut dans la mort, acclamé ou non de ceux pour lesquels il périssait, l'Envoyé de Léonidas.
J'ai déjà parlé à propos de la deuxième édition d'Elën, du magnifique poème « Au bord de la Mer, » qui figure dans les Contes cruels. Il est ici entouré de six petites pièces et le tout forme un chapitre intitulé : Conte d'amour.
J'en extrais ces trois strophes :
J'ai perdu la forêt, la plaine Et les frais avrils d'autrefois.
Donne tes lèvres : leur haleine Ce sera le souffle des bois !
J'ai perdu l'océan morose Son deuil, ses vagues, ses échos; Dis-moi n'importe quelle chose :
Ce sera la rumeur des flots.
Lourd d'une tristesse royale Mon front songe aux soleils enfuis....
Oh! cache-moi dans ton sein pâle!
Ce sera le calme des nuits !
L'Eve fDtare. Paris, de Brunhojf, 1886. Un volume in-18 comprenant trois feuillets pour le titre, le faux-titre, la dédicace : « Aux rêveurs, aux railleurs; » un avis au lecteur, paginé II à III, 379 pages pour le texte et la table. Couverture illustrée de F. Gorguet.
Epigraphe : Transitoriis quœre œterna...
On raconte que la critique officielle éprouva à l'apparition de UEve future, une véritable stupeur. On le comprendra sans peine à la lecture du chapitre suivant :
Hadaly ! appela-t-il enfin à haute voix.
A ce nom mystérieux, une section de la muraille, à l'extrémité sud du laboratoire, tourna sur des gonds secrets, en silence, démasquant un étroit retrait creusé entre les pierres.
Tout l'éclat des lumières porta brusquement sur l'intérieur de ce lieu.
Là, contre les parois concaves et demi circulaires, des flots de moire noire, tombant fastueusement d'un cintre de jade jusque sur le marbre blanc du sol, agrafaient leurs larges plis à des phalènes d'or piquées çà et là aux profonds de l'étoffe.
Debout en ce dais, une sorte d'Etre dont l'aspect dégageait une impression d'inconnu, apparaissait.
La vision semblait avoir un visage de ténèbres ; un lacis de perles serrait, à la hauteur de son front, les enroulements d'un tissu de deuil dont l'obscurité lui cachait toute la tête.
Une féminine armure, en feuilles d'argent brûlé, d'un blanc radieux et mat, accusait, moulées avec mille nuances parfaites, de sveltes et virginales formes.
Les pans du voile s'entrecroisaient sous le col autour du gorgerin de métal, puis rejetés sur les épaules, nouaient derrière elles leurs prolongements légers...
; entre les plis de sa
ceinture était passé l'éclair d'une arme nue de forme oblique : la vision appuyait sa main droite sur la poignée de de cette lame, de sa main gauche pendante, elle tenait une immortelle d'or
. . . Après un instant d'immobilité, cet être mystérieux descendit l'unique marche de son seuil et s'avança dans son inquiétante beauté, vers les deux spectateurs.
A trois pas d'Edison et de lord Ewald, l'apparition s'arrêta; puis d'une voix délicieusement grave :
— Eh bien, mon cher Edison, me voici! dit-elle. Lord Ewald, ne sachant que penser de ce qu'il voyait,
le regardait en silence.
— L'heure est venue de vivre, si vous voulez, miss Hadaly, répondit Edison.
— Oh ! je ne tiens pas à vivre ! murmura doucement la voix à travers le voile étouffant.
— Ce jeune homme vient de l'accepter pour toi ; continua l'électricien
Edison étendit la main à la
hauteur du front de Hadaly.
Celle-ci tressaillit un peu, tendit, sans une parole, la symbolique fleur d'or à lord Ewald qui l'accepta non sans un vague frémissement; puis, se détournant, reprit de sa même démarche somnambulesque, le chemin de l'endroit merveilleux d'où elle était venue.
Arrivée au seuil, elle se retourna; puis, élevant ses deux mains vers le voile noir de son visage, elle envoya d'un geste tout baigné d'une grâce d'adolescente, un lointain baiser à ceux qui l'avaient évoquée.
Elle rentra, souleva le pan d'une des draperies de deuil et disparut
. . — Qu'est-ce que cet être étrange, demanda lord Ewald, en fixant à sa boutonnière la fleur emblématique de miss Hadaly.
— Ce n'est pas un être vivant, répondit tranquillement Edison
L'Amour saprême. Paris, de Brunhoff, 1886. Un vol. in-18, comprenant deux feuillets pour le titre et le fauxtitre, un pour la table et 370 pages de texte, vignettes de F. Gorguet.
Le titre V Amour suprême est celui de la première des treize nouvelles contenues dans le volume. La plus importante est « Akédysseril » qui fut éditée à part en tirage de luxe.
C'est aussi dans ce livre que se trouve « Le droit du passé, » histoire qui n'est pas complètement une œuvre d'imagination.
Villiers de l'Isle-Adam y affirme ses convictions de défenseur des Naundorff et les plus récents historiens de Louis XVII ont fait allusion au passage que je transcris ici .
« Autrefois, il y avait de longues années, un malheureux, d'une origine inconnue, expulsé d'une petite ville de la Prusse saxonne, était apparu, un certain jour, en 1833, dans Paris.
Là, s'expliquant à peine en notre langue, exténué, délabré, sans asile ni ressources, il avait osé déclarer n'être autre que le fils de Celui.... dont la tête auguste était tombée le 21 janvier 1793, place de la Concorde, sous la hache du peuple français.
A la faveur, disait-il, d'un acte de décès quelconque, d'une obscure substitution, d'une rançon inconnue, le Dauphin de France, grâce au dévouement de deux gentilshommes, s'était positivement échappé des murs du Temple, et l'évadé royal., c'était lui. Après mille travaux et mille misères, il était revenu justifier de son identité. N'ayant trouvé dans sa capitale qu'un grabat de charité, cet homme, que nul n'accusa de démence, mais de mensonge, parlait du trône de France en héritier légitime.
Accablé sous la presque universelle persuasion d'une imposture, ce personnage inécouté, repoussé de tous les territoires, s'en était allé tristement mourir dans la ville de Delft, en Hollande.
On eût dit, en voyant cette face morte, que le Destin s'était écrié :
— Toi, je te frapperai de mes poings au visage, jusqu'à ce que ta mère ne te reconnaisse plus.
Et voici que, chose plus surprenante encore, les Etats- Généraux de la Hollande, de l'assentiment des chancelleries et du roi Guillaume II, avaient accordé tout à coup à cet énigmatique passant, les funérailles d'honneur d'un Prince, et avaient approuvé officiellement, que sur sa pierre tombale fût inscrite celte épitaphe :
Ci-gît Charles-Louis de Bourbon
duc de Normandie, fils du roi Louis XVI
et de Marie-Antoinette d'Autriche
XVII" du nom, roi de France
Villiers avait composé cette épitaphe de mémoire; je la donne ci-dessous telle que je l'ai vue, il y a quelques années, dans le cimetière de Delft (1). La tombe est une simple dalle au niveau du sol, ni croix, ni fleurs, un numéro d'ordre :
Ici repose