PRÉFACE VII
pendant mon séjour au Tonkin que je présente au public, heureux si le témoignage d'une personne qui a vu et touché peut appeler l'attention sur ce pays, et donner plus de confiance à nos compatriotes.
Paris, Novembre 1892.
UN VOYAGE AU YUxNNAN
d'iianoï a yenbay
Le départ. — Les House-boats de Shanghaï. — Le Loup décorant. — Hong-Hoa. — Crime puni. — Un convoi de ravitaillement. — Pirates et colonnes militaires. — Effectifs insuffisants. — Notre équipage. — Camkhé. — Ngoï-Lao. — Yen-Luong. — Le tram.
4 avril 1892. — Me voici à Yenbay, en route pour le Yunnan, et presque à moitié chemin de Laokay. Ce voyage est la réalisation d'un rêve caressé depuis longtemps.
Je suis parti d'Hanoï le 22 mars avec deux gais compagnons : M. Thomé, ingénieur du
syndicat lyonnais, et un négociant d'Haïpliong, M. Ceccaldi.
Nous avons une jonque de douze tonnes environ, assez confortablement arrangée, mais qui me laisse regretter néanmoins ces gentils ( House-toats » de Shanghaï, si luxueusement aménagés, si bien compris pour les longues excursions, et sur lesquels on fait ces parties de chasse légendaires d'où l'on revient triomphalement, enguirlandé de faisans et de chevreuils, de la poupe à la proue.
Il est vrai que Shanghaï a plus de quarante ans d'existence; il a eu le temps de raffiner son luxe et ses jouissances; mais laissons le Tonkin grandir, et avant peu d'années, si nous le voulons, il n'aura rien à envier à son grand frère du Nord.
Dans l'espoir de gagner quelques jours sur la longue traversée qui nous attend, l'idée malencontreuse nous était venue de faire remor-
er la jonque par un canot à vapeur le Loup,
i avait offert ses services intéressés ; mais il
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avait à peine la force de se remorquer lui-même, et, pour comble d'impudence, il brûlait une tonne et demie de charbon par jour.
Il nous traîne péniblement jusqu'à Sontay en trente heures, trajet que les Messageries fluviales font d'ordinaire en quatre; puis de là jusqu'à Viétry et Honghoa en dix-neuf heures! S'il volait notre argent, le Loup n'avait pas volé à coup sûr le surnom de Dévorant, dont on l'avait gratifié en raison de son appétit féroce pour le charbon ; aussi nous le renvoyons dans sa forêt de Bondy.
Hong-Hoa, situé au confluent de la rivière Noire et du fleuve Rouge, est un point stratégique d'une grande importance. C'est là que les Pavillons noirs s'étaient retirés avec Liu Vinh Phuoc, après la brillante affaire de Sontay pris d'assaut par l'amiral Courbet.
Nous y passons deux jours dans la compagnie de M. de Goy, le résident de la province, qui était fort occupé en ce moment avec les bandes du Doc Ngu. Quatre pirates étaient
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venus, la nuit précédente, dans Tintérieur même de la ville et à cinquante pas de la citadelle, pour assassiner le chef de la justice indigène. Ce dernier, qu'une première tentative faisait se tenir sur ses gardes, dormait prudemment dans une. cachette pratiquée sous le toit de la maison. Son frère, qui occupait le lit d'honneur à sa place, est tué à bout portant, avec un malheureux serviteur accouru à son secours. Les bandits poursuivis avec vigueur par les gardes civils furent pris dans un village voisin, et fusillés séance tenante.
Après avoir complété nos préparatifs, et visité les magnifiques plantations de café que MM. Morice, Bigot et Levasseur ont entreprises sur les coteaux environnants, nous quittons Hong-Hoa le 28, à 6 heures du matin, avec le convoi militaire qui est chargé de ravitailler chaque semaine les postes du Haut fleuve. Il y a deux sampans chargés de vivres et de matériel ; un sergent, quinze hommes de la légion
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étrangère et quelques tirailleurs tonkinois forment notre escorte.
Nous sommes donc en état d'affronter une bataille navale avec les pirates que nous avons quelque chance de rencontrer; car le pays est plus que jamais troablé, le long du fleuve surtout, par les bandes disloquées qui se dispersent devant nos colonnes pour aller occuper un autre point, comme au Yen-thé, par exemple, où le général Voyron vient de se faire tuer pas mal de monde pour un résultat presque nul, et sur le territoire de Chobo et de Hong- Hoa où le colonel Pennequin s'acharne à poursuivre des ennemis insaisissables pour nous autres Européens.
Ils ne seront réduits que par leurs congénères les tirailleurs tonkinois, et les miliciens surtout.
La plus grande mobilité des gardes civils, leur connaissance de la région qu'ils habitent depuis Tenfance, les rendent plus aptes encore à faire ce métier de coureur de brousse, que
les tirailleurs tonkinois, étrangers le plus souvent aux pays qu'ils parcourent, et encadrés par un trop grand nombre d'Européens qui sont incapables de résister longtemps à ce ffenre d'existence.
Toutes ces colonnes militaires qui nous cou-
tent si cher sont à peu près inutiles. Nos troupes devraient simplement occuper des postes bien fortifiés à la frontière, ou des centres importants à l'intérieur, principalement le long des grandes voies de communication comme le fleuve Rouge, la rivière Claire et la rivière Noire.
Mais, pour remplir ce programme, les forces que nous avons au Tonkin sont insuffisantes.
Il faudrait restituer à la colonie, et ce serait le minimum de ses besoins, les troupes qu'un gouverneur aveugle a osé renvoyer en France il y a trois ans, laissant le pays désarmé devant les bandes de pirates et de rebelles dont il s'obstinait à nier l'existence.
L'ennemi mettait encore un peu de réserve
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dans ses attaques ; mais bientôt son audace n'a plus connu de bornes à mesure que notre faiblesse numérique éclatait à ses yeux, et lui permettait de facileis succès qu'il n'avait jamais rêvés.
Si les leçons de Thistoire n'étaient pas perdues pour nous, il serait facile de voir que c'est à partir de cette époque néfaste que nous avons perdu tout prestige, cette force morale qui vaut des bataillons et des armées.
C'est à cette politique de Vautruche que nous devons l'état dans lequel se débat ce malheureux Tonkin, piétinant sur place quand il devrait avoir pris depuis longtemps son essor.
La situation est-elle désespérée ? Non assurément, car le Tonkin a vécu et vivra malgré nos erreurs et nos fautes.
Cette étrange vitalité, dont on n'a pu avoir raison jusqu'ici, ne donne-t-elle pas à ce pays si décrié le droit de dire fièrement, en s'appliquant le raisonnement de Descartes :
« Je suis, donc je vaux. »
Et j'ajouterai avec conviction : « Quô non ascendet », si nous voulons le sortir de Tornière, par un effort de bon sens et de logique.
Voulez- vous ne plus entendre parler de ces embuscades meurtrières où nous perdons le plus pur de notre sang, de ces colonnes désastreuses où nos enfants sont fauches par le soleil et la fièvre, où les vivres coûtent leur pesant d'or, expédiez là-bas les effectifs nécessaires.
Est-ce encore pour les envoyer au combat et à la mort, pour jeter des millions à la mer? Non. C'est alors, et alors seulement, que passera l'ère des sacrifices en hommes et en argent.
Ces troupes pourront rester tranquilles dans leurs cantonnements, en bonne santé, car on se porte bien au Tonkin en dehors de l'état de guerre. Elles réussiront à dissocier les bandes par une simple action de présence, à l'instar
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des ferments de jadis, avant que M. Pasteur eût changé cela.
On n'aura plus besoin de les exposer à toutes sortes de maladies et à des fatigues mortelles, en les envoyant à la poursuite de gens qui se dérobent comme des lapins ; on laissera cette besogne de police aux tirailleurs tonkinois, et aux miliciens que nous pouvons employer et dépenser sans compter; et alors la pacification ne sera pas un vain mot.
N'hésitez donc plus, ne lésinez pas sur la dépense, et vous reconnaîtrez bientôt que vous avez fait un placement de père de famille.
Notre équipage se compose de huit matelots annamites, dont le peu de vigueur apparente et la mollesse au travail ne laissent pas de causer quelque inquiétude pour l'avenir. Le patron, un vieux pilote d'origine « Man », est enchanté de revoir les régions montagneuses où il a reçu le jour.
On remonte le courant sans trop de peine,
avec nos seuls moyens, la cordelle ou la gaffe,
et le vent à roccasion. C'est lent, mais avec de la patience et du temps on fait encore du chemin.
Six grandes jonques de Laokaï nous emboîtent le pas pour profiter de la sécurité que leur assure l'escorte. Elles comptent rejoindre le gros du convoi de jonques marchandes, cinquante ou soixante pour le moins, qui ont déjà huit jours d'avance,, mais qui marchent d'ordinaire avec une extrême lenteur.
Nous couchons à Ngoc Tap, petit poste militaire à cheval sur la grande boucle du fleuve, puis le lendemain à Phuong Vue, et nous arrivons à Camkhé le 30, vers 1 heure de Taprès-midi. Le télégraphe nous apporte une excellente nouvelle.
M. Rocher, qui a rempli par intérim les fonctions de commissaire du gouvernement à Séoul, pendant près d'un an, vient reprendre son poste au consulat de Mongtzé. Il doit nous rejoindre à Yenbay sur un steamer des Messageries fluviales. Nous ne pouvions avoir un
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guide plus compétent pour faire notre entréeau Yunnan.
Camkhé est un centre important. Les officiers sont partis en colonne sous les ordres du colonel Pennequin, et l'effectif de la petite garnison est réduit aux plus simples proportions. Nous aurions pu continuer notre route et briller une étape, mais les convois militaires sont d'une lenteur désespérante. Le « Time is money » les laisse indifférents.
Nous quittons Camkhé à 6 heures du matin.
C*est rheure ordinaire des départs, et nous atteignons Ngoï Lao sans aucun incident vers 5 h. 1/2; mais là un malentendu regrettable nous prive du plaisir de faire notre visite habituelle au commandant du poste.
C'est un acte de politesse banale, aussi agréable qu'utile, dans ces sortes de voyages, et nous n'aurions jamais eu l'idée de nous soustraire à cette obligation, si nous n'avions été contraints nianu militarif de décliner no v noms, prénoms et qualités, quelques instants
à peine après notre mouillage devant le petit fortin.
Après cette mise en demeure un peu hâtive, il devenait impossible pour nous d'aller voir le capitaine, sans risquer de perdre la face, suivant Texpression imagée de nos bons amis les Chinois. Le brave adjudant, chargé de parlementer avec nous, était revenu deux fois à la charge, car les premières explications verbales avaient été jugées insuffisantes. Je vois encore sa figure sympathique, et l'air gêné avec lequel il réclamait mon ordre de route^ au nom du commandant !
Il y avait maldonne évidemment, et à défaut d'ordre de route que les « civils » n'ont pas l'habitude de recevoir, je remets à l'adjudant une lettre du général Reste qui me recommandait spécialement à ses commandants de poste, une carte d'introduction du colonel Duclos, qui invitait les officiers de tirailleurs, ses subordonnés, (et celui de Ngoï Lao en était un), à bien recevoir son cousin Thomé, et enfin une carte de
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M. Joyeux, le chef de cabinet du gouverneur général, qui nous recommandait collectivement à tout le monde.
On met le cap sur Yen Luong au point du jour. Nous trouvons là un commandant fort » aimable, le capitaine Villers. Il voulait à toute force nous avoir à dîner ; nous refusons par discrétion, car tomber à trois sur un homme seul dans la brousse eût été une mauvaise action.
Nous ne lui sommes pas moins reconnaissants de son excellent accueil.
Le poste a des allures de fort. Il est situé sur une colline élevée, d'où Ton découvre la rivière et le pays environnant. Un Hotchkiss, bien en vue, doit imprimer une crainte salutaire aux bandes qui seraient tentées d'en approcher.
Yen- Luong est un gros village à mille mètres environ de distance de notre point de débarquement. Placé au confluent de deux arroyos, presque à sec pour l'instant, il s'étend au loin dans la plaine au milieu de belles rizières. C'est
jour de marché et les gens y paraissent très actifs. Grâce à la protection du poste, les habitants peuvent se livrer à leurs travaux en toute sécurité ; ils ont la certitude de récolter euxmêmes le produit de leur peine. On entend de tous côtés le marteau des forgerons qui fabriquent des coupe-coupe renommés; c'est, paraît-il, une industrie spéciale au pays. Une équipe de charpentiers est en train de construire la « Maison commune », où les bois précieux et les riches sculptures s'étalent à profusion; les « canhias » entourées de haies vives laissent percer un confort qui n'est pas d'ordinaire Tapanage des « nhaqués ». L'aisance est toujours et partout la compagne de la paix.
Au milieu du village nous rencontrons le « tram » (facteur indigène) qui passe chargé de sacs de lettres; c'est le courrier de France qu'il porte à Yenbay. Ahl s'il était permis de dépouiller un courrier autrement qu'au figuré, comme nous aurions vite mis la main sur nos lettres, cet écho de la mère patrie que
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nous ne pourrons pas entendre avant demain soirî
2 avri7. — Départ pour Yenbay. C'est la plus longue étape depuis Hong-Hoa. Le vent est tombé, et on met dix heures pour franchir la distance.
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Le colonel Baudart. — Le cercle. — Uû voisin gênant.
— Pas assez de palissades. — Yenbajy, fort d'arrêt. — Comment la Chine a été poussée à la guerre. — Le fleuve Rouge. — Le port et la ville de commerce.
— Le colonel de Beylié et les premiers filons de charbon gras. — Le Yenbay et les houilles anthraciteuses. — Débouché assuré. — De Hong-Kong à Yenbay en neuf iours. — Le Yunnan à douze jours de Canton.
Yenbay, le chef-lieu du troisième territoire militaire, est commandé par le lieutenant-colonel Baudart, un homme charmant qui nous reçoit à bras ouverts. Il a fait toutes les campagnes possibles; il a été dans tous les régiments, zouaves, zéphyrs, légion, etc. Il fallait bien permuter pour pouvoir être toujours sur la brèche! Nous venons de faire chez lui un déjeuner plantureux arrosé de Champagne.
Plusieurs officiers sont partis en colonne ; on nous donne leurs chambres. Nous avons même une cuisine où notre Chinois, un artiste émérite, est en train d'installer ses fourneaux, mais en pure perte probablement, car nous dînons ce soir chez le capitaine Staphe, de la légion ; puis le docteur, l'agent des postes, le commandant des tirailleurs, etc., veulent nous avoir, et M. Rocher sera dans nos murs avant que nous ayons pu répondre à tant d'amabilités.
Le personnel d'officiers et de fonctionnaires atteint déjà le chiffre de dix-huit à vingt personnes, et tous s'entendent de leur mieux pour tuer le temps. Il y a un cercle inauguré depuis quelques jours dans un petit pavillon en paillettes, forme maure«^que, qui a fort bonne mine, ma foi, et qui remplace avantageusement le café, pour l'apéritif du matin et du soir. Cette construction s'élève sur l'emplacement d'un ancien camp chinois, et, en nivelant le jardin, on a déterré une centaine de l)oulets en fonte,
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qui ne sont guère plus gros que celui qui a tué notre grand Turennc.
Nous avons un voisin gênant; c'est un tigre de la plus belle venue, dont j'ai vu les traces ce matin, et qui rôde au milieu des cases à la tombée de la nuit. La veille de notre arrivée, il avait eu Taudace d'entrer dans la salle à manger du mess, à sept heures du soir, et d'enlever un jeune chien sous le nez des boys ahuris et fous de terreur, pendant que les officiers revenaient du cercle. L'animal continue du reste ses visites nocturnes, et il ne serait pas prudent de se risquer le soir au fond du jardin.
Le colonel et son état-major occupent un corps de bâtiment isolé, assez éloigné des casernes. Il n'est séparé de la brousse que par un talus de sept à huit mètres qui va mourir en pente douce au fond d'un ravin boisé, et qui n'est défendu ni par des palissades, ni même par des pointes de bambou. C'est ouvert à tout venant, et ces messieurs pourraient être enlevés une belle nuit sans qu'on ait eu le temps de venir à
leur secours et de tirer sur les gens qui auraient tenté ce coup de main, aussi facile qu'élémentaire.
Le poste militaire de Yenbay est établi sur deux longs mamelons à peu près parallèles, et qui se rejoignent au nord en forme de fer à cheval. Les casernements, Thôpital, les ouvrages de défense et l'armement qu'on y trouve, le rangent dans la hiérarchie des places fortes, bien au-dessus des postes militaires que nous avons rencontrés jusqu'ici. C'est plutôt un fort d'arrêt pour le cas où une armée chinoise voudrait descendre sur le Delta.
Cette peur nous est restée, depuis les affaires de Tuyen-Quan et de Langson; mais je connais assez les Chinois pour affirmer qu'il se passera du temps avant qu'une pareille audace hante de nouveau leur esprit. Il a fallu un concours de circonstances spéfciales pour monter lentement les Chinois, peuple pacifique par excellence, à ce diapason d'humeur guerrière.
Si nous avions eu des serviteurs expérimentés
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pour dissiper nos malentendus avec la Chine^ que des concurrents jaloux entretenaient avec soin, et exploitaient avec cynisme, cette conquête tant décriée du Tonkin ne nous aurait coûté ni un homme, ni un dollar. Jamais la Chine, qui était alors une quantité négligeable, quoi qu'on en dise, n'aurait songé à mettre sur pied ses hordes de « braves » pour nous tenir tête, si on n'avait chauffé à blanc son amourpropre, et mis à profit nos propres hésitations, pour lui affirmer que nous lâcherions prise devant un simple déploiement de forces.
Nous sommes logés sur le mamelon ouest.
A nos pieds, le fleuve coule ses eaux tranquilles, que les rapides ne viennent guère déranger qu'à dix milles en amont. Sa largeur est presque la même qu'à Hong-Hoa; il fait un long circuit autour de nous, comme s'il voulait rester le plus longtemps possible sous le canon du fort. Le fleuve Rouge prend naissance là-haut, dans le Céleste-Empire. Il nous sert quelque temjs de frontière, puis pénètre chez nous à
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Laokaï; de là jusqu'à son embouchure, il nous appartient tout entier.
Les soixante jonques qui précédaient la nôtre sont mouillées sur deux lignes régulières au fil do Teau. Elles ont grand air avec leur mâture de 15 mètres, et donnent au port une allure marchande qui promet pour l'avenir.
Celui-ci est sillonné de nombreux bateaux indigènes, bateaux faits d'un clayonnage de bambous et enduits d'un composé de terre glaise et de vernis à laquer, qui rasent le flot presque sans le toucher. C'est avec eux que les habitants se transportent sur les marchés voisins, et vont de village à village échanger les produits de leur terre ou de leur pêche, contre d'autres objets de première nécessité.
De l'autre côté, au premier plan, quelques terres basses, puis la brousse impénétrable, et une série de collines qui vont grandissant à mesure qu'elles s'éloignent ; mais elles restent bien petites encore à côté de ces hautes montagnes bleues qui s'étagcnt dans le lointain,
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et qui marquent, nous dit-on, les confins du Yunnan.
Evidemment nous sommes encore dans la région basse du fleuve ; Tancien Delta devait s'étendre jusqu'ici, et la mer baignait jadis le pied de ces collines.
La ville commerciale est construite sur un mamelon planté de lataniers, encadré par les branches du fer à cheval.
Elle est encore à Tétat d'embryon ; ses édiles représentés par les officiers topographes ont tracé de belles rues, et de larges boulevards dont on appréciera l'utilité plus tard, car de beaux jours luiront pour Yenbay quand le trafic du Yunnan aura pris les proportions sur lesquelles on a le droit de compter. Ce sera certainement un point de transbordement forcé pour les marchandises, car à partir d'ici le régime des eaux du fleuve demande un nouveau genre de transport, et des navires spéciaux.
C'est à Yenbay, en creusant les fondations
d'un poste, que le colonel de Beylié a trouve les premiers filons de charbon gras. Depuis lors de nombreux affleurements ont été relevés tout le long du fleuve, et, selon toute probabilité, ce nouveau bassin houiller s'étend de Sontay au Yunnan. J'ai vu les amorces des galeries d'où Ton a extrait quelques tonnes de ce charbon splendide, brillant comme du coaltar, et s'allumant à la flamme d'une bougie.
Cette découverte est réellement une faveur inespérée pour le Tonkin, et ne pouvait tomber plus à propos pour sauver nos houilles anthraciteuses du discrédit que la routine et le mauvais vouloir de certains mécaniciens anglais, avaient déjà jeté sur elles à Shanghaï et à Hong-Kong.
Voici Tavis que m'exprimait dernièrement un maître en la matière, M. Sarran, ancien ingénieur des mines de Ilongaï et de Kébao, et, j'en ai l'espoir, le futur directeur des mines de Quang Yen : « Le Yenbay pourra donner « aux charbons maigres, type Cardiff, de la
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« baie d'Halong, les matières volatiles qui leur « manquent pour s'allumer facilement, et ceux- « ci à leur tour feront profiter le Yenbay de leur « pouvoir calorifique. Ces deux charbons se « prêteront donc un mutuel concours, et se com- « plèteront Tun l'autre. »
Devant cet accroissement nouveau, cette consolidation, pour ainsi dire, des richesses houillères du Tonkin, les capitaux français vont-ils encore rester à l'écart avec la .^même défiance?
La découverte in charbon de Yenbay réduit à néant désormais les objections réelles et sérieuses qui avaient motivé leur abstention. La question a changé de face ; qu il s'agisse de houille grasse ou de houille anthraciteuse, le débouché de nos charbons est assuré maintenant sur les marchés de l'Extrême-Orient, et ils n'auront à redouter ni pour la qualité, ni pour le prix, la concurrence des charbons japonais.
On cherche les moyens de relever le taux
de rintérêt en France. Il n'y a pas d'occasion plus belle, ni de moyen plus efficace^ que d'intéresser les capitaux inactifs à une entreprise qui se présente aujourd'hui dans des conditions de succès et de sécurité parfaites. Nos financiers feraient bien de méditer ces faits.
4 avHL — Vers cinq heures de Taprès-midi, au moment où tout le monde rayonne vers l'apéritif, le Yunnan nous envoie le son strident de sa sirène. M. Rocher arrive plus tôt que je n'osais l'espérer.
Yenbay est desservi par un courrier hebdomadaire qui pourrait fonctionner toute Tannée, si le passage n'était obstrué vis-à-vis de Hong- Hoa par des bancs de sable où il serait facile de ménager un chenal plus profond à l'époque des basses eaux. Grâce à une légère crue de 10 à 20 centimètres, le Yunnan avec un tirant d'eau de 90 centimètres a pu franchir cet obstacle, et remonter jusqu'ici. Le service avait été interrompu pendant deux mois, mais il est évident que, même dans les conditions actuelles du
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chenal, un steamer à plus faible tirant d'eau, 60 ou 70 centimètres par exemple, pourrait passer en toute saison.
M. Rocher a quitté Hong-Kong le 27 mars et est arrivé à Yenbay le 4 avrils c'est-à-dire en neuf jours^ y compris la perte de temps occasionnée par les transbordements à Haïphong
et à Hanoï.
Or, ce même Yunnan est déjà remonté jusqu'à Laokaï en 1889, au moment d'une crue extraordinaire qui augmentait encore les difficultés du voyage. Parti de Yenbay le 29 juillet à midi quarante-cinq, il mouillait devant Laokaï le surlendemain à dix heures trente du soir.
Hong-Kong et Canton se trouvent donc en réalité à douze jours tout au plus de la frontière du Yunnan. Le voyage d'exploration fait par le Yunnan dans des conditions désavantageuses, avec une vitesse propre de huit nœuds sept dixièmes seulement en moyenne, a démontré péremptoirement que la navigation à
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vapeur ju3qu'à Laokaî est possible et facile aux hautes eaux pendant cinq ou six mois de l'année, et ce fait est d'autant plus considérable que toutes les transactions sont arrêtées d'ordinaire à cette époque, faute de moyens de transport.
Un service régulier de steamers entre Yenbay et Laokaî donnerait une impulsion énorme au transit du fleuve Rouge, et serait une source certaine de richesse pour la compagnie qui se déciderait à l'entreprendre.
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Le choix d'un mouillage. — Le premier rapide. — Xgoï-tié. — Un raid d'éléphants sauvages. — Le strurjgle for life dans les bois. — Un drame dans la brousse. — Le fameux Tac-Caï. — Une poulie de l'âge de pierre. — Le poste de Trai-hutt. — C'est le tigre ! — Un rapide bizarre. — Bao-ha. — Phulu. — Palissades trop basses. — Les miliciens. — La Birmanie et le droit de suzeraineté. — L'alliance du Dragon et de la Baleine. — Navigation du haut fleuve Rouge. — Indifférence du protectorat pour cette question.
Nous quittons Yenbay le 5 sans plus tarder.
Le convoi se compose de trois jonques comme précédemment : une pour le consul, la seconde pour les douze légionnaires qui nous servent d'escorte, et la nôtre qui paraît être la meilleure marcheuse.
Jusqu'ici nous avions pu trouver un abri
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chaque soir devant les postes échelonnés le long du fleuve; mais désormais nous serons forcés tous les deux jours de coucher dans la brousse. A nous de choisir un bon mouillage, aussi loin que possible du chemin de passage des bandes, si nous ne voulons pas être réveillés par un feu de salve tiré en notre honneur.
Le bateau marche pendant huit heures sans désemparer, et on l'amarre sur un banc de sable à la tombée de la nuit.
Le lendemain nous rencontrons un premier rapide, le Tac Tue; on le passe simplement à la gaffe en poussant de fond. Il se venge de ce semblant de dédain, car trois fois il nous ramène au point de départ avant de se laisser franchir.
Nous arrivons le soir devant Ngoi-tié, petit poste militaire établi depuis deux ans seulement pour couper la route aux pirates qui s'y tenaient jadis à l'affût des jonques. Le site est ravissant, on se croirait dans un parc en voyant ces longues avenues que Ton a percées
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dans les fourrés, pour dégager les abords de la place et défier toute surprise.
En revanche, le pays est absolument désert.
C'est le domaine des éléphants sauvages qui poussent des raids jusque sous le nez des sentinelles. Ils ont même causé une panique assez drôle la nuit précédente.
En dehors du petit fortin, à cent mètres environ, se trouve le village où résident les femmes des miliciens qui emmènent toujours leur famille avec eux. Une bande d'éléphants était venue traverser les cases, écrasant l'une, renversant Tautre d'un coup d*épaule, arrachant de leur trompe portes et palissades pour se frayer un passage. On juge de l'émoi produit, des cris de détresse qui réveillent la garnison et lui font prendre les armes, car on croit à une attaque. Il n'y a eu heureusement ni mortes ni blessées, mais la terreur est au camp des amazones. Elles ne veulent plus rester dans leurs canhias, et par pitié on leur concède pour la nuit, dans l'en-
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ceinte du fort, un vaste magasin où je les vois procéder sommairement à leur emménagement.
7 avril, — Le fleuve se rétrécit un peu; la force du courant s'accentue, on remonte bien lentement. Nous avons heureusement un cuisinier excellent, et ce geure de confort en vaut bien d'autres à lui tout seul ; c'est un élément précieux, indispensable pour entretenir la santé, et surtout la gaîté. M. Rocher vient s'asseoir à notre table. Une longue causerie, un bon cigare et une partie de manille après chaque repas, abrègent les heures de cette fastidieuse traversée, et donnent presque du charme à cette vie de bord, si pénible quelquefois, que nous allons mener pendant huit ou dix jours encore, avant d'être en vue de Laokaï.
La route que nous suivons, attrayante au début, car « tout nouveau tout beau », finit par causer une sorte d'agacement par sa monotonie désespérante. Ce sont toujours les mêmes
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berges escarpées, couvertes des mêmes roseaux ; puis cette ligne interminable de bananiers sauvages qui nous accompagneront jusqu'en Chine; et derrière, la forêt vierge étreinte par un immense réseau de lianes qui semble vouloir arrêter sa croissance, et ne laisse percer à travers ses mailles que quelques arbres qui s'élèvent droits et hauts dès qu'ils peuvent respirer.
Le feuillage clair des bananiers relève par sa transparence le ton foncé des latuniers et des bambous, des fleurs d'un rouge rutilant illuminent en plein jour le massif sombre des bois ; çà et là sur la colline, des touffes de fleurs blanches suspendues en longues grappes simulent de loin une éclaircie sur quelque habitation, et donnent un moment d'illusion sur ce paysage désert dont l'homme a été chassé par l'homme ; mais ce rideau de verdure cache une vie animale exubérante, où la loi du combat pour l'existence doit s'exercer dans toute son inflexibilité.
On entend le cri perçant du paon, et le tigre est là dans Tombre, guettant sa proie préférée. Ces jours derniers, en face même de Xgoi-tié, deux guépards poursuivaient une biche, et ils allaient l'atteindre. On suivait du poste les incidents de la chasse. L'animal affolé fait un bond dans le fleuve et le traverse à la nage ; mais il échappait à Charybde pour se jeter en Scylla, et il tombe frappé d'une balle en abordant sur cette rive inhospitalière. Le destin aveugle se montrait d'autant plus cruel pour la pauvre bête, qu'elle était sur le point de mettre bas.
Une série de petits rapides qui ne méritent guère une mention : le Tac Boi-coï, le Tac Van caï, le Tac Moi coï viennent nous distraire un instant; on les franchit sans peine.
Nous voici au Tac Hoa placé à un tournant brusque et rétréci. Il paraît inspirer plus de crainte que les autres ; car notre patron commence ses petites cérémonies à Boudlia; il brûle force papiers d'argent et d'or ; des petits
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bâtonnets d'encens sont allumés et fichés sur l'avant où ils se consument lentement. L'équipage des autres jonques est mis en réquisition, et à tour de rôle on nous haie lentement, mais sans grandes difficultés, avec une longue cordelle de rotin.
Vers 6 heures, on s'installe sur la rive gauche du fleuve. A peine descendus à terre, nous apercevons les traces fraîches du tigre ; ses pattes puissantes ont marqué nettement leurs empreintes sur la vase molle. Elles suivent le bord de l'eau et s'arrêtent à un pli de terrain que dissimule une touffe de roseaux.* A quelques mètres en avant on voit des traces de cerf se dirigeant en sens inverse. A l'endroit où elles cessent, les pieds de devant se sont enfoncés profondément dans le sable comme si l'animal s'était rejeté en arrière d'un brusque mouvement.
C'est un drame de la brousse, il n'y a pas de doute, que nous venons de surprendre ainsi.
Sans être juge d'instruction, il est facile de re-
constituer la scène du crime. La victime venait de se désaltérer au courant de Tonde impure du fleuve, et descendait lentement au fil de l'eau avant de rentrer au bois, quand elle aperçoit le meurtrier embusqué devant elle, et, d'un bond aussi prompt que la pensée, tigre et cerf se jettent dans les grandes herbes qui bordent le rivage. Y a-t-il eu meurtre, au seulement tentative de meurtre? On ne le saura jamais. Il faisait presque nuit, et nous jugeâmes à runanimitc qu'il était prudent de retourner à notre bord, et de ne pas chercher à approfondir une affaire qui pouvait se retourner contre nous.
8 avril. — C'est aujourd'hui le grand jour où l'on doit affronter le fameux Tac Caï. Pour nous faire la main, nous passons dès le matin le Tac Doc, qui n'a pas non j.lus une bonne réputation; c'est aussi facile que pour le Tac Jloa.
Nous voici enfin devant lo Tac Caï.