LA SCIENCE
Et voici le labarum des imbéciles. La Science! Avant le XX^ siècle, la médecine pour ne parler que de cette gueuse, n'avait aucun besoin de la science et daignait à peine s'en recommander. Depuis fort longtemps elle croupissait dans les déjections de ses malades. Maintenant elle piaffe dans sa propre ordure.
La putréfaction se plaignait de n'avoir pas son prophète. Alors Pasteur est venu. Pasteur au nom doux et mélibéen et le JVIicrobe, en retard de soixante siècles sur la création, est enfin sorti du néant.
La recherche de la petite bête remplace l'ancien esprit des Croisades. On ne connaît plus que la science. On ne veut plus rien savoir, sinon la science et chaque matassin revendique son animalcule. Tous les sérums, toutes les pestes liquides, tous les écoulements des morts, tout ce qui se passait naguère au fond des sépulcres est aujourd'hui restitué à la lumière, préconisé, mobilisé, injecté, avalé. La rage, la tuberculose et le choléra, sont devenus des apéritifs ou des pousse-cafés. Le moujick de la bande vient de découvrir même un jus contre la vieillesse. Il ne tient qu'aux parents d'avantager leurs enfants de quarante ferments d'infection, dès le berceau et de faire de
leurs corps des vases de purulence. Ils sont à l'Institut Pasteur tout un lot de citoyens utiles exclusivement voués à la recherche des moyens de pourrir.
— Oui, monsieur, on les loge pour ça! me disait, il y a quinze jours à peine, l'interne de la place de la Concorde, et l'illustre empoisonneur Jenner à qui l'Europe contemporaine est redevable de sa vacherie, ne trouverait plus de Htière pour lui-même dans cette maison!....
Ce qui fut autrefois la cinquième d'entre les sept pointes de flammes de la coiffure impériale du vagabond, la divine SCIENCE est devenue quelque chose de si bas que le Bourgeois y pense atteindre. Faut-il que cette Valeur soit dépréciée pour qu'un imbécile tel que Zola, par exemple, ait l'audace de la tripoter sous les yeux d'un peuple si déchu que nul ne songe à cracher au visage de l'affronteur !
Ah ! que celui-là représente bien cette relavure de l'espèce humaine, cette gringuenaude des siècles qui se nomme le Bourgeois contemporain, et qu'il doit lui aller au cœur, lorsqu'à tout propos, il invoque ce qu'il ose appeler la Science dans les pages souillées et indéchiffrables de ses romans vomitifs! La science pour aller vite, la science pour jouir, la science pour tuer! La science avilie jusqu'à paître les propriétaires, jusqu'à nettoyer le chenil des brutes féroces dont le Pauvre est épouvanté !
Je signale aux bibliophiles l'étonnante table de ce volume; elle ne comprend pas moins de cent quatre-vingttrois numéros et le bourgeois peut y contempler ses chères formules débarrassées d'une exégèse dont il abandonne la lecture à de moins sérieux que lui.
Les derflières coîonaes de l'Eglise. Un vol. in-l2. Paris, Mercure de France, 1903, Comprenant un feuillet lim., 222 pages pour le faux-titre, le titre, la dédicace, le texte, la table, plus un feuillet blanc. 11 a été tiré 12 exemplaires sur papier de Hollande.
Les Colonnes, ce sont François Coppée, le père Didon, J.-K. Huysmans, Paul Bourget et quelques autres, c'està-dire les écrivains peu artistes, convertis ou non, que les catholiques modernes ont choisis pour soutenir l'édifice en apparence ébranlé de l'Eglise de Jésus-Christ.
Cela forme une belle réunion de médiocrités et donne à Léon Bloy l'occasion d'un coup de balai vigoureux.
Une sorte d'invocation : « Le mendiant prie au seuil de l'Eglise, » termine le livre ; j'en extrais ces lignes :
« ...Je crie donc vers vous. Seigneur! Est-il croyable que vous habitiez encore une demeure que ces misérables disent la vôtre et qu'ils prétendent soutenir comme des piliers inébranlables? Donnez-moi la force d'un Samson pour jeter une fois par terre cette caverne de voleurs et d'imbéciles plus impitoyables que des assassins.
Alors, ô Saint-Sacrement, vous irez par les chemins et parles champs, porté dans les cœurs brûlants et pantelants de quelques lapidés, qui seront vos pauvres et à qui vous déléguerez votre pouvoir. Et comme l'heure est proche où le Paraclet doit enfin venir, jamais on n'aura rien vu d'aussi beau ! »
Mon Journal, pour faire suite au Mendiant ingrat, 1896-1900. — Dix-sept mois en Danemark. Un vol. \n-\2, Mercure de France, 1904. Comprenant un feuillet lim., 10 pages I à XI pour le faux-titre, le titre, la préface, 383 pages pour la note préliminaire, le texte, l'index des noms cités et la table, plus un feuillet. Trois exemplaires sur Japon et dix-sept sur Hollande.
Le titre devait être « Dix-sept mois en Danemark. » Celui de Mon journal n'est pas bon puisqu'il peut désigner le journal entier de l'auteur depuis le Mendiant ingrat jusqu'au Vieux de la Montagne inclusivement.
Au Directeur du Spectateur Catholique :
13 mars 1897.
Monsieur, puisque je suis à vos yeux un « penseur européen, »et que vous m'accablez de l'honneur d'une consultation, voici, en aussi peu de mots que possible, ma réponse à vos trois questions.
I. Les nations chrétiennes sont-elles solidaires les unes des autres ?
— Assurément et incontestablement. Elles sont solidaires du même crétinisme, du même goujatisme, de la même lâcheté, de la même férocité, de la même avarice, de la même bicyclette et de la même ignominie.
II. Les intérêts de la civilisation chrétienne peuventils être sacrifiés au souci de maintenir la paix à tout prix?
— La question ainsi posée est absolument inintelligible. Mais, peu importe. Je suis, avant tout, pour la barbarie chrétienne.
m. Y a-t-il deux morales, une morale de l'individu et une morale de VEtat?
— II n'y en a plus aucune.
Agréez, etc....
Fragment d'une lettre à Johannès Jôrgensen, l'excellent poète catholique de Copenhague.
Cette lettre, traduite en danois, a été publiée dans le Tilskueren, importante revue littéraire de Copenhague, en mars 1900.
Kolding, 1899.
Vous ai-je dit que la sœur Anne-Catherine Emmerich, la Voyante stigmatisée de Dulmen est, à mes yeux, le plus grand de tous les poètes, sans exception? Tellement grand et tellement poète que lorsque je pense à elle, tout s'efîace.
Quel souvenir que celui de ma première lecture de sa Douloureuse Passion! C'était un ou deux ans avant l'atroce guerre franco-allemande. J'étais très jeune et déjà si pauvre, que même les murailles du sous-sol fétide que j'habitais avaient l'air de se reculer de moi. Le précédent locataire avait pris la fuite, vaincu par les araignées, les scolopendres et la vermine. L'humidité était telle que des champignons, malheureusement incomestibles, poussaient sur mes dictionnaires.
Meublé d'un lit de fer qui eût épouvanté un vagabond, d'une table de cuisine qui pouvait avoir eu quelque équilibre sous la Terreur et d'un vieux pupitre privé de pieds que je conserve pieusement encore, mon gîte paraissait immense tant il y avait de coins hostiles où ne pénétrait jamais la lumière.
Ce fut là qu'étant malade, un jour de carême, je lus pour la première fois, ce livre extraordinaire. Je n'avais pas beaucoup plus de vingt ans et je ne me rappelle plus
rien, sinon qu'il y eut un torrent de délices, une pluie de larmes. Je me vis extrêmement à ma place dans la poussière et dans l'ordure, et je sentis passer sur moi la Beauté divine!
Le séjour en Danemark reste l'épisode principal du volume. Continuation de ces notes au jour le jour qui ont valu à Léon Bloy un assez grand nombre de lecteurs — pas assez grand hélas! — pour procurer à l'auteur un succès de librairie.
Léon Bloy parle du Danemark en chrétien. Effroi très particulier en présence de cette population pour laquelle la science est tout et qui ne peut, par conséquent, ni penser, ni prier, ni pleurer ni rire, ni manger ni boire.
« Les vacances sont finies et les cours recommencent. La vie mécanique reprend. Une moitié de ce royaume donnera des leçons, l'autre en recevra. Ainsi chaque jour, jusqu'à ce qu'on crève. Et cela est inutile, à jamais inutile, éternellement inutile. Pas une seule fois, fût-ce par erreur, ne se glissera une idée, une lueur de raison, capable d'éclairer, une seconde, cet enseignement automatique. On apprendra des langues étrangères, on saura par cœur des manuels ou des catalogues, mais les imbéciles resteront imbéciles pour toute la durée des siècles et les talents, s'il y en a, demeureront enfouis sous cette science de mort. »
Et Léon Bloy sait bien que telle est l'existence qu'on nous prépare en France, pour l'année prochaine.
Qeatre ans de captivité à CociioHS=sar=Naroe. Pour faire suite au Mendiant ingrat et à Mon Journal, 1900- 1904. Un vol. in-12, Mercure de France, 1905. Comprenant un feuillet, le faux-titre, le titre, 484 pages pour le texte et la table et l'index des noms cités. Il a été tiré trois exemplaires sur Japon impérial numérotés de 1 à 3 et vingt-et-un sur Hollande numérotés de 4 à 24. En frontispice il y a une photographie du buste de Léon Bloy, par Frédéric Brou — œuvre remarquable et d'une ressemblance étonnante — intitulée « Léon Bloy sur le pavé. »
Ce buste en bronze a été exposé au Salon de 1905, scellé réellement sur un vieux pavé. Il est aujourd'hui la propriété de Léon Bloy.
Qu'est-ce que Cochons-sur-Mame?
Un libraire-éditeur du diocèse de Meaux, enthousiaste de Léon Bloy, et parfaitement au courant des vilenies de ses compatriotes, se chargea de l'apprendre aux populations !
Il fit imprimer une affiche dont voici le texte et cette affiche, tirée à un grand nombre d'exemplaires, fut placardée sur tous les murs disponibles de la région :
Vient de paraître :
Quatre Ans de captivité à Cochons-sur-Marne
par Léon Bloy.
Cochons-sur-Marne, c'est Lagny. — i Un fort volume avec
C'est, dit le grand pamphlétaire, l'un des | lll°^^^^^^^ ^* '*^"*
grouillements bourgeois les plus bêtes, • „ h m
les plus répugnants, les plus hostiles que \ j^^^ ^^JJJ^ ubraire,
j'aie connus en France et à l'Etranger. '■ à Lagny.
En même temps une Prière d'insérer était distribuée de tous côtés. En voici les termes :
Léon Bloy, disait Barbey d'Aurevilly, est une gargouille de cathédrale qui vomit Veau du ciel sur les bons et sur les méchants. Précision admirable, si on veut. Mais Barbey d'Aurevilly est mort en 1889, et ce jugement ne suffit plus. Il s'agit bien de gargouille, aujourd'hui ! Le nouveau livre de Léon Bloy, Quatre ans de captivité à Cochons-sur-Marne, donne l'idée d'une trombe de giffles, d'un mascaret de coups de pied au derrière, d'un cyclone d'engueulements désespérés, de cris de douleur, de vociférations incomparables.
C'est surtout une œuvre d'art, le livre exorbitant d'un grand écrivain douloureux et redouté qui ne croit pas à la justice des hommes et qui a l'habitude ancienne de dire tout avec une extraordinaire magnificence.
A la première page de « Quatre ans.... » on lit Douze Filles d'Eugène Grasset, série de douze poèmes en prose qui devaient être publiés avec douze splendides dessins en couleur, du maître Eugène Grasset — un poème et un dessin pour chaque mois. Malheureusement, cette publication n'a pas encore trouvé un éditeur et Léon Bloy publia ici ses poèmes après les avoir publiés dans le Mercure de France (n° de novembre 1903).
Je citerai :