Lettre à Jeanne Termier
... Me voici donc en Périgord pour quelques jours. A l'heure où je vous écris, dans le voisinage de vieux arbres, infiniment loin des automobiles et des aéroplanes, j'ai l'âme ravie d'entendre ma chère l'Isle, la douce rivière de mon enfance qu'un barrage de moulin fait mugir affectueusement tout près de moi.
Je me retrouve donc très rêveur comme autrefois, il y a quarante ans, lorsque j'ignorais encore tant de belles choses modernes qui ont fait de moi le Vieux que vous honorez de votre affection.
Alors, en cette qualité de rêveur juvénile, je vais essayer de vous donner des nouvelles de votre père qui ne sera peut-être pas de retour à V.... quand cette lettre y arrivera. Il ne m'a pas écrit, c'est vrai. Pourtant, je sais une chose que vous ignorez peut-être, une déception, un déboire amer qui a vivement affligé cet homme encore jeune — comme le sont par privilège les polytechniciens même les plus décrépits — et conservant tenacement quelques illusions.
En arrivant en Suède, il s'était dit : Il y a ici l'Académie de Stockholm qui décerne, imbécilement d'ailleurs, le prix Nobel et il y a là-bas, Léon Bloy pour qui ce prix a été fondé. Or, je suis de l'Institut de France. J'irai donc trouver ces banlieusards de la capitale intellectuelle du
monde et peut-être leur persuaderai-je d'accomplir enfin leur devoir.
Ah! chère petite Jeanne, quelle confusion pour votre malheureux père! Je le vois rentrant à V.... en cheveux blancs, ruisselant de larmes, dépouillé de ses dernières illusions et tout enveloppé dans une immense veste Scandinave... Consolez-le et embrassez-le pour moi, avec les plus grandes précautions.
DECEMBRE 1910 16. — A l'abbé L..., chapelain au Sacré-Cœur :
Mon cher abbé, l'issue de votre premier entretien avec Van der Meer m'a un peu déconcerté. J'avais espéré une marche plus rapide. Vous avez sans doute vos raisons. Permettez-moi cependant de vous raconter une petite histoire assez douloureuse :
L'an dernier un jeune juif, brillant ingénieur, marié, père de famille, esprit très cultivé, homme de la plus rare distinction intellectuelle et morale, vint me voir, un beau jour d'été.
Extraordinairement sollicité par la grâce, impressionné par mes livres et fortement travaillé par moi depuis quelque temps, il s'avouait vaincu, ne trouvant plus en lui d'objections.
Je me rappelle avec attendrissement cet homme si noble se jetant dans mes bras et me disant : « Je suis chrétien enfin! je veux être chrétien comme vous. »
Nous pleurâmes ensemble. Ecce vere Israelita in quo do lus non est pensai-je.
Ma réponse fut très simple : « Apprenez seulement le questionnaire du catéchisme des petits enfants que vous connaissez, d'ailleurs, en partie, puis demandez le baptême. C'est votre droit strict et le saint diacre Philippe n'exigea rien de l'eunuque éthiopien, sinon un acte de foi et de désir. La grâce du sacrement fera le reste. »
La suite est infiniment déplorable. Il alla trouver un prêtre, un quelconque sulpicien bourré de formules qui ajourna le baptême, disant qu'il fallait auparavant s'instruire à fond, comme si Dieu demandait à ses pauvres enfants d'être des théologiens. Il lui prescrivit la lecture de je ne sais combien d'ouvrages apologétiques, Freppel et autres, qui devaient infailliblement rebuter et faire vomir un homme déjà très occupé pour ne pas dire surmené par ses fonctions. Il alla jusqu'à lui dire cette parole véritablement monstrueuse : « Votre conversion ne doit pas être un mariage d'amour, mais un mariage de raison!!! »
Résultat. Le zèle de mon néophyte ainsi rebuté s'est complètement éteint et tous les fruits, qui pouvaient être immenses, de cette conversion magnifique ont été perdus. Je ne voudrais pas être au lit de mort de ce prêtre...
Je vous ai envoyé un enfant très doux et très humble que Dieu appelle. Pourquoi ne le laissez-vous pas venir tout de suite à Jésus-Christ? Ego plantavi, ta sacerdos riga, Deus incrementum dabit. L'admirable Pie X ne vous parlerait pas autrement.
Vous lui donnez à lire le copieux Concile de Trente. Assurément il n'y a pas de lecture plus profitable à proposer à un homme déjà réconcilié, mais autrement, estce possible? est-ce prudent surtout?
Il vous obéira, étant jusqu'à ce jour un homme de bonne volonté, mais l'Ennemi dans les griffes duquel il est encore ne manquera pas de se servir de cette lecture même pour lui présenter des difficultés en apparence insolubles dont il n'a présentement aucune idée. Vous voyez la suite.
Pourquoi ne pas avoir une magnifique et plénière confiance en Dieu? N'est-ce pas lui qui forme tous nos bons désirs? Mon jeune ami en est rempli. Que peut-on lui demander de plus?