‹ Un voyage au YunnanChapitre 4 sur 10 · C.-)mme les légendes faujoos, les mauvaises · texte numérisé non relu

C.-)mme les légendes faujoos, les mauvaises

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surtout, s'établissent vite et sont tenaces! A en croire les rapports et les racontars, on pouvait se figurer que remonter le fleuve Rouge et ses rapides n'exposait pas à moins de dangers qu'une excursion jadis dans le jardin des Hespérides. A chaque instant je m'attendais à rencontrer un de ces défilés presque infranchissables, des « portes de fer » comme il en faut à un fleuve bien né.

Rien de tout cela! La rivière est encore aussi large que la Seine à Bercy, et nous sommes aux extrêmes basses eaux. Les collines qui la bordent à distance, car elles n'osent pas s'en approcher encore, atteignent à peine les 300 mètres de la tour Eiffel. On n'y voit aucune de ces roches escarpées, de ces gorges sauvages, de ces torrents impétueux qui font rêver à des ouvrages d'art cyclopéens; un chemin de fer serpenterait en se jouant au pied de ces mamelons.

Et ce rapide si renommé, si redouté, le terrible Tac Caï enfin, puisqu'il faut l'appeler par

son nom, quelle désillusion! Tel doit être le désappointement que l'on éprouve en voyant un grand homme en robe de chambre.

Il n'y a ni cascade, ni rocher, pour lui donner au moins un peu de pittoresque. Rien ne rappelle en lui cette jolie rivière du Japon, « la rapide de Kioto », qui se précipite entre des collines à pic resplendissantes de verdure, diaprées d*azalées en fleurs, et qui laisse au touriste, assez audacieux pour la descendre, le souvenir de gouffres bouillonnants, et de récifs effroyables affrontés sans le moindre péril.

Le Tac Caï est un fort courant tout simplement, roulant sur un lit de petits galets, sain comme une nourrice berrichonne, avec une vitesse de quatre ou cinq nœuds tout au plus, et une profondeur de 0"",70 au minimum.

Toute la difQculté pour le franchir provient de ce qu'il est situé à un tournant du fleuve qui s'infléchit brusquement à droite, et que les moyens de traction ne peuvent être appli-

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qués que dans une direction très oblique qui décuple la résistance.

Une jonque s'apprête à le remonter, après un redoublement d'incantations à Boudha, un déploiement inusité de baguettes d'encens et de papiers de culte, pratiques qui n'ont pas peu contribué à entretenir, dans l'esprit superstitieux de ce peuple de bateliers, la croyance à des dangers imaginaires. Une vingtaine de coolies et quelques légionnaires sont attelés sur une longue cordelle de rotin. Obligés de prendre la rive gauche, car la berge opposée est impraticable pour un chemin de hâlage, ils tirent en suivant une ligne presque parallèle au seuil que la jonque doit aborder de front. Pour diminuer cette obliquité de traction, ils s'avancent le plus loin- possible dans l'eau; un monceau de grosses pierres encagées dans un panier de rotin sert de poulie de renvoi à l'amarre, qu'un coolie fait glisser au fur et à mesure sur ce point d'appui rudimentaire. L'équipage, à l'aide de gaffes, lutte en désespéré contre

cette action de rappel qui tend à Técarter du chenal.

Le bateau avance imperceptiblement, puis bientôt son allure s'accélère, il a dépassé la zone torrentueuse. L'opération dure environ dix minutes.

Avant-hier plusieurs bateaux de Laokaï ont franchi le Tac Caï à la voile et à la gaffe sans cordelle. Ce serait donc un jeu pour les steamerSy et la difficulté pour les jonques serait à peu près nulle si, au lieu d'en être réduites encore aux poulies de l'âge de pierre, elles pouvaient se hâler directement à l'aide d'un treuil fixé sur la rive opposée, comme le font les bateaux qui remontent les rapides de la rivière de Canton. Mais le moyen serait réellement trop simple, la routine y perdrait ses droits, et le protectorat quelques dollars.

Nous arrivons de bonne heure au poste de Trai Huit situé au sortir du Tac Caï, en face d'un affluent de la rive droite. Il y a 70 hommes de garnison, moitié légion, moitié tirailleurs;

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mais l'effectif varie beaucoup, car il y a toujours du inonde en escorte, soit dans le haut, soit dans le bas de la rivière, à cause des bandes chinoises qui occupent les crêtes montagneuses du côté de la rivière Claire. Nous passons quelques heures des plus agréables avec le commandant Baumann et son lieutenant, M. Lieutaud.

9 avril, — On repart au point du jour. La rivière se rétrécit, et quelques pointes de roches émergent, un peu au-dessus de Trai Huit. Il serait facile et peu coûteux de les faire sauter. Le pays paraît moins sauvage, et on aperçoit quelques hameaux de t Mans » sur les collines ; nous nous apprêtons à passer la nuit sur une pl^gc de sable splendide.

Les premières chaleurs de Tannée ont fait leur apparition depuis deux jours; mais une légère brise en tempère Tardeur. La soirée est délicieuse; la lune argenté au loin la plage et, si Tennemi vient, on pourra le voir. Nous nous laissons envahir par les douceurs du farniente.

Étendus sur Tavant et devisant de choses et d'autres, nous essayons d'analyser les bruits multiples de la forêt, que domine surtout le piaulement continu d'un oiseau de nuit. Notre causerie se prolonge jusqu'à une heure avancée. Tout est calme, tout sommeille autour de nous, car il a fallu passer encore une longue série de rapides, et la journée a été rude.

Seule, une sentinelle veille, l'arme au pied, sur le toit de la jonque où est logée l'escorte. Sa silhouette se projette sur le miroir du fleuve où se reflètent les rayons brillants de la lune. Tout à coup nous apercevons une tache sombre qui se détache nettement à cent pas environ sur l'éclat blanc du sable, et semble se mouvoir lentement. La même pensée, la même joie nous vient : c'est le tigre I

Nous sautons sur notre carabine, et nous allions tirer quand, une sage prudence succédant à l'ardeur du premier moment, nous fixons le point noir avec une jumelle... C'était un légionnaire ! Il s'était retiré à l'écart pour

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des raisons pressantes. Une s'est jamais douté de la haute opinion que nous avions eue de lui un instant, et du danger qu'il a couru.

10 avHL — Nous sommes en route pour Baoha. C'est toujours la même succession de rapides; on n'y fait plus attention; mais l'un d'eux, le Tac Ong chu, ne laisse pas d'être bizarre pour la façon dont on le passe. Le fleuve est très large et fait un léger coude. A ce niveau, le courant est rejeté presque transversalement de la rive gauche sur la rive droite. On dirait un torrent qui traverserait le fleuve perpendiculairement à son cours ordinaire. Sa vitesse dépasse de beaucoup celle du Tac Caï, et je Testime à six ou sept nœuds. Au-dessus et audessous l'eau est relativement calme, malgré les remous violents qu'on y rencontre.

L'équipage hâle la jonque à la cordelle en suivant la rive gauche, et lui donne le plus de vitesse possible, de sorte qu'elle entre avec un certain élan, en travers du courant qui l'entraîne alors avec la rapidité d'une flèche ;

mais, pendant cette dérive de cent mètres environ, la force acquise lui a fait traverser le rapide qui n'a guère plus de dix à quinze mètres de large, et elle arrive saine et sauve au bout de sa course rétrograde, dans une eau tranquille qu'elle remonte facilement. Ce n'est pas sans un vif mouvement d'intérêt que nous suivons, sur les autres et sur nous, les péripéties quelque peu émouvantes de cette curieuse manœuvre.

Bao-ha, où nous mouillons vers midi, est l'ancien poste de douane des Pavillons noirs, et se trouve à peu près à égale distance de Laokaï et de Yenbay. Le poste est situé sur un mamelon élevé de la rive gauche, et commande un chemin qui mène du bassin de la rivière Claire dans celui de la rivière Noire.

M, Rocher envoie un télégramme à Mongtze, pour que nous puissions trouver à Manhao des chaises à porteur et des chevaux de bât. Ces premières relations avec le Yunnan indiquent que nous sommes près de toucher au but, et raniment notre courage.

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Après une courte visite à l'aimable capitaine Mary qui voudrait nous retenir, on se remet en marche pour Phu-lu. On aperçoit des espaces déboisés et quelques habitations de « Mans »

sur le flanc des collines. Ces « Mans » seraient, à ce qu'il paraît, des étrangers émigrés du Thibet. Ils sont à peu près nomades, et passent pour n'être pas très sociables.

Le 11 avril, vers 10 heures du matin, nous arrivons devant Phu-lu, le dernier poste avant Laokaï'.

Remarquons, en passant, combien la plupart de ces petits postes militaires semblent mal défendus, mal protégés par de vieilles palissades qui atteignent à peine la hauteur d'un homme, et qu'on ne sait pas remplacer à temps. Elles sont trop faciles à enjamber pour des gens lestes comme des singes. On dirait qu'en construisant ces retranchements, on a plutôt songé à se défendre contre le canon, qu'à se mettre simplement à l'abri d'un coup de main

et d'une surprise de nuit.

Je me sentais beaucoup plus en sûreté derrière ces doubles palissades de pieux, hautes de trois et quatre mètres, qui entourent les postes de la garde civile à Trung Ha, Bac Bat et Yen Khoaï où j'ai habité près de trois mois, pendant que je creusais des puits de recherche dans la plaine de Sontay. Les miliciens savent mieux tirer parti des ressources qu'offre le bambou pour la défense; ils hérissent de chevaux de frise les portes du poste, ils sèment les abords de l'enceinte de lancettes pointues, qu'on fixe solidement dans les fossés et le long des talus, et qui, pour des « vanu-pieds » comme les pirates annamites, représentent un obstacle autrement sérieux que les tessons de bouteilles, sur un mur de jardin, pour les rôdeurs de la campagne.

Il se peut que ces petits moyens ne figurent pas dans les traditions du génie, et ne soient pas recommandés dans les cahiers de Técole de guerre, mais ils répondent à merveille aux besoins et aux nécessités de la situation. Il est

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bon d'être éclectique, et de prendre l'utile là où on le trouve.

Voilà pour la défense; quant à Toffensive, je trouve également que les miliciens donnent naturellement de meilleurs résultats que les militaires, pour la poursuite des bandes. Les gardes principaux, forcés de faire leur carrière dans le pays, s'y intéressent plus que des officiers qui ne font que passer; et comme ils résident dans la même région pendant longtemps, ils en connaissent tous les coins et recoins. En contact presque immédiat avec les villages et les mandarins, ils entretiennent avec eux des relations cordiales, et peuvent se faire renseigner plus facilement.

Et peu s'en est fallu que l'on ne supprimât d'un trait de plume ce corps de milice, qui nous a rendu tant de services, et dont l'entretien coûte relativement si peu au budget de la colonie.

Malheureusement, on a commis la faute de faire passer de gré ou de force, dans les tirailleurs, quatre mille de ces miliciens. Pourtant, quand

ils s'étaient engagés, il était implicitement convenu qu'on ne les ferait pas sortir de leur province, à peine de leur village, et on les envoie maintenant guerroyer n'importe où. On a donc manqué une fois de plus, et c'est regrettable, à la parole donnée.

Pourquoi s'étonner alors que les miliciens, devenus tirailleurs, c'est-à-dire incorporés de force dans l'armée active, se vengent de ce mauvais procédé en désertant aux pirates avec armes et bagages, en vendant et trahissant les postes détachés, comme celui de Yen Lang enlevé par le Doc Ngu.

Un peu au-dessus de Phu-Lu, sur la rive gauche, est un village presque exclusivement chinois, d'où partent les caravanes qui se rendent à Kai-Hoa, ville commerçante de la frontière chinoise, au haut de la rivière Claire. Décidément, nous nous rapprochons sensiblement de la Chine.

Depuis Sontay, la vallée du fleuve Rouge n'a guère changé d'aspect. Nous rencontrons

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toujours de petits coteaux boisés, et ces éternels bananiers dont les feuilles mortes pendent lamentablement, et jettent des reflets d'automne sur cette nature printanière. Les hautes montagnes du Yunnan sont encore dans le lointain. Nous ne sommes plus qu'à quelques heures de Laokaï.

La rivière semble plutôt s'élargir à mesure que nous remontons, et j'estime à près de 200 mètres la distance entre ses deux rives.

Les rapides se succèdent plus pressés, il est vrai, mais soulignent de moins en moins les seuils, véritables échelons de l'immense escalier que le Song-Coi descend du Yunnan à Yenbay.

On ne saurait les comparer à ces rapides, à ces chutes pour être plus exact, dont le Yang-Tze est semé entre Ichang et Chung- King, obstacle presque insurmontable, devant lequel n'a pas encore reculé Fesprit d'entreprise de nos voisins ; car ils veulent, à tout prix, arriver sur ces nouveaux marchés, qu'il

ne tiendrait qu'à nous de réserver exclusivement à notre commerce, et dont nous semblons dédaigner la conquête.

Est-ce de Tinertie ou de l'aveuglement?

Les efforts que l'Angleterre a faits, et qu'elle multiplie chaque jour, auraient dû cependant ouvrir les yeux de nos compatriotes.

C'est dans le but de pouvoir aborder le Yunnan que, poussée par les Hallett et les Colquhoun, elle a pris la Birmanie, et qu'elle s'est abaissée jusqu'à reconnaître à la Chine son droit de suzeraineté sur le pays, droit que ce vaillant petit peuple du Japon a refusé de concéder à son puissant voisin, à propos de la Corée.

En faisant à l'amour-propre des Célestes une concession aussi plate, les Anglais avaient un triple but : rendre leur tâche de conquérant plus facile, ce que, les événements ont cruellement démenti ; nous donner une leçon de diplomatie, qui s'est retournée contre eux, comme le prouvent les embarras qu'on ne leur a pas

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épargnés ; et enfin, faire non pas un doigt, mais dix doigts de cour à la Chine, à laquelle ils prodiguent les plus vives tendresses depuis si longtemps sans être payés de retour, en vue de cette fameuse alliance de la Baleine et du Dragon sur laquelle ils comptent, pour arrêter en Asie la marche de l'Éléphant.

Les diplomates anglais n'ont pas la réputation de péchçr par un excès de candeur; mais ce rêve invraisemblable ferait peu honneur à leur perspicacité, si ce n'était une double feinte à l'adresse de leurs adversaires, qu'ils cherchent ainsi à opposer l'un à l'autre ; et je dis adversaires, car, quels que soient le degré de condescendance de l'Angleterre et son apparente crédulité, la Chine restera longtemps encore une ennemie pour elle, comme pour les autres nations.

Nous ne sommes à ses yeux que des « foreigners », des étrangers; mais si elle nous réunit théoriquement sous une même dénomination, elle sait nous désunir dans la pratique ;

et, profitant habilement de nos divisions, elle berne nos ministres et accueille leurs réclamations avec le plus parfait dédain.

Qu'il serait facile pourtant d'intervertir les rôles, si, au lieu de se plier à tous ses caprices d'enfant gâté, on la malmenait à outrance comme elle le mérite !

Ce serait le plus sûr moyen de se concilier, sinon son amitié, du moins ses bonnes grâces, et cela nous suffirait. Lès massacres qui ont eu lieu dans le Yang-Tze l'année dernière, et qui viennent de se renouveler, proviennent malheureusement de ce que les foreigners ont méconnu cette vérité : qu'il fallait frapper résolument et fort dès la première alerte.

Ce n'est pas t avec du sucre », mais avec du « vinaigre » qu'on prend les mouches, dans un • pays qui fait tout au rebours des choses d'Occident : où le deuil se porte en blanc, où la place d*honneur est à gauche, où les livres commencent par la fin, et les dîners finissent par le potage, où le comible de la politesse en

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société est de garder son chapeau sur la tête ; et j*en passe bien d'autres.

Pour en revenir aux rapides du fleuve Rouge, je puis afQrmer qu'ils ne présentent nulle part des difficultés suffisantes pour arrêter les bateaux indigènes, et pour faire hésiter un instant la navigation à vapeur. C'est une question de biceps pour les jonques, ce serait une affaire de pression pour les steamers.

Malheureusement, on s'est plu jusqu'ici à en exagérer l'importance, et à proclamer « urbi et orbi » que la navigation à vapeur était impossible entre Yenbay et Laokaï. Chaque jour encore nous faisons le jeu de nos adversaires, en dénigrant à plaisir une magnifique voie commerciale, que nous aurions dû doter depuis longtemps d'une flotille de transports à vapeur. La navigabilité du fleuve Rouge, de la mer au Yunnan, a été établie d'une façon indiscutable, aux basses eaux d'abord, par le Laokai filant huit nœuds seulement, qui a atteint Laokaï en soixante heures de marche de-

pui3 Hanoï, quand les jonques mettent plus d'un mois à parcourir cette distance, puis à l'époque des hautes eaux, par le steamer Yumian qui a pu remonter, avec une vitesse propre inférieure b. neuf nœuds, un violent courant qu'accentuait encore une crue inusitée.

Après ces deux tentatives couronnées de succès, la Compagnie des Messageries fluviales s'est bien gardée de continuer ses efforts, car c'était aller à rencontre de ses propres intérêts. Son objectif, et je ne songe pas à lui en faire un reproche, car les services qu'elle a rendui au Tonkin balancent, et au delà, les avantages de son monopole, son objectif bien naturel, dîs-je, est d'obtenir le renouvellement de son ancien contrat, ou une subvention nouvelle pour ce nouveau service.

Elle n'a donc aucun avantage à ouvrir une

ligne de bateaux, entre Yenbay et Laokaï. Elle

cela comme un « moyen d'échange »

ciliter ses négociations avec le protec-

'i, dans le but de couvrir son inaction

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d'un motif plausible, elle prétexte les difficultés et les dangers que présente la navigation du fleuve Rouge. Cette légende tend donc à s'établir de plus en plus, désespérant d'avance toutes les initiatives, et il est regrettable que le protectorat, de son côté, ne cherche pas à la détruire en améliorant le lit du fleuve. On doit du reste lui rendre cette justice, qu'il s'est toujours médiocrement intéressé au transit du fleuve Rouge, oubliant que, si la France a fait tant de sacrifices pour occuper le Tonkin, c'était spécialement en vue de prendre le contact avec les frontières occidentales de la Chine, et d'assurer à nos nationaux les débouchés du Yunnan. Gouvernants et commerçants ont pris pour ainsi dire le contrepied de la question ; on s'est tourné du côté du Laos, laissant la proie pour l'ombre; du côté de Langson, où l'on a dépensé pour une voie ferrée des sommes énormes dont nous aurions déjà retiré l'intérêt et le capital sur une ligne du Yunnan, et l'on s'oriente maintenant vers Hué, au lieu de courir au plus

pressé, et de consacrer tout d'abord à la sécurité et à la navigabilité du fleuve Rouge l'attention et l'argent que l'on disperse ailleurs.

Après l'enthousiasme provoqué par Theureux voyage du Laofcaï, en 1889, le protectorat, dans un élan de générosité qui ne s'est plus reproduit, a donné un millier de dollars à la Compagnie des Messageries fluviales pour faire sauter quelques roches.

N'était-ce pas le moment de confier à un personnel compétent la mission d'améliorer la navigation du Haut-Fleuve, et d'affecter à cet objet un budget en rapport avec son importance?

On aurait pu alors baliser le chenal, créer un chemin de hâlage, faire une brèche au milieu de certains rapides, ou en faciliter le passage à l'aide de treuils, et surtout organiser, de distance en distance sur le fleuve, des postes de pilotes lamaneurs qui se tiendraient au courant des modifications que le chenal subit chaque année.

Ces travaux feraient gagner plusieurs jours

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aux jonques sur la traversée actuelle, permettraient aux steamers de remonter en toute saison et en toute sécurité, et ouvriraient définitivement à nos marchandises l'accès du Yunnan.

On justifierait ainsi Tidée première de notre conquête du Tonkin.

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Les jonques de Laokaï et de Manhao. — Tableau des heures entre chaque escale. — De Hanoï à Laokaï en un jour! — Un exode à Son-phong. — La citadelle. — La pagode. — La maison de Liu-vinhphuoc. — La terrasse de l'apéritif.

13 avril. — Nous sommes à Laokaï depuis hier; nous n'avons mis que huît jours pour franchir les 176 kilomètres qui nous séparent de Yenbay.

Le port est encombré de jonques dites de Laokaï, construites spécialement pour affronter les rapides du Haut-Fleuve. La nôtre est une jonque du Delta et ne leur ressemble en rien. Très fines de Tavant, très effilées, longues

do 25 mètres environ, avec un tirant d'eau qui ne dépasse pas 60 centimètres en pleine charge,

ces barques peuvent porter 20 ou 25 tonnes de marchandises, et remontent presque tout le temps à la voile, car, à l'époque des basses eaux, la brise souffle toujours de l'arrière. A défaut de vent, elles naviguent, à la cordelle ou à la perche, mais à côté d'elles les convois militaires sont des trains express. Dès qu'une anicroche survient, toutes s'arrêtent pour aider ou attendre celle qui est dans l'embarras. Cette étroite solidarité est une assurance mutuelle contre les accidents, mais elle ne s'accorde guère avec la rapidité de la marche. Ces arrêts ne laissent pas d'être fréquents, car lorsque les eaux sont très basses et que les jonques ont dépassé les limites du tirant d'eau permis, elles sont obligées de transborder leur chargement pour passer certains seuils, et cette opération entraîne à chaque fois un retard de vingtquatre heures au moins. Aussi mettent-elles quelquefois trois mois pour faire un trajet qui

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ne demande guère plus de 30 jours. Il y a surtout beaucoup de routine dans cette lenteur exagérée, et elles prendront une allure différente le jour où la compétition des steamers les menacera dans leurs moyens d'existence.

Les jonques de Manhao sur lesquelles nous devons partir demain sont aussi longues que celles de Laokaî, mais pointues aux deux bouts et plus légères. Les plus fortes portent encore douze tonnes avec un tirant d'eau de 50 centimètres.

Et je m'étais figuré, comme tant d'autres sans doute, grâce à la façon dont on écrit l'histoire, que je serais obligé, pour gagner Manhao, de prendre une de ces pirogues étroites avec lesquelles on remonte la rivière Noire au-dessus de Cho-bo, où l'on ne peut rester ni debout ni assis, et qui font du voyage un supplice de toutes les heures.

La surprise a été fort agréable, je Tavoue, et je souhaite de n'éprouver dans la suite que des déceptions de cette nature.

Voici le nombre d'heures de marche effective, que notre jonque a mises entre chaque escale.

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