DE NE PAS FLÉTRIR
A la demande de l'éditeur, la dédicace fut coupée après le mot France et parut telle dans l'ouvrage imprimé.
Ce recueil est formé de trente contes, tous publiés dans le Gil Blas.
Léon Bloy a raconté depuis dans le Mendiant ingrat, comment l'idée lui vint de les écrire en puisant dans ses souvenirs de la guerre franco-allemande, à laquelle il prit une part des plus actives. — Les lignes suivantes extraites du XXVl« conte — Une femme franc-tireur — sont la synthèse des idées de Léon Bloy sur l'horrible guerre:
La guerre franco-allemande est ellemême un chaos d'invraisemblances. On le saura plus
tard, quand certaines bouches qu'on croyait de fer ou de bronze auront été complètement desserrées par la mort.
Il y en a, parmi ceux qui ont l'air de vivre encore, dont le témoignage ou la confession la plus faiblement chuchotée mettrait debout les pierres tombales et ferait jaillir les pavés de tous les chemins de France.
L'aveu de Bismarck, dont le monde fut épouvanté, n'est que le prodrome de beaucoup d'autres aveux qui n'attendront peut-être pas la fin du siècle.... On nommerait facilement une quarantaine d'individus qui doivent lire avec de singuliers yeux les légendes actuelles de cette guerre unique en son genre, dont tous les ressorts furent cachés.
La guerre de 1870 est peut-être la seule où toutes les fautes furent commises par tout le monde sans exception, et des deux côtés à la fois.
Il n'est pas permis d'ignorer aujourd'hui que, jusqu'à la fin, les Allemands furent aussi stupéfaits de leurs victoires que les Français consternés de leurs défaites. Même après Sedan, même après Metz et jusqu'à la décisive bataille du Mans, l'Allemagne trembla, l'Allemagne eut peur de se sentir au milieu d'une nation si supérieure, d'où pouvait jaillir tout-à-coup un homme.
Aussi longtemps qu'une armée d'au-delà de la Loire put être prévue, les chefs allemands les plus audacieux ou les plus habiles se crurent en danger quand même, et se tinrent toujours prêts à déchirer précipitamment des deux éperons les flancs agités de leurs chevaux de triomphateurs.
Ah !si ce qu'on nomme bêtement la Fortune avait voulu susciter alors un de ces « petits Gaulois » — comme disait le chancelier — invisibles en plein soleil à force d'insuffisance, mais dont l'âme est affiliée au tonnerre, et que la tempête, quelquefois, chaperonne soudainement d'une crinière de feu, quelle sublime chasse à courre de huit cent mille vainqueurs éperdus !
La panique immense, comme un cyclone venu du profond Midi, ramassant giratoirement l'Invasion autour de Paris, aurait aussitôt jeté l'olympe de Versailles sur Manteuffel, Frédéric-Charles sur Werder, Mecklembourg sur Falskenstein et Von derTann sur le prince royal de Saxe, dans une bousculade infinie.
Revirement inouï de la débâcle française dont l'univers eût éclaté d'admiration ! Mais il aurait fallu que les barbares, une minute seulement, aperçussent VAme de la France et c'est ce que Dieu ne voulut pas, parce que l'heure n'était pas encore venue, parce que c'est une âme très précieuse dont il est jaloux, et parce qu'il fut recommandé dans le livre de sa Parole de ne pas offrir des perles aux pourceaux.
En conséquence, tout le monde fit d'incomparables sottises. Les généraux français laissèrent échapper toutes les occasions sans cesse renaissantes de la victoire et les généraux allemands n'en laissèrent échapper aucune de déshonorer immortellement leur patrie.
Mais les uns et les autres parurent toujours dissimuler avec soin le principe de leur démence de victorieux ou de leur vertige de vaincus, — à ce point qu'on serait tenté de supposer le plus impossible concert et que cette histoire apparaît tout à fait indéchiffrable quand on cherche à l'examiner dans ses profondeurs.
L'éditeur Crès a fait entrer Sueur de Sang, dans la collection « Les Proses; » un volume de 328 pages pour le titre, le faux-titre, un autographe, la dédicace à Ricardo Vines, un avis de l'éditeur, une introduction déjà contenue dans la première édition, le texte, la table et deux feuillets catalogues ; plus un portrait de Léon Bloy à l'époque du Désespéré, d'après une photographie.
La valeur littéraire de Sueur de Sang est énorme et très particulière. Il n'existe pas de contes militaires pouvant se comparer à ceux de Léon Bloy et même dans l'œuvre de ce prodigieux poète, il n'y a rien de plus original et de plus parfait que : Celui qui ne voulait rien savoir, U Obstacle, Noël prussien, Le ramasseur de crottin, A la Table des vainqueurs, L'Aumône du Pauvre, Spectres inutiles, Le Mot.... etc., etc.
Us Veniaflfes, 1894. Edition de l'Estampe originale, 17, rue de Rome. — Devait comprendre un nombre indéterminé de fascicules. Le premier seul parut. Il a pour titre : La Vigne abandonnée. C'est une magnifique brochure, grand in-folio, avec un dessin d'Henry de Groux — texte de Léon Bloy, - Un second poème intitulé : Le Cortège de la Fiancée, resta inédit jusqu'à la publication du Mendiant ingrat, qui le contient in-extenso.
Citation :
Eloi, Eloi, Lamma Sabacthani?
Le peuple, autrefois, croulait sur les dalles, quand ces mots hébreux étaient lus dans l'évangéliaire plein d'enluminures, à l'office du deuxième jour de la Semaine Douloureuse.
On avait autant de chagrin qu'on en put avoir, parce que tous les hommes, alors, étaient des enfants et que plus les hommes étaient forts, plus ils se faisaient semblables à de tout petits enfants.
On mourait, véritablemeni, de savoir que Jésus était abandonné par son adorable Père, sur sa Croix et dans ses Langueurs.
Les Langueurs de Dieu ! La Déréliction de Dieu ! c^était cela, surtout, qui crevait le cœur!
Mais que nous voici loin de ces temps abécédaires et combien raisonnables et savants ne sommes-nous pas devenus, depuis qu'on cesse de pleurer d'amour sous un firmament expliqué.
Le pinceau pâle des projections lumineuses précise, désormais, l'ignominie du Sauveur des Ames.
Ce rayon livide éclaire ce Soleil éteint qui ne donnait plus de lumière et dont la place même était si profondément oubliée que ceux qui pleurent avaient renoncé à le chercher.
Le voilà bien le pauvre Dieu qui n'en peut plus d'être abandonné, qui n'en peut plus de toujours mourir et qui meurt décidément de l'opprobre scientifique, sans avoir été secouru !
Les bêtes immondes peuvent s'approcher. Elles seront moins outrageantes que cette blafarde phosphorescence de pourrissoir qui les encourage.
Ego sum Resurrectio et Vita. Est-ce bien là votre Parole, Seigneur?
Voilà que vos derniers amis et les pauvres sont en fuite. Notre Calvaire, à la fin, devient trop affreux et si les gens qui sont en poussière pouvaient revivre, ne pensez-vous pas qu'ils s'éloigneraient de votre personne, en jetant des cris?
Léon B!oy devant les cochons, suivi de Lamentation de VEpée..., en tout 68 pages, formant une brochure in-12. Paris, Chamiiel, 1894.
C'est l'histoire... du renvoi de Léon Bloy du journal le Gil Blas, auquel il avait la douleur de collaborer depuis dix-huit mois.
L'auteur a cru devoir donner cette explication à ses amis inconnus ; ils n'en avaient pas besoin, mais d'autres, avides de documents sur les mœurs littéraires à la fin du XIX'' siècle, pourront en faire leur profit.
Ce qu'il faut en penser a été dit et très bien dit par Madame Rachilde, dans un article sur le Mendiant ingrat. {Mercure de France, juin 1898) :
Sa conclusion doit être celle qu'il faut adopter pour juger le présent livre et je la trouve toute entière dans ces quelques mots :
Lorsqu'on a souci de l'Absolu, il est impossible de gagner honnêtement sa vie dans la presse actuelle.
Lamentation de l'Epée, est une sorte de poème en prose — occasion de lyrisme pour un écrivain facilement grandiose et terrible.
Citation :
. . . . Je devins la Guerre et mon redoutable Nom fut partout le signe de la Majesté. J'apparus l'instrument sublime de la providentielle effusion du sang et, dans mon inconscience merveilleuse d'élue du Destin, j'éprouvai, le long des siècles, tous les sentiments humains capables de l'accélérer.
La Colère, l'Amour, l'Enthousiasme, laCupidité,le Fanatisme et la Démence furent servis par moi d'une façon si parfaite que les histoires ont eu peur de tout raconter.
Pendant six mille ans, je me suis soûlée, sur tous les points du Globe, de massacres et d'égorgements.
Il ne m'appartenait pas d'être juste ni d'avoir pitié. Il suffisait que je fusse indiciblement sainte par ma Vocation et que j'aveuglasse de tant de larmes les yeux des mortels que les plus orgueilleux en vinssent à tâtonner humblement du côté du Ciel.
J'ai tué des vieillards qui ressemblaient à des palais de la Douleur, j'ai tranché les mamelles à des femmes qui étaient comme de la lumière et j'ai percé de petits enfants qui me regardaient avec les yeux des lions mourants.
Chaque jour, j'ai galopé sur le Cheval pâle dans l'avenue des Cyprès, qui va de « l'utérus au sépulcre », et j'ai fait une fontaine de sang de tout fils de l'homme qui se trouvait à ma portée.
Si je n'ai pas frappé Jésus, c'est que j'étais trop noble pour lui. J'étais trop auguste pour qu'il acceptât la mort que je donne.
C'était bon pour Ses apôtres et pour Ses martyrs, pour Ses vierges et pour leurs bourreaux, qui périssaient à leur tour. Je n'étais pas ce qu'il fallait à cet Agneau de l'Ignominie.
J'ai sans doute le droit d'être fière, car je fus passionnément adorée.
Etant la messagère ou l'acolyte du Seigneur Très Haut, jusque dans l'apparente iniquité de mes voies, on s'aperçut bien que j'accomplissais une besogne divine et il vint un jour où l'héroïsme occidental me donna précisément la Forme sacrée de l'instrument de supplice qui m'avait été préféré pour la Rédemption.
Le monde alors fut en extase pour ma beauté. Les chrétiens adolescents rêvaient de moi, je reçus le dernier baiser des monarques agonisants, les conquérants treillissés de fer, s'agenouillaient en me regardant et des continents furent ensanglantés de la prière dont j'étais l'inspiratrice.
Histoires désobligeantes. — Uu volume in-18, s. d. Dentu, éditeur, comprenant 369 pages pour le texte, le titre, le faux-titre, liste des ouvrages de l'auteur. Un feuillet pour la table.
Ce livre dont la date fut fâcheusement oubliée par l'imprimeur, fut publié au mois de décembre 1894. C'est un recueil de contes qui, de l'avis même de l'auteur, sont assez souvent des allégories. « J'écris, dit-il, pour un journal frivole où je ne peux pas toujours m'exprimer ouvertement.Je suis, au contraire, forcé de m'envelopper.»
Je signale seulement les plus beaux : La religion de Monsieur Pleur, la Taie d'argent, qui porte cette dédicace : « à Alcide Guérin, celui de mes contes que je préfère. »Jocaste sur le Trottoir... enfin La plus belle trouvaille de Caïn, page curieuse sur la vie d'adolescent de Léon Bloy. J'en détache le passage suivant :
. . . . Je ne sais si vous l'imaginez à dix-huit ans tel que le représente un féroce portrait, peint par luimême à l'huile de requin et qu'il exhibe seulement à ses plus intimes.
Il apparait là, se rongeant un poing dans un mastic de bitume, de terre d'ombre et de carbonate de plomb, fixant le spectateur de deux yeux terribles, sanguinolents à force d'intensité. Quand on n'a pas vu cela, on n'a rien vu. C'est la première manière de notre héros, lequel voulut être peintre, longtemps avant de se sentir écrivain et qui, ma foi ! eût été dans ses tableaux précisément ce qu'il est dans ses effroyables livres, le soyeux molosse et le cannibale céleste que nous admirons.
Les yeux de ce portrait, obsédants au point d'étonner un virtuose de mon acabit, ne furent jamais, il est vrai, ces yeux d'une invraisemblable douceur que le créateur
des volcans et des luminaires alluma sous son front morose pour la confusion des imbéciles.
Ils ont suffi, néanmoins, pour déterminer une ressemblance extraordinaire que la plus audacieuse longévité ne parviendrait pas à démentir, parce qu'ils sont les yeux de son âme, les vrais yeux de sa profonde âme éternellement affamée de pressentiments divins.
Evidemment, lorsqu'il exécuta cette exorbitante effigie, son instinct de séquestré au milieu des gouffres, l'avertissait déjà de son exécrable destin
Le portrait auquel il est fait ici allusion a été reproduit pour servir de frontispice kje m'accuse, (2^ édit.), 1900.
Une nouvelle édition des Histoires désobligeantes , vient de paraître chez l'éditeur Crès, augmentée d'une très curieuse préface de l'auteur.
Ici on assassine les 6raods Gommes. Avec un portrait et un autographe d'Ernest Helîo. Paris, édition du Mercure de France, 1895. Il a été tiré 243 exemplaires sur papier teinté et 9 sur Japon impérial.
Cette plaquette a été en outre illustrée de trois vignettes de Léon Bloy, dont une très curieuse imprimée en or au verso de la couverture noire.
Elle comprend trente-deux pages seulement, consacrées à Ernest Hello.
Léon Bloy y rectifia ce qu'une précédente biographie de l'auteur de V Homme avait de trop systématiquement élogieux pour Madame Hello.
Ernest Hello, artiste visionnaire qu'on a pris trop souvent pour un philosophe, se trouvait mal à l'aise en face des réalités bourgeoises et des conceptions utilitaires. Il en résulta pour lui, au moins pendant les dernières années de sa vie, une sorte de trouble que Madame Hello ne pouvait guère s'expliquer et dont un artiste tel que Léon Bloy devait rapidement deviner la véritable cause.
Les deux hommes s'étaient jugés l'un et l'autre et leurs deux critiques méritent d'être conservées :
« Nous disparaîtrons tous, disait Hello, Bloy seul restera! »
« Hello, disait Bloy, c'est un homme de génie avec des éclairs de platitude ! »
Ici on assassine les Grands Hommes, a été réimprimé dans Belluaires et Porchers, avec le portrait d'Ernest Hello, déjà publié dans la petite brochure du Mercure.
Li Feiniie PaoTre, épisode contemporain. Paris, Mercure de France, 1897. Un volume in-18 comprenant un feuillet blanc, un pour la liste des ouvrages du même auteur, un pour le titre, un pour le faux-titre avec, au verso : Il a été tiré cinq exemplaires sur Japon et quinze sur Hollande — 393 pages pour la préface et le texte — un feuillet pour la table et deux feuillets blancs.
Epigraphe : Pro dcfunctis fratribus, propinquis et benefactoribus.
L'œuvre de Léon Bloy comprend deux romans : Le Désespéré et La Femme Pauvre. La première partie de l'existence de l'auteur est racontée dans Le Désespéré et la seconde dans La Femme Pauvre.
Ces scènes très douloureuses et très réelles ne font pas de ces romans des confessions. L'auteur a pu confectionner quelques-uns de ses héros en utilisant certaines personnalités ou certains événements, il en a créé d'autres d'une manière complète; dans les deux cas il a usé de son droit d'inventeur qui consiste à prendre ses matériaux où il lui plait et à les arranger comme il lui plaît.
Je ne serai pas embarrassé pour trouver des citations dans ce livre où Léon Bloy a mis tant de choses, si diversement belles.
Voici d'abord à propos de l'Art de l'Enluminure :
On oublie toujours que le Moyen-Age a duré mille ans. De Clovis et d'Anastase jusqu'au Christophore, en passant par Jeanne d'Arc et le dernier Constantin, la mesure est pleine. Mille ans! N'est-ce pas inintelligible?
Quand on nous dit que le soleil est quatorze cent mille fois plus gros que la terre et qu'un gouffre de trente-huit
millions de lieues nous en sépare, ces chiffres nous paraissent absolument dénués de sens. Même observation pour la durée dételle ou telle période historique. L'homme est si surnaturel que ce qu'il réalise le moins, ce sont les notions de temps et d'espace.
Dix siècles! cent soixante papes, six cents rois ou empereurs, sans compter les princes barbares, trente ou quarante dynasties et à peu près autant de révolutions qu'il y eut de batailles! Allez donc vous y reconnaître, fussiez-vous archange !
Massacres, dévastations, villes en feu, villes en prière, populations suspendues à la frange de la robe des thaumaturges, carillons et tocsins, pestes et famines, interdits et tremblements, cyclones d'enthousiasme et trombes d'épouvante; pas de halte, même sous les pieds des trônes, nul refuge certain, même dans la Maison de Dieu! Les Saints, il est vrai, poussent dans les ruines et font ce qu'ils peuvent pour que ces jours soient abrégés, mais ce sont des jours de vingt-cinq ans, hélas ! et il
n'en faut pas moins de quarante
. . . tant de souffrances furent endurées pour que vint un jour la merveilleuse passiflore du Moyen-Age qui s'est appelée Jeanne d'Arc, après laquelle, vraiment, le Moyen-Age pouvait bien mourir.
Il râla cependant jusqu'au Christophore qui devait le porter en terre et, seulement alors, l'abjecte modernité eut la permission d'apparaitre. Mais la prise de Constantinople est la graude ligne de démarcation.
Le Moyen-Age sans Constantinople parut aussitôt comme un arbre immense dont on aurait tranché les racines. Pensez que c'était le Reliquaire du monde, l'œcuménique Châsse d'or et que les ossements dispersés de ses vieux martyrs où l'Esprit-Saint s'était reposé parmi tant d'ingrates générations, ont pu couvrir toutes les villes de l'Occident d'une lumineuse poussière !
Elle avait beau être schismatique et très perfide, polluée d'ignominies, ruisselante d'yeux crevés et de sang
pourri, elle avait beau faire horreur aux Papes et aux chevaliers, c'était, quand même, la porte de Jérusalem où les bons pécheurs avaient tous l'espoir de mourir
d'amour
Dites-vous.... que les somptueuses
applications d'or qui font la gloire des missels du très vieux temps ne sont pas moins que le reflet de l'inimaginable Byzance dans le crépuscule de ces monastères de l'Irlande ou de la Gothie, autour desquels les loups affamés accompagnaient de leurs hurlements le chant des moines implorant Dien pour les pèlerins du Saint Tombeau
L'Art de l'Enluminure fut une diffusion photogénique de Byzance à travers l'âme rêveuse et mélancolique des Occidentaux, le miroir à contre-jour et miraculeusement adouci par une enfantine foi, de ses mosaïques, de ses pierreries, de ses palais, de ses dômes peints, de sa Corne d'or, de sa Propontide et de son ciel. Il fut par excellence l'Art du Moyen-Age et devait nécessairement
finir avec lui
Pages 175 à 179.
Voici un autre fragment très différent de celui qui précède; je l'emprunte à la deuxième partie de la Femme Pauvre, ch. XXIV; il pourrait s'intituler le « cimetière. »
Le Paradis perdu c'est le cimetière, et l'unique moyen de le récupérer, c'est de mourir
On n'avait jamais vu et on ne reverra jamais un Pèlerin aussi formidable.
Depuis son enfance, il cherchait le Paradis terrestre, l'Eden perdu, ce Jardin de Volupté — par qui la femme est symbolisée si profondément, — où le Seigneur Dieu coUoqua son Type quand II l'eut formé de la boue.
Ce pèlerin avait été rencontré, sur toutes les routes connues et sur toutes les routes inconnues, par les hommes ou par les serpents, qui s'étaient écartés de lui, car les psaumes lui sortaient par tous les pores et il était fait comme un prodige.
Toute sa personne ressemblait à un vieux cantique d'impatience et avait dû être conçue, naguère, en d'irrévélables soupirs.
Le soleil le mécontentait. Intérieurement ébloui de son espoir, les cataractes lumineuses du Cancer ou du Capricorne, lui paraissaient venir d'une triste lampe en agonie oubliée dans des catacom.tes pleines de captifs.
Seul d'entre tous les hommes, il se souvenait de la fournaise de magnificences d'où leur espèce fut exilée, pour que commençassent les Douleurs et que commençassent les Temps.
Ne fallait-il pas qu'il se trouvât quelque part, ce brasier de Béatitude que le déluge ne put éteindre, puisque le Chérubin était toujours là pour débrider la cavalerie des Torrents !
Il suffisait assurément de bien chercher, car le temps n'a pas la permission de détruire ce qui ne lui appartient pas.
Et le Pèlerin cheminait dans les extases, en songeant que ce Jardin avait été le domaine de ceux qui ne devaient pas mourir, et que les neuf cent trente ans du Père des pères, n'ayant pu raisonnablement commencer qu'à l'instant même où il devenait un mortel, la durée de son séjour dans le Paradis était absolument inexprimable en chiffres humains — osâ-t-on supposer des millions d'années de ravissement, selon les manières de compter qui
sont en usage parmi les enfants des morts !
Ce pèlerin cherche ainsi toute sa vie
Sa Foi est si grande que les
montagnes se dérangent pour le laisser passer et son Amour est si fort que, pendant la nuit, on le prendrait
pour cette colonne de feu qui marchait en avant du Peuple Hébreu
plus il devient vieux, plus il se réjouit, car il sait qu'il ne peut mourir sans avoir trouvé ce qu'il cherche. Mais voici que le moment approche sans doute. Il a tellement fouillé le globe qu'il n'y a plus un seul coin, fût-ce le plus infime et le plus horrible, que son Espérance n'ait visité. . . Jugeant alors qu'il est arrivé, il s'arrête pour la première fois, et meurt d'amour dans un cimetière de lépreux, au milieu duquel est l'Arbre de Vie et où se promène, au milieu des tombes, l'Esprit du Seigneur
De même que dans Le Désespéré, l'auteur nous présente quelques types de la littérature contemporaine. La discussion qui s'engage (pages 208 et suivantes), entre Bohémond de l'Isle de France (Villiers de l'Isle-Adam) et Marchenoir (Léon Bloy), est une des pages les plus fortes du roman.
Deux histoires désobligeantes : L'Appel du Gouffre et VAmi des Bêtes, sont des extraits de la Femme Pauvre. Dans la deuxième partie, je signalerai seulement La belle heure des noces, ch. VI et l'Instruction aux propriétaires, ch. XXIII.
Enfin, il est un passage qu'il est impossible de ne pas citer, c'est celui où Léon Bloy analyse son propre style, véritable curiosité littéraire où il a reproduit, en quinze lignes, les phases les plus diverses de sa forme habituelle :
La violente couleur de l'écrivain, sa
barbarie cauteleuse et alambiquée, l'insistance giratoire, l'enroulement têtu de certaines images cruelles revenant avec obstination sur elles-mêmes comme les convolvula-
cées, l'audace inouïe de cette forme, nombreuse autant qu'une horde et si rapide, quoique pesamment armée; le tumulte sage de ce vocabulaire panaché de flammes et de cendres ainsi que le Vésuve aux derniers jours de Pompéï, balafré d'or, inscrusté, crénelé, denticulé de gemmes antiques, à la façon d'une châsse de martyr; mais surtout l'élargissement prodigieux qu'un pareil style conférait soudain à la moins ambitieuse des thèses, au postulat le plus infime et le plus acclimaté — tout cela parut un miroir magique ou bientôt, etc.
(La Femme Pauvre, page 174, chap. XXIV.)
Le Mendiant ingrat. Journal de l'auteur, 1892-1895, Bruxelles, Deman, 1898. Un volume grand in-8, comprenant un feuillet pour la liste des ouvrages du même auteur, deux feuillets pour la table et un feuillet blanc, 447 pages pour le texte, le titre, le faux-titre, la dédicace et une liste des noms d'auteurs contenus dans le livre. Au verso du faux-titre, on lit : Il a été tiré dix exemplaires sur Japon et trente exemplaires sur Hollande et la signature de l'auteur.
Epigraphe : Les plus beaux noms portés par les hommes furent les noms donnés par leurs ennemis.
(Barbey d'Aurevilly.)
Léon Bloy est tout entier dans ce terrible journal, peut-être le plus curieux qui ait jamais été publié.
On pourrait en extraire des documents très divers, une correspondance volumineuse et les lettres de l'auteur formeraient à elles seules un autre livre d'une lecture infiniment profitable, surtout à des jeunes gens qui y apprendraient ce que c'est que le véritable optimisme.
L'analogie entre les actes et les paroles est si forte chez un tel homme, qu'elle donne à tous les chapitres si différents de son livre une admirable cohésion.
Les quelques citations qui suivent sont insuffisantes pour rendre ce que vaut le journal tout entier.
Voici d'abord la préface :
Malheur à celui qui n'a pas mendié !
Il n'y a rien de plus grand que de mendier.
Dieu mendie. Les anges mendient.
pLEON BLOY. 53
Les Rois, les Prophètes et les Saints mendient.
Les Morts mendient.
Tout ce qui est dans la gloire et dans la lumière mendie.
Pourquoi voudrait-on que je ne m'honorasse pas d'avoir été un mendiant et, surtout un Mendiant ingrat?
La première et la plus terrible partie de ma vie a été racontée dans Le Désespéré. Voici les quatre dernières années qui pourront paraître assez noires. J'ai cru bien faire de publier quelques-unes des réflexions que me suggéra quotidiennement mon supplice.
Au seul point de vue de l'histoire des Lettres françaises, il n'est pas inutile qu'on sache de quelle manière la génération des vaincus de 1870 a pu traiter un écrivain fier qui ne voulait pas se prostituer.
Léon BLOY.
Voici maintenant la conclusion :
C'est assez, je n'en peux plus. Allons! mangez, chiens. Voilà les entrailles d'un homme
Il faut qu'il tombe, le misérable!
Rien ne le sauverait, car Dieu lui-même veut qu'il tombe. Vainement, il a essayé de se cramponner aux cieux. Les frissonnantes étoiles se sont reculées. Vainement, il a appelé les Anges et les Saints, et les Chefs des Anges, et les Chefs des Saints.
Vainement, il a supplié la Vierge douloureuse. Les quatre fleuves du Paradis sont remontés vers leurs sources, pour ne pas entendre sa clameur.
Ah ! tu as voulu dire quelque chose, toi ! Tu as pris au sérieux les Paroles et les Promesses, et tu as bafoué les hommes, oubliant qu'ils sont, eux-mêmes, devenus des Dieux! Tu as cherché la Force, la Justice, la Splendeur! Tu as cherché l'Amour!
Eh bien ! voici le gouffre, voici ton gouffre. Il se nomme le Silence
Il est tombé, le blasphémateur de la
Racaille, à jamais, sans doute. On ose le croire. Qui sait pourtant! Les profondeurs ont, quelquefois, d'étranges surprises.
Qui sait vraiment, parmi la Racaille, la satisfaite et ribotante Racaille, si ce pauvre ne reparaîtra pas, quelque jour, à la surface des ténèbres, tenant à la main une magnifique fleur mystérieuse, la fleur du Silence, la fleur du Gouffre?
On a vu plus haut, Les Vendanges, dont le premier fascicule seul parut.
Le second. Le Cortège de la Fiancée, resta inédit jusqu'à la publication du Mendiant, qui le contient in-extenso. En voici quelques fragments :
— Tu nous fais crever de désir et de désespoir, ô Jardin de la Volupté, que soutiennent toutes les colonnes
sociales
Des êtres faits à l'image du Dieu
qui souffre et dont les âmes eussent pu être comme des torrents vers un Pacifique de lumière ont perdu, à cause de toi. Idole imbécile, cette ressemblance d'origine qui les configurait à la Raison éternelle.
Roulant dix mille marches, ils sont devenus plus bêtes que toi pour t'accompagner sur leurs quatre pieds, jusqu'à cette eau noire — là-bas, sous cette guenille de la lune.
Ceux-là sont les Vivants, les prétendants vivants de la terre.
Mais tu es toute pleine de morts.
Qui les comptera depuis tant de siècles?
N'es-tu pas, dès toujours, le lieu commun de la plus banale misère des enfants des hommes?
Tondeuse du faible Samson, Exterminatrice des innocents, Prophétesse des tourmenteurs ;
Vierge putride, vierge inclémente, vierge infidèle;
Miroir d'injustice et trône de folie;
Vase de matière, vase de honte, vase de blasphème;
Tubéreuse des asphyxiés, Tour de la faim.
Donjon des pleurs et des grincements;
O notre Dame de Recouvrance
pour tous ceux qui ne seront jamais chrétiens;
Regina Tenebrarum et locorum Tristitiœ;
C'est toi qui promènes invisiblement par toute la terre, la Tête coupée du Précurseur, dont te paya l'érotomanie du vieux tétrarque !
On te nomme exactement la Jeune fille du monde . .
Le Mendiant ingrat est tout rempli de réflexions suggérées à propos de tout et à propos de rien, tantôt graves et tantôt amères, quelquefois joyeuses et ironiques qui sont un des principaux attraits de ce journal ; j'en citerai quelques-unes :
« Je prie comme un voleur demande l'aumône à la porte d'une ferme qu'il veut incendier. »
«Dans l'Absolu : L'Idolâtrie c'est de préférer les choses visibles aux choses invisibles. Cas des protestants qui accusent précisément les catholiques d'être des idolâtres.»
« La Foi, c'est la connaissance de notre limite. »
Et madame Bloy a été souvent, dans ce livre, la collaboratrice de son mari. Ex. :
« Jeanne me dit : La nature humaine est telle qu'on ne peut pas ne pas craindre la mort. Mais quand ce moment redoutable sera passé, on se dira : Combien c'était simple! et comment avons-nous pu ne pas voir combien c'était simple? »
Le fils de LoaiS XV!. Paris, Mercure de France, 1900. Un volume in-12 de 239 pages, sans compter la table. En frontispice un portrait de Louis XVII, reproduction à la grandeur de l'original imprimé sur soie (collection Otto Friedrichs). Il a été tiré trois exemplaires sur Japon, trois sur Chine et vingt sur Hollande.
Epigraphe : Liber scriptus erat intiis et foris. Et scriptœ erant in eo lamentationes et carmen, et vœ. (Ezéchiel, II, 9.)
De tous les livres publiés sur Louis XVII (la liste en serait longue), deux surtout peuvent être considérés comme dignes d'une attention particulière, ce sont : Un crime politique, par Otto Friedrichs, et le dernier roi légitime de France, par Henri Provins.
Le Crime politique parut en 1884, chez Tilmont, à Bruxelles, et est, aujourd'hui, complètement épuisé en librairie. Son auteur, Otto Friedrichs, est un chercheur qui a su réunir sur la question, les documents les plus précieux à l'aide desquels il a composé son livre.
En 1889, la revue : La Plume, publia un numéro spécial intitulé : La Question Louis XVIL Otto Friedrichs fut désigné pour en diriger la publication et en fit, avec le concours d'auteurs dévoués à la cause, un numéro très curieux et pouvant devenir une pièce rare pour les bibliophiles.
Le dernier Roi légitime de France, est plus important encore. « Otto Friedrichs, a dit Léon Bloy, est un critique d'histoire au service d'une cause historique ; Henri Provins est le Tite-Live de la Survivance, l'historien pur. »
M. Henri Provins reprend l'histoire de l'Europe et de la France, depuis l'emprisonnement de la famille au Temple et établit la concordance de l'histoire officielle avec les faits relatifs à l'existence de Louis XVII.
Cette œuvre remarquable comprend deux forts volumes in-18, parus en 1889, à la librairie Ollendorff,
Le Fils de Louis XVI est exactement aux livres ci-dessus mentionnés ce que le Révélateur du Globe est à l'histoire de Christophe Colomb, du comte de Lorgues. C'est donc encore une fois un ouvrage d'exégèse absolument digne des précédents à moins qu'il ne faille le mettre plus haut encore.
Le chapitre I, intitulé Le Roi fantôme, est une des plus belles choses de Léon Bloy.
« Tu ne seras pas roi, » avait dit à
l'enfant des rois, la Sorcière de 92, penchée sur son effroyable bouillon de sang. « Tu ne seras pas roi, » avait dit à son tour l'incrément terrible de cette Circé, le Napoléon du tonnerre que le Souverain Pontife était venu sacrer à Notre-Dame, ainsi qu'un vrai roi, et qui fut alors la plus prophétique image de Celui qui doit tout dompter à la fin des fins. « Tu ne seras pas roi, » répétèrent les bouches de tous les esclaves qui grelottaient sur les trônes de l'Occident.
Ah ! on ne savait guère ce qu'on voulait, mais on savait très certainement ce qu'on ne voulait pas. A quelque prix que ce fût, on ne voulait pas de ce prince, parce qu'il était le prince des Lys, et toutes les canailles furent bonnes pour le supplanter. N'importe quoi lui fut préféré. Il y eut une rage universelle, un démoniaque besoin de faire avorter la Providence, d'effacer par tous les moyens, le mystérieux et profond espoir des hommes, accoutumés depuis tant de générations à chercher l'Image de Notre
Seigneur Jésus-Christ dans les yeux bleus de la Monarchie française
« Tu ne seras pas roi, »
avait-on crié de partout. Or, voici le prodige qui ne s'était jamais vu et dont l'analogue est introuvable: Louis XVII, universellement rejeté, régna néanmoins cinquante ans, de 1795, année de sa prétendue mort, à 1845. Il régna « démonétisé, » invisible et tout-puissant, par l'impossibilité même de prouver qu'il n'existait pas. Avec le despotisme sans contrepoids des forces occultes, il régna dans la volonté perverse de tous ceux qui, ayant pris sa place, et craignant toujours de le voir surgir, essayèrent par regorgement ou le prestige, de raturer jusqu'à sa mémoire. Et il arriva, pour confondre la pensée, que le plus innocent des princes n'eut d'autres fanfares que les rugissements et les sanglots.
De même qu'on lui avait substitué un enfant mort pour qu'il s'évadât du Temple, de même on tenta de lui substituer toute la France morte pour l'exclure à jamais de son Héritage et de son Nom, pour qu'il fût oublié dans les ténèbres extérieures où on pleure en grinçant des dents, pour qu'on pût dire une bonne fois : Le fils des Rois Très Chrétiens est si défunt que voilà son cadavre sans sépulture, son cadavre trop grand pour être caché sous la terre et qu'il faut abandonner aux enfants des chiens. Or, Dieu sait si les dévorants accoururent, gueules béantes, gueules pourries, gueules de carnage et de pestilence!
C'est à faire
chavirer l'imagination de se dire qu'il y eut un homme sans pain, sans toit, sans parenté, sans nom, sans patrie, un individu quelconque perdu dans le fond des foules, que le dernier des goujats pouvait insulter et qui était cependant, le Roi de France !
Monsieur Paul Adam, dans une de ses chroniques du Journal, a fait de ce livre un bel éloge accompagné d'une
citation, et c'est à peu près tout ce qui a été dit sur le Fils de Louis XVI (1).
Pourquoi n'en a-t-on pas parlé davantage?
Léon Bloy va nous en donner l'explication dans les raisons mêmes qui l'ont déterminé à écrire ce plaidoyer qu'il a beaucoup hésité à publier.
J'ai parlé de Louis XVII, bien ou mal, comme j'ai pu le faire, pour me séparer une fois de plus des imbéciles, des lâches, des domestiques; pour accomplir en une façon spirituelle le précepte évangélique de visiter les captifs et de recueillir ceux qui ont besoin d'hospitalité ; enfin pour délivrer ma conscience qui me fatiguait de ses cris et ne pas mourir comme les canailles sans langue ni cœur qui se sont tues, même au moment de paraître
devant Dieu
Ecartant toute autre pensée que celle
des souffrances de cet homme qu'il avait plu à Dieu de piler dans un mortier en expiation des crimes de sa Race, j'ai posé devant mon âme les petits cercueils de mes enfants morts de ma misère et j'ai songé à mon exil, à moi, à mon abandon, à la haine diabolique dont les contemporains rétribuent, en ma personne, depuis tant d'années, le seul écrivain qui ose dire quelque chose.... Alors, je me suis trouvé au diapason.
(1) Il faut citer aussi un très remarquable article de M. Demolins paru dans une petite revue d'Aix-en-Provence « Pays de France », n° 24, déc. 1900. L'arttcle est intitulé : La Souveraineté.
Je m'accDse. Un vol. in-12, Paris, édition de la Maison d'Art, 1900, 177 pages.
Il a été tiré dix exemplaires sur papier des manufactures impériales du Japon numérotés de 1 à 10 et vingt sur papier de Hollande numérotés de 11 à 30. Vignettes et culs-de-lampe de Léon Bloy.
La deuxième édition contient en outre un curieux portrait de Léon Bloy à dix-huit ans, reproduction d'une peinture de Léon Bloy. On lit au bas du portrait : « Promesses d'un beau visage. Nov. 1863. »
Je m'accuse très humblement et
très douloureusement d'avoir, en 1889, le 21 janvier, publié au Gil-Blas, un article sot où je prostituais le nom d' « Antée » à Emile Zola, supposant une grandeur — matérielle seulement il est vrai — à cet avorton.
C'était trop, mille fois, je le confesse et mon repentir est sincère.
Sans doute, l'ignominie excessive des dernières œuvres n'avait pas encore éclaté. Mais n'était-ce pas assez des antérieures ordures.
Pour tout dire, je suis d'autant moins excusable que je ménageais ainsi, pour la première et dernière fois, une situation fort précaire au journal immonde qui m'employait.
Que cela soit dit enfin pour que les confrères excellents, qui passent leur vie sur le trottoir, sachent à quel point je suis leur semblable
Ce pamphlet, car cette fois c'est un pamphlet, a été accueilli avec l'injustice convenable, étant données la précision de l'attaque et la réputation de l'écrivain visé.
On a appelé cela une déjection boueuse^ un lot (Timmondices; en général on a trouvé qu'il y avait là-dedans trop de haine.
Emile Zola publia naguère un livre intitulé : Mes Haines.
Il y était dit au premier chapitre : La haine est sainte ! Elle est l'indignation des cœurs forts et puissants, le dédain militant de ceux quefâcfient la médiocrité et la sottise.... Mais les chapitres suivants ne confirmaient nullement cette assertion ; le plus haineux était dirigé contre Barbey d'Aurevilly, et le grand catholique y était surtout traité comme un malade.... en proie à une fièvre nerveuse terrible.
Je m'accuse, est tout l'opposé du livre de Zola.
L'auteur ne vise point ici des écrivains dont les lettres françaises peuvent s'enorgueillir; il s'attaque simplement à Emile Zola, mais sa haine, véritable indignation d'un cœur fort et puissant, se manifeste comme celle de tous ceux qui ont guerroyé pour une cause ou pour une idée avec toute l'énergie et la force dont ils étaient capables.
C'est la haine de tous les héros et c'est la manifestation la plus particulière et la plus évidente de l'amour.... Amour du Beau, amour de la Justice et de la Vérité.... Amour de son prochain
« Oui, c'est vrai, a dit ailleurs Léon Bloy, je suis plein de haine depuis mon enfance et nul n'a aimé les autres hommes plus naïvement que je n'ai fait. *
Exégèse des lieux commaos. Un volume in-12, Paris,
Mercure de France, 1902. Comprenant un feuillet 304 pages pour le îaux-titre, le titre, la dédicace, le texte, la table, achevé d'imprimé plus un feuillet blanc. Trois exemplaires sur Japon et douze sur Hollande.
Epigraphe : Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés.
Très certainement le plus original des livres de Léon Bloy, le plus fermé aussi et le plus incompris.
L'auteur y est tour à tour terrible et doux, férocement ironique ou joyeusement méprisant. Les moyens les plus divers lui sont bons pour traduire sa pensée. Tantôt on lit un conte, tantôt une prophétie. Quelques lignes suffisent pour expliquer un lieu commun, ses conséquences et son emploi, alors que l'exégèse du précédent aura nécessité un récit long et détaillé.
Léon Bloy pleure, rit, se fâche ou se contente de hausser les épaules. Il traduit ces différentes attitudes avec une incroyable vérité d'expression. Inutile d'ajouter que quelle que soit la manière, le chapitre est le plus souvent un chef-d'œuvre.
Puisque le livre m'est dédié, je choisirai deux de ceux que je préfère comme citation :