‹ Un voyage autour du JaponChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

NAGASAGKl.

La ville japonaise. — Les quartiers francs : Décima et Oora. — Hospitalité des résidants étrangers au Japon. — Absence de pudeur chez les Japonais. — Iniérieur de^î maisons japonaises. — Le senlimenl religieux chez les Ja^ionais. — Le bouddhisme et le sintùme, — Le christianisme au Japon.

La ville de Nagasacki est située entre 129^ 56' longitude est et 32® 44' latiludc nord. Le climat y est

sain et tempéré. Le thermomètre y descend rarement jusqu'à zéro , et les plus fortes chaleurs de Tété n*y dépassent pas 35^ centigrades. La température moyenne de Tannée à Nagasacki est à peu près la même que celle de Florence ou de Rome : on y trouve le printemps et Tété du midi de la France, et un liiver dont la douceur égale presque

celui de iSapies. Dans les mois de juin et de juiiiel, Nagasacki est inondée par des pluies torrentielles; en général il y pleut beaucoup, et le petit observatoire météorologique qui, d'après le conseil de M. de Siebold, a ét* depuis 1844 érigé à Décima, constate que la moyenne des journées pluvieuses a été de cent huit par an. Nagasacki contient dix mille maisons et environ soixante-quinze mille habitants Quant aux étrangers, dont le nombre ne dépasse pas cent ou cent vingt, Us demeurent hors de la ville, dans des quartiers dont j'ai parlé déjà, situés au sud et à l'ouest, et qu'on nomme Décima et Oora.

Décima, Tancienne factorerie hollandaise , forme un îlot séparé de la ville par un canal que l'o^n traverse sur un pont de bois* Jadis on fermait tous les soirs une porte qui donne accès à ce pont, et les Hollandais, n'avaient plus, jusqu'au jour, la faculté de franchir les étroites limites de leur résidence. Maintenant il y règne sous ce rapport une liberté entière. Le temps passé compte néanmoins encore des panégyristes coru plaisants, et pour l'apprécier comme il convient , il faut en réveiller le souvenir

chez les vieux résidents hollandais. On s'est fait en Europe l'idée la plus fausse de leur genre de vie et des conditions de leur présence au Japon. A ce sujet, j'en appellerai au témoignage de M. Donker- Gnrtius, commissaire royal de la Hollande^ autrefois chef de la factorerie de Décima, et qui a laissé eu

Orient le meilleur souvenir ; comme tant d'autres, 0 n'avait jamais vu, si ce n'est dans les livres, les Hollandais se soumettre à des traitements indignes, marcher sur la croix, et n'approcher les hauts fonctionnaires japonais qu'avec des démonstrations du plus servile respect. Au contraire, il avait vécu heureux et estimé au Japon, personne n'avait pris ombrage de ses croyances religieuses, il avait traité avec le gouverneur de Nagasacki sur un pied d'égalité, et la seule entrave mise à sa liberté avait été la défense, justifiée du reste, de se promener sans une escorte japonaise hors des inniles de la factorerie.

Le vieux Décima, le Décima pittoresque de Kaempfer, de Thunberg et de Siebold, a été détruit par un incendie. Le nouveau Décima a perdu tout caractère ; il ressemble à une petite ville de la frise, et ne contient (fu'une demi-douzaine de rues propres et bien alignées. Les maisons, blanchies à la chaux, ont un faux air de casernes. Rien dans la construction ou dans l'aménagement n'y est emprunté au Japon, et les architectes qui les ont b&ties

seniblent n'avoir eu d'autre Mnibilion que celle de rendre à leurs habitants une grossière image de la patrie absente. La factorerie hollandaise sert de résidence à une trentaine de commerçants et à quelques fonctionnaires. Cette petite communauté forme, même au sein de la colonie européenne , une sorte

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de société particulière. Ceux qui la composent ont leurs intérêts à part; ils vivent, se divertissent, font des affaires et se quereilenl entre eux. Rarement on les reneontre à Oora, l'autre quartier franc, et ils regardent avec froideur les Anglais et Américains, débarqués d'hier sur une terre où ils ont pris pied depuis deiix cents ans. Ceux-là les abandonnent voionUersà eux-mêmes etne cherchent pointàtroubier leur isolement ; ils les traitent même avec un certain dédain que rien ne justifie à mes yeux. « Les Anglais, disent-ils, n'auraient jamais accepté une position semblable à celle que les Hollandais ont subie au Japon pendant deux siècles. > Ils parlent d'ailleurs avec orgueil de Textension que le coiiimcrce avec les Japonais a prise depuis qu'ils s'en sont emparés, et ils répèteiU à l'envi que la race anglosaxonne est la seule qui sache pratiquer l'art de la colonisation.

Le nouveau quartier étranger, Oora, présente un aspect moins effacé et plus animé; c'est là que résident tous les nouveaux venus que l'ouverture des ports du Japon a appelés des différentes contrées de PEurope ou de l'Amérique. Il a été b&ti au sud de la ville japonaise, dans une situation heureuse. Au

lieu d'ôtre entièrement isolé, comme Décima, il est adossé à de riantes collines couvertes de maisons de plaisance, au-dessus desquelles flottent, depuis le lever jusqu'au coucher du soleil, les pavillons des

consulats de France, des États-Unis, de la Grande*

Bretagne et de Portugal. Lâ plupart des habitations d'Oora sont spacieuses, bien aérées et entourées au premier étage d'une galerie ouverte {verandali), que Ton retrouve dans presque toutes les demeures étrangères à Test du Gap. C'est l'endroit le plus agréable de la maison, et chaque l'amille s*y réunit le soir pour recevoir les amis et pour s'entretenir de l'Ëurope, le seul sujet de conversation qui ne tarisse jamais. Mille exemples m'aideraient à montrer combien ce souvenir de l'Europe est resté profond parmi les étrangers forcés de vivre dans Tex- Irèiue Orient. Je n'en choisis (ju'un seul. Après le diner, lorsqu'on a renvoyé les domestiques, le maître de la maison réclame uni instant de silence, lève son verre et dit: < Absent friendsl (Aux amis absents 1) — God bhss them/(Que Dieu les bénisse!) > répond Tassistance. On boit, et la conversation reprend son cours. Ce toast^ porté respectueusement, sans démonstration de joie ou de tristesse, a quelque cbose de singulièrement touchant : c'est l'expression du regret sincère et toujours présent de la lointaine patrie. Les c amis absents, » ils ne savent pas et ils ne peuvent savoir à quel point ils sont aimés de leurs amis, habitants des colonies lointaines. Ces hommes au front soucieux, qui semblent n avoir qu'une pensée, celle d'amasser de l'argent, et qui, dans cette poursuite

de la richesse, se condannent sans se plaindre à une vie d'ennuis et de fatigues, ces hommes-là accumulent au fond de leurs cœurs des trésors d'affection pour ceux qui leur ont été chers et qui sont loin d'eux. Aussi quelle fête ils font à qui* conque leur est adressé d'Ëurope et leur apporte, avec quelques lignes tracées par une main amie, uu souvenir de la patrie regrettée! J*ai souvent admiré la complaisance avec laquelle des hommes fort occupés et blasés sur les étrangetés du Japon et de la Chine se faisaient les cicérones de voyageurs n*ayant d'autre titre à leur bienveillance qu'une lettre de recommandation venant d'un ami commun* Un tel gage est tout aussi sacré qu'une lettre de change, et uii chef de maison, après s'êti'e assuré que tout est en règle, ne songe pas plus à laisser protester Tun que l'autre.

Mes amis de Itagasacki se mirent entièrement à ma disposition. Grâce à eux, grâce aussi à de longues promenades que je faisais seul, dans une complète sécurité, à travers la ville et la campagne, j'acquis, en trois mois, une counaissaiice assez grande de la langue et des coutumes des habitants.

Là ville japonaise de Nagasacki occupe une étendue de terrain considérable ; elle possède beaucoup de grandes rues droites, bien percées et très-propres. Les maisons sont petites et basses, blanchies à la chaux et couvertes de lourds toits en tuiles

noires et blanches. Dn reste, la oonstnietion en est des plus simples et des plus légères: la plupart n*ont de marailies en pisé que sur les côtés; la façade et le derrière se composent de châssis en bois mince tendus de papier. Le papier japonais est cotonneux et fort; cependant il ne résiste pas longtemps aux influences d'un climat humide, et doit être renouvelé une ou deux fois par an. Cette singularité contribue beaucoup à donner aux habitations cet aspect réjouissant de propreté et de bonne tenue qui les distingue des maisons chinoises Le rez-de*chau88ée est ordinairement ouvert jusqu'au moment où les habitants vont se coucher et où on le ferme avec de fortes et larges planches en

bois dur. En été, on p( ut voir d*un coup d'oeil tout ce qui se passe à Tintérieur, et même en hiver il n*est pas difficile, avec un peu de curiosité, de se rendre exactement compte du genre de vie des habitants. Le Japonais vit au grand jour ; il a réalisé

1. Ce «lai explique auMt pourquoi la plupart des Tilles japonaises ont cet air de propreté que tous les TOyageurs ont coih staté, c'est la fréquence des incendies, i maisons sont constroîtes de matériaux tellement combustibles, qu'il suffit d'un léger accident pour réduire tout un quartier en cendres. Pendant un assez long séjour que Je fis à Tédo, il se passait à peine une nuit sans que ^entendisse sonner le tocsin. Je ne crois pas , exagérer en aflinnant que TAge moyen des maisons japonaises ne dépasse pas quinte ans. Des maisons plus vieilles ne se rencontrent guère qu'à la campagne. Dans les grandes villes , on traverse constamment des quartiers nouvéOement rebâtis.

le rêve dé ce Romain qui aarait voula irivre dans

une maison de verre ; beaucoup de voyageurs prétendent même qu'en cela il a poussé trop loin la licence. Ne s'est-on pas, il me semble, un peu pressé de le blâmer? Il y a là une grande diliérence entre la dépravation et le manque de pudeur. L'enfant ne connaît pas la honte, mais il n'est pas éhonté. La pudeur» Rousseau Ta dit avec raison, est c une institution sociale; » elle se développe avec la civilisation; chaque climat, chaque époque exerce sur les manifestations de ce sentiment une influence que voyageurs et historiens ont été à même de constater. Non -seulement la pudeur française est autre que la pudeur musulmane, mais notre pudeur d'à présent diffère en beaucoup de points de la pudeur de nos ancêtres. Chaque race s*est faïL dans son éducation morale et dans ses habitudes, un critérium de ce qui lui parait décent ou non* En bonne conscience, on ne devrait pas taxer

d'impudeur rindividu qui, dans sa pairie, ne blesse aucune des convenances sociales au milieu desquelles il a été élevé. Le Japonais le plus délicat et le plus rigide ne s'otlusque pas de voir une jeune fille prendre un bain au seuil de sa porte devant les , passants, et les gens de tout âge et de tout sexe qui se réunissent dans des salles communes pour y faire leurs ablutions, n'ont jamais cru commettre une action honteuse.

Un Japonais fort bien élevé, avec qui je m^entre-

tenais des singulières habitudes de ses compatriotes, ne put absolument rien comprendre à Tindignation des Européens et aux scrupules que je tâchai de lui expliquer. « Oui, jne dit-il, quand je vois au bain une femme nue, je la vois tout entière. Quel mal y a-t-il à cela? • Je ne pus tirer autre chose de lui, et il me resta démontré que nous partions de points de vue trop diûérents pour arriver à la même conclusion ^.

L'intérieur des maisons japonaises est d'une grande simplicité. L'exacte propreté en fait le principal ornement. Les chambres sont basses de plafond et séparées entre elles par des châssis mo-

1. Je suis grand ami des Japonais, et puisqu'on leur a si souvent reproché d èire privés de toute pudeur, je me permettrai de faire encore quelques observations sur ce sujet délicat. Certains crimes qui se jugent trop l'réqueramenl devant nos tribunaux semblent être inconims au Japon. Les images obscènes y sont, il est vrai, très-répandues; mais quiconque a vu des photographies qui, expédiées de Londres, de Paris et d'autres centres de civilisation , ont circulé et circulent encore en assez grand nombre sur Ips marciiés de Textrème Orient, ne peut hésiter à décerner la palme de la plus abjecte corruption aux compatriotes mêmes de ceux qui se sont tant effarouchés de rimpudeur japonaise. J ai hâte d'ajouter qu'en constatant ce fait, je n'ai voulu jeter aucun blâme sur les communautés étrangères de la Chine et du Japon : elles sont en général composées d^hommes fort honorables, mais il n'est pas étonnant qu'il s'introduise parmi eux quelques individus sans Tergogoe qui trouvent dans Tappât du gain un motif suffisant de se livrer au trafic le plus ignoble.

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biles, dont le déplacement sofBt pour changer à

volonté la disposition de r;ippart(»ment. Chacune de ces chambres est garnie d'épaisses nattes en bambou ; mais on n*y voit aucun des meubles à demeure et d'un usage commun chez nous» comme chaises, tables, armoire ou lit. A-t-il besoin d*écrire, le Japonais tire d'un placard un petit guéridon, haut d'un pied, devant lequel il se met à genoux ; la lettre linie, il jenlerme le guéridon. A Theure des repas, on dresse des tables carrées et de dimensions fort exigutis; au moment du coucher, on étend sur les nattes d'épaisses couvertures en soie ou en coton et d'amples robes de chambre en étotlés plus ou moins précieuses. Après s'être dépouillés de leurs vêtements de jour, les Japonais s'enveloppent de grandes robes de nuit qui les couvrent chaudement, appuient leur téte sur un oreiller de boiij, dont le dessus est rembourré et qui a la forme et les dimensions d'un fer à repasser, et c'est ainsi qu'ils s'abandonnent au sommeil. Le malin, on serre ces objets dans une espèce de cabinet noir ; on ouvre toutes les portes afin de donner de l'air, on balaye les nattes avec soin, et la salle, complètement vide, sert dans la journée de bureau, de salon et de salle à manger, pour redevenir chambre à coucher la nuit venue. Cette manière de vivre explique fort naturellement Texcessive propreté des habitations japonaises.

11 n*y a que deux meubles qui soient d'un mage général parmi toutes les classes, le ehibau et le tthbaccobm^ c'est-à-dire le brasero et la boite à tumer. Le Japonais est grand buveur dethé, grand fumeur et grand causeur. A toute heure de jour, il lui iaut de Teau bouillante, et le brasero doit rester allumé le jour comuie la nuit, en été comme en hiver. Il s'en sert aussi pour allumer la pipe qu'il tire vingt fois par jour de sa ceinture, où il la porte suspendue aux cordons d'une blague. à tabac; elle n'est guère plus grande qu'un dé à coudre , et le fumeur la remplit et la vide cinq ou six fois en autant de minutes. Ceux qui sont obligés de travailler et pour qui le temps a une certaine valeur, ne peuvent se procurer qu'en passant le plaisir de boire du thé et de fumer quelques pipes : ils s'y livrent deux ou trois fois entre chaque repas ; mais les gens qui n'ont rien à faire ou qui ne font rien, et le nombre en est considérable au Japon, ceux-là passent de longues heures accroupis autour du ftro* serot buvant du thé, fumant leui s petites pipes, et causant ou écoutant avec une satisfaction évidente peinte sur leurs mobiles visages. C'est lorsqu'on aborde les Japonais ainsi réunis qu'on apprécie le mieux leur aimable humeur, leur bienveillante politesse^ et aussi leur paresse incorrigible. L'amour du travail n'est pas une vertu commune chez les Japonais , beaucoup d'entre eux sont indolents

à un degré dont un Européen qui n'a pas encore vécu en Orient ne peut se faire aucune idée.

Nagasacki possède un grand nombre de temples. Au reste, les édifices religieux abondent au Japon. D*aprës des calculs que Ton regarde comme officiels, on n'en coiiï[jte pas moins de 149 280, dont 27 000 sont consacrés à la religion primitive, le ^n* tismey et 1 22 280 au houddhisme^ qui fut introduit dans ce pays vers le milieu du sixième siècle. Ces cbiffres, quelque élevés quils soient, ne paraîtront pas exagérés à ceux qui ont visité le Japon, et qui, en parcourant les villes ou les campagnes, ont assuré* ment remarqué qu'on y renconUait plus de monuments du culte que dans toute autre région du globe. A Yédo, ville d'une étendue considérable, les temples et leurs vastes dépendances occupent près d'un quart de la superficie totale*. Ce qui étonne bien davantage, c'est la disproportion qu ou finit par découvrir entre les manifestations si fréquenles du sentiment religieux et la nature ni^me de ce sentiment. Eti voyant le Japon couvert de temples et de couvents dont Térection doit avoir coûté des sommes énormes, et dont l'entretien absorbe une bonne partie des revenus publics, on serait porté à croire qu'on se trouve au milieu

1. Ou y compte en tout 1483 temples, dont 1201 sont consa* crée au bouddhisme et St82 au mtùme.

d'une nation très-reiîgieuse ou du moins imbue de préjugés superstitieux. Il n'en est rien. Les Japonais sont, en matière religieuse, le peuple le plus indifférent que j'aie rencontré. A cet égard» il remporte encore sur les Chinois. Le coiumerce qu'ils ont établi avec leurs divinités liantes et basses est vraiment si curieux que, sans trop m'écarter du cadre de ce travail, je crois bon d'entrer dans quelques détails à ce sujet.

Il y a au Japon, comme je l'ai dit, deux religions établies et reconnues, le bouddhisme et le sintîsme. Dans les classes élevées de la société, on trouve un grand nombre de disciples de Gonfucius, les siodo^ sins, comme ils s'appellent, libres penseurs, qui dédaignent toute espèce de pratiques pieuses proprement dites, et qui prétendent que la véritable religion consiste dans le parfait accord des actes avec les préceptés d*une sage raison. Le sintisme est la religion primitive du Japon K Les temples qui lui sont consacrés ont reçu le nom de mias. Ce qui les distingue surtout des téras^ temples bouddhistes,

1. Le sinlisuie, en japonais sin-siou, de . dieu, et siou , foi, reconnaît pour première divinité la déesse du soleil, Tensio-Daï-Sin-Sama. Cette déesse naquit i\ une époque indéterminée dans la province japonaise d'Isjé, et c est d'elle que descendent les nombreuses dynasties de dieux et de demi-dieux qui ont précède Si n-Mou , le premier empereur-lioninie du Japon ei l'aïeul des daïHs, mikados ou empereurs spirituels de ce pays. — Ou n'a pu guère se procui'cr jusqu ici sur la religion des Japonais

c'est qu'on n'y voit point d'idoles. Ordinairement ils

sont petits et entourés de jardins ou de cimetières; ils sont desservis par une armée de moines qui ont, à ce qu'il paraît, le droit de se marier, et qui assurément n'ont point fait vœu de chasteté* Quant au bouddhisme^ il se partage en différentes sectes, dont les quatre principales sont reconnues ; mais il y en a bien d'autres : on m'en a cité jusqu'à douze, et je n'oserais affirmer que la liste soit complète, car il règne à ce sujet parmi les gens qui devraient être le mieux renseignés une ignorance choquante. Dans le clergé bouddhiste, quelques prêtres se marient, d'autres restent célibataires. Si Ton en voit se nourrir exclusivement de légumes et d'œufs, il y en a d'autres qui n'ont aucune horreur du poisson ; tous du reste, à quelques rares exceptions près, paraisseiit alissi fainéants que stupides; et, bien qu'ils appartiennent à une caste qui tient le milieu entre la noblesse et la bourgeoisie, ils ne jouissent d'aucune considémtiuji. J'ai fait un assez long séjour dans le voisinage d'un couvent japonais, et grâce à

que des données contradictoires, d'«ù il est fort difficile de dégager la vérité. Les Japonais eux-mêmes semblent ne pas bien coonaitre leur religion, ou ne se soucient pas d'en parier. Les renseignements les plus complets qu'on puisse se procurer sur ce si:yet se trouTent dans le volumineux recueil dont 11. de Siebold a depuis trente-cinq ans entrepris la publication, et qui est intitulî les Anhivei du Aïppon.

rexpérience de mon hôte» M. l'abbé Mermeti j'ai

pu me rciidre exactement compte de la vie mutile et oisive que mènent les moines. Cette vie se passe tout entière à répéter des formules de prières (un rosaire ieur sert à en supputer le^ombre), à sonner les cloches, à battre la caisse, à présider les cérémonies funèbres, à nieiidier, et surtout à bien manger» boire et dormir. Les offices, qui ont lieu le matin, dans la journée et à la tombée de la nuit, durent longtemps. On y entonne un plainndiant qui, par le rhythme et la mélodie, n'est pas sans analogie avec celui de nos églises. Souvent, quand je m'éveillais à la pointe du jour, en voyant le grand temple s éclairer de lueurs m^fstérieuses, en entendant la psalmodie monotone des moines japonais, que la brise matinale apportait jusqu'à moi, je pouvais me croire transporté à des milliers de lieues, en plein pays catiioiique, à la porte d'un monaslère de chartreux ou de trappistes. De même le soir, lorsque les belles cloches des temples de Nagasacki annonçaient la fin du jour et invitaient les hommes au repos, les fidèles à là prière, je retrouvais encore Un souvenir de TËurope dans ces appels sonores qui me rappelaient VÀngdu^.

Les Japonais qui font métiei* de sacerdoce, leà moines ou bonzes, les bo-sHnSf comme on les appelle, semblent être les seuls individus de cette tiation qui s'occupent avec quelque suite du cuiic

religieux. Le peuple, autant que j'ai pu en juger par inoi*m£ine et d'après les renseignements des résidents étrangers» le peuple lait de la religion une affaire d'importance secondaire ; il traite ses dieux, dont un grand nombre sont d'anciens héros canonisés, comme il traite ses supérieurs, c'est-à-dire avec les dehors d'une politesse souvent obséquieuse, mais od Ton démêle une certaine bonhomie et quelque familiarité, et avec un respect qui n'est pas exempt de secrètes appréhensions. Quant aux divergences qui séparent entre elles les différentes sectes du bouddhisme, ou qui distinguent cette religion même du sintisme, il n'est guère possible de les apercevoir, et on ne possède à ce sujet que des données fort incertaines. Les indigènes ne paraissent pas en savoir davantage; au reslc, ils se sou-, cient peu d'une question semblable, et prient, sans distinction de sectes, dans chacune des églises où ils entrent sur leur passage. Lorsqu'on eut achevé la belle église catholique de Tokahama, M. l'abbé Girard, provicaire apostolique au Japon, y vit, à sa très-grande satisfaction, les Japonais se présenter en foule. Ce fut avec les marques d'un proiond respect qu'ils pénétrèrent dans l'encemte sacrée ; ils examinèrent attentivement l'image du Christ, dé- ' posèrent des oQrandes sur les marches de Tautel, et quelques-uns se mirent même à genoux et réci'tèreul des prières. Rien ne semblait plus naturel

que de YOir e.n eux des gens tout disposés à se con-^ verlir au chrisliauistne ; niais les personnes un peu ; familiarisées avec les habitudes japonaises ne pou^l vaient longtemps s'y troiiiiier. Les Japonais tenaient surtout à conserver dans le nouveau temple la tenue respectueuse qui convient à des gens bien élevés dans tout édifice consacré à un euUe quel qui! soit. ' Quant à Timage du Christ, elle n'était à leurs yeux ' que celle d'un grand honmie de T Occident devant laquelle il Allait se prosterner tout comme on le ferait, si ce seigneur allait paraître en personne. ; La seule croyance solidement affermie au Japon est le respect dû à la hiérarchie, à raulorit<^, à la grandeur humaine. Le fanatique dévouement des sujets à leur suzerain en est la plus éclatante preuve. Le sentiment religieux, tel que nous le comprenons, est inconnu aux Japonais, et leur facilité même à se rapprocher du christianisme, n'étant qu*un effet de leur indifférence en semblable matière, est assurément ce qui doit décourager le plus nos missionnaires. On tomberait dans une grave erreur si Ton s'avisait d'attribuer à l'influence des convictions religieuses les lois sévères qui proscrivent l'introduction du christianisme au Japon. Il n'y faut voir qu'un acte purement politique. Lorsque le gouverneur de Yokohama fit savoir à M. l'abbé Girard qu'il punirait de prison, de mort même, quiconque parmi les Japonais se risquerait à remettre les

pieds dans son église, il n*était certes pas guidé par

le respect du bouddhisme ou du sintisme, car c'était un mdosin ou libre penseur, ou par la haine du christianîsiney qu'il ne eonnaissait point ; il erai** gnait seulement que les rapports iréquents des missionnaires et des indigènes n'amenassent entre eux une sorte de confraternité que le gouvernement du talkoun s'efforce partout d'empêcher.

GHAPiXEE IIL

NAOASAGXI.

Célébratioa de la madsouri (grandi' fèie) de Nagasacki. — Théâtre. — Lutteurs, — Saltimbanques. — Le quartier des djorO'jas ou maisons de thé. — Ses habitants : 0'bas$aÊh i^oro, kaméron^ ghéko^ o-doorù Départ de Nagasacki.

L'Olympe japonais contient un grand nombre de dieux et de demi-dieux ; aussi les fêtes abondent- ' elles dans le calendrier ^ Quelques-unes se passent

1. Les prinoi|»ale8 fêtes se eèlèbreat dans le premier, le deuxième et le cinquième mois de Tannée. Le jour de nourel an est fêté comme chez nous. On se fait réciproquement des visites

etdescadpaux, et l'usage de la carte de visite est à cette occasion plus répandu encore qu'eu France. Le deuxième mois (:Yigouaîs} est ie mois où se célèbre la grande fête des femme.^ ; le cinquième (Go-gouats) est consacré aux hommes. Le«5 enfants mâles nés dans ce mois sont considérés comme prédestinés à une eiisteuce heureuse.

fék UX VOYAOK

sans écial; mais, lors des plus soieuneiles modzoulis (c'est le nom qu'on leur donne), la population entière est en émoi : c'est une occasion dont elle profite avec empressement pour assister à de grands repas> à de brillants spectacles, pour se divertir enfin et se livrer à tout Tabandon de son humeur.

J'eus la bonne fortune de me trouver à Nagasacki lorsqu'on célébra ia fête du patron de la ville. C'est la maàsmri par excellence, et elle m'offrit pendant trois jours de curieux sujets d'observation et d'amusement. Le gouverneur, homme aimable et distingué avec lequel j'avais noué des relations dont j*ai gardé un bon souvenir, envoya un peu avant la fête dire à mon liùlc, le consul américain, qu'il avait fait préparer des places qui nous permet-traient d'assister aux spectacles qu'on allait donner en plein air en l'honneur du patron de Nagasacki. Au jour indiqué, nous ne manqu&mes pas de nous y rendre.

Ce jour-là, toute la ville chAmait: les rues étaient

désertes, les boutiques fermées, et les rares passants, en habits de fête» se dirigeaient d'un pas pressé vers le quartier où l'on célébrait la madzouri. Là il y avait foule, fouie compacte et joyeuse, mais calme et Inoffensive* Avec cette politesse dont les Japonais ne se départent jatnais, on se rangeait avec empressement sur notre passage ; on avait Tair de dire : Yûicii des étrangers; ayons pour eux les

égards que Ton doit à des hôtes. » Noos traversâmes aiusi une place où des luUeurs achevaient un de leurs exercices» eU après avoir gravi un grand

escalier, nous nous trouvâmes devant l'enceinte réservée où devait avoir lieu la représentation dramatique. Un officier nous attendait à rentrée. Après nous avoir salués profondément et avoir exprimé le regret de nous voir si peu nombreux; il nous conduisit dans une loge couverte, à côté de celle qu'occupaient le gouverneur et les principaux officiers de sa maison. Oa avait eu la précaution de garnir la loge de banquettes à notre usage, car les Japonais ont rhabitude de s'asseoir par terre, ainsi que d'une table sur laquelle était servi en abondance ce que la cuisine japonaise offre de plus exquis : du riz, du poisson cru et bouilli, des œuis, des légumes, des fruits, des sucreries, du vin doux d'Osakka, du sakki (eau-de-vie de riz) et du llié. A peine étions-nous assis que des domestiques apportèrent des pipes et du tabac. Quelques minutes plus tard, le gouvernem* envoya un de ses officiers, accompagné d*un interprète, poiir nous remercier d'avoir accepté son invitation. < C'était, à son avis, un spectacle bien peu digne de nous qu'il pouvait nous offrir, mais il espérait qu'en le jugeant nous

lui tiendrions compte de sa bonne volonté à nous procurer quelque distraction. »

Mes compagnons et moi ne pensions pas ainsi. Le

Spectacle que nous avions sous les yeux était aussi varié qu'intéressant. Devant nous s'étendait un grand espace vide; tout autour, maintenue par la présence du gouverneur dans un silence respectueux, se pressait la multitude. On avait donné les meilleures places aux enfants. C'était déjà un plaisir de les voir avec leurs petites têtes bien rasées, vêtus les uns de robes de soie brillantes, les autres de robes de coton, mais tous propres et bien tenus, regardant partout avec une curiosité avide et une vivacité joyeuse. Derrière eux se tenaient les parents, hommes graves en longues robes sombres, serrées autour des reins par une étroite ceinture {oOi), à laquelle on suspend l'écritoire, la blague à tabac, la pipe et l'éventail. Les femmes portent un costume plus coquet : leurs beaux cheveux sont lissés avec soin» ornés de longues épingles et relevés par des peignes d'écaillé jaune. Elles sont fardées à l'excès; le rouge et le blanc forment des couches épaisses sur leur front, leur cou et leurs joues. Les plus hardies ont doré leurs lèvres, de plus modestes se contentent de les rougir avec du carmin. Les femmes mariées ont, suivant la cou- . tumct les sourcils rasés et les dents noircies, ce qui est loin de les euibellir à nos yeux^ Les jeuues

1. Les dents blanches et les sourcils bien dessinés sont aussi aux yeux des Japonais des attributs nécessaires de la beauté.

filles m contraire, que la loi ne soumet pas à cette coutume barbare , sout charmantes : elles ont les pins belles dents du monde, de doux yeux, des sourcils noirs et bien arqués; au visage d'un pur ovale, elles joignent une taille svelte, des formes gracieuses, des façons remplies de naïveté et souvent d'une remarquable distinction. 11 faut les voir s* aborder avec de profonds saluts et d*aini;ibles sourires, il faut les entendre dire en passant Tune devant Tautrr: Mé^pira gâmm assM^ demandant ainsi pardon d'un dérangement illusoire, pour se convaincre que le peuple japonais est, dans tous ses représentants, le peuple le plus affable et le plus poli du monde.

Tout à coup une grande rumeur s'élève : la foule s*entr'ouvre et laisse passer à travers ses rangs une troupe de baladins ambulants ; les premiers jouent

du bfre, du tam*tam, de la grosse caisse et du sam^ rin ^ilare à trois cordes) ; d'autres sont chargés de planches et d'outils ; les derniers sont au nombre de trois, et chacun d'eux porte h califourchon sur

Les femmes, en s*eiitaidbs&nt après leur maiiage, font un sacrifice dont il ne faut pas méconnaUre la Taleur. En devenant mères de tamUle, leur devoir est d'être fidèles épouses, mires attentives. Leur beauté devient une qualité dont elles ne doivent plus s^occuper beaucoup, et pour montrer qu'elles abdiquent toute prétention de plaire, elles se soumettent à Tusage de se noircir les dents et de se raser les sourcils.

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ses épaules un enfant de dix à douze ans, bizarrement fardé et accoutré. En un clin d'œil, les machimst/ùs ont arrangé la scène et disposé les décors. L'action va se passer au milieu d'un jardin: il y a des buissons, des arbres, une petite maison; les accessoires même ne font pas défaut. Les musiciens ont pris place ; les trois eniants se détirent les membres sur le plancher du théâtre improvisé, et laissent à leurs habilleurs le soin de réparer le désordre de leur toilette; le directeur est à son poste : on frappe trois coups sur le tam-tam et la représentation commence.

Ce qu*on jouait cette fois-là, je n*en ai saisi ni les beautés ni les détails ; c'était un tissu de déclamations et d'invraisemblances. Une chose me frappa surtout, l'assurance imperturbable des jeunes acteurs, qui ne paraissent jamais en butte à un

moment d'iiésitulion ou d'embarras. La fable était

fort simple. Un jeune homme parle d'amour à une jeune fille, un vieillard surprend leurs mutuelles

contidences. Scène violente. Les deux hommes dégainent et croisent le sabre en s'accablant d'injures; la jeune fille [)leure et linit par se mêler au combat en attaquant traîtreusement le vieillard par derrière: il tombe et l'amant lachève. La instant après, le mort reparait sous le costume d'une divinité, et bénit le jeune couple, qui ne garde pas du meurtre commis le plus léger remords. Âu con-

traii'e, lis s' empressent tous trois de célébrer ce jour heureux par une danse désordonnée ; Tor** chestre ies excite eu iaisant un lapage qui va toujours croissant et qui s'interrompt brusquement sur un point d'orgue. Tout cesse alors; les enfants remontent sur les épaules de ie^rs porteurs, le théâtre est démonté et la troupe, musique eu tete, reprend en courant le chemin par où elle est venue. Elle fait place à d'autres acteurs, et va répéter son petit drame devant d'autres spectateurs qui l'attendent sur un autre point de la ville. La représentation de chaque pièce dure environ de quinze à vingt minutes, y compris le montage et le démontage du théâtre ; les entr'actes n'excèdent pas dix minutes. Depuis neuf heures du matin, le public a déjà vu défiler une demi- douzaine de troupes et jusqu'au coucher du soleili il en verra encore une vingtaine.

Après HYO}f assisté à, cinq ou six représentations dramatiques auxquelles je ne comprenais pas grand^chose, mais qui se ressemblaient eu cela que èhacune avaient trois enfants pour interprètes» nous quittâmes le spectacle alin d'aller voir les autres divertissements de la grande modlzcmri de Nagasacki. Nous fîmes présenter nos compliments au gouverneur, qui enjoignit à un de ses oiticiers de nous accompagner partout où il nous plairait d*aller.

Ce qui m'avait paru le plus singulier dans le

spectacle auquel je venais d'assister, c'était IV plomb des jeunes acteurs. Des comédiens qui auraient vieilli sur les planches n'auraient pas montré plus d'aisance, d'entrain et de sang-froid que ces enfants. En présence d'un public nombreux^ composé en partie de liants peisonnages, ils n'avaient laissé percer ni timidité ni gaucherie.

Cette hardiesse ne me déplaisait point. J'estime inOniment la modestie, aimable vertu qui sied aux entants, comme dit un vieux proverbe; mais la timidité n'est trop souvent qu'une forme particulière de la vanité ; et, à mon avis, un enfant qui a bien appris sa legou et qui est sûr de ne pas broncher doit s'exprimer bravement. L'aplomb, chez lui, n'est que de la naïvelé et une preuve de la confiance qu'il a dans ses maîtres.

De toutes parts, sur notre chemin, régnait par la ville une animation extraordinaire en même temps qu'un ordre parfait. Ën passant, nous vîmes un saltimbanque, un diseur de bonne aventure, une femme qui montrait des oiseaux apprivoisés» un homme qui, pour quelques cenis (petite monnaie de cuivrç), faisait voir un gigantesque chat sauvage. Un tour de saltimbanque excita particulièrement mon attention par l'adresse gracieuse avec laquelle il fut exécuté. Le saltimbanque produisit un grand papillon en papier, mais si pariaitement imité qu a la distance de quelques pas on aurait pu croire Fin-

secte vivant. li jeta ce papillon en Tair» puis, en agitant habilement son évanlail, il le maintint audessus de sa tète, le lit voltiger, monter et descendre en imprimant à tous ses mouvements l'apparence d'un être animé ; il finit par laisser s'élever ce papillon à une hauteur assez grande, d'où il retomba lentement, ses larges ailes lui servant de parachute, sur une fleur que le saltimbanque tenait à la main.

Le cirque des lutteurs, où nous nous rendions, était, quoique spacieux, encombré de spectateurs; mais on nous avait réservé de bonnes places, d*oii on voyait aisément tout ce qui se passait. 11 y avait au centre une estrade circulaire, élevée de deux pieds au-dessus du sol et d*un diamètre de vingt pieds environ. Le plancher était garni d*un lit de paille, recouvert d'une épaisse couche de sable fin, afin d'amortir les chutes ou de les rendre moins périlleuses. La surlace de Tarène était légèrement concave. Quant aux lutteurs, je n'ai jamais vu d'hommes si gros el si épais ; c'étaient de véritables colosses, des Bacchus de six pieds, dont le plus mince pesait deux cents livres, et dont le chef atteignait, comme on le disait avec orgueil, au poids de trois cent quarante livres. Ces choix paraissent bizarres, mais ils sont justifiés par la nature de l'exercice auquel les lutteurs japonais doivent se livrer. Rester maître de l'arène et en expulser son adversaire, tel es;t l'objet de la lutte. Pour en ar-

52 UN VÛYAGË

river là, une forte corpulence est d'un puissant secours, et c'est pour eela que les lutteurs se recrutenl parmi les hommes les plus lourds qu'on puisse trouver. Ceux qui allaient s*exercer devant nous étaient presque nus, car ils ne portaient qu'une écharpe en soie verte étroitement serrée autour des reins; accroupis le long de l'estrade, fixant devant eux des regards stupides et morues, ils offraient un spectacle curieux» mais nullement agréable. Une des luttes venait de finir lorsque nous prîmes place dans le cirque* Un officier s'avança sur Testrade et annonça au public quels étaient les deux athlètes qui allaient paraitre, puis il lut sur un papier une longue liste de noms propres et de chiffres ; c'était Tétatdes paris engagés entre les spectateurs au sujet du prochain combat^ et qui, suivant l'usage japonais, avaient été communiquées au commissaire de la fête pour être lus à haute Foix, dans l'intention de stimuler l'ardeur des lutteurs. La lecture terminée, l'officier se rangea pour laisser la place libre au milieu de l'arène ; deux lutteurs se présentèrent, et après avoir salué le public en levant les bras au-dessus de lejirs tètes, ils se disposèrent pour le combat. Les préparatifs durèrent longtemps; la foule, qui devait y être accoutumée, ne s'en plaignait pas, niais les étraiigers perdirent patience, et leur exclamation haiakko (dépêchez-vous) se fit entendre plus d'une fois, k la

AUTOUH m JAPON. 5â

grande joie des .lapuiiaj.s, qui en riaient aux éclats. Les lutteurs commencèrent par répandre dans Ta-

rènu quelques grains du riz el quelques gouttes d'eau pour se rendre le dieu des gladiateurs favorable, puis ils mouillèrent légèrement leurs épaules, leurs bras et leurs jambes, se frottèrent les mains avec do sable, exécutèrent des mouvements grotesqueSy ayant sans doute pour effet d'assouplir leurs membres, et finirent par se camper Tnn en foce de l'autre au milieu de l'arène, dans la posture d'hommes qui, de toutes leurs forces» se préparent à se fra}er passage. Accroupis sur la pointe de leurs larges pieds, les coudes serrés contre le corps» le cou tendu, le buste un peu incliné en avant, leur attitude était grotesque et menaçante à la lois. Sur un signal donné par le commissaire de la fête , les deux hommes poussèrent un cri rauque et se ruèrent l'un sur l'autre, chacun avec l'intention de culbuter son adversaire. Le choc dut être terrible ; le bruit en retentit sourdement dans tout le cirque, et les chairs des combattante, à Fendroit où ils avaient été touchés, se couvrirent à l'instant d'une vive rougeur; mais le coup avait été calculé avec tant d'à* dresse que l'effet en ayait été pour ainsi dire neutralisé. Les deux hommes avaient rebondi sur eux-mêmes comme deux masses inertes et du même poids qui auraient été lancées Tune contre l'autre avec une vitesse égale. Ils revinrent immé-

diateraent à la charge, se heurtant à l'cnvi de toutes leurs forces, chacun faisant de puissants efforts ponr rester seul mattre de Farène. Après quelques tentatives infructueuses» ils renoncèrent à terminer le combat de cette manière, et aux immenses applaudissements de la foule qui suivait les phases de la lotte avec on intérêt fébrile, ils se saisirent enfin corps à corps. Ce fut alors un spectacle émouvant que celui des deux colosses nos, étroitement imis dans une puissante étreinte, épaule contre épaule, poitrine contre poitrine, les bras entrelacés, les jambes écartées et soutenant sans fléchir le poids énorme qui pesait sur elles. Les membres se roidissent, les muscles tendus se dessinent vigonreosèment. Aucun d'eux n'a encore été ébranlé. Soudain en Toici un qui empoigne son adversaire à la ceinture; d*un bras il le soulève de terre et le tient plusieurs secondes suspendu en Tair, pois avec violence il lance cette masse en dehors de l'arène, et renvoie rouler parmi les lutteurs qui, comme le public, ont suivi d'un œil corieox toutes les péri-péties du combat. Haletant, chancelant et ruisselant de sueur, le vainqueur s'avance au milieu du cirque, salue en levant les bras, et se retire au bruit d'interminables applaudissements.

Les athlètes japonais, appelés somnos, loruient une caste particulière. Ils jouissent d'une certaine considération. Les bourgeois sont tout liers d*êlre vus

AUTOUR DU JAPON. ôô

en leur compagnie, et ils les invitent chez eux à fumer et à boire ; les nobles même ne dédaignent

pas de les fréquenter. Il y a différentes sociélés de lutteurs. Le champion de chaque société eu est en même temps le chef; H possède, comme les héros du ring angkiSy une ceinture d'honneur qui d'ordinaire lui a été donnée par le seigneur de sa province natale , et dont il se pare au commencement et à la ân de chaque représentation. La lutte, comme profession, ne s'exerce pas librement. Tout athlète doit être affilié à une société^ et il est obligé de se eon tenter du salaire qu'il y reçoit; quant au chef, il prélève sur les bénéfices la part du lion. Cependant il n*est pas maître absolu de sa troupe ; il est placé à son tour sous la dépendance du roi des lutteurs qui préside la grande société de Yédo ou de lyoto, et il lui paye un tribut annuel. Les chefs des sociétés ont rang d'officier, et portent deux épées, signe diîstinctif de la noblesse ja^jonaise. Ils sont continuellement en voyage et conduisent leurs troupes dans les diverses provinces, séjournant dans les grandes villes durant un temps fixé par Tautorité. Ils recueillent beaucoup d'argent, car les Japonais sont enthousiastes amateurs de leurs exercices.

Nous quitt&mes le cirque après avoir assisté à différentes luttes, et retournâmes dans les rues. La foule les avait désertées et remplissait alors les uiaisonSy où 1 ou se livrait avec abandon au plaisn

56 * US VOVAr.K

(J« l« table, r.à el là, nous vîmes des vjSHsres échauffé? Ijar le saUa .eau-de-vie de riz), quelques individus, chanlant et rîanl à haute voix , montraient qu'ils n*étaient déjà phis luailres de leur raison ; mais partout régnait dans les esprits une disposition joviale el pacilique. Nous nous arrêtâmes devant plusieurs maisons, et chaque fois on s*empressa de nous prier d entrer et de nous offrir à boire et à manger. Nous déclinâmes ces invitations, car Tofficier notre guide nous avait prévenus quMl avait encore à nous conduire dans un endroit particulièrement cuiieux. Gomme la modzûuri se célébrait dans les environs du quartier de Décima, situé à une des extrémités de Nagasacki, il nous ramena en arrière, et nous fit traverser la partie la plus populeuse de la ville. Après avoir franchi une porte solide gardée par un poste de soldats, nous nous trouvâmes à l'entrée d'une rue d* un aspect tout à fait singulier. Longue et très-large, cette rue était silencieuse, sombre et presque déserte. Les maisons qui la bordaient ne ressemblaient point à celles que j'avais déjà vues : elles étaient plus vastes que les habitations de marchands et d'artisans, mais Ton n'y voyait pas la

grande porte qui sert d'entrée aux hôtels de la noblesse. De fortes grilles en bois en défendaient les abords, sans empêcher néanmoins d'apercevoir ce qui se passait dans FitUérieur. On y pénétrait pai des portes basses et massives, ménagées sur un des

côtés de la façade. Tout contribuait à prêter à ce lieu isolé un caraclère d*étrangeté et de mystère. Le jour avait baissé. Çà et là on allumait des lanternes en papier. Les passants marchaient vite, et plusieurs d'entre eux avaient Fair de se cacher; car, en dépit d'une chaleur assez forte, ils s'étaient enveloppés la tête (Je grands mouchoirs, de faguu à ne laisser dans leurs figures que les yeux à découvert. On nous avaU conduits dans ki partie la plus mai tamée de la ville, en plein quartier des djoro" jas ou maisons de fhé. La prostitution japonaise a un caractère si extraordinaire, son influence sur les mœurs publiques est si puissante , elle a enfin donné lieu à des interprétations si fausses, qu'il n'est guère possible, malgré les difficultés du sujet, de ne pas enlrer dans quelques détails indispensaUes sur ce côté tristement caractéristique de la vie locale.

Nous nous étions approchés d'une de ces djoro* jas, et à travers les barreaux de la grille nous distinguâmes une salie spacieuse, garnie de nattes en bambou, et faiblement éclairée par quatre grandes lanternes en papier de couleur. A nos cotés se trouvaient une douzaine de Japonais qui, la figure collée contre la grille, examinaient connne nous ce qui se passait dans la salle. Il y avait là huit jeunes filles magnifiquement habillées de longues robes d'étoiles précieuses; accroupies sur leurs talons,

suivant Tusage du Japon, elles demeuraient droites

et immobiles, les yeux attachés sur la grille qui nous séparait d'elles, et ayant dans leurs regards brillants cette fixité particuUèie a ceux qui ne se rendent pas compte de ce qu'ils voient* Leurs beaux cheveux, d*un noir de jais, étaient arrangés avec art et ornés de longues épingles en écaille jaune. Elles étaient dans la première jeunesse : la plus âgée comptait vingt ans à peine; les plus jeunes n'en avaient guère plus de quatorze. Quelques-unes se faisaient remarquer par leur beauté, mais toutes avaient un air résigné, fatigué, indifférent surtout, qui s'accordait mal avec leurs jeunes visages et qui faisait peine à voir. Exposées comme les bêtes curieuses le sont dans une méuagerie, examinées et critiquées à loisir par chaque curieux, pour être vendues ou louées au premier offrant, ces malheureuses présentaient un spectacle qui me causa l'impression la plus pénible. Une vieille femme parut à l'entrée de la salle et prononça quelques mots; Tune des jeunes filles se leva aussitôt, mais avec la lenteur d'un automate, il y avait dans cette manière de se mouvoir quelque chose d'inconscient, comme chez les animaux dressés qui exécutent, sur Tordre de leur maître , certaines manœuvres dont ils ont l'habitude.

Nous i'ranchimes la porte voisine de la grille et traversâmes un couloir étroit et sombre, fermé aux

deux extrémités, et qui donnait accès à une vaste salle exhaussée de quelques pieds au-dessus du soi. La prolongation du couloir par où dous étions entrés la partageait en deux moitiés inégales. A droite, nons fîmes une trentaine de personnes; c'étaient des enfants de huit à quatorze ans, des jeunes iilies el des femmes, dont il était difficile de déterminer Tâge, puisque les Japonaises, dès qu'elles ont dépassé la trentaine, paraissent souvent beaucoup plus vieilles qu'elles ne le sont en réalité. C'est surtout à l'abus des bains très-chauds, et pris iréquemment, qu'il faut attribuer cette vieillesse précoce. Quel* ques-unes des petites filles étaient déjà couchées et dormaient d*un profond sommeil, la tète appuyée sur un oreiller en bois rembourre. Celles qui étaient encore debout portaient, en Fhonneur de la madzouri, leurs liabils les plus riches. Femmes et jeunes filles se tenaient assises autour des braseros^ mangeant et buvant, fumant et causant.

A notre arrivée, une vieille lemme proprement vêtue vint à notre rencontre et demanda ce que nous désirions. L'officier, notre guide, répondit que nous voulions voir des danseuses et des chanteuses, et qu'il fallait nous préparer un boa repas dans le plus bel endroit de la maison. La vieille nous conduisit alors, à travers un jardin planté de beaux arbres, jusqu'à un pavillon, où elle alluma des lanternes de couleur et une douzaine de mauvaises

bougies de cire végétale ûcliées sur des candélabres en fer. Le rez-de-chaussée du pavillon ne formait

qu*une seule pièce; le premier étage, au contraire,

se divisait en un grand nombre de chambres ou plutôt de cellules, séparées les unes des autres par des cbftssis tendus de papier. Les nattes qui couvraient le plancher étaient partout fort propres et de qualité supérieure, le papier des murailles élait neuf; de Unes sculptures en bois ornaient les piliers et les dessus de porte. En somme, le pavillon où nous étions formait une habitation jaiionaise fort agréable. La femme qui nous avait conduits» espèce de surveillante qu'on appelle o-bassafiy s'éloigna après avoir reçu nos ordres, iiientôt elle revint, accompagnée de trois petites fllles qui, comme elle** même, portaient des guéridons en bois noir verni, des coupes de la même matière, mais de couleurs différentes, des tasses et des bouteilles de porcelaine, enfin tous les ustensiles nécessaires à un repas. Elles allaient et venaient, sérieuses c( affairées; d'autres petites compagnes se joignirent à elles, et, dans quelques minutes, nous eûmes devant nous un souper japonais fort bien servi. Il se composait, comme le repas que j'avais déjà pris, d*œufs dui's, de homard, de poisson cru et bouilli, de riz, de fruits et de sucreries ; le vin doux d'Osakka, le sakki et le liié n'avaient pas été oubliés. Les mets étaient appétissants et bien préparés, et nous fûmes

ser?is avec aulant d'adresse que de complaisance

par les petites domestiques. Ces enfants^ connues sous le nom de kc^froums ou ka/miranSf sont élevées par les djoros (courtisanes) et par Yo-bassan, et sont destinées à les servir ainsi que les personnes qui viennent dans la maison.

Pendant le souper, nous vîmes entrer plusieurs jeunes filles ; c'étaient les djaras. Elles se présen* tèrent Tune après l'autre, et nous adressèrent un profond salut en se mettant à genoux et en touchant la terre de leurs fronts, puis elles se retirèrent dans un coin de la salie* Sur notre invitation, elles vinrent s'asseoir auprès de nous et prirent une part modeste à notre repas. Elles étaient d'ailleurs silencieuses et réservées, et ne répondaient à nos questions que par quelques timides paroles. Leur costume ne différait de celui des jeunes Japonaises que pat' le haut prix et l'éclat des élu fi es. Quelques-unes avaient piqué dans leur chevelure des épingles d'écaille de la plus belle qualité ^

Le souper terminé, les petites filles desservirent, et d'autres personnes pénétrèrent dans la salle. C'étaient quatre ghékos ou cbanteuses, dont le costume rivalisait de richesse avec celui des djoros; chacune d'elles portail à la main le sam-^ùi, Tiustruraent favori des Japonais. Après avoir mis leurs

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