‹ Un vivant et deux mortsChapitre 6 sur 15 · OCTOBRE · texte numérisé non relu

OCTOBRE

Laisse-là ces feuilles, ma fille, je t'en supplie. Ne senstu pas que c'est un décor sublime? Serais-tu de ces sottes qu'on voit toujours le balai ou le râteau à la main et qui ont de l'ordre une idée si basse que leur diligence effacerait jusqu'à la Beauté divine? Est-ce donc pour balayer

et détruire ces feuilles admirables qui épuisent en octobre les deux tiers de la palette que tu as arboré cette magnifique robe de safran?

Personne, je le vois bien, ne t'a jamais enseigné que le platane étant, d'après le Saint Texte, un des arbres mystérieux désignés pour symboliser Marie, il est en même temps celui de tous dont le feuillage retient le plus longtemps et avec le plus d'éclat les adorables couleurs du soleil mourant.

Certes, je connais peu de choses d'une beauté aussi pénétrante que n'importe quelle jonchée de ces feuilles sur une pelouse, et le voisinage des plus beaux chrysanthèmes qui soient au monde n'ajouterait rien à la mélancolique intensité de cette vision.

Encore une fois, laisse donc ces pauvres feuilles.

Laisse-les tomber les unes sur les autres, jusqu'à ce qu'elles fassent une litière d'or au Bœuf de saint Luc. Je viendrai m'asseoir avec bonheur auprès de cette bête aimable, au-dessous de saint François et de saint Denys, celui-ci portant sa tête couleur d'améthyste en ses mains épiscopales, celui-là tout rayonnant des stigmates de Jésus-Christ.

Et si, ayant quitté ton râteau de petite bourgeoise ordonnée, tu consens à t'éloigner dans la simplicité de ton cœur, tu verras peut-être les Anges Gardiens d'octobre à qui fut confiée la douce agonie de la nature.

Ah! qu'on a besoin de ces anges, quand on est des pauvres! C'est le mois du dernier terme avant l'hiver, le plus effrayant des quatre. Voyant les forêts et les plus modestes bois dans leurs éblouissantes robes de brocart, les propriétaires se frottent les mains, en songeant à l'énorme tribulation des âmes. Ils se disent que voici leur gloire, puisque pour les payer il faudra nécessairement que de malheureux hommes s'exténuent, que des mères endurent la faim et que des petits enfants succombent!...

Les petits enfants..., l'or des cieux, la Jérusalem céleste, l'éternelle patrie des membres torturés du Rédemp-

teur.... les propriétaires! Ah! Jésus, Joie des Anges et Père des pauvres, ayez pitié de nous !

C'est dans ce livre qu'il est fait mention de mes premières relations avec Léon Bloy. Je me souviens du soin avec lequel Léon Bloy corrigea les épreuves d'un article bibliographique que j'allais publier dans une petite revue.

Au dernier moment je m'aperçus que malgré toutes nos précautions, une faute énorme subsistait qui allait nécessiter un erratum. J'écrivis à Léon Bloy, une lettre désolée et il me répondit aussitôt par la curieuse et amusante épître que voici :

« Mon cher Martineau,

« Voici une anecdote littéraire qui vous restituera immédiatement la sérénité perdue. Il y a quelque quinze ans, je me trouvais un soir, je ne sais où, en compagnie de Villiers de l'Isle-Adam et de Huysmans que j'avais eu la sottise d'acoquiner l'un à l'autre — gaffe cruelle qui coûta cher au pauvre Villiers... On parlait de la chiourme des lettres et du tourment de la Coquille procuré quotidiennement aux écrivains par l'indifférence ou l'hostilité brutale des typos. — « Cette vexation autrefois me parut amère, nous dit Villiers, mais, depuis, j'ai remarqué combien de fois et avec quels frissons d'extase ! que le mot substitué, quel qu'il fut, se trouvait toujours, en fin de compte, préférable au mien et qu'il y avait là un mystère. Même la coquille pure et simple, c'est-à-dire le mot estropié, me paraît providentielle. Pour ce qui est de l'omission d'une ou plusieurs lignes du texte, quel avertissement de la bonté divine, si notre orgueil savait l'entendre... » Je me rappelle très nettement, mon bon René, que Huysmans ne comprit absolument rien à cette boutade et je pense que vous n'en serez pas surpris. »

Léon BLOY.

BellDaires et Porchers. Un vol. in-12, P.-V. Stock, 1905. Comprenant deux feuillets 41 pages numérotés XLI pour le faux-titre, le titre, la dédicace, l'introduction, 351 pages pour le texte, plus la table et un feuillet, un portrait d'après une photographie. Il a été tiré à part quinze exemplaires sur Japon numérotés et paraphés par l'éditeur.

Ce livre était terminé depuis six ans lorsqu'il fut publié. Il est formé de vingt-cinq articles parus les onze premiers dans Le Chat Noir, et les autres dans diverses revues. A ces articles, l'auteur ajouta une brochure : « Un brelan d'excommuniés, » (Savine, 1889), et une plaquette : « Ici on assassine les grands hommes, » Mercure de France, 1895), plus une introduction qui est un chefd'œuvre de lyrisme.

« Aussi longtemps que subsistera la race douloureuse des enfants d'Adam, il y aura des hommes affamés de Beau et d'Infini, comme on est affamé de pain. Ils seront en petit nombre, c'est bien possible. On les persécutera, c'est infiniment probable. Nomades éplorés du grand Rêve, ils vagueront comme des Caïns sur la face de la terre et seront peut-être forcés de compagnonner avec les fauves pour ne pas rester sans asile. Traqués ainsi que des incendiaires ou des empoisonneurs de fontaines, abhorrés des femmes aux yeux charnels, qui ne verront en eux que la guenille, invectives par les enfants et les chiens, épaves affreuses de la Joie de soixante siècles roulées par le flot de toutes les boues de ce dernier âge, ils agoniseront à la fin — aussi confortablement qu'il leur sera donné de le faire — dans des excavations tellement fétides que les scolopendres et les scarabées de la mort n'oseront pas y visiter leurs cadavres!

Mais, quand même, ils subsisteront pour désespérer leurs bourreaux et comme la nature est indestructible et inviolable, il pourrait très bien arriver qu'un jour — par l'occasion de quelque surprenant baiser du soleil ou l'influence climatériqued'un astre inconnu — une exceptionnelle portée de ces vagabonds, inondant la terre, submergeât à jamais, dans des ondes de ravissement, cette avortonne société de sages fripouilles qui pensaient avoir exterminé l'aristocratie du genre humain. »

Pages choisies. Un vol. in-12, Mercure de France, 1906. Comprenant un feuillet blanc, 419 pages pour le faux-titre, le titre, la dédicace et le texte, plus un feuillet. En frontispice un portrait d'après le tableau de Léon Bonhomme. Il a été tiré cinq exemplaires sur Japon et vingtet-un sur Hollande.

Inutile d'insister sur l'importance de ce choix que l'auteur a composé lui-même avec le plus grand soin.

L'épopée Byzaatine et Gustave Schlamberger. Edition de la Nouvelle Revue. En vente chez A. Blaizot, 22, rue Le Pelletier, Paris, 1906. Comprenant le faux-titre et 92 pages de texte plus la table. C'est la réunion de deux articles parus dans la Nouvelle Revue.

Léon Bloy s'est passionné depuis longtemps pour l'histoire du Bas-Empire. A l'occasion du livre de M. Gustave Schlumberger, il apporta des conclusions nouvelles, les vues très particulières de l'exégète catholique qui se retrouva une fois de plus devant ces aventures prodigieuses du grand Basile ou des deux Bardas.

Et avec quel style ! Il n'y a que Léon Bloy pour expliquer une chose aussi épouvantable que les quinze mille prisonniers aux yeux crevés par Basile II et pour la présenter avec des images et des arrangements de mots aussi sublimes et aussi concluants.

« Après cela, écrit-il, il me semble que le caractère de ce grand homme est montré suffisamment.

Les guerres d'extermination que notre sensibilité d'eunuques soi-disant chrétiens, fait paraître inacceptables aujourd'hui, étaient, au X™*' siècle, exactement dans leur cadre et plausibles à souhait. \

Une Byzance de miel, sans yeux crevés ou arrachés) sans empalement, sans écorchement, sans étripement ni brûlement, sans découpage ni dépeçage, après ample lapidation d'excréments par la multitude; cette Byzancelà serait iastidieuse et dégoûtante pour ne rien dire de plus. Quand on est au vrai point, l'histoire des quinze mille aveugles paraît une espièglerie. »

La résurrection de Yilliers de i'isle-idam. Avec une

reproduction de la maquette du monument de Frédéric Brou. Une plaquette in-8, chez Blaizot, éditeur, 22, rue Le Pelletier, 1906, un feuillet, le faux-titre, le titre, un feuillet avec une note pour les souscripteurs et 32 pages pour le texte.

Villiers de l'Isle-Adam fut longtemps l'ami de Léon Bloy. Celui-ci eut plusieurs fois l'occasion de dire son admiration et son affection pour Villiers. Il y a dans la Femme Pauvre^ un portrait de Bohémond de l'Isle-de- France, qui passe pour le plus réussi des portraits du pauvre auteur de VEve future.

Les quelques pages qui forment la résurrection, sont faites avec la même tendresse et la même somptuosité. Je ne veux pas y chercher une citation. Il faut les lire d'un bout à l'autre pour que le but de l'auteur soit atteint, pour sentir la présence du poète exquis qu'il a voulu honorer.

Celle qui plenre. Notre-Dame de la Salette, Un vol. in-8, Mercure de France, 1908. Comprenant un feuillet, le faux-titre, le titre, la dédicace, la déclaration de l'auteur, 255 pages pour le texte et l'appendice, plus un feuillet pour la table, un feuillet errata et un feuillet achevé d'imprimer par Henri Barbot et C'*', à Bolbec. En frontispice une reproduction de la statue de la Vierge qui pleure, photogravure. Il a été tiré de cet ouvrage trois exemplaires sur Japon et dix-sept sur Hollande,

Il y avait trente ans que Léon Bloy avait été initié aux révélations de la Salette par un vieux prêtre qui repose aujourd'hui dans le petit cimetière de la Sainte-Montagne, face à la Basflique.

Depuis cette époque, l'auteur avait parlé plusieurs fois de l'Apparition, mais l'occasion ne lui avait pas été donnée de flétrir les tentatives faites pour déconsidérer le secret deMélanie. Son livre est presque entièrement consacré à l'histoire du secret et prépare l'admirable Vie de Mêlante , publiée depuis, en 1912.

Au point de vue typographique. Celle qui pleure, est un fort beau livre. On se figure difficilement à son aspect, les difficultés sans nombre surmontées héroïquement par l'imprimeur pour arriver à sa publication. Quant au texte même, je ne peux et ne veux rien en distraire, mais je crois utile de rappeler ce que l'auteur disait déjà de l'hôtellerie de la Salette, en 1897 et j'extrais ces lignes de lî « Femme Pauvre. »

« Le pèlerinage de la Salette est desservi par de pratiques missionnaires qui ne s'égarent pas dans les sentiers

du sublime, je vous en réponds. Ils trempent la soupe des voyageurs pour le ciel et logent à pied la vertu sans extravagance. Les exercices pieux ou les labiales exhortations, encadrées avec sagesse, ne nuisent jamais au fonctionnement latéral de la table d'hôte et du perchoir. La computation des ordinaires et suppléments fusionneavec les cantiques et les litanies sur cette montagne, aussi effrayante que l'Horeb, où Notre-Dame-des-Glaives est apparue dans le buisson flamboyant de ses Douleurs. Il est effarant de songer que cette fabuleuse Congrégation ne sait absolument pas ce qui s'est passé et que le plus grand effort de ces vachers du Sacerdoce, est probablement de supposer que la puissance divine s'est manifestée pour qu'ils existassent. Il faut entendre leurs explications du Miracle, cet identique boniment qui se débite chaque jour, près de la fontaine, à l'heure de la digestion !... »

L'ioveodable. Suite du journal de l'auteur. Un volume 'm-l2, Mercure de France, 1909. Comprenant un feuillet blanc, 306 pages pour le faux-titre, le titre, la dédicace, l'introduction, le texte, la table, l'index des noms cités et un feuillet achevé d'imprimer. En frontispice une reproduction photographique du monument à Villiers de l'Isle- Adam, par Frédéric Brou. Il a été tiré cinq exemplaires sur Japon et vingt-et-un sur Hollande.

Le nombre des lettres écrites par Léon Bloy est considérable et c'est un des attraits de son journal que les traces fréquentes de son génie d'épistolier. Car les grands épistoliers se font aussi rares que les grands romanciers.

Je citerai une lettre de Léon Bloy à son filleul Jacques Maritain :

« ... Y ous cherchez, dites-vous. 0 professeur de philosophie, ô Cartésien, vous croyez avec Malebranche, que la vérité se recherche. Vous croyez que l'esprit humain peut quelque chose! Vous croyez, autant dire, qu'avec un certain degré d'application, une personne qui a les yeux noirs arriverait à se donner des yeux verts pailletés d'or! Vous finirez par comprendre qu'on ne trouve que le jour où on a très humblement renoncé à chercher ce qu'on avait sous la main, sans le savoir. Pour mon compte, je déclare que je n'ai jamais rien cherché ni trouvé, à moins qu'on ne veuille appeler trouvaille le fait de heurter aveuglément un seuil et d'être du coup, jeté à plat ventre dans la Maison lumineuse. Votre enthousiasme pour le Salut par les Juifs, est un miracle préliminaire*- Il y en aura d'autres. »

Le Sang da Pauvre. Un vol. in-12. Juven. s. d. — Comprenant, 1 f. blanc, le f. lit., le titre, 268 pages pour 1. f. lim, la dédicace, le texte et la table, 1. f. Il a été tiré deux exemplaires sur Japon et douze sur Hollande.

Le sang du pauvre c'est l'argent et je n'ai pas besoin d'ajouter que jamais, dans aucun livre, la question ne fut envisagée comme fit Léon Bloy.

Qui oserait démentir cette page sur l'Avarice, la plus belle que je connaise, même avant celle si admirée et combien digne de l'être, d'Ernest Hello.

« Sans doute l'avare moderne, propriétaire, commerçant ou industriel, n'adore pas des sacs d'écus ou des liasses de billets de banque dans une petite chapelle et sur un petit autel. Il ne s'agenouille pas devant ces dépouilles des autres hommes et ne leur adresse pas des prières ou des cantiques dans l'odorante fumée d'un encensoir. Mais il proclame que l'argent est l'unique bien et il lui donne toute son âme. Culte sincère, sans hypocrisie sans lassitude, sans reniement.

« S'il dit, dans la bassesse de son cœur et de son langage, qu'il aime l'argent pour les délices qu'il procure, il ment ou il se trompe lui-même horriblement, cette affirmation étant démentie, à l'instant même où il la profère, par chacun de ses actes, par les travaux et les tourments infinis auxquels il se condamne volontiers pour l'acquisition ou la conservation de cet argent qui n'est que la figure visible du Sang du Christ circulant dans tous ses membres.

« Loin de l'aimer pour les jouissances matérielles dont il se prive, il l'adore en esprit et en vérité comme les Saints adorent Dieu qui leur fait un devoir de la pénitence et une gloire du martyre. Il l'adore pour ceux qui ne l'adorent pas, il souffre à la place de ceux qui ne veulent pas souffrir pour l'argent. Les avares sent des mystiques! »

Le Vienx de la Montagne. Un vol. in-12 Mercure de France t 1911. — Comprenant 1. f., 455 pages pour le f. tit., le titre, la dédicace, l'introduction par André Dupont, l'index des noms cités et la table. Il a été tiré trois exemplaires sur Japon et vingt-et-un sur Hollande. En frontispice, une reproduction photographique d'un bas-relief de Frédéric Brou, offert en cadeau de première communion à André Martineau. A la page 420, il y a une photographie de Léon Bloy et son ami Philippe Raoux à la Salette.

« Le Vieux de la Montagne » est le cinquième volume du journal de Léon Bloy. Et ce n'est pas le dernier; les amateurs et les détracteurs du genre peuvent être tranquilles. Celui qui se prépare est tout particulièrement copieux et amis et ennemis devront l'avaler avec son mysticisme, son lyrisme, ses pamphlets, ses cris de douleur et ses cocasseries.

En attendant, André Dupont nous présente celui-ci en une préface nettement écrite. Je lui emprunterai les lignes suivantes :

« On devrait après tant et de si hautes œuvres, n'avoir plus besoin de tirer l'épée quand on parle de Léon Bloy.

« Il le faut, les chiens crient toujours et les tremblants admirateurs craignent de jeter un cri d'encouragement, fut-ce comme une aumône.

« Après trente années de misère et d'insuccès, il s'est pourtant gardé tout pur et tout vibrant, le grand PauvreT^

« Isolé parmi les écrivains de ce temps, il dresse une figure de moine guerrier.

« Des grands et des nobles êtres qu'il a connus et qui eussent pu lui être secourables, les uns ont fermé leurs

lèvres et aveuglé leur conscience — les autres ont poussé un cri d'admiration — un seul, et sont partis en abandonnant à jamais le gladiateur admiré.

« 11 chemine « en avant de ses pensées, en exil dans une grande colonne de silence ».

« Seul le suit le groupe des âmes fortes que la vie a blessées, qui aiment la Beauté et la Justice jusqu'à en mourir et, levées à sa parole, marchent plus intrépides et plus brûlantes à travers les sentiers pleins d'épines affreuses... »

Vie de Néiaaie. Ecrite par elle-même, avec une introduction de Léon Bloy. Un vol. in-12, Mercure de France 1912. — Comprenant quarante-et-une pages pour le f. tit., le titre, la dédicace et l'introduction, plus 289 pages pour le texte de Mélanie Calvat et l'appendice, plus la table, 1 î. achevé d'imprimer et 2 feuillets blancs. En frontispice un portrait de Mélanie Calvat. Il a été tiré trois exemplaires sur Japon et vingt-et-un sur Hollande.

Seul Léon Bloy pouvait écrire l'introduction de ce livre qui a bouleversé les âmes et provoqué des admirations enthousiastes, aussi bien chez les catholiques, que chez les artistes.

L'œuvre complète Celle qui Pleure dont il a été parlé plus haut.

M"'' Rachilde a parlé de la Vie de Mélanie dans un numéro du « Paris-Journal * (17 Mars 1912).

L'article a pour titre VEcole du Silence.

« Après Léon Bloy, écrivait Rachilde, je me permets de citer une sainte, une extraordinaire créature qui a vécu, rêvé, transposé le roman de l'Amour et je crois bien qu'il lui fut dicté par une volupté vraiment surhumaine. La volupté du renoncement à tout ce qui n'est pas l'absolu, à tout ce qui ne représente pas l'éternité, la beauté de la chose infinie. Or, il ne fallait rien moins qu'un Dieu pour la combler.

« Mélanie, la petite bergère miraculeuse, raconte le long martyre de son enfance isolée dans les montagnes, loin du bruit des écoles et des villes, sa triste enfance réduite à la végétation sous la pluie, le vent, la neige, le^ soleil, les étoiles, sa pitoyable enfance abandonnée, sans mère, puisque la sienne la traitait de sauvage, de louve, de solitaire et ne lui permettait même pas de monter sur une chaise pour l'embrasser. »

L*aine de Napoléon. Un vol. in-12, Mercure de France, 1912. Comprenant 255 pages pour le îaux-titre, le titre, la dédicace à André Martineau, l'introduction et le texte, plus la table et deux feuillets. Il a été tiré trois exemplaires sur Japon et dix-sept sur Hollande.

Il ne s'agit pas d'un livre d'histoire. Quoique l'auteur ait lu les Houssaye et les Vandal, les Thiebaut et les Marbot (il est évident qu'il les a lus), il ne nous offre pas en ces pages à la glorification de Napoléon une discussion ou un récit.

L'Ame de Napoléon, dira-t-on, est plutôt l'œuvre d'un poète et ce ne sera pas encore très exact.

Ce livre, en vérité, est un livre unique où il n'est question que de l'Essentiel.

Le titre nous met en garde contre toute espèce de comparaison. Tout ce qui a été dit ailleurs n'a plus d'importance à cette heure puisque c'est l'Ame de l'Empereur que l'exégète va nous révéler.

Lorsque Victor Hugo, celui de tous les poètes qui a le plus souvent chanté Napoléon, écrivait :

Ah ! oui nous te ferons de belles funérailles

il ne se doutait point que ses admirables vers pussent un jour apparaître comme une ironie. Hugo parlant de belles funérailles, c'était au moins cocasse si l'on songe à ce que devaient être les siennes, abjectes au point d'inspirer la pitié aux plus endurcis des détracteurs de la littérature.

Aujourd'hui, Léon Bloy, d'un titre, d'un simple titre, rature le chant somptueux du poète.

Ce titre est : VAme de Napoléon, et nous voilà loin des belles funérailles, souvenir précieux à conserver pieusement comme on ferait d'un lambeau de catafalque. Mais que nous importent Vâge de la poésie, et celui de la liberté, à côté de ce qui est éternel.

Avec Hugo l'Empereur est mort. Avec Léon Bloy il est toujours là. Léon Bloy va nous montrer de lui ce qui est immortel, ce que les affamés de victoires qui le suivaient jadis n'ont guère entrevu et qui est précisément son essence, sa souffrance, sa raison de vivre.

On se demande en frémissant, après avoir lu ce livre, quel artiste, quel penseur a été assez osé pour s'imposer un pareil sujet et s'il n'a pas voulu tout simplement nous bouleverser dès la première page, sachant que tout français cache un admirateur du Grand Empereur, un amoureux de la Gloire qui le suivrait encore s'il était là.

Et cette entreprise de Léon Bloy ressemble à quelque formidable gageure.

Ceux pourtant qui ont lu ses livres savent qu'il n'y a pas là de témérité, mais l'aboutissement logique d'une manière qui fut toujours la sienne.

Les autobiographies qui s'appellent : Le mendiant ingrat, L'Invendable, Le Désespéré, même pourraient s'intituler : « L'Ame de Léon Bloy, » et ses autres ouvrages pourraient s'appeler : « Les autres âmes, » comme il dit dans celui qui nous occupe aujourd'hui.

Léon Bloy n'a jamais vu que l'Ame, son âme et les âmes des autres.

Dans les individus, comme dans les faits, il cherche exclusivement ce qui est mystérieux.

Quand il aime, il aime l'âme de son ami et il veut qu'on

aime son âme à lui si l'on veut l'aimer comme il veut être aimé.

C'est en regardant les âmes qu'il définit les êtres.

Quand Léon Bloy écrit : « Napoléon, c'est la Face de Dieu dans les Ténèbres, » c'est qu'il a regardé « L'Ame de Napoléon. » Ce titre audacieux est le plus simple qui soit.

On n'a guère jugé Napoléon que pour l'accommoder aux différentes manières de penser du XIX*^ et du XX« siècle.

Pour beaucoup il n'a que des qualités militaires exceptionnelles, pour les sceptiques ce fut un joueur, pour les ennemis de la guerre ce fut une brute.

Pour la plupart, il fut grand à la manière des grands souverains ou des grands politiques, grand comme Louis XI ou Richelieu, comme Charles XII ou Cromwell.

Il restait à saisir ce qui fit de lui un être unique, le côté mystérieux de cette vie et c'est ce qu'a fait Léon Bloy.

Il nous apprend que ce traîneur d'armées ne voulait pas la guerre, que ce joueur était surtout contraint d'obéir à des événements implacables que ni lui ni d'autres ne pouvaient prévoir; que cette brute aima ses compagnons, ses rivaux mêmes jusqu'à la faiblesse et que ce souverain maître du monde a été jusqu'à son agonie un malheureux.

On ne connaît pas la mesure d'un pareil homme et en réalité il n'y a pas de grands hommes, mais des âmes élues pour des destinées merveilleuses qu'elles ne peuyent pas modifier à leur gré.

Lorsque après une introduction subhme de clarté et de profondeur, Léon Bloy multiplie les chapitres : l'Angoisse,-l'Escabeau^ la Bataille, les Abeilles, la Tiare.... etc., c'est très simplement encore et en suivant avec

amour, l'âme du plus glorieux de tous les mortels, qu'il trouve ces titres captivants et pleins de ce rayonnement qui fait l'unité de son livre.

Et toutes les promesses du titre et des sous-titres, l'auteur les tient complètement. Je crois que VAme de Napoléon sera parmi les deux ou trois plus beaux livres de Léon Bloy.

Je citerai, du chapitre La Tiare :

« Les jugements des hommes ont remplacé leurs co- « 1ères, mais on ne voit pas encore, chez les historiens, « un discernement supérieur des magnifiques événements « du premier Empire. Nul ne s'est avisé de ceci qu'alors « il se passait entre les deux grandes puissances, les « seules en réalité, Dieu et César, quelque chose d'inef- « fable et ne pouvant être comparé qu'à l'une ou l'autre « de ces paraboles ou préfigurations prophétiques de « l'Ancien Testament, répercutées avec mystère à toutes « les pages du Nouveau.

« Ici le cœur et la voix défaillent. On ne sait plus ce « qu'il faut dire ou ne pas dire.

« Voici, par exemple. Moïse, l'immense Chef du Peu- « pie de Dieu, à qui le Seigneur « parlait face à face « comme un homme a coutume de parler à son ami. » « En punition de ses plaintes, le Peuple de Dieu est « affligé cruellement. Moïse prie et le Seigneur lui corn- j « mande de dresser un serpent d'airain dont la seule vue' « guérira tous ceux qui le regarderont. Le serpent signi- « fierait donc à la fois l'antique Ennemi des hommes et « leur Sauveur; c'est la figure du Tentateur sur la Croix « de Rédemption et celui qui instaure ce Signe effrayant « et salutaire, c'est l'obéissant Vicaire de Dieu dans le « désert, le prédécesseur incontestable du Vicaire de « Jésus-Christ, en ces temps lointains. Ne serait-ce pas « là, j'ose à peine l'écrire — à la distance de quarante

« siècles, une merveille symbolique analogue au SACRE « de Napoléon par Pie Vil, sacre d'un usurpateur si sou- « vent comparé à l'Antéchrist, pour que fût présenté au « monde expirant un signe tel quel de l'espérance d'une « guérison miraculeuse? Avec un peu d'audace on pour- « rait aller jusqu'à dire que ce sacre pour lequel fut tant « blâmé le très doux Pontife, était peut-être dans la pen- « sée de ce confident de la Charité divine, comme l'Ex- « tréme-Onction administrée à une Europe très malade et « condamnée par les plus savants docteurs. »

Maintenant des critiques littéraires, des historiens, des exégètes, vont parler de L'Ame de Napoléon^ et n'en parleront que pour louer.

J'ai voulu seulement faire remarquer ici la puissance de beauté et de mystère de ces trois mots qui devront suffire à mettre le livre dans toutes les mains tremblantes d'émerveillement, si la sensibilité française n'est pas encore évanouie ou morte.

Exégèse des Lieax Commiins. (Nouvelle série). Un vol. in-12, Mercure de France, 1913. Comprenant 238 pages pour le faux-titre, le titre, la dédicace à Elisabeth Joly, la table et un feuillet. Il a été tiré cinq exemplaires sur Japon et vingt-sept sur Hollande.

Cette nouvelle série vaut sans doute la première. Pour beaucoup de gens même c'est la seconde qui paraît être la meilleure des deux. Je ne serai jamais de cet avis. L'envoi d'auteur dont s'orne mon exemplaire du présent ouvrage expliquera peut-être la raison de ma préférence.

Vous avez eu la première série

mon cher René MARTINEAU

et cela vous a tellement réussi que vous auriez bien voulu avoir aussi la seconde, mais je suis un prince équitable et je veux que tous mes peuples soient heureux.

Si Elisabeth n'est pas contente, je lui offrirai votre tête.

Léon BLOY.

Et la citation que voici me semble indiquée après le précédent commentaire :

Où prenez- TOUS les belles choses que tous dites

C'est très simple, chère madame ; je recueille les pétales des fleurs de votre pensée. Je traduis comme je peux, en ma pauvre langue, « le sourire mystérieux de la Joconde, » que j'aperçois sur vos lèvres et qui me suffit tellement !

Quand vous ne me parlez pas, il me semble que c'est une grâce que vous me faites. Mon esprit alors s'élève

doucement, Quand vous me parlez, au contraire, il s'eîfarouche et s'envole très loin. Je crains d'entendre des choses trop belles que je serais inhabile à exprimer convenablement. Ne m'interrogez donc pas, je vous en prie. Contentez-vous de m'inspirer silencieusement et de savoir que je lis tous les lieux-communs sur votre visage ravissant, comme je lirais un poème très difficile dans un manuscrit admirable enluminé avec génie par un grand artiste oublié.

Sur la tombe de Oojsnaas. Paris, s. d. collection des Curiosités Littéraires, un vol. petit in-12, comprenant 74 pages pour le faux-titre, le titre, la dédicace, la préface et le texte, plus la table. Couverture noire. Tirage à petit nombre sur papier vergé.

Ces quelques articles concernant l'auteur d'A rebours, et qu'un éditeur timoré délaissa jadis, forment un ensemble inattendu et curieux ; malheureusement mal présenté dans un format sans grâce et sous une couverture sans éclat.

Paraîtra très prochainement au Mercure de France :

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